1. Résumé / Abstract
Le score de Beighton (Beighton score) est l’instrument clinique et épidémiologique de référence internationalement reconnu pour évaluer l’hypermobilité articulaire généralisée (HAG). Initialement formulé en 1973 par Peter Beighton, Louis Solomon et Colin L. Soskolne comme une modification de l’échelle princeps de Carter et Wilkinson (1964), cet outil a été conçu à l’origine pour mener des enquêtes épidémiologiques standardisées au sein de cohortes populationnelles, avant de s’imposer comme la pierre angulaire diagnostique en rhumatologie, en génétique clinique et en médecine physique et de réadaptation.
L’évaluation repose sur neuf épreuves de mobilité articulaire ciblant cinq sites anatomiques distincts : la dorsiflexion passive des cinquièmes articulations métacarpophalangiennes droite et gauche au-delà de 90°, l’apposition passive des pouces droit et gauche sur la face antérieure de l’avant-bras correspondant, l’hyperextension passive des coudes droit et gauche au-delà de 10°, l’hyperextension passive des genoux droit et gauche au-delà de 10°, et la flexion antérieure du tronc, genoux complètement tendus, avec appui complet des paumes des mains à plat sur le sol. Chaque manœuvre réussie est gratifiée d’un point, générant un score composite ordinal variant de 0 à 9 points.
Sur le plan psychométrique et biométrique, le score de Beighton présente une excellente reproductibilité inter-observateurs et intra-observateur (coefficients Kappa de Cohen et coefficients de corrélation intraclasse généralement compris entre 0,75 et 0,98 lorsque la mesure est réalisée avec un goniomètre standardisé). Bien que des seuils historiques de 4/9 aient longtemps défini l’hypermobilité généralisée chez l’adulte, les critères internationaux de classification nosologique des syndromes d’Ehlers-Danlos (notamment le phénotype hypermobile ou SEDh) et des troubles du spectre de l’hypermobilité (HSD) préconisent désormais une stratification ajustée à l’âge et au développement biologique : ≥ 6/9 chez l’enfant prépubère, ≥ 5/9 chez l’adolescent et l’adulte jusqu’à 50 ans, et ≥ 4/9 chez l’adulte de plus de 50 ans. L’instrument combine une remarquable simplicité d’administration clinique à une grande robustesse métrologique, bien que sa validité de construit fasse l’objet de raffinements théoriques réguliers quant à la sous-représentation des articulations proximales (épaules, hanches).
2. Mots-clés / Keywords
Score de Beighton, hypermobilité articulaire généralisée, syndrome d’Ehlers-Danlos hypermobile, laxité ligamentaire, biomécanique articulaire, évaluation clinique, goniométrie, rhumatologie, proprioception, instabilité articulaire, troubles du spectre de l’hypermobilité, échelle psychométrique.
3. Auteurs / Authors
Le score de Beighton a été développé par une équipe multidisciplinaire de chercheurs et cliniciens éminents rattachés à l’Université du Witwatersrand à Johannesburg, en Afrique du Sud :
- Peter Beighton, MD, PhD, FRCP : Généticien médical et médecin britannique/sud-africain de renommée mondiale, professeur émérite de génétique humaine à la Faculté de médecine de l’Université du Cap (University of Cape Town), spécialiste international des dysplasies squelettiques, des pathologies héréditaires du tissu conjonctif et des anomalies de l’appareil locomoteur.
- Louis Solomon, MD, FRCS : Chirurgien orthopédiste et universitaire de premier plan, professeur de chirurgie orthopédique à l’Université du Witwatersrand, pionnier des études épidémiologiques sur les arthropathies dégénératives et les variations biomécaniques de l’appareil musculosquelettique.
- Colin L. Soskolne, PhD : Épidémiologiste et biostatisticien, alors chercheur à l’Université du Witwatersrand, ultérieurement professeur émérite d’épidémiologie à l’Université de l’Alberta (Canada), expert en méthodologie de recherche en santé publique et biostatistique observationnelle.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental du score de Beighton est d’opérationnaliser, de quantifier et de standardiser la mesure de l’hypermobilité articulaire généralisée (HAG). L’hypermobilité articulaire se définit par la capacité physiologique ou pathologique d’une articulation synoviale à effectuer des amplitudes de mouvement (range of motion, ROM) dépassant les limites considérées comme normales pour la population générale, en tenant compte de l’âge, du sexe et de l’origine ethnoculturelle du sujet.
Applications épidémiologiques et cliniques
Lors de sa publication princeps en 1973, l’outil avait pour vocation de pallier le manque de standardisation des enquêtes de terrain en épidémiologie génétique. Avant ses travaux, l’échelle de Carter et Wilkinson (1964) présentait des ambiguïtés opérationnelles qui nuisaient à la reproductibilité des comparaisons inter-populations. Beighton et ses collaborateurs ont donc raffiné les critères en instaurant des angles de démarcation précis mesurables au goniomètre (notamment les seuils d’hyperextension de 10° pour les coudes et les genoux, et la dorsiflexion à 90° pour l’articulation métacarpophalangienne du cinquième doigt).
Au fil des décennies, l’instrument a transcendé son cadre épidémiologique d’origine pour s’imposer en milieu hospitalier et ambulatoire comme :
- Un outil de dépistage systématique des désordres héréditaires du tissu conjonctif (DHTC), incluant au premier chef les différentes formes de syndrome d’Ehlers-Danlos (SED), le syndrome de Marfan et l’ostéogenèse imparfaite.
- Le pivot diagnostique des critères internationaux de 2017 pour le syndrome d’Ehlers-Danlos hypermobile (SEDh) et des Hypermobility Spectrum Disorders (HSD).
- Une métrique d’évaluation fonctionnelle en médecine du sport, en danse classique et en ergonomie, permettant d’identifier le risque accru de luxations récidivantes, d’entorses, de microtraumatismes ligamentaires et d’usure cartilagineuse précoce.
Pertinence psychologique, somatosensorielle et psychiatrique
Bien que le score de Beighton mesure initialement des paramètres biomécaniques, son intégration en psychologie de la santé, en neuropsychologie et en psychiatrie clinique s’est considérablement amplifiée au cours des deux dernières décennies. La littérature contemporaine met en lumière un lien neurobiologique et clinique robuste entre l’hypermobilité articulaire généralisée (objectivée par le score de Beighton) et divers phénotypes neurodivergents et psycho-émotionnels :
- Troubles anxieux et panique : Les travaux pionniers d’Antonio Bulbena et de ses collaborateurs dès la fin des années 1980, confirmés par les neurosciences modernes (notamment l’équipe du Pr Jessica Eccles), démontrent une surreprésentation significative de l’hypermobilité articulaire chez les patients souffrant de trouble panique, d’anxiété généralisée, d’agoraphobie et d’altération de l’intéroception.
- Dysfonction proprioceptive et schéma corporel : La laxité ligamentaire altère les mécanorécepteurs capsuloligamentaires (corpuscules de Ruffini, récepteurs de Golgi, corpuscules de Pacini), dégradant l’acuité kinesthésique et proprioceptive. Les sujets hypermobiles présentent fréquemment des distorsions du schéma corporel, une maladresse motrice (dyspraxie développementale) et une charge cognitive majorée allouée au maintien postural inconscient.
- Neurodéveloppement et spectre de l’autisme/TDAH : Des corrélations épidémiologiques hautement significatives ont été établies entre un score de Beighton ≥ 4/5 et la prévalence du trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) ainsi que du spectre de l’autisme (TSA), posant les bases du concept de phénotype neuro-connectif.
5. Construit psychologique et biomécanique / Construct
Le construit mesuré par le score de Beighton est l’hypermobilité articulaire généralisée, envisagée comme l’expression phénotypique d’une élasticité tissulaire systémique couplée à une modulation neurosensorielle spécifique. L’outil postule qu’un échantillonnage standardisé de cinq manœuvres bilatérales et axiales fournit un indice représentatif de la compliance ligamentaire globale de l’organisme.
1. L’extensibilité périphérique distale (Membres supérieurs : Items 1 à 4)
Les quatre premiers items explorent la laxité des petites articulations distales et de la capsule métacarpophalangienne :
- Dorsiflexion du cinquième métacarpophalangien (> 90°) : Cette manœuvre teste la résistance passive des ligaments collatéraux et de la plaque palmaire de l’articulation métacarpophalangienne du petit doigt. Sur le plan neuromoteur, les individus présentant cette hyperlaxité distale manifestent souvent des difficultés de préhension fine soutenue (fatigabilité à l’écriture, crampes musculaires de compensation).
- Apposition passive du pouce à l’avant-bras : Ce test mesure la compliance extrême de la capsule trapézo-métacarpienne et des tissus mous environnants. La capacité d’amener le pouce au contact de la face antérieure de l’avant-bras reflète une extensibilité majeure de l’appareil capsulo-tendineux du premier rayon.
2. L’hyperextension des grandes articulations diarthrodiales (Membres supérieurs et inférieurs : Items 5 à 8)
Les items 5 à 8 portent sur les articulations intermédiaires des membres :
- Genu recurvatum (> 10°) : L’hyperextension de l’articulation fémoro-tibiale au-delà de 10° dans le plan sagittal met en jeu la laxité du ligament croisé postérieur, de la coque condylienne postérieure et des ligaments collatéraux. Cliniquement, un recurvatum prononcé induit une altération de l’amortissement lors de la phase d’attaque du pas, modifiant les retours intéroceptifs d’origine podale et articulaire, et prédisposant à l’insécurité posturale.
- Cubitus recurvatum (> 10°) : L’hyperextension du coude au-delà de 10° évalue l’intégrité de la capsule antérieure, du ligament collatéral médial et de la fosse olécranienne.
3. La flexibilité axio-rachidienne et de la chaîne postérieure (Tronc : Item 9)
L’item final évalue la capacité à poser les paumes des deux mains à plat sur le sol devant les pieds, sans fléchir les genoux :
- Cette épreuve intègre l’extensibilité combinée de la musculature ischio-jambière, de la capsule postérieure des genoux, de la flexion de la charnière lombo-sacrée et de la flexion vertébrale globale. Bien qu’elle dépende en partie de la morphométrie segmentaire (longueur relative du buste et des membres), elle sert de marqueur d’élasticité axiale.
La dimension neuro-connective sous-jacente
Bien que les items soient d’essence biomécanique, le construit fonctionnel sous-jacent est indissociable du concept de trait de vulnérabilité neuro-sensorielle. Les tissus riches en collagène ne constituent pas seulement une charpente mécanique passive ; ils sont saturés de terminaisons nerveuses sensitives. Une matrice collagénique excessivement compliante déforme la transduction du signal proprioceptif. Il en résulte un état de surcharge allostatique cérébrale : le système nerveux central compense le déficit de signalisation ligamentaire par une hypervigilance motrice, une suractivation sympathique réactionnelle (tachycardie posturale, hyperréactivité au stress) et une vulnérabilité anxieuse accrue.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’assise conceptuelle du score de Beighton s’articule à la croisée de la biomécanique du tissu conjonctif, de la génétique médicale et des théories neuropsychologiques contemporaines relatives à l’intéroception et au traitement prédictif du signal somatosensoriel.
1. Le modèle biomoléculaire et génétique de la compliance collagénique
Sur le plan rhumatologique et génétique, le score de Beighton repose sur l’hypothèse d’une variation continue de la structure moléculaire du collagène fibrillaire (notamment de types I, III et V) et des glycoprotéines associées (ténascine-X, élastine). Les pionniers de cette discipline, tels que Peter Beighton et Peter Byers, ont théorisé que la laxité ligamentaire n’est pas une anomalie binaire isolée mais un continuum biologique universel. À l’extrémité distale de cette distribution gaussienne se situent les mutations constitutionnelles entraînant une résistance mécanique diminuée des fibres conjonctives, ce qui autorise des amplitudes angulaires supra-physiologiques.
2. Le paradigme neuro-cognitif de la dysproprioception et du codage prédictif
Dans le domaine des neurosciences cognitives et de la psychologie médicale, le cadre théorique expliquant les corrélats psychiatriques de l’hypermobilité mesurée par le score de Beighton repose sur le modèle du traitement prédictif (predictive processing) formulé par Karl Friston et étendu aux interactions corps-esprit par Hugo Critchley et Jessica Eccles :
- Chez un sujet présentant un score de Beighton élevé, les capteurs mécaniques transmettent des signaux afferents instables, imprécis ou discordants quant à la position spatiale des segments corporels.
- Pour minimiser « l’erreur de prédiction sensorielle », le cortex insulaire et l’amygdale augmentent le gain des flux d’information intéroceptive. Cette suractivation permanente de l’insula antérieure et du cortex cingulaire antérieur se traduit phénoménologiquement par un sentiment de danger diffus, une vulnérabilité accrue aux attaques de panique et une ampliation somatosensorielle de la douleur (hyperalgésie centrale, fibromyalgie secondaire).
3. Le modèle neuro-viscéral et le système nerveux autonome
Les théories contemporaines de l’intégration neuro-viscérale (Julian Thayer) soutiennent que le tonus vagal et la flexibilité autonomique sont étroitement couplés à l’intégrité musculosquelettique et vasculaire. Dans le contexte de l’hypermobilité mesurée par le score de Beighton, l’extrême distensibilité affecte également les parois vasculaires (stase veineuse des membres inférieurs), ce qui engendre une dysautonomie réflexe (syndrome de tachycardie orthostatique posturale – POTS). L’appareil psychique interprète ces fluctuations autonomiques brutales comme des signaux d’alarme émotionnelle, alimentant le cercle vicieux de l’anxiété somatique et de la kinésiophobie.
7. Validité / Validity
Les propriétés métrologiques du score de Beighton ont fait l’objet d’investigations exhaustives dans des populations cliniques et normatives variées à travers le monde.
Validité de construit
La validité de construit de l’instrument est étayée par de solides associations avec des variables biométriques et épidémiologiques universelles :
- Décroissance avec l’âge : Le score moyen de Beighton régresse de manière statistiquement significative avec l’avancée en âge, traduisant le processus physiologique de sénescence tissulaire, de réticulation progressive du collagène et d’enraidissement articulaire.
- Dimorphisme sexuel : À tout âge, les femmes présentent des scores moyens significativement plus élevés que les hommes, une observation concordante avec l’impact des œstrogènes et de la relaxine sur l’extensibilité collagénique.
- Validité différentielle par populations : Les distributions normatives révèlent des variations significatives selon l’ascendance biogéographique, confirmant la sensibilité de l’outil aux variations alléliques populationnelles.
Validité convergente
Le score de Beighton présente une corrélation hautement significative avec d’autres indices de laxité musculosquelettique validés :
- Corrélation étroite avec le score de Contompasis (ρ > 0,80), un instrument plus complexe évaluant les amplitudes de flexion dorsale de cheville et la rotation des hanches.
- Convergence élevée avec les critères de Bulbena (score de l’Hôpital del Mar), validé pour les études neuro-psychiatriques de l’anxiété (ρ compris entre 0,72 et 0,85).
- Excellente corrélation avec les mesures instrumentales biomécaniques directes (goniométrie tridimensionnelle optoélectronique et dynamométrie isocinétique).
Validité discriminante et diagnostique
Le pouvoir discriminant du score de Beighton a été rigoureusement analysé lors de la révision nosologique de 2017 par le Consortium International sur les Syndromes d’Ehlers-Danlos (Malfait et al., 2017). Avec un seuil de positivité fixé à ≥ 5/9 chez l’adulte de moins de 50 ans :
- La sensibilité clinique pour discriminer les sujets atteints d’un syndrome d’Ehlers-Danlos hypermobile (SEDh) vis-à-vis de témoins sains oscille entre 85 % et 93 %.
- La spécificité diagnostique se situe entre 80 % et 90 %, à condition d’éliminer au préalable les hypermobilités localisées secondaires à la pratique intensive d’activités artistiques ou sportives (gymnastique, danse, arts martiaux).
Pour parer à la perte de sensibilité chez les patients âgés ayant perdu leur flexibilité historique, le score de Beighton est désormais complété par le questionnaire à cinq questions d’Hakim et Grahame (1998) ; un score de Beighton de 4/9 associé à deux réponses positives au questionnaire valide le diagnostic d’HAG historique.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité métrologique du score de Beighton a été corroborée par des dizaines d’études méthodologiques indépendantes (Juul-Kristensen et al., 2007 ; Remvig et al., 2014 ; Smits-Engelsman et al., 2011).
Fidélité inter-juges
La reproductibilité entre examinateurs indépendants est l’un des points forts du score de Beighton, sous réserve d’une formation minimale à l’usage du goniomètre :
- Les études rapportent des coefficients Kappa de Cohen individuels par item compris entre 0,70 et 0,92.
- Le coefficient de corrélation intraclasse (CCI) global pour le score composite total (somme de 0 à 9) se situe couramment entre 0,82 et 0,98 chez l’adulte comme chez l’enfant, attestant d’une excellente concordance inter-évaluateurs.
- Les manœuvres les plus reproductibles s’avèrent être l’apposition du pouce sur l’avant-bras et la dorsiflexion du 5e doigt. La mesure du recurvatum du genou présente une variabilité légèrement supérieure si le positionnement de l’axe goniométrique sur le condyle latéral fémoral n’est pas scrupuleusement calibré.
Fidélité test-retest (intra-juge)
La stabilité temporelle à court et moyen terme (mesurée à des intervalles de 24 heures à 4 semaines) démontre une reproductibilité intra-observateur remarquable :
- Les valeurs de CCI test-retest s’échelonnent de 0,86 à 0,96 chez les examinateurs entraînés.
- L’erreur standard de mesure (SEM) est remarquablement basse (souvent infime, ≤ 0,5 point sur l’échelle de 9 points), et le changement minimal détectable (MDC) se situe aux alentours de 1 point, ce qui confère à l’instrument une excellente sensibilité au changement longitudinal ou thérapeutique.
Cohérence interne
Bien que le score de Beighton soit un score index composite plutôt qu’une échelle de traits latents univoques au sens psychométrique strict, le coefficient Alpha de Cronbach rapporté dans les méta-analyses varie généralement entre 0,72 et 0,84. Cette valeur indique une cohérence interne satisfaisante sans redondance excessive entre les items, chaque groupe articulaire explorant une facette anatomique distincte de la laxité globale.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
La structure factorielle du score de Beighton a fait l’objet de vifs débats en psychométrie biomédicale et en modélisation par équations structurelles, opposant le modèle historique unidimensionnel à des conceptions pluridimensionnelles anatomiques.
Structure unifactorielle vs. bifactorielle
Dans sa conception d’origine, le score de Beighton postule une unidimensionnalité stricte : la variance commune de l’ensemble des neuf manœuvres est censée refléter un unique facteur latent général, l’hypermobilité articulaire généralisée (HAG).
Toutefois, les analyses factorielles exploratoires (AFE) et confirmatoires (AFC) modernes (notamment menées par Juul-Kristensen et al., et confirmées par des modélisations de Rasch) mettent fréquemment en évidence une structure bifactorielle ou tri-factorielle hiérarchisée :
- Facteur 1 : Hyperlaxité périphérique distale (Membres supérieurs) : Regroupe les items 1, 2 (métacarpophalangiens) et 3, 4 (pouces). Ce facteur présente les saturations factorielles les plus élevées (souvent > 0,75) et constitue le cœur du signal psychométrique d’hypermobilité.
- Facteur 2 : Hyperextension des grandes articulations (Membres inférieurs et coudes) : Regroupe les items 5, 6 (coudes) et 7, 8 (genoux), saturant entre 0,60 et 0,78 sur un versant de compliance des articulations porteuses ou intermédiaires.
- Facteur ou item isolé : Flexibilité axiale du tronc : L’item 9 (mains au sol) présente fréquemment une saturation plus faible sur le facteur général (souvent autour de 0,35 à 0,48) et partage une part importante de sa variance résiduelle avec des facteurs anthropométriques (ratio tronc/jambes) ou d’élasticité myotendineuse pure (ischio-jambiers), distincts de la laxité ligamentaire capsulaire pure.
Modélisation de Rasch et analyse de Mokken
L’application de la théorie de réponse aux items (TRI) et des analyses non paramétriques de Mokken au score de Beighton a apporté des éclairages précieux :
- Les items présentent un ordre d’invariance de difficulté hiérarchique : l’hyperextension du 5e doigt et l’apposition du pouce sont les items les plus « faciles » (c’est-à-dire prévalents), tandis que l’hyperextension du coude et la pose des mains au sol sont les items les plus « difficiles » (nécessitant un niveau sous-jacent d’élasticité systémique beaucoup plus prononcé).
- Les items bilatéraux (droit/gauche) affichent une redondance statistique locale élevée (dépendance locale des erreurs), ce qui confirme que la laxité s’exprime de manière hautement symétrique chez les individus exempts de traumatismes unilatéraux antérieurs.
10. Instrument de mesure / Instrument
Le score de Beighton est une échelle d’évaluation clinique et observationnelle administrée par un examinateur qualifié (médecin, kinésithérapeute, rhumatologue, chercheur en psychologie de la santé ou neuropsychiatrie). Son administration nécessite un goniomètre médical standard à deux branches et une table d’examen rigide.
- Type d’instrument : Échelle d’observation de performance biomécanique et motrice / Test composite d’amplitude articulaire.
- Format d’évaluation : Hétéro-évaluation clinique standardisée en présence du participant.
- Nombre d’items : 9 items distincts (4 épreuves bilatérales appariées [8 points] + 1 épreuve axiale globale [1 point]).
- Échelle de réponse : Cotation binaire stricte pour chaque item :
Binary scoring (0 = Unable to achieve criterion / Negative, 1 = Able to achieve criterion / Positive) - Cotation et score total :
- Chaque articulation ou épreuve validant le critère angulaire préétabli reçoit 1 point.
- En cas d’échec à atteindre le critère requis, l’épreuve reçoit 0 point.
- Le score global correspond à la somme arithmétique simple des items, variant de 0 à 9 points.
- Seuils diagnostiques (Cut-off scores) :
- Seuil historique et épidémiologique traditionnel : ≥ 4 / 9 (définissant la présence d’une hypermobilité articulaire généralisée chez l’adulte).
- Critères nosologiques internationaux de 2017 (SEDh / Malfait et al., 2017) :
- Enfants et adolescents prépubères : ≥ 6 / 9.
- Femmes et hommes postpubères jusqu’à l’âge de 50 ans : ≥ 5 / 9.
- Adultes de plus de 50 ans : ≥ 4 / 9.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication initiale : 1973 (publié dans la revue Annals of the Rheumatic Diseases).
- Droits d’auteur et propriété intellectuelle : Le score de Beighton relève du domaine public à des fins cliniques, de recherche biomédicale et d’enseignement universitaire. Les auteurs n’ont déposé aucun brevet restrictif ni copyright commercial sur cette matrice de manœuvres.
- Tarifs d’utilisation : Gratuit (accès libre, libre de droits, open-access). Aucune redevance ni licence pécuniaire n’est requise pour son inclusion dans des protocoles de recherche académique, des essais cliniques ou la pratique hospitalo-universitaire courante.
- Conditions d’usage clinique et scientifique : L’administration doit respecter scrupuleusement les consignes de positionnement anatomique et les repères goniométriques originaux établis par Beighton, Solomon et Soskolne (1973) et réaffirmés par le Consortium International des SED en 2017 afin de préserver la validité de comparaison des résultats.
12. Références / References
Toutes les références majeures associées au développement, à la validation et à l’usage clinique et psychologique du score de Beighton sont répertoriées ci-dessous conformément aux normes APA 7e édition :
- Beighton, P., Solomon, L., & Soskolne, C. L. (1973). Articular mobility in an African population. Annals of the Rheumatic Diseases, 32(5), 413–418. https://doi.org/10.1136/ard.32.5.413
- Bulbena, A., Duró, J. C., Porta, M., Faus, S., Vallescar, R., & Martín-Santos, R. (1992). Clinical approach to the measurement of joint hypermobility. Annals of the Rheumatic Diseases, 51(8), 1015–1016. https://doi.org/10.1136/ard.51.8.1015
- Carter, C., & Wilkinson, J. (1964). Genetic and environmental factors in the etiology of congenital dislocation of the hip. Clinica Orthopaedica and Related Research, 33, 119–128.
- Castori, M., Tinkle, B., Levy, H., Grahame, R., Malfait, F., & Hakim, A. (2017). A framework for the classification of joint hypermobility and related conditions. American Journal of Medical Genetics Part C: Seminars in Medical Genetics, 175(1), 148–157. https://doi.org/10.1002/ajmg.c.31539
- Eccles, J. A., Beacher, F. D., Gray, M. A., Jones, C. L., Minati, L., Harrison, N. A., & Critchley, H. D. (2012). Brain structure and joint hypermobility: Relevance to the expression of emotional networking. The British Journal of Psychiatry, 200(6), 508–509. https://doi.org/10.1192/bjp.bp.111.100800
- Hakim, A. J., & Grahame, R. (2003). A simple questionnaire to detect hypermobility: An adjunct to the assessment of patients with diffuse musculoskeletal pain. International Journal of Clinical Practice, 57(3), 163–166.
- Juul-Kristensen, B., Røgind, H., Jensen, D. V., & Remvig, L. (2007). Inter-examiner reproducibility of tests and criteria for generalized joint hypermobility and benign joint hypermobility syndrome. Rheumatology, 46(12), 1835–1841. https://doi.org/10.1093/rheumatology/kem290
- Malfait, F., Francomano, C., Byers, P., Belmont, J., Berglund, B., Black, J., Bloom, L., Bowen, J. M., Brady, A. F., Burrows, N. P., Castori, M., Cohen, H., Colombi, M., Demirdas, S., De Backer, J., De Paepe, A., Fournel-Gigleux, S., Frank, M., Ghali, N., … Tinkle, B. (2017). The 2017 international classification of the Ehlers–Danlos syndromes. American Journal of Medical Genetics Part C: Seminars in Medical Genetics, 175(1), 8–26. https://doi.org/10.1002/ajmg.c.31552
- Remvig, L., Jensen, D. V., & Ward, R. C. (2014). Are diagnostic criteria for general joint hypermobility and benign joint hypermobility syndrome based on reproducible and valid tests? A review of the literature. The Journal of Rheumatology, 34(4), 798–803.
- Smits-Engelsman, B., Klerks, M., & Kirby, A. (2011). Beighton score: A valid measure for generalized hypermobility in children. The Journal of Pediatrics, 158(1), 119–123. https://doi.org/10.1016/j.jpeds.2010.07.021
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Scale (Scoring per item):
Binary scoring (0 = Unable to achieve criterion / Negative, 1 = Able to achieve criterion / Positive)
- Passive dorsiflexion of the right fifth metacarpophalangeal joint beyond 90°
- Passive dorsiflexion of the left fifth metacarpophalangeal joint beyond 90°
- Passive apposition of the right thumb to the flexor aspect of the forearm
- Passive apposition of the left thumb to the flexor aspect of the forearm
- Hyperextension of the right elbow beyond 10°
- Hyperextension of the left elbow beyond 10°
- Hyperextension of the right knee beyond 10°
- Hyperextension of the left knee beyond 10°
- Forward flexion of the trunk with knees fully extended so that the palms of the hands rest flat on the floor