1. Résumé / Abstract
L’échelle du Rejet par l’exogroupe – révisé (Outgroup Rejection – Revised, OR-R), développée à l’origine par Tom Postmes et Nyla R. Branscombe (2002) puis approfondie dans les travaux doctoraux de David M. Tom (2006), constitue un instrument psychométrique auto-rapporté conçu pour quantifier la perception individuelle de la discrimination raciale systémique et du rejet social perpétré par le groupe dominant (l’exogroupe). Composée de 8 items évaluant les expériences personnelles et subjectives d’injustice, de stigmatisation et d’infériorisation sociale dues à la race ou à l’ethnicité, l’OR-R permet d’opérationnaliser de manière robuste la notion de discrimination perçue au niveau individuel.
Les participants répondent à l’aide d’une échelle de type Likert en 7 points s’étendant de 1 (« fortement en désaccord » / strongly disagree) à 7 (« fortement d’accord » / strongly agree). L’instrument comprend un item inversé (item 7), permettant de contrôler les biais d’acquiescement. Sur le plan psychométrique, l’échelle OR-R démontre une excellente cohérence interne, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,85 et 0,91 selon les échantillons d’étude, notamment auprès de minorités racialisées telles que les Afro-Américains. Les analyses factorielles confirment une structure essentiellement unidimensionnelle, reflétant un construit central d’hostilité sociétale et de rejet perçu. L’échelle montre également une forte validité convergente avec les mesures de stress lié aux minorités, d’identification au groupe d’appartenance (endogroupe) et de détresse psychologique, tout en attestant d’une validité discriminante claire par rapport à l’estime de soi personnelle globale.
2. Mots-clés / Keywords
Rejet par l’exogroupe, discrimination perçue, relations intergroupes, identité sociale, modèle du rejet-identification, racisme systémique, psychométrie, stress des minorités, validité de construit, Tom Postmes, Nyla Branscombe.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été formalisée et perfectionnée par des figures majeures de la psychologie sociale expérimentale et de l’étude des processus intergroupes :
- Tom Postmes : Professeur de psychologie sociale à l’Université de Groningue (Pays-Bas) et ancien membre académique de l’Université d’Exeter (Royaume-Uni). Ses recherches portent principalement sur la dynamique de groupe, la communication médiatisée par ordinateur et l’impact de l’identité sociale sur le bien-être individuel et collectif. (Courriel institutionnel :
[email protected]). - Nyla R. Branscombe : Professeure émérite de psychologie à l’Université du Kansas (États-Unis). Théoricienne pionnière du Rejection-Identification Model (RIM), elle est internationalement reconnue pour ses travaux sur la stigmatisation, le préjudice, la culpabilité collective et les stratégies d’adaptation face aux discriminations. (Courriel institutionnel :
[email protected]). - David M. Tom : Chercheur en psychologie sociale à l’Université d’État de l’Ohio (Ohio State University), auteur de la thèse doctorale de référence (2006) portant sur l’analyse bidimensionnelle de la discrimination perçue, distinguant les parcours de rejet et les voies d’identification collective.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’échelle Outgroup Rejection – Revised (OR-R) est d’opérationnaliser et de quantifier avec précision la perception d’hostilité, de dévalorisation et d’exclusion sociale qu’un individu subit en raison de son appartenance à un groupe minoritaire ou marginalisé par la société dominante. Contrairement aux approches démographiques ou purement objectives de la discrimination (comme le comptage des incidents juridiquement reconnus), la psychologie sociale a démontré que c’est la perception subjective du rejet qui médie les effets délétères sur la santé mentale, le bien-être subjectif et l’engagement sociopolitique.
Dans le domaine de la recherche, l’OR-R est principalement mobilisée pour tester les prédictions du modèle de rejet-identification (Rejection-Identification Model, Branscombe et al., 1999). Les chercheurs s’en servent pour examiner comment la prise de conscience du préjudice structurel pousse les individus à renforcer leurs liens psychologiques avec leur endogroupe protecteur, compensant ainsi la diminution de l’estime de soi induite par la stigmatisation sociale. Elle est également employée dans les protocoles d’épidémiologie sociale étudiant la charge allostatique et le stress chronique chez les minorités visibles.
Sur le plan clinique et appliqué, l’instrument offre aux psychologues et conseillers un outil standardisé d’évaluation lors de la prise en charge de patients issus de minorités ethniques présentant des symptômes dépressifs, de l’anxiété sociale ou un sentiment d’aliénation. Comprendre si la souffrance psychique est enracinée dans une perception aiguë d’exclusion environnementale permet de calibrer les thérapies affirmatives, d’éviter la pathologisation individuelle de réactions normales à l’oppression et d’orienter le travail thérapeutique vers des stratégies de résilience collective.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par l’OR-R est le rejet par l’exogroupe perçu au niveau personnel (perceived outgroup rejection / perceived personal discrimination). Ce construit se distingue conceptuellement de la discrimination perçue au niveau du groupe (l’écart classique « personnel/groupe », où les individus estiment souvent que leur groupe souffre plus qu’eux-mêmes individuellement). L’OR-R ancre délibérément l’évaluation dans l’expérience vécue de la personne au sein de la structure sociale globale.
Le construit intègre trois composantes intriquées :
- La victimisation et privation personnelle : Ce volet concerne le sentiment subjectif d’être directement privé d’opportunités vitales (emploi, éducation, reconnaissance) en raison de sa race (items 1, 2 et 4). L’individu ne perçoit pas ses échecs ou obstacles comme de simples contingences méritocratiques, mais comme le résultat direct d’un système discriminatoire.
- L’attribution au préjugé et aux stéréotypes : Il s’agit de la conscience d’être la cible d’attitudes préconçues et de stéréotypes réducteurs (items 3 et 5). Cette dimension renvoie au concept de menace du stéréotype (stereotype threat) et à la vigilance constante que développe une personne lorsqu’elle évolue dans des contextes majoritaires.
- L’infériorisation et la dévalorisation sociétale : Cette facette évalue la perception que la société porte un jugement négatif et hiérarchique dégradant sur le groupe de l’individu (items 6 et 8), le considérant implicitement ou explicitement comme inférieur. L’item 7 formule cette composante de façon inversée pour garantir la validité de réponse.
L’OR-R synthétise ces dimensions en un score unidimensionnel global reflétant le degré auquel l’environnement sociétal est perçu comme hostile et rejetant en raison de l’identité raciale.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le fondement théorique prédominant de l’échelle OR-R réside dans la théorie de l’identité sociale formulée par Henri Tajfel et John Turner (1979, 1986), prolongée par le Modèle du Rejet-Identification (Rejection-Identification Model, RIM) développé par Nyla Branscombe, Michael Schmitt et Richard Harvey (1999).
Selon le modèle RIM, la perception d’un rejet généralisé par l’exogroupe dominant représente une menace existentielle majeure pour le soi. Ce rejet signale à la personne stigmatisée qu’elle est dévaluée de façon permanente et incommensurable, ce qui produit un impact délétère direct sur le bien-être subjectif, le sentiment de contrôle et l’estime de soi globale. Cependant, le modèle postule un paradoxe adaptatif : la prise de conscience aiguë du rejet par l’exogroupe agit simultanément comme un catalyseur puissant d’identification à l’endogroupe minoritaire. En s’identifiant plus fortement à leurs pairs partageant la même condition, les individus trouvent du soutien social, valident leurs expériences partagées et reconstruisent une identité positive (« Black is Beautiful », fierté communautaire), ce qui amortit (effet tampon ou buffering effect) les conséquences néfastes de la discrimination.
Dans l’étude empirique séminale de Postmes et Branscombe (2002), les auteurs ont exploré comment la composition raciale de l’environnement à long terme (vivre dans un milieu ségrégué vs. intégré) modulait ces perceptions. Ils ont démontré que les Afro-Américains ayant grandi dans des environnements à prédominance noire rapportaient des niveaux moins dévastateurs de rejet perçu et une identification endogroupe plus protectrice que ceux ayant évolué dans des contextes majoritairement blancs sans soutien intragroupe.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de l’échelle OR-R a été rigoureusement documentée au sein de multiples recherches empiriques en psychologie sociale :
- Validité de construit et factorielle : Les études initiales de Postmes et Branscombe (2002) ainsi que les réplications de Tom (2006) démontrent que l’ensemble des 8 items sature sur un facteur commun dominant. Les indices d’ajustement en modélisation par équations structurelles indiquent un ajustement satisfaisant (CFI > 0,93, RMSEA < 0,07), attestant de la cohérence interne du construit théorique de rejet sociétal.
- Validité convergente : L’OR-R présente des corrélations positives statistiquement significatives avec d’autres échelles établies mesurant la discrimination perçue, comme l’échelle de discrimination quotidienne (Everyday Discrimination Scale de Williams et al., $r \approx 0,60$ à $0,72$), les mesures d’aliénation sociale et l’affect négatif. De plus, conformément au modèle RIM, l’OR-R corrèle positivement avec l’identification raciale/ethnique ($r \approx 0,35$ à $0,48$).
- Validité prédictive : L’échelle prédit de façon robuste une dégradation du bien-être subjectif (satisfaction de vie) et de l’estime de soi personnelle dans des modèles de régression multiple lorsque l’identification à l’endogroupe n’est pas contrôlée. Dès lors que l’identification est modélisée comme médiatrice, l’OR-R prédit positivement l’identification collective tout en maintenant sa relation négative directe avec la santé psychologique, confirmant les prédictions théoriques du modèle de Branscombe.
- Validité discriminante : L’OR-R se distingue nettement du pessimisme généralisé ou du névrosisme (stabilité émotionnelle). Les corrélations avec l’estime de soi personnelle globale (mesurée par l’échelle de Rosenberg) demeurent modérées (généralement comprises entre $-0,20$ et $-0,35$), prouvant que l’instrument ne mesure pas un biais négatif général d’auto-évaluation, mais bien une attribution causale externe et spécifique liée à l’oppression raciale.
8. Fidélité / Reliability
Les propriétés de fidélité de l’OR-R sont particulièrement solides à travers les différentes études publiées :
- Cohérence interne : Dans l’article princeps de Postmes et Branscombe (2002, Échantillon 1 : $N = 148$ étudiants afro-américains), le coefficient alpha de Cronbach rapporté s’élevait à $\alpha = 0,88$. Dans l’échantillon 2 de la même publication ($N = 250$ adultes afro-américains non étudiants issus de diverses communautés), la cohérence interne s’est maintenue à un niveau élevé avec un $\alpha = 0,86$.
- Fidélité chez Tom (2006) : Dans les travaux de thèse de Tom (2006), l’alpha de Cronbach atteignait $\alpha = 0,89$, avec des corrélations item-total corrigées toutes supérieures à $0,55$, confirmant l’homogénéité remarquable des items. Même l’item 7 (inversé) présente une corrélation item-total satisfaisante ($r > 0,45$) après recodage.
- Fidélité test-retest : Bien que l’instrument mesure des attitudes susceptibles d’évoluer en fonction d’événements sociopolitiques marquants (ex. violences policières médiatisées), les études longitudinales à court et moyen terme (intervalle de 4 à 8 semaines) rapportent des coefficients de corrélation test-retest compris entre $r = 0,78$ et $r = 0,84$, soulignant la stabilité temporelle du sentiment d’exclusion chez les adultes appartenant à des minorités établies.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Les investigations psychométriques menées au moyen de l’analyse factorielle exploratoire (AFE) et confirmatoire (AFC) soutiennent la conceptualisation unidimensionnelle de l’échelle OR-R :
- Analyse factorielle exploratoire (AFE) : L’analyse en composantes principales avec extraction des facteurs basée sur le critère de Kaiser (valeurs propres supérieures à 1) et le test du coude de Cattell (scree plot) dégage invariablement un facteur unique prépondérant qui explique entre 52 % et 61 % de la variance totale selon les échantillons. Les saturations factorielles (factor loadings) pour les 8 items se distribuent de manière équilibrée entre 0,62 et 0,84, l’item 4 (« I have personally been a victim of racial discrimination ») et l’item 3 (« I feel that I have been the target of prejudice because of my race ») présentant régulièrement les saturations les plus fortes ($> 0,80$).
- Analyse factorielle confirmatoire (AFC) : Les modèles unifactoriels testés démontrent des indices de bon ajustement acceptables : $\chi^2/dl < 2,5$, $RMSEA \approx 0,058$ ($IC_{90%}$ [0,039 ; 0,076]), $SRMR = 0,042$, $CFI = 0,96$ et $TLI = 0,94$. Bien que des modélisations alternatives à deux facteurs (distinguant le préjudice perçu de la dévalorisation sociétale) aient été ponctuellement explorées dans des contextes transculturels, la corrélation inter-facteurs extrêmement élevée ($r > 0,85$) justifie le maintien du modèle parcimonieux à facteur unique recommandé par Postmes et Branscombe.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’OR-R se présente sous la forme d’un questionnaire standardisé, rapide d’administration et facilement intégrable dans des batteries de tests psychosociaux :
- Type de test : Instrument psychométrique d’auto-évaluation (auto-rapporté).
- Format d’administration : Papier-crayon ou passation informatisée en ligne.
- Nombre total d’items : 8 items formulés à la première personne du singulier.
- Échelle de réponse : Échelle de Likert en 7 points :
1 = strongly disagree(fortement en désaccord)
2 = moderately disagree(modérément en désaccord)
3 = somewhat disagree(légèrement en désaccord)
4 = neutral(neutre)
5 = somewhat agree(légèrement d’accord)
6 = moderately agree(modérément d’accord)
7 = strongly agree(fortement d’accord) - Procédure de cotation et calcul des scores :
- Recodage de l’item inversé : L’item 7 (« Society does not discriminate against me because of my race ») doit obligatoirement être inversé avant le calcul final : $Score_{inversé} = 8 – Score_{brut}$.
- Score global : Le score total correspond à la moyenne arithmétique des 8 items (après recodage de l’item 7). Le score varie donc de 1,00 à 7,00.
- Interprétation : Un score moyen proche de 1 indique une absence quasi totale de sentiment d’exclusion raciale ou de discrimination perçue au niveau individuel. Un score proche de 4 traduit une position neutre ou ambivalente. Un score élevé (supérieur à 5) témoigne d’un sentiment profond d’oppression, de victimisation et d’infériorisation systématique de la part de la société dominante.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication initiale : 2002 (dans l’article de Postmes & Branscombe au Journal of Personality and Social Psychology) ; révision/approfondissement en 2006 (thèse de Tom).
- Statut des droits et permissions : L’échelle relève du domaine de la recherche académique en libre accès (open academic instrument). Elle peut être utilisée librement par les chercheurs, enseignants et étudiants dans un but non commercial, sous réserve de citer scrupuleusement les publications originales de référence. Pour toute intégration dans des outils commerciaux ou des évaluations d’entreprise à but lucratif, l’autorisation des auteurs ou des détenteurs des droits de reproduction (notamment l’American Psychological Association) est requise.
- Tarifs : Gratuit pour la recherche scientifique et la pratique clinique non lucrative.
12. Références / References
- Branscombe, N. R., Schmitt, M. T., & Harvey, R. D. (1999). Perceiving pervasive discrimination among African Americans: Implications for group identification and well-being. Journal of Personality and Social Psychology, 77(1), 135–149. https://doi.org/10.1037/0022-3514.77.1.135
- Postmes, T., & Branscombe, N. R. (2002). Influence of long-term racial environmental composition on subjective well-being in African Americans. Journal of Personality and Social Psychology, 83(3), 735–751. https://doi.org/10.1037/0022-3514.83.3.735
- Tajfel, H., & Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In W. G. Austin & S. Worchel (Eds.), The social psychology of intergroup relations (pp. 33–47). Brooks/Cole.
- Tajfel, H., & Turner, J. C. (1986). The social identity theory of intergroup behavior. In S. Worchel & W. G. Austin (Eds.), Psychology of intergroup relations (2nd ed., pp. 7–24). Nelson-Hall.
- Tom, D. M. (2006). Effects of perceived discrimination: Rejection and identification as two distinct pathways and their associated effects (Publication No. osu1135887227) [Doctoral dissertation, The Ohio State University]. OhioLINK Electronic Theses and Dissertations Center. http://rave.ohiolink.edu/etdc/view?acc_num=osu1135887227
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Scale: 1 = strongly disagree, 2 = moderately disagree, 3 = somewhat disagree, 4 = neutral, 5 = somewhat agree, 6 = moderately agree, 7 = strongly agree
- I feel like I am personally a victim of society because of my race.
- I consider myself a person who has been deprived of opportunities because of my race.
- I feel that I have been the target of prejudice because of my race.
- I have personally been a victim of racial discrimination
- I feel that society treats me according to racial stereotypes
- I think that society views me as inferior because of my race
- Society does not discriminate against me because of my race [recoded]
- I am viewed negatively because of my race