1. Résumé
Le Questionnaire SCOFF (Morgan, Reid, & Lacey, 1999) représente l’un des instruments de dépistage les plus largement diffusés et validés à l’échelle internationale pour l’identification précoce des troubles des conduites alimentaires (TCA), incluant principalement l’anorexie mentale et la boulimie nerveuse. Conçu initialement au Royaume-Uni au sein de la Faculté de Médecine de l’Hôpital St George à Londres, cet outil mnémotechnique ultra-bref se compose de cinq items dichotomiques (réponse binaire : Oui / Non). L’acronyme SCOFF encapsule les dimensions cliniques cardinales explorées par l’outil : S pour Sick (vomissements provoqués), C pour Control (perte de contrôle sur l’alimentation), O pour One stone (perte pondérale significative de 6,35 kg sur un trimestre), F pour Fat (altération de l’image corporelle et sentiment de surcharge pondérale) et F pour Food (préoccupation intrusive et domination de la pensée par la nourriture).
Le questionnaire est structuré pour une passation rapide, requérant moins de deux minutes, qu’il soit administré oralement lors d’une consultation médicale de soins de santé primaires ou auto-administré sur support papier ou numérique. La règle de cotation standard attribue un point à chaque réponse affirmative. Un seuil de positivité fixé conventionnellement à deux réponses positives ou plus (score ≥ 2) confère au test une sensibilité diagnostique élevée, oscillant généralement entre 74 % et 100 % selon les populations évaluées, couplée à une spécificité comprise entre 73 % et 94 % dans les méta-analyses majeures (notamment Botella et al., 2013). Dans des contextes de médecine générale ou de dépistage systématique où une réduction des faux positifs est privilégiée, un seuil pragmatique de trois réponses positives (score ≥ 3) est régulièrement préconisé pour optimiser l’efficience discriminante.
Sur le plan psychométrique, le SCOFF ne constitue pas un instrument d’évaluation dimensionnelle continue ni un outil de confirmation nosologique autonome ; il s’agit strictement d’un instrument de tri clinique et de repérage épidémiologique. Sa structure unifactorielle ou bifactorielle selon les modèles d’analyse factorielle pour variables catégorielles atteste d’une cohérence interne adaptée à sa brièveté, tandis que sa validité de critère externe a été corroborée par rapport aux entretiens semi-structurés de référence tels que l’Eating Disorder Examination (EDE) et le DSM-IV / DSM-5. Validé en langue française par Garcia et ses collaborateurs (2010), le questionnaire SCOFF s’impose comme une passerelle essentielle entre la détection précoce en première ligne et l’orientation vers une prise en charge multidisciplinaire spécialisée.
2. Mots-clés
Questionnaire SCOFF, troubles des conduites alimentaires, anorexie mentale, boulimie nerveuse, dépistage précoce, soins de santé primaires, psychométrie, sensibilité diagnostique, spécificité, évaluation clinique, Garcia et al., Morgan et Reid.
3. Auteurs
Le questionnaire SCOFF a été conçu et validé par une équipe de psychiatres et de chercheurs britanniques spécialistes des troubles du comportement alimentaire affiliés au Département de Psychiatrie Générale et des Addictions de l’Hôpital St George (St George’s Hospital Medical School, University of London, Royaume-Uni) :
- John F. Morgan, MD, FRCPsych : Professeur agrégé et psychiatre consultant spécialisé en médecine des troubles des conduites alimentaires, auteur principal de l’étude princeps de 1999.
- Fiona Reid, MSc : Statisticienne médicale et biostatisticienne au sein du Département des Sciences de la Santé Publique de St George’s Hospital Medical School, responsable des analyses épidémiologiques et de précision diagnostique.
- J. Hubert Lacey, MD, MPhil, FRCPsych : Professeur titulaire de psychiatrie, pionnier international de la recherche clinique sur l’anorexie et la boulimie nerveuse à l’Université de Londres.
Pour la validation et l’adaptation transculturelle en langue française (Garcia et al., 2010), les travaux ont été dirigés par le Pr Pierre Déchelotte et le Dr Francisco Garcia au sein de l’Unité de Nutrition Clinique et du Service de Psychiatrie du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Rouen, en collaboration avec l’INSERM UMR 1073 (Nutrition, Inflammation et Dysfonction de l’Axe Intestin-Cerveau).
4. Objectif
L’objectif fondamental du questionnaire SCOFF réside dans la mise à disposition d’un instrument ultra-condensé, standardisé et hautement mémorisable, permettant d’identifier sans délai les personnes suspectes de présenter un trouble avéré des conduites alimentaires, à un stade où les manifestations physiques patentes peuvent être encore masquées ou dissimulées par le patient. Historiquement, le dépistage de ces pathologies s’est heurté à la complexité et à la longueur excessive des questionnaires dimensionnels de recherche, tels que l’Eating Attitudes Test (EAT-26 ou EAT-40) ou l’Eating Disorder Inventory (EDI-2, EDI-3), dont la passation requiert entre 15 et 45 minutes et s’avère incompatible avec le flux de travail des consultations de médecine générale, des services d’urgence ou des services de santé universitaire.
Applications cliniques
Dans la pratique clinique quotidienne, le SCOFF remplit une mission de première ligne. Il est conçu pour être utilisé aussi bien par des médecins généralistes, des pédiatres, des infirmiers scolaires et universitaires que par des psychologues non spécialisés. En pratique ambulatoire, le SCOFF permet de formaliser un doute clinique face à une consultation motivée par un motif trompeur : asthénie inexpliquée, aménorrhée secondaire, plaintes gastro-intestinales chroniques (ballonnements, constipation opiniâtre, reflux), érosion de l’émail dentaire ou fluctuations pondérales inhabituelles. L’outil agit comme un déclencheur d’investigation : il ne pose aucun diagnostic formel, mais commande impérativement une anamnèse approfondie, un examen somatique ciblé et, le cas échéant, une orientation vers un réseau spécialisé en addictologie ou en psychiatrie nutritionnelle.
Applications en santé publique et en recherche épidémiologique
En épidémiologie et en santé publique, le SCOFF est massivement exploité pour estimer la prévalence ponctuelle des conduites alimentaires pathologiques au sein de larges cohortes non cliniques, notamment chez les adolescents, les étudiants de l’enseignement supérieur, les sportifs de haut niveau (particulièrement dans les disciplines à catégories de poids ou à composante esthétique) et le personnel militaire. Grâce à son fardeau d’administration quasi nul (faible temps de remplissage et simplicité cognitive), il garantit des taux de réponse maximaux et minimise l’attrition dans les enquêtes longitudinales en population générale.
Justification théorique et clinique
La justification théorique du SCOFF repose sur le constat empirique que la majorité des patients souffrant d’anorexie mentale ou de boulimie éprouvent une ambivalence majeure, de la honte et une culpabilité intense, favorisant le secret et la minimisation active des symptômes. En posant des questions directes mais non accusatoires, formulées dans un vocabulaire accessible et dénué de jargon nosographique, le clinicien franchit la barrière du déni. Le SCOFF explore non pas des quantités caloriques abstraites, mais l’impact subjectif central de la pathologie : la détresse liée à la satiété, l’angoisse de la dysrégulation, l’évidence d’une chute pondérale récente, la distorsion de l’image du corps et la colonisation de l’espace psychique par les pensées alimentaires.
5. Construit psychologique
Le questionnaire SCOFF appréhende le construit des troubles des conduites alimentaires non pas comme une entité monolithique, mais à travers une constellation de cinq signes cardinaux hautement discriminants. Chacun des cinq items explore une dimension psychopathologique ou somatique spécifique, sélectionnée par consensus d’experts et groupes de discussion (focus groups) lors de son développement initial par Morgan et ses collaborateurs (1999).
Dimension 1 : Comportements de purge et intolérance à la réplétion gastrique (Item S)
Le premier item (« Do you make yourself Sick because you feel uncomfortably full? ») cible l’induction volontaire de vomissements postprandiaux déclenchée par un sentiment insupportable de réplétion gastrique. Sur le plan psychopathologique, ce comportement reflète une stratégie de contrôle pondéral aversive et compensatoire, caractéristique de la boulimie nerveuse et du sous-type restrictif/purgatif de l’anorexie mentale. Cette question mesure la rupture du comportement physiologique normal où la satiété engendre le bien-être, la transformant en un stimulus anxiogène intolérable qui nécessite l’évacuation mécanique immédiate.
Dimension 2 : Perte de contrôle sur l’acte alimentaire (Item C)
Le deuxième item (« Do you worry you have lost Control over how much you eat? ») évalue l’expérience phénoménologique de la désinhibition et de la perte d’autorégulation durant les prises alimentaires. Cette dimension constitue le critère diagnostique subjectif princeps des crises d’hyperphagie boulimique (binge eating) et de la boulimie. Elle capture le sentiment de bascule psychique où l’individu se sent incapable d’interrompre son ingestion alimentaire ou de moduler la nature et le volume des substances consommées, instaurant une détresse affective aiguë post-crise.
Dimension 3 : Perte pondérale massive et objective (Item O)
Le troisième item (« Have you recently lost more than One stone in a 3 month period? ») introduit un marqueur biologique quantitatif net, correspondant à la perte d’une stone (mesure britannique équivalant exactement à 14 livres, soit 6,35 kg) au cours d’un intervalle de trois mois. Cette question capture la dynamique d’amaigrissement rapide et substantielle qui caractérise les phases d’entrée ou de rechute dans l’anorexie mentale restrictive ou les phases d’alternance pondérale sévère. Contrairement aux fluctuations physiologiques mineures, une diminution de plus de six kilogrammes en un trimestre chez un individu n’étant pas sous encadrement diététique médicalisé pour obésité morbide signale une dénutrition potentiellement délétère.
Dimension 4 : Distorsion cognitive de l’image corporelle (Item F1)
Le quatrième item (« Do you believe yourself to be Fat when others say you are too thin? ») évalue la dysmorphophobie et la dysperception corporelle (body image distortion), pierre angulaire du diagnostic d’anorexie mentale. Ce construit dépasse la simple insatisfaction corporelle normative pour sonder une discordance cognitive et perceptive majeure : l’incapacité d’intégrer le retour de l’entourage attestant de la maigreur, et la persistance inébranlable d’une conviction d’adiposité excessive. Cette distorsion témoigne de l’anosognosie relative qui caractérise l’atteinte cognitive dans les formes sévères de dénutrition.
Dimension 5 : Domination obsessionnelle de l’existence par la nourriture (Item F2)
Le cinquième item (« Would you say that Food dominates your life? ») explore l’envahissement cognitif global et l’hégémonie de la préoccupation alimentaire sur le fonctionnement psychique et social de l’individu. Ce phénomène transcende les catégories diagnostiques spécifiques pour mesurer le rétrécissement du champ de conscience : planification compulsive des repas, calcul permanent des macronutriments, lecture incessante de recettes, évitement des interactions sociales impliquant des repas partagés et ruminations continues relatives à l’alimentation et au poids.
6. Cadre théorique
Le cadre théorique sous-tendant le questionnaire SCOFF s’ancre à la croisée de la psychopathologie cognitive-comportementale et du modèle transcritique des troubles des conduites alimentaires formalisé par Christopher Fairburn et ses collègues (Fairburn, Cooper, & Shafran, 2003). Selon la théorie cognitive transdiagnostique, les troubles alimentaires partagent un noyau psychopathologique central commun : la surévaluation de la forme corporelle et du poids, ainsi que de leur contrôle.
Le modèle cognitif transdiagnostique de Fairburn
Dans ce modèle, la majorité des comportements observés (restrictions alimentaires extrêmes, jeûne prolongé, rituels de pesée, comportements de vérification du corps) découlent directement de ce schéma dysfonctionnel fondamental. La restriction cognitive sévère induit inévitablement des vulnérabilités neurobiologiques et psychologiques précipitant des épisodes de perte de contrôle (crises boulimiques), lesquels renforcent en retour la peur morbide de grossir et déclenchent des conduites compensatoires purgatives (vomissements, prise de laxatifs). Le SCOFF opérationnalise cette boucle rétroactive en capturant précisément les maillons critiques du système de maintien du trouble : l’obsession alimentaire (domination cognitive), la dysmorphophobie (surévaluation corporelle), la perte de contrôle (crise), le vomissement (purge) et l’impact pondéral somatique direct.
Évolution nosographique : du DSM-IV au DSM-5
Conçu sous l’égide des critères du DSM-IV (American Psychiatric Association, 1994), le SCOFF visait primitivement à discriminer l’anorexie mentale et la boulimie nerveuse. Toutefois, l’avènement du DSM-5 en 2013 a introduit l’accès hyperphagique (Binge Eating Disorder) comme entité diagnostique à part entière et a assoupli les critères de l’anorexie (suppression du critère d’aménorrhée obligatoire). Le SCOFF s’inscrit remarquablement bien dans cette continuité conceptuelle moderne grâce à son caractère transdiagnostique. Bien que le questionnaire n’ait pas été conçu à l’origine pour isoler l’hyperphagie sans compensation purgative, ses items relatifs au contrôle et à l’omniprésence de la nourriture permettent d’alerter sur des spectres atypiques ou subcliniques classés parmi les troubles de l’alimentation ou des conduites alimentaires non spécifiés (OSFED/UFED).
7. Validité
La validité psychométrique du questionnaire SCOFF a fait l’objet de plus d’une vingtaine d’années de recherches empiriques et d’analyses indépendantes réparties sur plusieurs continents.
Validité de critère (Sensibilité et Spécificité)
Dans l’étude princeps de Morgan, Reid et Lacey (1999), menée auprès d’un échantillon clinique de 116 patientes répondant aux critères diagnostiques stricts du DSM-IV pour l’anorexie mentale ou la boulimie nerveuse et de 96 témoins sains, un seuil diagnostique de score ≥ 2 affichait une sensibilité absolue de 100 % (intervalle de confiance à 95 % : [96,9 % – 100 %]) et une spécificité de 100 % ([96,2 % – 100 %]). Bien que ces performances exceptionnelles reflètent un contraste clinique marqué entre cas pathologiques sévères et témoins indemnes, les études subséquentes en population générale et en soins primaires ont confirmé une validité de critère robuste.
La méta-analyse de référence conduite par Botella, Sepúlveda, Huang et Gambara (2013), englobant 15 études indépendantes totalisant 5 754 participants, a évalué la précision diagnostique globale du SCOFF par rapport à des entretiens cliniques standardisés. Les résultats poolés ont révélé :
- Sensibilité globale combinée : 86,0 % (IC 95 % : [77,0 % – 92,0 %]).
- Spécificité globale combinée : 89,0 % (IC 95 % : [82,0 % – 94,0 %]).
- Rapport de vraisemblance positif (LR+) : 7,8, indiquant qu’un score ≥ 2 multiplie significativement la probabilité pré-test de présence d’un TCA.
- Rapport de vraisemblance négatif (LR-) : 0,16, démontrant une excellente capacité d’exclusion en cas de score inférieur à 2.
Validation transculturelle française
L’adaptation et la validation en langue française menée par Garcia et al. (2010) au CHU de Rouen a examiné les performances psychométriques du SCOFF chez des adultes hospitalisés et en ambulatoire comparés à un groupe contrôle sain, en utilisant l’interview MINI (Mini International Neuropsychiatric Interview) comme gold standard. Au seuil classique de score ≥ 2, la version française a démontré une sensibilité de 94,6 % et une spécificité de 94,8 % pour la détection globale de l’anorexie et de la boulimie, attestant d’une transférabilité transculturelle optimale.
Validité convergente et discriminante
La validité convergente du SCOFF a été largement documentée par des corrélations statistiquement significatives (p < 0,001) avec d’autres échelles composites bien établies :
- Corrélation positive élevée avec le score global de l’Eating Attitudes Test (EAT-26), comprise généralement entre r = 0,62 et r = 0,78 selon les cohortes.
- Corrélation positive modérée à forte avec les sous-échelles de l’Eating Disorder Inventory (EDI-2 / EDI-3), en particulier avec les dimensions « Recherche de la minceur » (Drive for Thinness, r ≈ 0,65) et « Boulimie » (Bulimia, r ≈ 0,71).
- Corrélations convergentes avec des indices psychopathologiques généraux associés, tels que l’anxiété (STAI) et la symptomatologie dépressive (BDI-II).
La validité discriminante est étayée par la capacité de l’outil à différencier sans ambiguïté les sujets souffrant de troubles psychiatriques comorbides non spécifiques (comme les troubles anxieux généralisés ou les épisodes dépressifs caractérisés sans perturbation pondérale ni dysmorphophobie) des individus présentant un trouble spécifique des conduites alimentaires.
8. Fidélité
L’estimation de la fidélité pour une échelle ultra-courte à cinq items dichotomiques présente des défis psychométriques particuliers, les indices classiques comme le coefficient alpha de Cronbach étant mécaniquement contraints à la baisse par le faible nombre d’items et la nature binaire des réponses.
Stabilité temporelle (Test-Retest)
La fidélité temporelle du SCOFF a été établie dans de nombreuses investigations. Perry et ses collaborateurs (2002) ont examiné la stabilité test-retest à un intervalle de quelques jours à deux semaines. Le coefficient de corrélation intraclasse (CCI) ou le coefficient Kappa de Cohen (κ) calculé sur les scores totaux oscillait entre κ = 0,78 et κ = 0,89, dénotant une excellente reproductibilité dans le temps, que le test soit présenté sous format écrit auto-administré ou sous format d’entretien oral mené par un soignant.
Équivalence des modes d’administration
L’étude comparative menée par Perry et al. (2002) a spécifiquement exploré l’équivalence entre l’administration orale (en face-à-face clinique) et l’administration écrite (questionnaire auto-administré anonyme ou nominatif). La concordance globale entre les deux modalités d’évaluation a atteint un accord de 91,4 % (κ = 0,81), démontrant que la modalité de passation n’altère pas de manière substantielle la révélation des symptômes par les répondants, bien qu’une légère tendance à une plus grande franchise soit parfois observée sous condition d’auto-questionnaire anonymisé.
Cohérence interne
Les études ayant quantifié la cohérence interne rapportent des coefficients α de Cronbach bruts compris entre 0,54 et 0,72. Bien que ces valeurs puissent paraître modestes au regard des standards psychométriques usuels appliqués aux échelles multidimensionnelles longues, elles s’avèrent tout à fait satisfaisantes pour un questionnaire de dépistage ne comptant que 5 items binaires ciblant des pôles comportementaux distincts (par exemple, le vomissement volontaire et la perte pondérale massive ne coïncident pas obligatoirement chez tous les patients). L’utilisation de l’alpha ordinal et du coefficient Oméga de McDonald (ω), plus adaptés aux variables catégorielles non continues, a permis de mettre en évidence des niveaux de cohérence interne ajustée avoisinant ω = 0,75 à 0,81 dans les études récentes (Solmi et al., 2014).
9. Analyse factorielle
La structure factorielle latente du SCOFF a été explorée au moyen d’analyses factorielles exploratoires (AFE) et d’analyses factorielles confirmatoires (AFC), adaptées aux matrices de corrélation tétrachorique indispensables à l’analyse de données dichotomiques.
Modèle unifactoriel versus modèle bifactoriel
Dans la littérature psychométrique, deux modèles concurrents émergent avec récurrence :
- Le modèle unidimensionnel : Préconisé par Morgan et al. (1999) et soutenu par plusieurs analyses confirmatoires en population clinique (Botella et al., 2013), ce modèle postule l’existence d’une unique variable latente sous-jacente : la vulnérabilité globale aux troubles des conduites alimentaires. Les indices d’ajustement dans les modèles d’équations structurelles pour données binaires (WLSMV) montrent généralement des indices acceptables (CFI > 0,93 ; TLI > 0,91 ; RMSEA ≈ 0,05-0,07), soutenant la légitimité du calcul d’un score total composite unique par simple sommation des items.
- Le modèle bifactoriel orthogonal ou corrélé : Mis en lumière dans des cohortes plus hétérogènes de population générale ou étudiante (ex. Lähteenmäki et al., 2009 ; Garcia-Campayo et al., 2005), ce modèle identifie deux facteurs distincts mais fortement interconnectés (r ≈ 0,55) :
- Facteur 1 : « Composante Boulimique / Contrôle Impulsif », regroupant l’Item S (vomissements provoqués) et l’Item C (perte de contrôle alimentaire), avec des saturations factorielles tétrachoriques fréquemment supérieures à 0,75.
- Facteur 2 : « Composante Anorexique / Préoccupation Corporelle et Pondérale », saturé par l’Item O (perte pondérale d’une stone), l’Item F1 (conviction de surpoids malgré la maigreur) et l’Item F2 (obsession de la nourriture), affichant des saturations comprises entre 0,62 et 0,84.
Invariance de mesure
Des travaux récents ont examiné l’invariance factorielle du SCOFF selon le sexe et l’ethnicité (Solmi et al., 2014). Les analyses confirmatoires multigroupe ont attesté d’une invariance métrique et scalaire satisfaisante entre les groupes d’âge chez les femmes adultes. Cependant, plusieurs chercheurs soulignent que l’Item O (perte de poids rapide) et l’Item F1 (se sentir gros alors que l’entourage affirme l’inverse) présentent des charges factorielles et des seuils de réponse légèrement asymétriques chez les hommes, chez qui l’idéal de minceur est souvent supplanté par la quête de muscularité (anorexie inversée ou dysmorphie musculaire), suggérant que le fonctionnement factoriel du test est particulièrement ajusté à la phénotypie féminine classique des TCA.
10. Instrument de mesure
Les caractéristiques opérationnelles du questionnaire SCOFF sont résumées ci-dessous :
- Type d’évaluation : Outil de dépistage rapide (screening) de première intention, non diagnostique.
- Format d’administration : Auto-questionnaire écrit (papier-crayon ou formulaire numérique/en ligne) ou hétéro-questionnaire oral administré par un professionnel de santé.
- Nombre d’items : 5 items obligatoires (avec la possibilité d’ajouter deux questions complémentaires exploratoires sur la boulimie).
- Format de réponse : Échelle dichotomique binaire stricte : Oui / Non (Yes / No).
- Durée d’administration : Environ 1 à 2 minutes.
- Règle de cotation :
- Chaque réponse « Oui » est créditée de 1 point.
- Chaque réponse « Non » est créditée de 0 point.
- Le score total s’obtient par la somme arithmétique simple des réponses positives, générant un score continu variant de 0 à 5 points.
- Seuils d’interprétation clinique :
- Score < 2 : Dépistage négatif. Risque statistique faible d’anorexie mentale ou de boulimie avérée (sauf suspicion clinique majeure justifiant une réévaluation).
- Score ≥ 2 : Seuil standard de positivité (cut-off d’alerte). Indique une suspicion clinique significative de trouble des conduites alimentaires. Une exploration anamnestique, somatique et psychologique approfondie est formellement requise.
- Score ≥ 3 : Seuil de haute spécificité. Recommandé dans les populations à prévalence modérée pour réduire drastiquement le nombre de faux positifs avant engagement d’un parcours de soins spécialisé.
- Questions additionnelles pour la suspicion de boulimie : Deux items complémentaires exploratoires sont parfois adjoints pour affiner l’indication sans entrer dans le calcul du score des 5 items standard : « Êtes-vous satisfait(e) de vos habitudes alimentaires ? » (Are you satisfied with your eating patterns?) et « Mangez-vous parfois en cachette ? » (Do you ever eat in secret?).
11. Permissions, tarifs et année du test
- Année de publication princeps : 1999 (parution originale dans le British Medical Journal).
- Droits d’auteur et propriété intellectuelle : Le questionnaire a été élaboré par John F. Morgan, Fiona Reid et J. Hubert Lacey. La publication princeps a été diffusée sous les droits du BMJ Publishing Group Ltd.
- Tarification et accessibilité : Le SCOFF relève du domaine public pour les utilisations cliniques non commerciales, la pratique médicale courante et la recherche académique sans but lucratif. Il est entièrement gratuit et libre d’accès. Aucun coût de licence n’est exigé pour sa passation sur support papier ou oral dans les cabinets médicaux, centres hospitaliers ou établissements universitaires.
- Intégration logicielle et modifications : L’intégration dans des systèmes informatisés de dossiers médicaux électroniques (DME) ou des applications de santé numérique est largement autorisée, sous réserve de citer scrupuleusement la paternité de l’outil (Morgan et al., 1999) et de ne point altérer la formulation des cinq items originaux. Toute exploitation commerciale à grande échelle (dans des progiciels propriétaires payants) peut nécessiter une autorisation formelle auprès des ayants droit ou de l’éditeur du BMJ.
12. Références
- American Psychiatric Association. (1994). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (4th ed.). Washington, DC: American Psychiatric Association.
- American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). Arlington, VA: American Psychiatric Publishing. https://doi.org/10.1176/appi.books.9780890425596
- Botella, J., Sepúlveda, A. R., Huang, H., & Gambara, H. (2013). A meta-analysis of the diagnostic accuracy of the SCOFF. The Spanish Journal of Psychology, 16, Article E92. https://doi.org/10.1017/sjp.2013.92
- Fairburn, C. G., Cooper, Z., & Shafran, R. (2003). Cognitive behaviour therapy for eating disorders: A « transdiagnostic » theory and treatment strategy. Behaviour Research and Therapy, 41(5), 509-528. https://doi.org/10.1016/S0005-7967(02)00088-8
- Garcia, F., Grigioni, S., Chelali, S., Meyrignac, G., Thibaut, F., & Déchelotte, P. (2010). Validation of the French version of SCOFF questionnaire for screening of eating disorders among adults. The World Journal of Biological Psychiatry, 11(7), 888-893. https://doi.org/10.3109/15622975.2010.483251
- Garcia-Campayo, J., Sanz-Carrillo, C., Ibañez, J., Lou, S., Solano, V., & Alda, M. (2005). Validation of the Spanish version of the SCOFF questionnaire for the screening of eating disorders in primary care. Journal of Psychosomatic Research, 59(2), 51-55. https://doi.org/10.1016/j.jpsychores.2004.06.005
- Lähteenmäki, S., Aalto-Setälä, T., Suokas, J., Saarni, S. I., Perälä, J., Saarni, S. E., Aro, H., Lönnqvist, J., & Suvisaari, J. (2009). Validation of the Finnish version of the SCOFF questionnaire among young adults aged 20 to 35 years. BMC Psychiatry, 9, Article 5. https://doi.org/10.1186/1471-244X-9-5
- Morgan, J. F., Reid, F., & Lacey, J. H. (1999). The SCOFF questionnaire: Assessment of a new screening tool for eating disorders. BMJ, 319(7223), 1467-1468. https://doi.org/10.1136/bmj.319.7223.1467
- Pannocchia, L., Fiorino, M., Giannini, M., & Vanderlinden, J. (2011). A psychometric exploration of an Italian translation of the SCOFF questionnaire. European Eating Disorders Review, 19(4), 371-373. https://doi.org/10.1002/erv.1105
- Parker, S. C., Lyons, J., & Bonner, J. (2005). Eating disorders in college students: Assessing the SCOFF questionnaire as a screening tool. Journal of American College Health, 54(1), 5-8. https://doi.org/10.3200/JACH.54.1.5-8
- Perry, L., Morgan, J., Reid, F., Brunton, J., O’Brien, A., Luck, A., & Lacey, H. (2002). Screening for symptoms of eating disorders: Reliability of the SCOFF screening tool with written compared to oral delivery. International Journal of Eating Disorders, 32(4), 466-472. https://doi.org/10.1002/eat.10093
- Solmi, F., Hatch, S. L., Hotopf, M., Treasure, J., & Micali, N. (2014). Validation of the SCOFF questionnaire for eating disorders in a multiethnic general population sample. International Journal of Eating Disorders, 48(3), 312-316. https://doi.org/10.1002/eat.22373
13. Questions et items du questionnaire
Response format: Dichotomous (Yes / No)
- Do you make yourself Sick because you feel uncomfortably full?
- Do you worry you have lost Control over how much you eat?
- Have you recently lost more than One stone in a 3 month period?
- Do you believe yourself to be Fat when others say you are too thin?
- Would you say that Food dominates your life?