Questionnaire de perception intéroceptive spécifique aux troubles du comportement alimentaire (EDIP-Q)

Le Questionnaire de perception intéroceptive spécifique aux troubles du comportement alimentaire (EDIP-Q), validé par Ortmann et al. (2023, 2024), est un instrument psychométrique de 25 items évaluant la faim, la satiété, la reconnaissance des émotions et la discrimination faim/affects.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 14, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 14, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

1. Résumé / Abstract

Le Questionnaire de perception intéroceptive spécifique aux troubles du comportement alimentaire (Eating Disorder-Specific Interoceptive Perception Questionnaire, EDIP-Q), développé par Julie Ortmann et ses collaborateurs en 2023 (publication officielle en 2024), constitue un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu pour mesurer les capacités individuelles de détection, d’interprétation et de différenciation des signaux corporels internes, tout particulièrement dans le spectre de la psychopathologie alimentaire. L’intéroception, définie comme le traitement et l’intégration par le système nerveux central des signaux physiologiques provenant du milieu intérieur de l’organisme, joue un rôle central dans l’autorégulation homéostasique, émotionnelle et comportementale. Bien que des instruments généralistes existent, l’EDIP-Q comble une lacune méthodologique majeure en opérationnalisant une mesure contextuelle focalisée sur les domaines cruciaux que sont la faim, la satiété, l’affectivité et la discrimination intermodale viscéro-émotionnelle.

L’instrument a été élaboré selon une démarche séquentielle rigoureuse comprenant l’extraction systématique d’items issus de questionnaires préexistants, l’examen qualitatif par un panel d’experts cliniciens et chercheurs, puis une validation psychométrique menée auprès de deux cohortes d’adultes germanophones regroupant des sujets sains et des individus diagnostiqués avec divers troubles du comportement alimentaire (TCA : anorexie mentale, boulimie nerveuse, hyperphagie boulimique). Dans sa version définitive, l’EDIP-Q comporte 25 items évalués sur une échelle de Likert en 7 points allant de 1 (« Ne s’applique pas du tout ») à 7 (« S’applique totalement »). Les scores faibles traduisent d’importantes difficultés de perception intéroceptive.

Sur le plan structurel, l’analyse factorielle exploratoire (AFE) et confirmatoire (AFC) valide une organisation téta-factorielle de premier ordre subdivisée en quatre dimensions : Émotions (Emotions), Faim (Hunger), Satiété (Satiety) et Discrimination (Discrimination), ainsi qu’un modèle hiérarchique de second ordre où ces dimensions convergent vers un facteur général de perception intéroceptive spécifique. L’instrument présente une consistance interne globale remarquable (alpha de Cronbach de 0,94 ; sous-échelles comprises entre 0,86 et 0,93) et démontre une excellente validité convergente, discriminante et critérielle, discriminant avec précision les profils cliniques selon les sous-types de TCA.

2. Mots-clés / Keywords

Troubles du comportement alimentaire, intéroception, perception intéroceptive, faim, satiété, discrimination viscérale, régulation émotionnelle, psychométrie, anorexie mentale, boulimie nerveuse, hyperphagie boulimique, évaluation psychodiagnostique, conscience corporelle.

3. Auteurs / Authors

Le développement et la validation psychométrique de l’EDIP-Q ont été conduits par une équipe internationale de chercheurs et de cliniciens spécialisés en psychologie de la santé, en neurosciences comportementales et en psychopathologie cognitive :

  • Julie Ortmann, M.Sc. (Identifiant ORCID : 0000-0002-2793-7296) — Département des Sciences Comportementales et Cognitives, Faculté des Sciences Humaines, des Sciences de l’Éducation et des Sciences Sociales, Université du Luxembourg, Campus Belval, Esch-sur-Alzette, Luxembourg. Courriel institutionnel : [email protected].
  • Annika P. C. Lutz, Ph.D. (Identifiant ORCID : 0000-0002-3247-3262) — Département des Sciences Comportementales et Cognitives, Université du Luxembourg.
  • Gitta Rose, Dipl.-Psych. — Psychothérapeute indépendante et psychologue clinicienne, pratique privée, Allemagne.
  • Christian Happ, Ph.D. — Chercheur et psychologue statisticien, Yolande Asbl, Betzdorf, Luxembourg.
  • Claus Vögele, Ph.D. (Identifiant ORCID : 0000-0001-8086-0788) — Professeur titulaire de psychologie de la santé clinique, Département des Sciences Comportementales et Cognitives, Université du Luxembourg.
  • André Schulz, Ph.D. (Identifiant ORCID : 0000-0002-9381-2651) — Chercheur et maître de conférences en neurosciences comportementales et psychophysiologie, Département des Sciences Comportementales et Cognitives, Université du Luxembourg.
  • Zoé van Dyck, Ph.D. (Identifiant ORCID : 0000-0001-5240-4902) — Professeure associée en psychopathologie clinique et expérimentale, Département des Sciences Comportementales et Cognitives, Université du Luxembourg.

Adresse de correspondance académique : Julie Ortmann, Université du Luxembourg, Département des Sciences Comportementales et Cognitives, Campus Belval, 11 Porte des Sciences, L-4366 Esch-sur-Alzette, Luxembourg. Courriel : [email protected].

4. Objectif / Purpose

L’objectif fondamental du questionnaire EDIP-Q est d’évaluer de manière spécifique, standardisée et nuancée la perception intéroceptive dans le contexte précis des comportements alimentaires et de leurs dérégulations pathologiques. L’intéroception englobe l’ensemble des processus par lesquels le cerveau détecte, intègre et interprète les signaux physiologiques afférents issus des viscères, du système cardiovasculaire, respiratoire et gastro-intestinal. Dans le cadre théorique de la psychopathologie cognitive et des neurosciences affectives, les déficits du traitement intéroceptif sont désormais considérés comme des facteurs étiologiques et de maintien majeurs des troubles des conduites alimentaires (TCA).

Historiquement, l’évaluation de l’intéroception dans les TCA reposait soit sur des échelles globales de conscience corporelle (telles que le Multidimensional Assessment of Interoceptive Awareness [MAIA] ou le Body Perception Questionnaire [BPQ]), soit sur la sous-échelle « Déficit intéroceptif » (Interoceptive Deficits) de l’inventaire Eating Disorder Inventory (EDI). Bien que pionnière, la sous-échelle de l’EDI souffre de faiblesses psychométriques reconnues : elle amalgame dans un score unidimensionnel des composantes purement affectives (difficulté à identifier ses émotions, apparentée à l’alexithymie) et des aspects viscéro-métaboliques (difficulté à identifier la faim et la réplétion gastrique), tout en incluant des items connotés par la détresse psychologique générale ou le sentiment de perte de contrôle.

L’EDIP-Q a été spécifiquement conceptualisé pour surmonter ces écueils en isolant distinctement :

  • La capacité à percevoir avec précision et aisance les signaux physiologiques de la faim ;
  • La capacité à détecter et respecter les signaux corporels de la satiété et du rassasiement physiologique ;
  • L’aptitude à reconnaître, nommer et localiser corporellement les états émotionnels ;
  • La capacité discriminative cruciale consistant à ne pas confondre les sensations viscérales de faim avec des états d’activation émotionnelle négative (tels que la tristesse, l’angoisse, le stress ou la colère) ou positive.

Sur le plan clinique, l’EDIP-Q permet aux praticiens (psychologues, psychiatres, nutritionnistes) d’établir une cartographie dimensionnelle fine des déficits intéroceptifs d’un patient. Une telle granularité autorise une médecine personnalisée et une psychothérapie ciblée. Par exemple, un patient souffrant d’anorexie mentale peut présenter une insensibilité sévère aux signaux de faim combinée à une hypersensibilité aversive à la plénitude gastrique, orientant le travail vers une réhabilitation de la tolérance intéroceptive et la réexposition viscérale. À l’inverse, un individu souffrant d’hyperphagie boulimique ou de boulimie nerveuse peut éprouver une incapacité profonde à percevoir la satiété conjuguée à une confusion chronique entre tension émotionnelle et faim (« alimentation émotionnelle »), nécessitant un entraînement ciblé à la discrimination somato-émotionnelle et des techniques de pleine conscience interoceptive (mindful eating).

5. Construit psychologique / Construct

Le construit théorique évalué par l’EDIP-Q est la perception intéroceptive spécifique aux troubles alimentaires (Eating Disorder-Specific Interoceptive Perception). Conformément aux taxonomies contemporaines de la neurobiologie de l’intéroception (notamment les modèles de Garfinkel et al., 2015), l’intéroception se décline en trois axes principaux : la précision intéroceptive (performance objective à des tâches de détection physiologique), la sensibilité intéroceptive (auto-évaluation subjective de la conscience corporelle via questionnaires) et la métacognition intéroceptive (adéquation entre confiance subjective et précision objective). L’EDIP-Q se positionne explicitement sur l’axe de la sensibilité intéroceptive auto-rapportée, mais en adoptant un niveau de spécificité contextuelle directement lié à l’ingestion alimentaire et aux affects associés.

Ce métaconstruit est structuré en quatre sous-dimensions interdépendantes mais empiriquement distinctes :

1. La perception des émotions (Emotions Subscale)

Cette dimension quantifie la capacité d’un individu à percevoir, identifier et décoder consciemment ses propres états affectifs à travers leurs manifestations somatiques. Chez les patients souffrant de TCA, l’inhibition émotionnelle ou l’alexithymie somatosensorielle est fréquente. La sous-échelle évalue la clarté avec laquelle un individu ressent son état interne général, perçoit ses variations d’humeur et discrimine des émotions précises (la joie, l’anxiété, la colère, la tristesse). Un score élevé sur cette dimension reflète une bonne lisibilité subjective du paysage émotionnel corporel, tandis qu’un score faible dénote un émoussement ou un flou émotionnel où les états internes sont vécus comme diffus ou incompréhensibles.

2. La perception de la faim (Hunger Subscale)

La perception de la faim mesure la promptitude et l’acuité avec lesquelles un individu capte les indices physiologiques gastriques et systémiques indiquant la nécessité de s’alimenter (contractions gastriques, sensation de vide, sensations corporelles de baisse d’énergie). Les items de cette sous-échelle ciblent tant la précocité de la détection (ne pas attendre un épuisement extrême pour réaliser que l’on a faim) que la reconnaissance consciente des signaux physiologiques corporels. Dans l’anorexie restrictive, l’habituation et la suppression cognitive prolongée entraînent fréquemment une désensibilisation à ces afférences, le signal de faim n’atteignant plus le seuil de la conscience vigile.

3. La perception de la satiété (Satiety Subscale)

Cette sous-échelle évalue la sensibilité aux signaux de réplétion et d’arrêt de la prise alimentaire, désignant la capacité à ressentir le moment où le corps a reçu une quantité adéquate de nutriments sans atteindre le seuil de plénitude douloureuse ou d’inconfort gastrique. Les items capturent la nuance entre une satiété confortable et un gavage subi (« I notice when I reach a point of comfortable satiation » contre « I do not notice that I am full until I have completely stuffed myself »). Un déficit dans cette sphère est prototypique des accès boulimiques et des épisodes d’hyperphagie, au cours desquels les mécanismes d’inhibition comportementale déclenchés par la distension gastrique et les hormones peptidiques entéro-endocrines semblent inopérants au niveau subjectif.

4. La discrimination intermodale faim/émotions (Discrimination Subscale)

Cette dimension constitue le cœur novateur du questionnaire. Formulée quasi exclusivement sous forme d’items inversés, elle mesure l’incapacité à différencier les sensations physiques de faim des états d’activation émotionnelle ou de stress psychologique (« I do not feel a difference between hunger and stress / sadness / anger / joy »). Sur le plan théorique, cette sous-échelle mesure l’indifférenciation viscéro-affective postulée initialement par Hilde Bruch. Lorsque l’angoisse ou la dysphorie est interprétée à tort comme une sensation de faim gastrique, l’individu recourt à l’ingestion alimentaire pour tenter d’apaiser un état de tension émotionnelle, scellant le cercle vicieux de la boulimie ou du grignotage compulsif.

6. Cadre théorique / Theoretical Framework

Le fondement théorique de l’EDIP-Q s’enracine au croisement de la théorie psychosomatique classique des troubles alimentaires, des neurosciences computationnelles contemporaines et des modèles modernes du traitement prédictif (predictive processing) de l’intéroception.

Les prémisses cliniques : le modèle pionnier de Hilde Bruch

Dès le début des années 1960 et 1970, la psychiatre et psychanalyste Hilde Bruch (1973) a révolutionné la compréhension de l’anorexie mentale et de l’obésité en affirmant que le trouble fondamental ne résidait pas dans le comportement alimentaire per se, mais dans une distorsion profonde de l’expérience corporelle et une incapacité précoce à identifier correctement les stimuli provenant de son propre organisme. Bruch a postulé que les réponses parentales inadaptées durant la petite enfance — notamment l’offre systématique de nourriture en réponse à des manifestations de détresse non liées au besoin métabolique — empêchaient l’enfant de développer une discrimination fonctionnelle entre les pulsions physiologiques (faim, réplétion) et les affects psychologiques (anxiété, solitude, colère). L’individu grandit ainsi sans disposer du sentiment d’autonomie viscérale, vivant son corps comme un objet étranger gouverné de l’extérieur.

L’intéroception et les neurosciences cognitives : Craig, Damasio et Garfinkel

Sur le plan neuro-anatomique, les travaux d’A. D. (Bud) Craig (2002, 2009) ont cartographié les voies ascendantes reliant les récepteurs spinaux et vagaux à l’écorce insulaire (cortex insulaire), identifiant l’insula antérieure droite comme le substrat de la « conscience du soi matériel » et de l’intégration somato-émotionnelle. Simultanément, la théorie des marqueurs somatiques d’Antonio Damasio a souligné comment les états corporels internes guident la prise de décision, la cognition et l’expérience subjective des émotions.

Plus récemment, Sarah Garfinkel et Hugo Critchley (2015) ont formalisé le modèle tripartite de l’intéroception, distinguant la précision objective, la sensibilité subjective et la métacognition. L’EDIP-Q s’insère dans cette perspective en raffinant la sensibilité intéroceptive au champ fonctionnel de la prise alimentaire. En effet, un individu peut présenter une précision cardiovasculaire normale (détection des battements cardiaques) tout en manifestant une agnosie spécifique de la satiété gastrique ou une confusion viscérale face au stress.

Le codage prédictif et l’inférence active intéroceptive

Dans la perspective computationnelle contemporaine portée par Karl Friston et Anil Seth (2013), le cerveau est modélisé comme une machine d’inférence bayésienne générant des modèles prédictifs descendants (top-down priors) sur l’état physiologique de l’organisme, confrontés aux signaux sensoriels ascendants (bottom-up prediction errors). Dans les TCA, les attentes cognitives rigides relatives au poids, à la minceur ou à la dangerosité des aliments viennent écraser ou altérer l’interprétation des erreurs de prédiction intéroceptives ascendantes. L’EDIP-Q capture les conséquences conscientes de ces défaillances inférentielles : le signal de faim ou de satiété n’est plus traité adéquatement par les centres d’évaluation métabolique, menant soit à une sous-estimation adaptative (anorexie), soit à un découplage sensoriel favorisant des apports massifs sans régulation d’arrêt (boulimie, hyperphagie).

7. Validité / Validity

La validité psychométrique de l’EDIP-Q a été établie de manière exhaustive par Ortmann et al. (2023, 2024) à travers plusieurs étapes méthodologiques rigoureuses impliquant deux cohortes d’adultes en Allemagne, comprenant des échantillons de la population générale et des individus présentant des diagnostics formels de troubles alimentaires.

Validité de contenu

Le pool initial d’items a été constitué à partir d’une synthèse d’outils existants, puis soumis à un comité d’experts composé de psychologues cliniciens spécialisés dans les TCA et de chercheurs en psychophysiologie intéroceptive. Cette étape a permis d’éliminer les items redondants, ambigus ou saturés d’affects négatifs non spécifiques, aboutissant à une formulation claire et écologiquement valide pour des patients cliniques.

Validité convergente

La validité convergente a été démontrée par des corrélations statistiquement significatives et théoriquement cohérentes avec des instruments étalonnés :

  • Sous-échelles du MAIA (Multidimensional Assessment of Interoceptive Awareness) : Des corrélations positives fortes à modérées ont été observées entre les scores de l’EDIP-Q et les dimensions de régulation de l’attention, de conscience corporelle et d’écoute corporelle du MAIA.
  • Sous-échelle « Déficit intéroceptif » de l’EDI-2 / EDI-3 : Des corrélations inverses substantielles ont été enregistrées ; les individus rapportant des déficits élevés sur l’EDI présentaient des scores significativement effondrés sur l’EDIP-Q (rappelons que sur l’EDIP-Q, un score bas dénote une plus grande altération de la perception).
  • Échelles d’alexithymie (TAS-20 – Toronto Alexithymia Scale) : Les difficultés d’identification et de description des sentiments étaient fortement corrélées aux sous-échelles Émotions et Discrimination de l’EDIP-Q.

Validité discriminante

L’EDIP-Q a démontré une excellente indépendance vis-à-vis de traits psychologiques non directement liés à la conscience somatique viscérale. Les corrélations avec des mesures divergentes de désirabilité sociale ou de traits de personnalité généraux non somatiques se sont révélées faibles ou non significatives, attestant que l’outil ne mesure pas un simple biais d’affirmation ou une tendance au pessimisme généralisé.

Validité de critère et différentielle (groupes cliniques vs témoins)

L’instrument discrimine avec une haute significativité statistique les populations cliniques des populations saines :

  • Les participants présentant un TCA autodéclaré ou diagnostiqué affichent des scores totaux à l’EDIP-Q significativement plus faibles que les témoins sans troubles alimentaires ($p < 0,001$).
  • Différences fines inter-pathologies : Si les trois grands sous-types cliniques — anorexie mentale (AN), boulimie nerveuse (BN) et hyperphagie boulimique (BED) — partagent un degré comparable de difficulté dans la perception de leurs émotions par rapport aux témoins, des dissociations majeures apparaissent sur les autres dimensions. Les patients atteints de BN et de BED rapportent des altérations nettement plus sévères dans la détection de la satiété et dans la discrimination faim/émotions comparativement aux patients souffrant d’anorexie mentale. Inversement, les patients anorexiques manifestent une sensibilité rapportée à la satiété plus vive (souvent ressentie très précocement de façon inconfortable), mais une insensibilité accrue aux signaux de faim par rapport aux groupes boulimiques et hyperphagiques.

8. Fidélité / Reliability

Les propriétés de fidélité de l’EDIP-Q ont été rigoureusement documentées, démontrant une stabilité de mesure et une précision interne de premier ordre.

Consistance interne

La consistance interne a été évaluée au moyen du coefficient alpha de Cronbach ($lpha$) et du coefficient oméga de McDonald ($\omega$). Pour l’échelle totale (25 items), l’instrument démontre une consistance interne exceptionnelle :

  • Échelle globale EDIP-Q : $lpha = 0,94$ (traduisant une excellente homogénéité du construit sans redondance excessive des items) ;
  • Sous-échelle Émotions (Emotions) : $lpha = 0,92$ ;
  • Sous-échelle Faim (Hunger) : $lpha = 0,86$ ;
  • Sous-échelle Satiété (Satiety) : $lpha = 0,93$ ;
  • Sous-échelle Discrimination (Discrimination) : $lpha = 0,88$.

L’ensemble de ces coefficients dépasse largement les seuils psychométriques conventionnels recommandés pour la recherche ($lpha ge 0,70$) et pour le diagnostic clinique individuel ($lpha ge 0,85$ ou $0,90$). Les analyses d’omission d’item ont confirmé que la suppression d’aucun item n’entraînait d’élévation significative des coefficients de consistance interne, confirmant l’apport πληροφοrique de chaque énoncé au score composite.

Homogénéité et fidélité des sous-échelles

Les corrélations inter-items au sein de chaque sous-échelle oscillent dans des intervalles optimaux ($r = 0,40$ à $0,70$), attestant que les dimensions évaluent des facettes cohérentes mais non redondantes du phénomène perceptif. De plus, les corrélations item-total corrigées dépassent toutes le seuil critique de $0,45$.

9. Analyse factorielle / Factor Analysis

L’architecture factorielle de l’EDIP-Q a été explorée et validée à l’aide d’une approche confirmatoire croisée sur deux échantillons indépendants.

Analyse factorielle exploratoire (AFE)

Dans la première phase de validation, une analyse factorielle exploratoire couplée à une analyse parallèle de Horn et à l’inspection du graphique d’éboulis (scree plot) de Cattell a été exécutée. L’analyse en composantes principales (ACP) a très clairement fait émerger une solution à quatre facteurs majeurs. Ces quatre composantes expliquaient à elles seules 65,34 % de la variance totale des scores, un pourcentage remarquable en sciences du comportement. Les saturations factorielles de chaque item sur son facteur théorique respectif étaient robustes, systématiquement supérieures à 0,50, sans saturations croisées problématiques (> 0,30 sur un facteur secondaire).

Analyse factorielle confirmatoire (AFC)

Une analyse factorielle confirmatoire a ensuite été appliquée sur le second échantillon indépendant afin de tester l’adéquation du modèle téta-factoriel théorique. Les indices d’ajustement structurel confirment une excellente adéquation aux données empiriques :

  • Indice de comparaison de Bentler (CFI) : $0,95$ (seuil d’adéquation excellente $ge 0,95$) ;
  • Indice de Tucker-Lewis (TLI) : $0,94$ ;
  • Résidu quadratique moyen standardisé (SRMR) : $0,047$ (seuil d’excellence $< 0,05$) ;
  • Erreur quadratique moyenne d’approximation (RMSEA) : $0,052$ avec un intervalle de confiance à 90 % de $[0,049 ; 0,056]$ (témoignant d’une erreur d’approximation minimale) ;
  • Statistique du Chi-deux : $\chi^2(269) = 978,122$, $p < 0,001$.

Toutes les saturations factorielles standardisées de premier ordre se sont avérées statistiquement significatives ($p < 0,001$) et substantiellement élevées ($lambda > 0,50$). Les corrélations inter-facteurs de premier ordre étaient modérées à fortes (coefficients$r$ variant de $0,45$ à $0,64$, $p < 0,001$), justifiant pleinement l'élaboration et le test d'un modèle hiérarchique.

Modèle factoriel hiérarchique de second ordre

Un modèle factoriel de second ordre a ainsi été spécifié, postulant que les quatre facteurs primaires (Émotions, Faim, Satiété, Discrimination) dépendent d’un facteur général sous-jacent représentant la perception intéroceptive spécifique aux troubles alimentaires. Ce modèle hiérarchique a également démontré un ajustement exceptionnel :

  • $ ext{CFI} = 0,95$ ;
  • $ ext{TLI} = 0,94$ ;
  • $ ext{SRMR} = 0,050$ ;
  • $ ext{RMSEA} = 0,053$ ($IC_{90 %} : [0,050 ; 0,057]$) ;
  • $\chi^2(271) = 922,17$, $p < 0,001$.

Ces données confirment la double légitimité méthodologique de l’EDIP-Q : il est possible d’interpréter tant un score total composite qu’un profil éclaté reposant sur les quatre dimensions fonctionnelles spécifiques.

10. Instrument de mesure / Instrument

L’administration et la cotation de l’EDIP-Q répondent à des caractéristiques psychométriques précises :

  • Type d’évaluation : Auto-questionnaire psychométrique standardisé (self-report inventory).
  • Format d’administration : Initialement conçu pour une passation informatisée (en ligne / électronique), adaptable sur support papier-crayon.
  • Population cible : Adultes (âgés de 18 ans et plus), hommes et femmes, issus de la population générale ou suivis en milieu clinique psychiatrique et ambulatoire pour des troubles du comportement alimentaire.
  • Nombre d’items : 25 items distribués en 4 sous-échelles.
  • Échelle de réponse : Échelle de Likert en 7 points graduée comme suit :
    • 1 = Ne s’applique pas du tout (Does not apply at all)
    • 2 = Ne s’applique presque pas
    • 3 = S’applique plutôt peu
    • 4 = Neutre / Moyennement applicable
    • 5 = S’applique plutôt bien
    • 6 = S’applique presque totalement
    • 7 = S’applique totalement (Applies completely)
  • Période de référence temporelle : Les participants sont invités à évaluer la fréquence et l’adéquation de leurs perceptions corporelles au cours du dernier mois écoulé (30 derniers jours).
  • Langues disponibles : Version originale allemande, version anglaise validée.
  • Modalités de cotation :
    • Les items formulés de manière négative (marqués de la lettre ᴿ pour Reversed) doivent faire l’objet d’un codage inversé préalable au calcul des scores (nouveau score = $8 – ext{score brut}$).
    • Calcul des sous-échelles : Les scores de sous-échelles s’obtiennent en calculant la moyenne ou la somme des items affiliés :
      • Émotions (E) : items 2, 9, 12, 15, 19, 21, 23.
      • Faim (H) : items 1, 6ᴿ, 11ᴿ, 16, 25ᴿ.
      • Satiété (S) : items 4, 8ᴿ, 10, 13ᴿ, 17, 20, 24.
      • Discrimination (D) : items 3ᴿ, 5ᴿ, 7ᴿ, 14ᴿ, 18ᴿ, 22ᴿ.
    • Interprétation directionnelle : Contrairement à de nombreuses échelles psychopathologiques où un score haut dénote une sévérité symptomatique, sur l’EDIP-Q, des scores faibles reflètent des difficultés majeures et des déficits marqués de perception intéroceptive. Des scores élevés témoignent au contraire d’une acuité et d’une clarté intéroceptive optimales.

11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year

  • Année d’introduction officielle : 2023 (publication dans Psychological Assessment en février 2024).
  • Droits d’auteur et permissions : Julie Ortmann, Annika P. C. Lutz, Gitta Rose, Christian Happ, Claus Vögele, André Schulz, et Zoé van Dyck / American Psychological Association (APA).
  • Conditions d’utilisation : L’utilisation du questionnaire est autorisée sans frais pour les activités d’enseignement, de recherche scientifique académique et de pratique clinique à visée non commerciale.
  • Tarification : Accès gratuit (Fee: No).
  • Exploitation commerciale : Toute intégration au sein d’une plateforme payante, d’un logiciel propriétaire ou d’un dispositif à finalité commerciale requiert une autorisation contractuelle préalable formelle auprès des auteurs et de l’éditeur titulaire des droits.

12. Références / References

Bruch, H. (1973). Eating disorders: Obesity, anorexia nervosa, and the person within. Basic Books.

Craig, A. D. (2002). How do you feel? Interoception: The sense of the physiological condition of the body. Nature Reviews Neuroscience, 3(8), 655–666. https://doi.org/10.1038/nrn894

Craig, A. D. (2009). How do you feel—now? The anterior insula and human awareness. Nature Reviews Neuroscience, 10(1), 59–70. https://doi.org/10.1038/nrn2555

Garfinkel, S. N., Seth, A. K., Barrett, A. B., Suzuki, K., & Critchley, H. D. (2015). Knowing your own heart: Distinguishing interoceptive accuracy from interoceptive awareness. Biological Psychology, 104, 65–74. https://doi.org/10.1016/j.biopsycho.2014.11.004

Ortmann, J., Lutz, A. P. C., Rose, G., Happ, C., Vögele, C., Schulz, A., & van Dyck, Z. (2024). Development and initial validation of a self-report measure to assess eating disorder-specific interoceptive perception. Psychological Assessment, 36(2), 162–174. https://doi.org/10.1037/pas0001283

Sethi, A., Critchley, H. D., & Harrison, N. A. (2013). Bodily states of anxiety: Neurocomputational models of interoception and their link to clinical pathology. In The Interoceptive Mind (pp. 112–128). Oxford University Press.

13. Questions et items du questionnaire / Scale Items

Les consignes officielles administrées aux répondants, ainsi que l’ensemble des 25 items originaux du questionnaire EDIP-Q (version de langue anglaise établie et validée par Ortmann et al., 2024), sont reproduits ci-dessous :

Instructions:

You will find a list of statements regarding your experience of emotions, hunger, and the feeling of fullness. We are interested in your personal perception thereof, and ask you to indicate how often the following statements were applicable to you within the last month.

Please indicate your response on a 7-point scale where 1 = Does not apply at all and 7 = Applies completely.

Response scale:

  • 1 = Does not apply at all
  • 2 = Does not apply
  • 3 = Rather does not apply
  • 4 = Neutral / Moderately applies
  • 5 = Rather applies
  • 6 = Applies
  • 7 = Applies completely

Questionnaire Items:

  1. I notice my hunger signals easily. [Subscale: Hunger]
  2. I can recognize my emotions easily. [Subscale: Emotion]
  3. I do not feel a difference between hunger and joy. [Subscale: Discrimination] ᴿ
  4. I notice my satiety signals easily. [Subscale: Satiety]
  5. I do not feel a difference between hunger and stress. [Subscale: Discrimination] ᴿ
  6. I do not realize that I am hungry until I am extremely hungry. [Subscale: Hunger] ᴿ
  7. Hunger and emotions feel the same to me. [Subscale: Discrimination] ᴿ
  8. I do not feel the satiety signals of my body. [Subscale: Satiety] ᴿ
  9. I easily feel how I am doing in my body. [Subscale: Emotion]
  10. I notice when I reach a point of comfortable satiation. [Subscale: Satiety]
  11. Even when I have not eaten anything for a long time, I do not feel hunger. [Subscale: Hunger] ᴿ
  12. I can easily notice when I feel joy. [Subscale: Emotion]
  13. I do not notice that I am full until I have completely stuffed myself. [Subscale: Satiety] ᴿ
  14. I do not feel a difference between hunger and anger. [Subscale: Discrimination] ᴿ
  15. I accurately perceive my feelings. [Subscale: Emotion]
  16. I easily notice when my stomach pulls itself together when I am hungry. [Subscale: Hunger]
  17. I feel exactly how much I have eaten. [Subscale: Satiety]
  18. I do not feel a difference between hunger and sadness. [Subscale: Discrimination] ᴿ
  19. I can recognize my mood well. [Subscale: Emotion]
  20. I feel when I am full. [Subscale: Satiety]
  21. I can recognize when I feel sad, angry, or anxious well. [Subscale: Emotion]
  22. I do not feel a difference between hunger and nervousness. [Subscale: Discrimination] ᴿ
  23. I can differentiate between happiness, cheerfulness, and excitement well. [Subscale: Emotion]
  24. I feel when I have eaten as much food as my body needs. [Subscale: Satiety]
  25. I do not feel the hunger signals of my body. [Subscale: Hunger] ᴿ

Note: ᴿ = Reversed-coded item (re-coded as: score = 8 – raw score).

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Looti, M. (2026, octobre 14). Questionnaire de perception intéroceptive spécifique aux troubles du comportement alimentaire (EDIP-Q). Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/scales/questionnaire-de-perception-interoceptive-specifique-aux-troubles-du-comportement-alimentaire-edip-q/
Looti, Mohammed. “Questionnaire de perception intéroceptive spécifique aux troubles du comportement alimentaire (EDIP-Q).” Base de données de psychologie en français, 14 octobre 2026, https://fr.arabpsychology.com/scales/questionnaire-de-perception-interoceptive-specifique-aux-troubles-du-comportement-alimentaire-edip-q/.
Looti, Mohammed. “Questionnaire de perception intéroceptive spécifique aux troubles du comportement alimentaire (EDIP-Q).” Base de données de psychologie en français. octobre 14, 2026. https://fr.arabpsychology.com/scales/questionnaire-de-perception-interoceptive-specifique-aux-troubles-du-comportement-alimentaire-edip-q/.