1. Résumé / Abstract
Le module d’évaluation du pardon issu de la mesure multidimensionnelle de la religiosité et de la spiritualité (Multidimensional Measurement of Religiousness/Spirituality – Forgiveness Subscale, ou MMRS-F) constitue un instrument psychométrique de référence élaboré sous l’égide du groupe de travail conjoint du Fetzer Institute et du National Institute on Aging (NIA). Conçu pour opérationnaliser avec rigueur la dimension théologique, interpersonnelle et intrapsychique du pardon au sein des cohortes épidémiologiques et des études en psychologie de la santé, cet outil examine comment les dynamiques de réconciliation, de culpabilité et d’absolution influencent la morbidité, la mortalité et le bien-être subjectif. Le protocole complet (version longue) est structuré autour de dix items évaluant cinq facettes fondamentales : la confession, le pardon accordé par Dieu, le pardon reçu d’autrui, le pardon accordé à autrui et le pardon de soi-même. Une version abrégée en trois items synthétise les composantes clés du pardon intrapersonnel, interpersonnel et divin pour une intégration fluide dans de vastes enquêtes sociologiques telles que le General Social Survey (GSS).
Les participants évaluent la fréquence de leurs attitudes et expériences sur une échelle de type Likert en 4 points (1 = Always or almost always à 4 = Never). Sur le plan psychométrique, le MMRS-F a fait l’objet de validations approfondies démontrant une consistance interne satisfaisante, une validité factorielle confirmée par analyses confirmatoires, ainsi qu’une excellente validité convergente et prédictive vis-à-vis de la détresse psychologique, des symptômes dépressifs, de l’estime de soi et des marqueurs cardiovasculaires. Sa neutralité confessionnelle relative et son ancrage dans les travaux pionniers de Mauger et al. (1992) en font un standard international pour décrypter le rôle protecteur du pardon sur la santé globale.
2. Mots-clés / Keywords
Pardon, religiosité, spiritualité, psychométrie, psychologie de la santé, réconciliation, culpabilité, Fetzer Institute, santé mentale, bien-être psychologique, échelle de Mauger, épidémiologie sociale.
3. Auteurs / Authors
L’instrumentation du pardon au sein du modèle multidimensionnel est le produit d’un travail collectif d’experts de premier plan réunis à la fin des années 1990 :
- Ellen L. Idler, Ph.D. : Professeure émérite de sociologie et de santé publique à l’Université Emory (Rollins School of Public Health), Atlanta, Géorgie, États-Unis. Spécialiste de renommée mondiale de l’impact de la religion sur la mortalité et le vieillissement en santé.
- Groupe de travail Fetzer Institute / National Institute on Aging (NIA) : Regroupement pluridisciplinaire comprenant notamment Christopher G. Ellison, Linda K. George, Neal Krause, Jeffrey Levin, Kenneth I. Pargament, Lynda H. Powell et David R. Williams.
- Paul A. Mauger, Ph.D. et collaborateurs (1992) : Auteurs initiaux des échelles du Forgiveness of Others et Forgiveness of Self dont plusieurs énoncés cardinaux ont été adaptés pour configurer cette batterie standardisée.
4. Objectif / Purpose
L’objectif central de la sous-échelle de pardon du MMRS est de fournir un instrument standardisé, concis et théoriquement étayé, capable de disséquer les mécanismes par lesquels les attitudes et expériences de pardon modulent la santé physique et mentale. Historiquement, la recherche biomédicale et épidémiologique a souvent réduit l’engagement religieux à des indicateurs rudimentaires tels que l’affiliation confessionnelle ou la fréquence de fréquentation des lieux de culte. Bien que ces variables sociodémographiques présentent des corrélations robustes avec la longévité, elles échouent à capturer les processus cognitifs, émotionnels et relationnels sous-jacents qui exercent un impact direct sur la régulation du stress neuroendocrinien et la dynamique affective.
Le pardon a été identifié par le groupe de travail Fetzer/NIA comme un pivot psycho-spirituel majeur. Sur le plan clinique, l’incapacité à pardonner – qu’elle se traduise par une rancune chronique envers autrui ou par une auto-condamnation persistante – est associée à une activation prolongée de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA), à une hyperréactivité cardiovasculaire, à une élévation des cytokines pro-inflammatoires et à une vulnérabilité accrue aux troubles anxio-dépressifs. Inversement, la capacité à s’engager dans un processus de pardon favorise l’atténuation des émotions négatives toxiques (colère, hostilité, ressentiment) et stimule les affects positifs prosociaux (compassion, bienveillance, paix intérieure).
En recherche fondamentale et translationnelle, l’instrument vise à :
- Distinguer les effets différentiels des multiples cibles du pardon (soi-même, autrui, perception de la grâce divine) sur l’étiologie des maladies chroniques et l’adaptation aux stresseurs majeurs de l’existence.
- Offrir un cadre de mesure standardisé pour les interventions cliniques thérapeutiques axées sur le pardon (telles que le modèle REACH d’Everett Worthington ou la thérapie de Robert Enright).
- Permettre des comparaisons inter-études rigoureuses au sein de grands échantillons représentatifs de la population générale, à l’instar des vagues du General Social Survey aux États-Unis.
5. Construit psychologique / Construct
Le pardon n’est pas appréhendé dans cet instrument comme un phénomène monolithique, mais comme un construit multidimensionnel articulé autour de cinq composantes psychologiques et spirituelles distinctes mais interconnectées :
1. La Confession (Confession)
Cette dimension évalue la disposition cognitive et morale de l’individu à reconnaître ouvertement ses propres fautes, transgressions et imperfections. La confession constitue le prérequis psychologique à tout processus réparateur. Elle implique une réduction des mécanismes de défense de déni ou de rationalisation, permettant une confrontation lucide avec la responsabilité personnelle (ex. item 1 : « It is easy for me to admit that I am wrong »). Elle sonde également la sensibilité à l’examen de conscience face aux rappels éthiques ou religieux (item 2).
2. Le Pardon accordé par Dieu (Forgiveness by God)
Cette facette explore le sentiment de réconciliation spirituelle et d’absolution théologique. L’adhésion à la croyance selon laquelle une entité divine bienveillante efface les fautes passées confère un puissant sentiment de sécurité ontologique et soulage l’angoisse existentielle liée à la culpabilité (item 3). À l’inverse, l’attribution d’événements néfastes à un châtiment divin (item 4 : « I believe that there are times when God has punished me ») reflète une image de Dieu punitive, souvent associée à un coping religieux négatif et à une détresse psychologique accrue.
3. Le Pardon reçu d’autrui (Forgiveness by Others)
Cette dimension s’intéresse à la confiance de l’individu dans l’authenticité de la réconciliation sociale et interpersonnelle. Elle mesure la capacité à accepter le pardon accordé par les personnes lésées sans douter de leur sincérité (item 5), tout en jaugeant le sentiment de désespoir lié à l’irréversibilité perçue des torts causés (item 6 : impression que rien ne pourra jamais compenser les erreurs passées).
4. Le Pardon accordé à autrui (Forgiveness of Others)
Composante canonique de l’altruisme et de la régulation émotionnelle, cette facette mesure la propension à renoncer au ressentiment, au désir de vengeance et à l’amertume après avoir subi une offense interpersonnelle. Elle évalue l’aisance à rétablir des liens harmonieux avec les pairs (item 7) versus la tendance à nourrir des rancunes persistantes pendant des mois ou des années (item 8), cette dernière étant un puissant prédicteur d’hostilité cardiotoxique.
5. Le Pardon de soi-même (Forgiveness of Oneself)
Cette dimension intrapsychique examine la capacité de l’individu à dépasser l’auto-blâme destructeur, le remords pathologique et la honte chronique consécutifs à ses propres manquements moraux ou échecs personnels. Elle sonde la difficulté à s’accorder de la compassion (item 9) et le sentiment persistant d’avoir manqué sa vie ou de ne pas avoir été à la hauteur de ses idéaux éthiques (item 10).
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’architecture conceptuelle du MMRS-F repose sur la convergence féconde entre la psychologie de la santé, la psychologie morale et les théories socio-cognitives de la régulation du stress (notamment le modèle transactionnel de Lazarus et Folkman). Dans cette perspective, la rancune, la culpabilité et la perception de punition divine fonctionnent comme des stresseurs cognitivo-émotionnels chroniques. Face à une offense commise ou subie, l’évaluation primaire identifie une menace pour l’intégrité du soi ou la cohésion relationnelle. Si l’individu demeure bloqué dans un schéma d’injustice non résolue ou d’auto-condamnation, il déclenche un état de vigilance défensive prolongé caractérisé par une dérégulation du système nerveux autonome (baisse du tonus vagal, élévation du tonus sympathique).
Le cadre théorique puise également dans les travaux pionniers de Mauger et al. (1992), qui ont été parmi les premiers psychomètres à démontrer que le pardon n’est pas un trait de personnalité unifié, mais qu’il présente une dissociation nette entre l’orientation vers autrui et l’orientation vers soi. Mauger a établi que le refus de pardonner à autrui est principalement médié par des traits du spectre de l’hostilité, de la paranoïa et de l’agressivité réactive, tandis que l’incapacité à se pardonner soi-même s’enracine dans la dépression, le perfectionnisme inadapté et une faible estime de soi.
Enfin, les modèles contemporains de la psychologie de la religion (tels que ceux de Pargament sur le religious coping) enrichissent ce cadre en postulant que les représentations de l’attachement à Dieu (bienveillant versus distant/punitif) constituent un filtre fondamental à travers lequel l’individu interprète l’adversité et restaure son homéostasie psychologique. Le pardon divin agit alors comme un levier cognitif ultime d’absolution, facilitant le pardon de soi lorsque les réparations humaines s’avèrent impossibles.
7. Validité / Validity
Les propriétés métrologiques du module de pardon du MMRS ont été documentées empiriquement dans les rapports techniques du Fetzer Institute (1999) ainsi que dans les analyses issues de la cohorte du 1998 General Social Survey (GSS) publiées par Idler et ses collègues (2003, 2004).
Validité de construit et validité convergente
La validité convergente a été démontrée par des corrélations hautement significatives entre les sous-échelles du MMRS-F et divers indices standardisés de bien-être et de psychopathologie. De manière spécifique :
- Les scores élevés au Pardon accordé à autrui corrèlent négativement avec les scores d’hostilité du MMPI, le cynisme, l’anxiété-trait et la réactivité de la pression artérielle systolique en laboratoire.
- Les scores de Pardon de soi-même et de Pardon par Dieu présentent des corrélations négatives robustes avec les échelles de dépression (telles que le CES-D) et des corrélations positives fortes avec l’estime de soi globale (Rosenberg Self-Esteem Scale) et la satisfaction de vie (SWLS).
- L’item de punition divine présente une validité discriminante nette : il se détache des dimensions positives du pardon pour s’associer spécifiquement au coping religieux négatif et à une plus forte détresse existentielle chez les patients souffrant de pathologies somatiques chroniques.
Validité prédictive
Dans les analyses longitudinales du GSS, les dimensions de pardon se sont révélées des prédicteurs significatifs de la santé auto-évaluée (self-rated health) et de la réduction des épisodes dépressifs sur plusieurs années d’intervalle, même après contrôle rigoureux des variables sociodémographiques (âge, sexe, niveau d’éducation, statut marital) et de la pratique religieuse publique.
8. Fidélité / Reliability
Les études de consistance interne ont rapporté des coefficients adéquats pour l’ensemble des formes de l’instrument, particulièrement au regard de la grande brièveté des sous-échelles :
- Consistance interne (Alpha de Cronbach) : Dans l’échantillon national représentatif du GSS 1998 (Idler et al., 2003), la version abrégée en 3 items (qui agrège le pardon de soi, le pardon d’autrui et le pardon divin) présente un coefficient alpha de Cronbach d’environ α = 0,66 à 0,70. Bien que modeste, cette valeur est considérée comme très satisfaisante pour une échelle de trois items mesurant des facettes phénoménologiquement hétérogènes. Pour la forme longue à 10 items, les alphas des composites atteignent généralement α = 0,74 à 0,82 selon les sous-populations étudiées.
- Fidélité test-retest : Les coefficients de corrélation intraclasse (ICC) et les stabilités temporelles à court et moyen terme (2 à 6 semaines) démontrent une excellente stabilité temporelle, avec des coefficients r oscillant entre 0,72 et 0,85, confirmant que l’outil évalue des dispositions dispositionnelles relativement stables plutôt que de simples fluctuations d’humeur passagères.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Les travaux d’analyse factorielle exploratoire (AFE) et confirmatoire (AFC) menés sur les données du Fetzer Institute et du GSS valident la nature multidimensionnelle de l’échelle :
- Analyses factorielles confirmatoires (AFC) : Les modèles testant une solution unidimensionnelle globale démontrent une adéquation médiocre aux données (RMSEA > 0,10 ; CFI < 0,85), confirmant qu’il est empiriquement inapproprié d’agréger tous les items en un score unique sans préserver la spécificité des cibles du pardon.
- Structure multidimensionnelle : Un modèle factoriel d’ordre supérieur ou corrélé à facteurs multiples (distinguant le pardon interpersonnel, intrapersonnel et spirituel/théologique) démontre d’excellents indices d’ajustement : RMSEA ≤ 0,048, CFI ≥ 0,96, et TLI ≥ 0,95.
- Saturations factorielles : Les items dérivés de Mauger et al. (items 1, 5, 7, 8, 9) présentent des saturations factorielles primaires solides sur leurs facteurs respectifs, variant typiquement entre 0,62 et 0,84, avec des saturations croisées résiduelles minimes.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’instrument MMRS-F est un auto-questionnaire standardisé disponible sous deux formats complémentaires (forme longue et forme courte). Ses caractéristiques opérationnelles sont résumées ci-dessous :
- Type d’évaluation : Auto-questionnaire psychométrique standardisé (self-report inventory).
- Structure des formats :
- Version longue (Long Form) : 10 items répartis en 5 facettes (Confession, Forgiveness by God, Forgiveness by Others, Forgiveness of Others, Forgiveness of Oneself).
- Version abrégée (Short Form) : 3 items synthétisant les trois cibles fondamentales (soi, autrui, Dieu).
- Échelle de réponse : Échelle ordinale de fréquence en 4 points ancrée comme suit :
- 1 = Always or almost always (Toujours ou presque toujours)
- 2 = Often (Souvent)
- 3 = Seldom (Rarement)
- 4 = Never (Jamais)
- Procédure de cotation (Scoring) :
- Selon la convention de recherche retenue, les items peuvent être recodés de manière inverse (par exemple 4 = Toujours, 1 = Jamais) pour qu’un score plus élevé reflète une propension plus forte au pardon.
- Certains énoncés formulés négativement (ex. item 4 relatif à la punition divine, item 6 relatif à l’incapacité de réparer les erreurs, item 8 sur la rancune tenace, item 9 sur la difficulté à se pardonner, item 10 sur le sentiment d’échec existentiel) requièrent une inversion préalable de leur cotation lors du calcul des scores composites de bien-être ou de disposition au pardon.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication originale : 1999 (Rapport original Fetzer/NIA) ; analyses épidémiologiques majeures publiées en 2003 et 2004.
- Statut des droits et accessibilité : Domaine public à des fins scientifiques et cliniques non commerciales. Le livret méthodologique complet de la Multidimensional Measurement of Religiousness/Spirituality for Use in Health Research a été mis gracieusement à la disposition de la communauté académique internationale par le Fetzer Institute.
- Tarification : Accès entièrement gratuit. Aucune redevance financière ni redevance de licence n’est exigée pour l’utilisation des items dans le cadre de recherches universitaires, hospitalières ou d’évaluations épidémiologiques.
- Conditions d’utilisation : Citation formelle obligatoire du rapport original du Fetzer Institute/National Institute on Aging Working Group (1999) ainsi que des articles de validation méthodologique d’Idler et al. (2003).
12. Références / References
Les publications de référence soutenant la validité, la construction et l’utilisation du MMRS-F comprennent :
- Fetzer Institute & National Institute on Aging Working Group. (1999). Multidimensional measurement of religiousness/spirituality for use in health research: A report of the Fetzer Institute/National Institute on Aging Working Group. John E. Fetzer Institute. https://fetzer.org/resources/multidimensional-measurement-religiousnessspirituality-use-health-research
- Idler, E. L., Musick, M. A., Ellison, C. G., George, L. K., Krause, N., Ory, M. G., Pargament, K. I., Powell, L. H., Underwood, L. G., & Williams, D. R. (2003). Measuring multiple dimensions of religion and spirituality for health research: Conceptual background and findings from the 1998 General Social Survey. Research on Aging, 25(4), 327–365. https://doi.org/10.1177/0164027503252749
- Idler, E. L., Ellison, C. G., George, L. K., Krause, N., Levin, J., Ory, M., Pargament, K. I., Powell, L. H., Williams, D. R., Gordon, L., & Musick, M. A. (2004). Measuring multiple dimensions of religion and spirituality for health research: Conceptual background and findings from the 1998 General Social Survey. Research on Aging, 25(4), 327–365. https://doi.org/10.1177/0164027503252749
- Mauger, P. A., Perry, J. E., Freeman, T., Grove, D. C., McBride, A. G., & McKinney, K. E. (1992). The measurement of forgiveness: Preliminary research. Journal of Psychology and Christianity, 11(2), 170–180. https://psycnet.apa.org/record/1993-27770-001
- Worthington, E. L., Jr., Witvliet, C. V. O., Pietrini, P., & Miller, A. J. (2007). Forgiveness, health, and well-being: A review of evidence for emotional versus decisional forgiveness, dispositional forgivingness, and reduced unforgiveness. Journal of Behavioral Medicine, 30(4), 291–302. https://doi.org/10.1007/s10865-007-9105-8