1. Résumé / Abstract
La Mesure du rétablissement en santé mentale (en anglais, Mental Health Recovery Measure ou MHRM) est un instrument psychométrique auto-rapporté développé initialement par Sharon L. Young et Wesley A. Bullock (2003) à l’Université de Toledo. Conçu spécifiquement pour opérationnaliser le paradigme contemporain du rétablissement personnel en santé mentale, cet outil évalue le parcours expérientiel, holistique et multidimensionnel des personnes vivant avec des troubles psychiatriques sévères et persistants. Contrairement aux approches psychiatriques traditionnelles centrées quasi exclusivement sur la rémission symptomatique clinique, la MHRM saisit les dimensions subjectives, fonctionnelles, identitaires et existentielles de la reconstruction de la vie quotidienne.
L’instrument comprend 30 items cotés sur une échelle de Likert en 5 points allant de 0 (« Fortement en désaccord ») à 4 (« Fortement d’accord »). La structure factorielle originale identifie huit sous-échelles cliniquement distinctes : Surmonter l’immobilisme (Overcoming Stuckness), Pouvoir d’agir / Autonomisation (Self-Empowerment), Apprentissage et redéfinition de soi (Learning and Self-Redefinition), Fonctionnement de base (Basic Functioning), Bien-être global (Overall Well-Being), Nouveaux potentiels (New Potentials), Spiritualité (Spirituality) et Plaidoyer / Enrichissement (Advocacy/Enrichment).
Les études psychométriques démontrent une excellente cohérence interne globale, avec un coefficient alpha de Cronbach total de 0,93, tandis que les sous-échelles présentent des coefficients s’échelonnant entre 0,60 et 0,89. La validité convergente et la fidélité test-retest attestent de sa robustesse tant pour la recherche translationnelle en psychiatrie communautaire que pour le suivi clinique longitudinal et l’évaluation de programmes de réhabilitation psychosociale.
2. Mots-clés / Keywords
Rétablissement en santé mentale, MHRM, réhabilitation psychosociale, pouvoir d’agir, empowerment, psychiatrie communautaire, bien-être psychologique, auto-détermination, psychométrie, santé mentale positive, évaluation des résultats cliniques.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été développée par :
- Wesley A. Bullock, Ph.D. : Professeur agrégé au Département de psychologie de l’Université de Toledo (Ohio, États-Unis), spécialiste de la psychologie clinique, de la réhabilitation psychiatrique communautaire et des mesures de résultats orientées vers les usagers. Contact institutionnel : Université de Toledo, Département de psychologie, Toledo, OH 43606-3390.
- Sharon L. Young, Ph.D. : Chercheuse et psychologue clinicienne affiliée à l’Université de Toledo lors de la conception originale de l’outil, active dans la modélisation conceptuelle du rétablissement et de l’auto-évaluation en santé mentale.
Des travaux d’adaptation et de validation de versions abrégées ont également été conduits par des collaborateurs notables tels que Nicole P. Armstrong, Alexander N. Cohen, Gerhard Hellemann, Christopher Reist et Alexander S. Young (2014) dans le cadre de recherches au sein du Département des Anciens Combattants des États-Unis (VA Health Care System).
4. Objectif / Purpose
La Mental Health Recovery Measure (MHRM) a été créée pour combler une lacune fondamentale dans l’évaluation psychiatrique : le manque d’instruments standardisés quantifiant le concept de rétablissement tel qu’il est défini par les personnes ayant une expérience vécue de la maladie mentale (le mouvement des usagers ou consumers). Historiquement, les critères d’évaluation des interventions thérapeutiques reposaient de manière disproportionnée sur des indicateurs biomédicaux, tels que la réduction du score à l’échelle des symptômes positifs et négatifs (PANSS), la diminution des réhospitalisations ou l’adhésion pharmacologique stricte.
Bien que ces critères demeurent pertinents, ils ne reflètent pas nécessairement la capacité d’une personne à mener une vie signifiante, productive et autodéterminée malgré la persistance de vulnérabilités psychiques. L’objectif de la MHRM est d’opérationnaliser le rétablissement en tant que processus développemental et continu d’adaptation, de reprise de contrôle personnel et d’intégration sociale.
Applications cliniques et de recherche
- Planification individualisée des soins : En pratique clinique, la MHRM permet d’identifier les domaines spécifiques où la personne se sent bloquée ou en perte de pouvoir d’agir, facilitant ainsi la co-construction d’objectifs thérapeutiques centrés sur le rétablissement plutôt que sur le seul déficit.
- Évaluation de programmes : Les centres de réhabilitation psychosociale, les services de logement accompagné et les équipes de soutien communautaire utilisent la MHRM pour mesurer l’efficacité globale de leurs interventions sur l’autonomie et l’épanouissement des usagers.
- Recherche translationnelle : L’outil sert de mesure de résultat primaire ou secondaire (Patient-Reported Outcome Measure, PROM) dans les essais cliniques évaluant des approches thérapeutiques innovantes, incluant la pair-aidance, les thérapies cognitives et comportementales pour la psychose, et les programmes d’emploi assisté (modèle IPS).
5. Construit psychologique / Construct
Le construit théorique évalué par la MHRM est le rétablissement personnel (personal recovery), conceptualisé comme un processus évolutif en plusieurs étapes par lequel un individu transcende les limitations imposées par les troubles psychiques sévères. L’instrument appréhende ce macro-construit à travers huit dimensions interdépendantes :
1. Surmonter l’immobilisme (Overcoming Stuckness)
Cette composante (items 1 à 4) mesure l’effort actif déployé par l’individu pour sortir de l’inertie émotionnelle ou comportementale souvent induite par la chronicisation, le désespoir ou les épisodes dépressifs majeurs. Elle reflète la propension à demander de l’aide en cas de crise et la volonté de prendre des risques calculés pour aller de l’avant.
2. Pouvoir d’agir / Autonomisation (Self-Empowerment)
Couvrant les items 5 à 8, cette dimension évalue le sentiment d’auto-efficacité, la croyance en ses propres compétences et la perception de contrôler sa trajectoire de vie et la gestion de ses symptômes, plutôt que de subir passivement la pathologie.
3. Apprentissage et redéfinition de soi (Learning and Self-Redefinition)
Cette sous-échelle (items 9 à 12) explore la reconstruction d’une identité positive distincte de l’étiquette diagnostique. Elle apprécie la capacité à considérer l’adversité comme une opportunité d’apprentissage, à maintenir une haute valeur personnelle et à approfondir la compréhension de son soi authentique.
4. Fonctionnement de base (Basic Functioning)
Composée des items 13 à 16, cette dimension mesure les comportements essentiels d’autogestion et de préservation du bien-être physique et relationnel, incluant une alimentation saine, la participation à des loisirs hebdomadaires et une relation éclairée et apaisée avec les traitements pharmacologiques prescrits.
5. Bien-être global (Overall Well-Being)
Les items 17 à 20 saisissent l’état affectif général, l’estime de soi, le sentiment de normalité dans la vie courante et la paix intérieure, représentant une forme d’équilibre émotionnel durable et de congruence cognitive.
6. Nouveaux potentiels (New Potentials)
Cette dimension (items 21 à 24) quantifie l’optimisme prospectif, la projection vers l’avenir, la productivité quotidienne et la progression mesurable vers des objectifs personnels ou professionnels librement choisis.
7. Spiritualité (Spirituality)
Évaluée par les items 25 et 26, cette composante mesure dans quelle mesure la foi religieuse, les croyances philosophiques ou les ressources spirituelles constituent une source de réconfort et de résilience face aux moments de détresse psychologique.
8. Plaidoyer et enrichissement (Advocacy/Enrichment)
Les items 27 à 30 mesurent l’engagement citoyen et social, la défense des droits des personnes vivant avec un trouble psychique, l’adaptation efficace face à la stigmatisation sociale et la disposition de ressources matérielles suffisantes pour enrichir son existence.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
La MHRM s’enracine directement dans le modèle du rétablissement (Recovery Model) développé au début des années 1990 par des figures pionnières de la psychiatrie psychosociale et du mouvement des usagers, notamment William A. Anthony, Patricia Deegan et Courtenay Harding.
William Anthony (1993) a défini le rétablissement non pas comme une guérison médicale biologique au sens de l’absence de symptômes, mais comme :
« Une façon profondément personnelle et unique de changer ses attitudes, ses valeurs, ses sentiments, ses objectifs, ses compétences et ses rôles. C’est une façon de vivre une vie pleine d’espoir, satisfaisante et enrichissante, même avec les limitations causées par la maladie. »
Sur le plan théorique, la MHRM intègre plusieurs courants psychologiques majeurs :
- La théorie de l’auto-détermination de Deci et Ryan : L’accent mis sur les besoins psychologiques fondamentaux d’autonomie, de compétence et d’appartenance sociale est central dans les sous-échelles d’empowerment et de fonctionnement social de la MHRM.
- Le modèle sociocognitif de l’auto-efficacité d’Albert Bandura : La capacité perçue de gérer ses crises et d’accomplir des actions dirigées vers un but sous-tend la dimension « Surmonter l’immobilisme ».
- La psychologie positive et la résilience : La recherche de sens, la croissance post-traumatique et l’utilisation des forces de caractère personnelles plutôt que la seule correction des déficits structurent les items relatifs aux nouveaux potentiels et à l’enrichissement.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de la MHRM a fait l’objet de multiples études empiriques au cours des deux dernières décennies, attestant de son applicabilité au sein de populations psychiatriques hétérogènes (troubles du spectre de la schizophrénie, troubles bipolaires, dépression majeure récurrente).
Validité de construit et validité convergente
La validité convergente a été démontrée par des corrélations positives statistiquement significatives et de magnitude modérée à élevée avec d’autres échelles validées mesurant des construits théoriquement congruents :
- L’espoir : Corrélations fortes (r = 0,65 à 0,74) avec l’échelle d’espoir de Herth (Herth Hope Index), corroborant l’hypothèse selon laquelle l’espoir constitue le moteur essentiel du processus de rétablissement.
- L’autonomisation (Empowerment) : Corrélations significatives (r = 0,60 à 0,71) avec l’échelle d’autonomisation de Boston (Making Decisions Empowerment Scale).
- La qualité de vie : Associations positives élevées (r = 0,55 à 0,68) avec l’inventaire de qualité de vie de Lehman (Quality of Life Interview, QOLI).
- L’estime de soi : Corrélations robustes (r = 0,58 à 0,66) avec l’Échelle d’estime de soi de Rosenberg.
Validité discriminante et divergente
La MHRM présente des corrélations négatives attendues et significatives avec les instruments mesurant la sévérité psychopathologique, la détresse psychologique globale et le désespoir :
- Corrélations négatives (r = -0,48 à -0,62) avec l’échelle de désespoir de Beck (Beck Hopelessness Scale).
- Corrélations modérées inverses (r = -0,35 à -0,50) avec les sous-échelles de détresse générale du BSI (Brief Symptom Inventory).
Fait remarquable, les corrélations modérées (et non parfaites) avec les mesures de symptômes confirment que le rétablissement personnel est un construit distinct de la simple absence de symptômes cliniques, appuyant la validité discriminante du modèle.
8. Fidélité / Reliability
Les propriétés de fidélité de la MHRM ont été systématiquement documentées dans les échantillons normatifs de Bullock et Young (2003, 2009) ainsi que dans des cohortes cliniques indépendantes.
Cohérence interne
Le coefficient alpha de Cronbach pour le score total de l’échelle à 30 items atteint α = 0,93, démontrant une excellente homogénéité globale des items. Les coefficients de cohérence interne pour les huit sous-échelles sont les suivants :
- Surmonter l’immobilisme (Overcoming Stuckness) : α = 0,60
- Pouvoir d’agir (Self-Empowerment) : α = 0,82
- Apprentissage et redéfinition de soi (Learning & Self-Redefinition) : α = 0,79
- Fonctionnement de base (Basic Functioning) : α = 0,62
- Bien-être global (Overall Well-Being) : α = 0,86
- Nouveaux potentiels (New Potentials) : α = 0,62
- Spiritualité (Spirituality) : α = 0,89
- Plaidoyer / Enrichissement (Advocacy/Enrichment) : α = 0,66
Si la plupart des sous-échelles présentent des valeurs très satisfaisantes, certaines sous-échelles à 4 items (« Surmonter l’immobilisme », « Fonctionnement de base » et « Nouveaux potentiels ») affichent des coefficients modérés (autour de 0,60-0,62), ce qui reflète l’hétérogénéité intentionnelle des domaines explorés au sein de ces facettes comportementales.
Fidélité test-retest
Les évaluations de stabilité temporelle sur des intervalles de 2 à 4 semaines auprès de patients cliniquement stables indiquent des coefficients de corrélation intraclasse (CCI) supérieurs à 0,85 pour le score total, attestant d’une excellente stabilité temporelle tout en demeurant sensible aux changements thérapeutiques réels à long terme.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Lors des études initiales de développement conduites par Bullock et Young, des analyses factorielles exploratoires (AFE) avec rotation oblique (Promax/Oblimin) ont été menées pour explorer la structure latente des réponses fournies par des adultes recevant des services de santé mentale communautaires.
Ces analyses ont isolé 8 facteurs distincts présentant des valeurs propres (eigenvalues) supérieures à 1,0, expliquant une part substantielle de la variance totale. Les saturations factorielles des items sur leurs dimensions respectives s’échelonnaient principalement entre 0,45 et 0,84, sans contaminations croisées majeures (cross-loadings).
Des analyses factorielles confirmatoires (AFC) ultérieures ont validé l’existence d’une structure hiérarchique de second ordre, où les huit facteurs de premier ordre chargent significativement sur un facteur général de « Rétablissement global ». Les indices d’ajustement structurel rapportés dans la littérature sont conformes aux normes méthodologiques admises :
- Indice de comparabilité de Bentler (CFI) > 0,90
- Indice de Tucker-Lewis (TLI) > 0,89
- Erreur quadratique moyenne d’approximation (RMSEA) comprise entre 0,052 et 0,064
En 2014, Armstrong et ses collaborateurs ont également examiné une version abrégée unidimensionnelle de la MHRM par modélisation selon la théorie des réponses aux items (TRI), confirmant que l’ensemble des énoncés contribue de manière robuste à mesurer la progression continue le long du continuum de rétablissement.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Nom du test : Mental Health Recovery Measure (MHRM)
- Format d’administration : Auto-questionnaire papier-crayon ou informatisé
- Population cible : Personnes adultes (18 ans et plus) vivant avec des troubles psychiques modérés à sévères
- Nombre d’items : 30 énoncés
- Temps de passation : Environ 10 à 15 minutes
- Échelle de réponse : Échelle de Likert à 5 points cotée de 0 à 4 :
- 0 = Fortement en désaccord (Strongly Disagree)
- 1 = En désaccord (Disagree)
- 2 = Pas certain(e) (Not Sure)
- 3 = D’accord (Agree)
- 4 = Fortement d’accord (Strongly Agree)
- Cotation et calcul des scores :
- Score total : Somme directe des 30 items, comprise entre 0 et 120 points. Un score plus élevé reflète un degré supérieur de rétablissement perçu.
- Surmonter l’immobilisme (Overcoming Stuckness) : Somme des items 1, 2, 3, 4 (Score de 0 à 16).
- Pouvoir d’agir (Self-Empowerment) : Somme des items 5, 6, 7, 8 (Score de 0 à 16).
- Apprentissage et redéfinition de soi (Learning and Self-Redefinition) : Somme des items 9, 10, 11, 12 (Score de 0 à 16).
- Fonctionnement de base (Basic Functioning) : Somme des items 13, 14, 15, 16 (Score de 0 à 16).
- Bien-être global (Overall Well-Being) : Somme des items 17, 18, 19, 20 (Score de 0 à 16).
- Nouveaux potentiels (New Potentials) : Somme des items 21, 22, 23, 24 (Score de 0 à 16).
- Spiritualité (Spirituality) : Somme des items 25, 26 (Score de 0 à 8).
- Plaidoyer / Enrichissement (Advocacy/Enrichment) : Somme des items 27, 28, 29, 30 (Score de 0 à 16).
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de conception originale : 2003 (présentée initialement au congrès de l’American Psychological Association) ; mise à jour des normes psychométriques en 2009.
- Droits d’auteur et permissions : Les auteurs ont conçu la MHRM comme un instrument de service public destiné à encourager la recherche et l’amélioration de la qualité des soins en santé mentale. L’instrument est accessible gratuitement à des fins cliniques non commerciales et de recherche académique, sous réserve de citer scrupuleusement les auteurs d’origine.
- Tarification : Gratuit / Libre d’accès pour l’enseignement, la recherche et la pratique clinique non lucrative. Toute intégration dans une plateforme logicielle commerciale propriétaire requiert une autorisation écrite préalable auprès des auteurs ou du Département de psychologie de l’Université de Toledo.
12. Références / References
- Anthony, W. A. (1993). Recovery from mental illness: The guiding vision of the mental health service system in the 1990s. Psychosocial Rehabilitation Journal, 16(4), 11–23. https://doi.org/10.1037/h0095655
- Armstrong, N. P., Cohen, A. N., Hellemann, G., Reist, C., & Young, A. S. (2014). Validating a brief version of the Mental Health Recovery Measure for individuals with schizophrenia. Psychiatric Services, 65(9), 1154–1159. https://doi.org/10.1176/appi.ps.201300247
- Bullock, W. A. (2009). The Mental Health Recovery Measure (MHRM): Updated normative data and psychometric properties. University of Toledo. http://psychology.utoledo.edu/images/MHRM_-_Bullock_-_updated_Normative_and_Psychometric_Data_12-09.pdf
- Bullock, W. A., & Young, S. L. (2003, August). The Mental Health Recovery Measure (MHRM). Paper presented at the 111th Annual Convention of the American Psychological Association, Toronto, ON, Canada.
- Deegan, P. E. (1988). Recovery: The lived experience of rehabilitation. Psychosocial Rehabilitation Journal, 11(4), 11–19. https://doi.org/10.1037/h0099565
- Young, S. L., & Bullock, W. A. (2003). The Mental Health Recovery Measure. University of Toledo, Department of Psychology (#918), Toledo, OH 43606-3390.