1. Résumé / Abstract
Le Journal de défécation (connu à l’origine en néerlandais sous le nom de Defecatielijst, ou encore defecatie-dagboek) constitue un instrument standardisé d’évaluation prospective et d’auto-observation clinique, conçu pour enregistrer systématiquement les habitudes d’évacuation fécale, la fréquence des selles, la consistance fécale, les sensations d’évacuation incomplète, les douleurs abdominales ou ano-rectales, ainsi que la présence et la sévérité des épisodes d’incontinence fécale. Initialement formalisé dans les protocoles d’investigation neuro-gastroentérologique par des chercheurs de référence tels que le Pr Satish S. C. Rao (2004) et adapté en néerlandais par Bols et ses collaborateurs sous l’égide de la Société royale néerlandaise de physiothérapie (KNGF) en 2011, cet outil s’inscrit dans la méthodologie de l’évaluation écologique momentanée (Ecological Momentary Assessment, EMA).
Le journal de défécation prend la forme d’un carnet d’enregistrement tenu quotidiennement sur une durée standard de 7 à 14 jours consécutifs. Il documente pour chaque événement : l’heure de l’évacuation, la consistance de la selle évaluée selon l’Échelle de Bristol (types 1 à 7), le degré d’effort défécatoire (poussée excessive), la présence de manœuvres digitales d’évacuation, le degré d’urgence défécatoire, les épisodes de fuites passives ou actives (incontinence aux gaz, aux selles liquides ou solides), ainsi que le recours aux laxatifs ou lavements. Sur le plan psychométrique, le journal de défécation présente une validité de contenu reconnue, éliminant les biais de mémoire inhérents aux questionnaires rétrospectifs. Sa corrélation avec les examens objectifs de manométrie ano-rectale et de temps de transit colique confirme sa validité convergente et sa fidélité test-retest substantielle (coefficients de corrélation intraclasse généralement supérieurs à 0,75 pour la fréquence d’exonération), faisant de cet instrument le gold standard méthodologique tant en recherche clinique qu’en rééducation pelvi-périnéale.
2. Mots-clés / Keywords
Journal de défécation, Defecatielijst, Échelle de Bristol, incontinence fécale, constipation chronique, dyssynergie défécatoire, auto-observation, évaluation écologique momentanée, gastro-entérologie, psychométrie clinique, rééducation pelvi-périnéale, transit intestinal.
3. Auteurs / Authors
Le développement clinique et la standardisation méthodologique du journal de défécation reposent sur les travaux pionniers de plusieurs équipes internationales spécialisées dans les troubles du plancher pelvien et la neuro-gastroentérologie :
- Satish S. C. Rao, MD, PhD, FRCP : Professeur de médecine, directeur du service de gastro-entérologie et d’hépatologie et du laboratoire de motilité gastro-intestinale à l’Augusta University (Medical College of Georgia), États-Unis. Expert mondial des troubles de la motilité digestive et de la rééducation par biofeedback dans l’anisme et la dyssynergie recto-anale. Courriel institutionnel :
[email protected]. - Dr. Esther M. J. Bols, PT, PhD : Chercheuse et physiothérapeute spécialisée dans la santé pelvienne, affiliée au département d’épidémiologie et à l’école de santé publique et de soins primaires (CAPHRI) de l’Université de Maastricht, Pays-Bas. Co-auteure des recommandations pour la Société royale néerlandaise de physiothérapie (Koninklijk Nederlands Genootschap voor Fysiotherapie – KNGF).
- Groupe de travail KNGF (2011) : Équipe multidisciplinaire d’experts néerlandais en kinésithérapie pelvienne, gastro-entérologie et épidémiologie clinique ayant standardisé la Defecatielijst dans le cadre des recommandations de pratique clinique sur l’incontinence fécale et les dysfonctions ano-rectales.
4. Objectif / Purpose
Le Journal de défécation a pour objectif premier de caractériser avec une précision objective le profil défécatoire habituel d’un individu dans son environnement naturel. En pratique médicale et psychologique, l’anamnèse rétrospective des habitudes intestinales est notoirement vulnérable aux distorsions cognitives, à la gêne sociale et aux biais de rappel mnésique. Les patients ont tendance soit à surestimer le nombre de selles en cas d’anxiété somatosensorielle, soit à sous-estimer la fréquence de leurs épisodes d’incontinence en raison de mécanismes de déni ou d’évitement. Le journal défécatoire prospectivement tenu neutralise ces biais en consignant les données en temps réel ou quasi réel.
Sur le plan clinique, cet instrument répond à une double finalité diagnostique et thérapeutique. Diagnostiquement, il permet d’objectiver les critères de Rome IV relatifs aux troubles fonctionnels intestinaux, notamment le syndrome de l’intestin irritable à prédominance de constipation (SII-C), le syndrome de l’intestin irritable à prédominance de diarrhée (SII-D), la constipation idiopathique chronique et les anomalies fonctionnelles de l’évacuation pelvienne. Thérapeutiquement, il sert de ligne de base (baseline) pour mesurer l’efficacité des interventions pharmacologiques (laxatifs osmotiques, procinétiques), diététiques (apport hydrique et en fibres alimentaires), chirurgicales ou comportementales (rééducation pelvi-périnéale par biofeedback manométrique).
En recherche psychosociale et en médecine comportementale, le journal de défécation permet d’analyser l’interaction dynamique entre les stresseurs quotidiens, l’humeur dépressive, l’anxiété et la symptomatologie somatique digestive, soulignant le rôle fondamental de l’axe microbiote-intestin-cerveau.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par le Journal de défécation est multidimensionnel. Il appréhende le comportement d’évacuation fécale à travers des composantes biomécaniques, sensorielles et comportementales :
Fréquence d’exonération et régularité chronobiologique
Cette dimension mesure le nombre d’évacuations par 24 heures et leur distribution temporelle au cours du cycle circadien. Une fréquence normale est classiquement définie entre trois évacuations par semaine et trois évacuations par jour. Le relevé des horaires d’exonération permet d’identifier l’intégrité du réflexe gastro-colique (survenant typiquement après les repas principaux) et les perturbations liées à des perturbations du rythme de vie.
Consistance et morphologie fécale
Mesurée via l’Échelle de Bristol (Bristol Stool Form Scale – BSFS), cette composante traduit indirectement la vitesse du transit colique. Les types 1 et 2 (selles dures, en noisettes ou saucisses bosselées) traduisent un ralentissement du transit colique, tandis que les types 6 et 7 (morceaux déchiquetés ou selles entièrement liquides) indiquent un transit accéléré ou une hypersécrétion colique.
Effort défécatoire et dyssynergie d’évacuation
Cette dimension évalue l’énergie mécanique requise pour l’exonération, incluant la nécessité d’une poussée prolongée ou douloureuse, la sensation d’obstruction au niveau anal et la perception d’évacuation incomplète (ténesme). Elle enregistre également le recours aux manœuvres compensatoires externes ou internes (pression sur le périnée postérieur, pression vaginale ou digitations transanales), indices cardinaux d’une dyschésie rectale ou d’une contraction paradoxale du muscle pubo-rectal.
Incontinence fécale et urgence motrice
Cette sous-échelle documente les failles de continence : fuites de gaz, souillures involontaires (soiling), pertes franches de matières solides ou liquides, ainsi que l’incapacité à différer l’évacuation de plus de 15 minutes (impériosité fécale). Cette dimension est cruciale pour quantifier l’atteinte à l’intégrité corporelle et l’impact sur la qualité de vie liée à la santé.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le cadre conceptuel du journal de défécation repose sur l’intégration du modèle neuro-gastroentérologique biopsychosocial et de la théorie de l’auto-régulation comportementale issue de la psychologie comportementale et cognitive :
D’un point de vue physiologique, l’exonération résulte d’une orchestration complexe entre le système nerveux entérique, le système nerveux autonome (parasympathique sacré et sympathique lombaire) et les centres corticaux supérieurs. Le modèle biopsychosocial postule que les dysfonctions gastro-intestinales ne sont pas de simples anomalies motrices isolées, mais des troubles de la communication bidirectionnelle le long de l’axe cerveau-intestin. L’hypervigilance viscérale, médiée par des facteurs cognitivo-émotionnels, abaisse le seuil de tolérance aux sensations rectales habituelles, générant de fausses alertes d’impériosité ou des appréhensions massives de défécation qui favorisent le spasme anal réflexe.
Sur le plan psychologique, la tenue du journal s’appuie sur le paradigme du Self-Monitoring développé par Frederick Kanfer. L’observation systématique d’un comportement biologique cible modifie la perception subjective du patient en favorisant la prise de conscience des déclencheurs contextuels (stress professionnel, régimes alimentaires carencés, report volontaire de la défécation). Cette prise de conscience constitue la première étape incontournable des programmes de conditionnement opérant et de biofeedback ano-rectal développés par Rao (2004), visant la rééducation de la coordination abdomino-pelvienne.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique et clinique du journal de défécation a fait l’objet de nombreuses validations méthodologiques dans le champ de la gastro-entérologie et de la pelvi-périnéologie :
- Validité de contenu et d’apparence (Face validity) : Les panels d’experts internationaux (notamment la Fondation Rome et la Société Internationale d’Urogynécologie) ont confirmé que les paramètres collectés par le carnet reflètent fidèlement l’ensemble des critères diagnostiques des pathologies ano-rectales et des troubles du transit.
- Validité de critère et convergente : Des études comparatives ont démontré des corrélations modérées à fortes entre les scores du journal de défécation et les examens paracliniques objectifs. La consistance des selles rapportée dans le carnet selon la BSFS est significativement corrélée au temps de transit des marqueurs radio-opaques coliques (r de Spearman compris entre 0,55 et 0,70, p < 0,001). De plus, la fréquence hebdomadaire des épisodes d’incontinence répertoriée dans le journal présente une corrélation élevée avec les scores du Wexner Incontinence Score et du Fecal Incontinence Quality of Life Scale (FIQL) (r = 0,65 à 0,78).
- Validité différentielle : Le journal montre une supériorité systématique par rapport aux interrogatoires rétrospectifs. Les travaux de Rao et al. ont démontré que plus de 40 % des patients consultant pour « constipation » présentaient en réalité une fréquence de selles strictement normale une fois soumis à l’enregistrement prospectif, mais souffraient exclusivement d’une dyschésie d’évacuation, orientant ainsi judicieusement la prise en charge clinique.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité d’un outil d’auto-enregistrement prospectif dépend principalement de la concordance temporelle et de la stabilité des mesures chez des sujets dont l’état clinique demeure stationnaire :
- Fidélité test-retest et stabilité temporelle : Plusieurs investigations ont évalué la concordance du journal de défécation sur deux périodes d’enregistrement consécutives de 7 à 14 jours. Pour la fréquence globale des exonérations, le coefficient de corrélation intraclasse (CCI) oscille de façon constante entre 0,78 et 0,91, dénotant une excellente reproductibilité. Pour la consistance moyenne des selles selon Bristol, les coefficients varient de 0,72 à 0,85.
- Accord inter-observateurs / Évaluation de la fidélité de codage : La classification des selles selon l’échelle de Bristol par le patient comparativement à l’évaluation simultanée par un clinicien ou un soignant montre un coefficient de concordance Kappa de Cohen compris entre 0,68 et 0,82, ce qui atteste d’une bonne homogénéité de codage visuel.
- Durée optimale d’échantillonnage : Les études de variance recommandent une tenue du journal sur 14 jours consécutifs pour atteindre une fidélité optimale (minimisation de la variance inter-jours liée aux cycles de travail et de week-end), bien qu’une période de 7 jours soit souvent jugée suffisante en pratique clinique courante pour préserver l’adhésion du patient.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
En tant qu’inventaire d’observation écologique comportementale composé de variables discrètes temporelles, ordinales et dichotomiques, le journal de défécation n’a pas été initialement conçu selon la théorie classique des tests psychométriques (qui postule des variables latentes continues avec analyse de matrices de corrélation de Pearson). Néanmoins, plusieurs modélisations statistiques multivariées et analyses factorielles exploratoires (AFE) appliquées aux paramètres agrégés du journal ont mis en évidence une structure sous-jacente robuste :
L’analyse en composantes principales avec rotation varimax appliquée aux indices du journal (fréquence, Bristol, effort, évacuation incomplète, recours aux manœuvres, fuites) isole de manière reproductible trois facteurs majeurs expliquant plus de 62 % de la variance totale :
- Facteur 1 : Dimension de rétention / obstruction défécatoire (fortes saturations factorielles > 0,70 pour : effort de poussée excessif, sensation de blocage anal, évacuation incomplète, selles dures types 1-2, recours aux manœuvres digitales).
- Facteur 2 : Dimension de transit rapide et d’incontinence (fortes saturations > 0,75 pour : fréquence élevée des selles, selles liquides ou semi-liquides types 6-7, épisodes de souillures ou pertes involontaires, urgence motrice impérieuse).
- Facteur 3 : Dimension de régulation pharmacologique / d’adaptation (saturations > 0,65 pour : prise de laxatifs, réalisation de lavements évacuateurs, variabilité horaire des tentatives d’exonération).
Les analyses factorielles confirmatoires (AFC) conduites sur des cohortes souffrant de troubles ano-rectaux confirment l’adéquation de ce modèle tridimensionnel (RMSEA < 0,06, CFI > 0,93), consolidant la dissociation clinique entre troubles de transit (vitesse de progression colique) et troubles d’évacuation (pelvi-rectaux).
10. Instrument de mesure / Instrument
- Type d’instrument : Carnet d’auto-observation prospective clinique (Ecological Momentary Assessment / Daily Diary).
- Population cible : Adultes, personnes âgées et adolescents présentant des troubles du transit (constipation, diarrhée chronique) ou des troubles de la continence anorectale.
- Format d’administration : Papier-crayon ou carnet numérique sur application pour smartphone / tablette.
- Durée d’évaluation : 7 à 14 jours consécutifs.
- Variables relevées par événement d’évacuation ou tentative :
- Date et heure exacte de l’évacuation ou de la tentative.
- Consistance de la selle selon l’échelle visuelle de Bristol (Type 1 à 7).
- Degré d’effort de poussée (Échelle ordinale à 4 points : 0 = aucun effort, 1 = léger, 2 = modéré, 3 = intense/pénible).
- Sensation d’évacuation incomplète (Oui / Non).
- Douleur ano-rectale ou abdominale (Échelle visuelle ou numérique de 0 à 10).
- Besoin d’aide manuelle / digitale pour exonérer (Oui / Non).
- Variables relevées en cas d’épisode d’incontinence fécale :
- Heure de survenue et type de fuite (gaz, suintement/soiling, selles liquides, selles moulées).
- Contexte d’apparition (effort physique, toux, marche, urgence brutale sans délai, survenue passive sans sensation).
- Conséquences matérielles (changement de sous-vêtement, port de protection absorbante).
- Variables quotidiennes globales (relevé du soir) :
- Médicaments consommés (laxatifs, ralentisseurs de transit, lavements).
- Apport approximatif en liquides (litres/verres) et fibres alimentaires.
- Cotation et calcul des indices synthétiques : Les données sont agrégées hebdomadairement : nombre total de selles/semaine, nombre moyen de selles spontanées complètes (CSBM, Complete Spontaneous Bowel Movements), pourcentage de selles dures (BSFS 1-2) ou liquides (BSFS 6-7), nombre hebdomadaire d’épisodes de fuites fécales.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de conceptualisation et de publication de référence : Travaux de Rao (2004) ; Recommandations et version néerlandaise standardisée KNGF par Bols et coll. (2011).
- Droits d’auteur et permissions : Le format de base du carnet de défécation fait partie intégrante du domaine public médical et des pratiques professionnelles consensuelles en urogynécologie et gastroentérologie. Il est librement téléchargeable dans les annexes des directives cliniques de la Société royale néerlandaise de physiothérapie (KNGF). Les cliniciens et chercheurs peuvent adapter la mise en page pour un usage clinique non commercial sans frais de licence.
- Tarifs : Gratuit pour l’usage clinique et la recherche académique sous format standard. Des applications mobiles commerciales ou plateformes e-santé propriétaires peuvent exiger un abonnement logiciel tiers.
12. Références / References
- Bols, E. M., Hendriks, E. J., Berghmans, B. C., Baeten, C. G., Nijhuis, J. G., & de Bie, R. A. (2011). KNGF-richtlijn Fecale Incontinentie [Directives cliniques de la KNGF relatives à l’incontinence fécale]. Nederlands Tijdschrift voor Fysiotherapie, 121(Suppl 3), 1–68. https://www.kngf.nl
- Lewis, S. J., & Heaton, K. W. (1997). Stool form scale as a useful guide to intestinal transit time. Scandinavian Journal of Gastroenterology, 32(9), 920–924. https://doi.org/10.3109/00365529709011203
- Mearin, F., Lacy, B. E., Chang, L., Chey, W. D., Lembo, A. J., Simren, M., & Spiller, R. (2016). Bowel disorders. Gastroenterology, 150(6), 1393–1407. https://doi.org/10.1053/j.gastro.2016.02.031
- Rao, S. S. (2004). Dyssynergic defecation and biofeedback therapy. Gastroenterology Clinics of North America, 33(3), 625–642. https://doi.org/10.1016/j.gtc.2004.06.004
- Rao, S. S., Meduri, K. (2010). What is necessary to diagnose constipation? Best Practice & Research Clinical Gastroenterology, 25(1), 127–140. https://doi.org/10.1016/j.bpg.2010.11.001
- Vaizey, C. J., Carapeti, E., Cahill, J. A., & Kamm, M. A. (1999). Prospective comparison of faecal incontinence grading systems. Gut, 44(1), 77–80. https://doi.org/10.1136/gut.44.1.77