1. Résumé / Abstract
Le Formulaire d’auto-enregistrement sexuel de l’Hôpital Général Juif (en anglais, Jewish General Hospital Sexual Self-Monitoring Form ou JGH-SSMF ; en français, Formulaire d’Enregistrement Quotidien des Activités Sexuelles de l’HGJ) est un instrument psychométrique et clinique d’auto-observation quotidienne conçu pour évaluer de façon prospective, écologique et détaillée les comportements, le plaisir érotique, l’expérience orgasmique et la satisfaction relationnelle au sein d’échantillons cliniques et non cliniques. Élaboré initialement au sein de l’Unité de thérapie comportementale et de recherche de l’Institut de psychiatrie communautaire et familiale de l’Hôpital Général Juif de Montréal et affilié à l’Université McGill par Eva Libman, Ilana Spector, Yitzchak Binik, William Brender et Catherine S. Fichten, cet outil répond aux biais mnésiques inhérents aux questionnaires rétrospectifs conventionnels. Le protocole évalue quotidiennement 18 activités sexuelles distinctes, réparties en comportements individuels et interpersonnels, accompagnées d’évaluations dimensionnelles quantitatives : intensité du plaisir ressenti sur une échelle de 1 à 10 (Échelle A), appréciation globale de l’expérience sexuelle journalière sur une échelle de Likert en 5 points, survenue et contexte d’apparition de l’orgasme, satisfaction envers l’affection reçue (1 à 5) et tonalité affective générale envers le partenaire (1 à 5). L’instrument intègre également un espace d’expression libre qualitative permettant de relever les événements dyadiques et thérapeutiques saillants. Les analyses psychométriques démontrent une excellente concordance inter-partenaires (fidélité inter-juges), une valeur pronostique robuste des indices de base sur l’issue des thérapies sexuelles, une sensibilité élevée aux changements thérapeutiques et pharmacologiques (notamment les dysfonctions induites par les antidépresseurs), ainsi qu’une absence de réactivité comportementale indésirable chez les participants. Le JGH-SSMF constitue une référence incontournable pour l’évaluation empirique des thérapies de couple et sexologiques.
2. Mots-clés / Keywords
auto-enregistrement sexuel, journal intime sexuel, évaluation écologique momentanée, satisfaction sexuelle, dysfonction orgasmique, sexothérapie comportementale, comportement sexuel, concordance dyadique, réactivité de mesure, psychométrie clinique
3. Auteurs / Authors
Le Formulaire d’auto-enregistrement sexuel de l’Hôpital Général Juif a été développé par une équipe de chercheurs et cliniciens éminents en sexologie clinique, psychologie médicale et thérapie comportementale rattachés à l’Institut de psychiatrie communautaire et familiale de l’Hôpital Général Juif (SMBD-Jewish General Hospital) et à l’Université McGill à Montréal (Québec, Canada) :
- Eva Libman, Ph.D. : Psychologue clinicienne et chercheuse principale, Unité de thérapie comportementale et de recherche, Institut de psychiatrie communautaire et familiale, SMBD-Hôpital Général Juif ; Professeure associée, Département de psychiatrie, Faculté de médecine et des sciences de la santé, Université McGill, Montréal, Québec, Canada. Courriel institutionnel : [email protected].
- Ilana Spector, Ph.D. : Chercheuse et clinicienne, Unité de thérapie comportementale et de recherche, SMBD-Hôpital Général Juif ; Département de psychiatrie, Université McGill, Montréal, Québec, Canada.
- Yitzchak M. Binik, Ph.D. : Professeur émérite de psychologie, Département de psychologie, Université McGill ; Codirecteur émérite de la Clinique de sexothérapie du Centre universitaire de santé McGill (CUSM / Royal Victoria Hospital), Montréal, Québec, Canada. Pionnier international de l’étude étiologique et expérimentale des douleurs vulvaires (vestibulodynie, dyspareunie) et des dysfonctions sexuelles.
- William Brender, Ph.D. : Psychologue clinicien et chercheur senior, Unité de thérapie comportementale et de recherche, SMBD-Hôpital Général Juif ; Département de psychologie, Université McGill, Montréal, Québec, Canada.
- Catherine S. Fichten, Ph.D. : Psychologue clinicienne et professeure de recherche, SMBD-Hôpital Général Juif ; Département de psychologie, Collège Dawson ; Département de psychiatrie, Université McGill, Montréal, Québec, Canada. Spécialiste reconnue de la psychologie de la santé, de l’évaluation comportementale et de l’adaptation psychosociale.
4. Objectif / Purpose
La mesure précise des conduites sexuelles humaines et de la satisfaction subjective afférente représente un défi méthodologique majeur en psychométrie clinique et en sexologie. Historiquement, l’évaluation de ces paramètres s’est appuyée de manière prépondérante sur des questionnaires rétrospectifs interrogeant les individus sur leurs activités intimes au cours de périodes prolongées (e.g., le mois, le trimestre ou l’année écoulée). Or, les recherches en sciences cognitives démontrent abondamment que les rétrospections à moyen et long termes sont altérées par des biais systématiques de rappel mnésique, des effets de récence, des heuristiques de représentativité et des biais de désirabilité sociale ou de reconstruction cognitive rétrospective sous l’effet de l’humeur du moment.
Le JGH-SSMF a été spécifiquement conceptualisé pour combler ces lacunes en fournissant un dispositif d’auto-observation quotidienne (daily sexual diary ou évaluation écologique continue). Son objectif central est d’obtenir une photographie micro-analytique, fiable et standardisée de la fréquence, de la diversité et de la tonalité affective des comportements sexuels, tant individuels que relationnels. L’outil a été initialement structuré dans un contexte clinique pour guider le traitement des dysfonctions orgasmiques secondaires et des troubles de l’érection (Burstein et al., 1985 ; Fichten, Libman, & Brender, 1983, 1986), puis adapté pour répondre à des impératifs méthodologiques rigoureux dans la recherche évaluative des protocoles de thérapie sexuelle.
Sur le plan des applications cliniques et de la recherche empirique, les vocations du JGH-SSMF sont multiples :
- Évaluation prospective non biaisée : Réduire au minimum la variance d’erreur liée aux distorsions mnésiques rétrospectives grâce à un enregistrement quasi-instantané (remplissage en moins de 5 minutes chaque soir, de manière strictement individuelle).
- Suivi des processus thérapeutiques et compliance : Vérifier objectivement l’adhésion des patients aux prescriptions comportementales (telles que les exercices de focalisation sensorielle de Masters et Johnson), quantifier l’observance et analyser les mécanismes sous-jacents aux changements thérapeutiques (Takefman & Brender, 1984 ; Fichten et al., 1988).
- Pharmacovigilance et iatrogénie sexuelle : Fournir un standard de quantification fine des effets indésirables sexuels induits par les traitements pharmacologiques, tout particulièrement les antidépresseurs sérotoninergiques (ISRS, IRSN), connus pour altérer la libido, retarder l’éjaculation ou induire une anorgasmie complète (Serretti & Chiesa, 2009).
- Établissement de normes épidémiologiques et descriptives : Décrire la fréquence écologique des répertoires sexuels chez des individus célibataires ou engagés dans une relation de couple, permettant de comparer les normes comportementales spontanées aux profils cliniques.
- Détection de la discordance dyadique : Comparer les formulaires remplis indépendamment par chaque membre du couple afin de mettre en lumière d’éventuelles divergences perceptives quant à la fréquence des rapports ou à la communication affective, offrant au thérapeute un levier diagnostique exceptionnel.
5. Construit psychologique / Construct
Le JGH-SSMF opérationnalise la sexualité humaine non pas comme une entité unidimensionnelle ou un simple réflexe physiologique génital, mais comme un système multimodal complexe intégrant des dimensions comportementales, cognitives, sensorielles et affectivo-relationnelles. Pour rendre compte de cette granularité, le construit s’articule autour de quatre dimensions principales et de plusieurs regroupements comportementaux spécifiques :
1. Le répertoire comportemental sexuel (Fréquence et Variabilité)
Le formulaire décompose l’intimité en 18 activités opérationnalisées réparties entre conduites solitaires et partagées. Afin de structurer l’analyse statistique et clinique, ces comportements sont traditionnellement agrégés en quatre agrégats comportementaux majeurs (clusters) :
- Activités sexuelles individuelles (Individual Sexual Activities) : Cette sous-dimension capture l’activité érotique endogène et solitaire, incluant les fantasmes diurnes (daydreams), les rêves érotiques nocturnes, la masturbation solitaire, ainsi que la lecture ou le visionnage de matériel érotique/pornographique. Ce cluster permet de dissocier le désir intrinsèque et l’accès au fantasme des inhibitions ou blocages relationnels interpersonnels.
- Manifestations affectives non coïtales (Affectional Display) : Cette composante mesure les expressions tendres et le contact corporel non strictement génital, tels que les baisers, les étreintes prolongées, ainsi que le fait de donner ou de recevoir des caresses corporelles non génitales (manuelles ou buccales). Elle permet de diagnostiquer l’évitement de l’intimité physique causé par l’anxiété de performance sexuelle.
- Activités de couple non coïtales (Couple Sexual Noncoital Activities) : Cette catégorie englobe les interactions génitales et érogènes partagées en dehors du coït vaginal proprement dit. Elle comprend les attouchements génitaux manuels (donnés et reçus), les caresses des seins, la stimulation buccogénitale (fellation, cunnilingus, donnés et reçus), la masturbation mutuelle et les activités anovestibulaires/anales. Ces items évaluent l’étendue du répertoire érotique et la flexibilité comportementale du couple.
- Rapports coïtaux (Intercourse) : Mesure standard du coït pénéto-vaginal, documentant la fréquence de la pénétration proprement dite, souvent surinvestie cliniquement au détriment des autres modalités de plaisir.
2. Le plaisir subjectif associé aux activités (Échelle A)
Au-delà de la survenue brute d’un acte, l’échelle saisit l’expérience phénoménologique du sujet par une évaluation systématique de l’agrément ressenti sur une échelle numérique continue allant de 1 (« Très désagréable / déplaisant ») à 10 (« Très agréable / plaisant »). Cela permet de calculer des scores moyens d’hédonisme par catégorie d’activité et de déceler d’éventuelles dissociations cognitives (e.g., persistance de rapports coïtaux fréquents accompagnés d’un score d’agrément excessivement bas, indicateur clinique majeur de soumission ou de perte de désir).
3. L’expérience orgasmique et le ratio de réussite
L’orgasme est évalué à la fois de manière catégorielle (présence vs absence au cours de la journée) et contextuelle (identification de l’activité exacte ayant permis son déclenchement : masturbation, stimulation buccale, caresses manuelles, coït). Cette mesure opérationnalise le célèbre success/experience ratio (Auerbach & Kilmann, 1977), c’est-à-dire le ratio entre le nombre d’orgasmes atteints et le nombre total d’opportunités sexuelles pour une activité donnée. Cette approche évite le piège de la stigmatisation binaire de l’anorgasmie en objectivant les conditions spécifiques favorisant la réponse réflexe d’apogée sexuel.
4. La résonance affective globale et relationnelle
Le formulaire mesure trois construits d’ordre affectif et relationnel sur des échelles en 5 points :
- Évaluation globale de l’expérience sexuelle journalière (1 = Très négative à 5 = Très positive) : Capture la valence globale de la journée sur le plan sexuel, intégrant l’éventuelle frustration, culpabilité ou exaltation.
- Satisfaction quant à l’affection reçue (1 = Très insatisfait(e) à 5 = Très satisfait(e)) : Évalue si le besoin d’intimité émotionnelle et physique du sujet a été comblé, découplant ainsi la satisfaction sexuelle de la satisfaction affective.
- Tonalité affective générale envers le partenaire (1 = Très négative à 5 = Très positive) : Mesure le climat conjugal et dyadique quotidien, élément clé pour modéliser les interactions réciproques entre détresse conjugale et dysfonctionnements érotiques.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le développement du JGH-SSMF s’enracine dans la convergence de trois grands courants théoriques de la psychologie contemporaine : les thérapies comportementales et cognitives (TCC), le modèle comportemental de la sexothérapie initié par William Masters et Virginia Johnson, et les paradigmes modernes de l’évaluation écologique momentanée (Ecological Momentary Assessment – EMA).
1. Le modèle comportemental de Masters, Johnson et Kaplan
Dans la perspective développée par Masters et Johnson (1970) puis affinée par Helen Singer Kaplan (1974), les dysfonctions sexuelles non organiques (éjaculation prématurée, dysfonction érectile, anorgasmie féminine secondaire) ne sont pas appréhendées comme les reflets invariables de névroses intrapsychiques inconscientes (comme le postulait la psychanalyse classique), mais comme le résultat d’apprentissages dysfonctionnels, d’inhibitions conditionnées et du maintien d’un cercle vicieux alimenté par l’« anxiété de performance » et le « rôle de spectateur » (spectatoring). Dans cette perspective, la décomposition des conduites intimes en paliers comportementaux progressifs (non génitaux, puis génitaux, puis coïtaux) constitue l’essence des techniques de désensibilisation systématique in vivo. Le JGH-SSMF a été directement structuré pour operationaliser cette progression thérapeutique : il permet de vérifier si les patients respectent les étapes prescrites (interdiction provisoire du coït, focalisation sur les caresses non génitales) et d’évaluer l’atténuation graduelle du déplaisir émotionnel.
2. La théorie de l’auto-observation (Self-Monitoring) et ses mécanismes cognitivo-comportementaux
L’auto-enregistrement comportemental systématique dérive des travaux de Kanfer (1970) sur l’autorégulation humaine. Selon Kanfer, l’auto-observation attentive d’un comportement ciblé active des boucles de rétroaction qui modifient la conscience intéroceptive et facilitent l’auto-renforcement. Cependant, en sexologie, l’application de l’auto-observation a longtemps suscité une vive controverse théorique concernant l’effet de réactivité de mesure : le simple fait de noter quotidiennement ses rapports sexuels risque-t-il d’exacerber l’auto-focalisation anxieuse (self-focus), aggravant ainsi les pannes érectiles ou l’inhibition orgasmique ? Les travaux fondateurs de Catherine Fichten, Eva Libman, William Brender et Janet Takefman (Fichten et al., 1988 ; Takefman & Brender, 1984) ont démontré que, contrairement aux prédictions pessimistes, le remplissage du JGH-SSMF ne produit pas de réactivité iatrogène délétère chez les patients dysfonctionnels. L’instrument canalise l’attention sur des composantes diversifiées de l’expérience érotique plutôt que sur le seul impératif de performance pénétro-vaginale, favorisant ainsi une restructuration cognitive spontanée.
3. Le paradigme de l’évaluation écologique et de la réduction des biais mnésiques
D’un point de vue psychométrique contemporain, le cadre théorique du JGH-SSMF préfigure les méthodes d’évaluation écologique momentanée (Shiffman, Stone, & Hufford, 2008). En mesurant les comportements dans l’environnement naturel de vie, au moment le plus proche possible de leur occurrence, l’instrument contourne les défaillances de la mémoire épisodique à long terme. La recherche empirique en sexométrie a confirmé que les réponses rétrospectives mensuelles ou annuelles tendent à surestimer ou sous-estimer massivement les fréquences réelles de coït et d’orgasme sous l’effet d’états affectifs transitoires ou de stéréotypes de genre, tandis que les journaux quotidiens fournissent une estimation de haute précision temporelle (Fichten, Libman, & Brender, 1986 ; White, Case, McWhirter, & Mattison, 1990).
7. Validité / Validity
Bien que le formulaire ait été initialement instauré comme un protocole clinique d’intervention (Burstein et al., 1985), ses propriétés métrologiques ont été examinées et validées au travers de multiples recherches empiriques contrôlées portant sur des populations cliniques (dysfonctions orgasmiques, dysfonction érectile) et non cliniques.
1. Validité de construit et non-redondance
La validité de construit du JGH-SSMF repose en premier lieu sur la démonstration de sa non-redondance par rapport aux questionnaires rétrospectifs traditionnels. Dans une étude méthodologique majeure, Fichten, Libman et Brender (1986) ont comparé les données recueillies via le JGH-SSMF complété quotidiennement pendant plusieurs semaines aux réponses fournies par les mêmes participants sur des échelles rétrospectives globales. Les résultats ont révélé que l’auto-enregistrement quotidien ne duplique pas les instruments rétrospectifs : il apporte une variance explicative incrémentielle unique concernant la variabilité intra-individuelle des conduites, les fluctuations du plaisir et les micro-séquences d’intimité non génitale, confirmant une validité de construit discriminante et spécifique.
2. Validité prédictive et sensibilité au changement (Outcome Studies)
L’instrument démontre une excellente validité prédictive à l’égard des critères d’efficacité thérapeutique en sexothérapie :
- Prédiction de la réussite du traitement : Les scores obtenus au JGH-SSMF avant l’amorce du traitement (scores de prétraitement) prédisent statistiquement les résultats thérapeutiques post-traitement (Fichten et al., 1983 ; Libman, Fichten, & Brender, 1984). Notamment, une plus grande diversité initiale des activités non coïtales et un niveau résiduel d’agrément dans les caresses prédisent significativement une rémission plus rapide de la dysfonction orgasmique secondaire.
- Mesure de la compliance : Le JGH-SSMF permet de quantifier avec exactitude le degré d’adhésion des couples aux devoirs comportementaux à domicile prescrits par le thérapeute. Les analyses démontrent que les écarts d’observance documentés dans le formulaire prédisent les différences interindividuelles d’amélioration clinique en fin de thérapie (Takefman & Brender, 1984).
- Sensibilité aux effets pharmacologiques : Dans les méta-analyses consacrées aux dysfonctions sexuelles induites par les antidépresseurs (Serretti & Chiesa, 2009), les protocoles basés sur des journaux d’auto-observation standardisés de type JGH-SSMF ont révélé une sensibilité supérieure pour détecter la chute du désir, le retard de latence orgasmique et les baisses de plaisir comparés aux inventaires de qualité de vie génériques.
3. Validité discriminante et évaluation de la réactivité
La question de la réactivité instrumentale a fait l’objet d’investigations approfondies (Fichten, Libman, Takefman, & Brender, 1988). En comparant des groupes effectuant l’auto-enregistrement continu à des groupes contrôles n’enregistrant pas leurs comportements, les auteurs n’ont détecté aucune altération délétère des patrons sexuels imputable à l’acte d’enregistrement avec le JGH-SSMF, validant la neutralité écologique de l’outil. Bien que d’autres instruments d’auto-observation sexuelle puissent parfois induire une réactivité (Ochs, Meana, Mah, & Binik, 1993), le format concis et multidimensionnel du JGH-SSMF préserve la spontanéité des comportements mesurés.
8. Fidélité / Reliability
Du fait de sa structure sous forme d’inventaire d’occurrences comportementales quotidiennes et d’items à variable unique (fréquences, échelle hédonique par activité), la fidélité du JGH-SSMF ne s’évalue pas conventionnellement par un simple coefficient de cohérence interne (comme l’alpha de Cronbach appliqué à un trait statique de personnalité), mais par la stabilité temporelle, l’accord inter-juges et la régularité des profils agrégés.
1. Accord inter-juges (Concordance dyadique)
La fidélité inter-observateurs représente le standard méthodologique par excellence pour les journaux de comportements partagés. Dans les protocoles de validation du JGH-SSMF, les conjoints remplissaient le formulaire séparément chaque soir, avec la consigne expresse de ne pas comparer leurs réponses. Les analyses de corrélation intraclasse et de concordance d’occurrences (coefficients Kappa de Cohen et corrélations de Pearson) concernant les fréquences comportementales objectives partagées (e.g., pénétration vaginale, attouchements génitaux, baisers) ont systématiquement démontré des niveaux de concordance inter-partenaires très élevés (r > 0,85 à 0,95) (Fichten, Libman, & Brender, 1983, 1986). Cet accord quasi-parfait confirme l’objectivité empirique du relevé comportemental quotidien.
2. Stabilité temporelle et agrégation statistique
Les journaux sexuels possèdent une remarquable stabilité temporelle lorsqu’ils sont cumulés sur des périodes représentatives (White, Case, McWhirter, & Mattison, 1990). En raison des variations naturelles inhérentes aux cycles de vie (fatigue professionnelle, menstruations, indisponibilité du partenaire), la variabilité quotidienne ou hebdomadaire des scores bruts est normale. Pour pallier cette fluctuation, les concepteurs préconisent de sommer ou moyenner les indices sur une période continue de 4 semaines (un mois). Cette procédure d’agrégation temporelle confère aux indices composites (ratio mensuel d’orgasme, score moyen mensuel de plaisir par activité, fréquence hebdomadaire moyenne par agrégat) une consistance métrologique et une fidélité test-retest d’une grande robustesse pour les analyses pré/post-traitement.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Le JGH-SSMF ayant été élaboré selon une approche critériée et comportementale, il ne repose pas à l’origine sur une dérivation issue d’une analyse factorielle exploratoire (AFE) ou confirmatoire (AFC) de réduction de données. La classification des items en sous-domaines a été opérée par agrégation théorique et empirique de clusters de comportements (Fichten, Libman, & Brender, 1983) confirmée ultérieurement par les corrélations inter-items.
Structure des clusters empiriques
La cohérence des quatre grands clusters comportementaux est étayée par la structure clinique des interactions intimes :
- Cluster 1 : Activités individuelles (Items a à f) : Regroupe les conduites solitaires et les stimuli fantasmatiques. Les saturations croisées avec les activités de couple sont modérées, ce qui confirme l’autonomie conceptuelle de la sexualité solitaire par rapport à la dynamique dyadique.
- Cluster 2 : Manifestations affectives (Items g, h, i) : Regroupe les expressions d’affection non génitales (baisers, caresses corporelles données et reçues). Ce regroupement présente une très forte corrélation interne avec l’item d’évaluation de la satisfaction envers l’affection reçue (Question 6), démontrant une excellente convergence conceptuelle.
- Cluster 3 : Activités de couple non coïtales (Items j à q) : Englobe l’ensemble des caresses érogènes et des stimulations génitales partagées sans intromission pénienne. Ce cluster constitue l’indicateur central de l’élargissement érotique lors des thérapies de Masters et Johnson.
- Cluster 4 : Coït (Item r) : Isolé analytiquement en raison de sa charge symbolique, de son rôle traditionnel dans la définition de l’union conjugale et de son association privilégiée aux dysfonctions érectiles et à la dyspareunie.
Les modélisations corrélationnelles indiquent que l’évaluation hédonique (Échelle A) et les échelles de tonalité affective globale (Questions 3, 6 et 7) saturent sur un méta-facteur de bien-être affectivo-sexuel subjectif, alors que le décompte des activités (Question 1) et les pourcentages orgasmiques (Questions 4 et 5) saturent sur un facteur distinct d’efficience et d’activité comportementale. Cette bipolarité factorielle justifie pleinement le maintien séparé des scores d’activité et des scores de ressenti qualitatif.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’instrument se présente sous la forme d’un protocole d’auto-évaluation structuré d’une page, rempli chaque soir individuellement. La structure technique, le mode de passation et les algorithmes de cotation se définissent comme suit :
- Type d’évaluation : Journal comportemental quotidien d’auto-observation (Daily Self-Monitoring Diary / Évaluation écologique prospective).
- Format de réponse : Format mixte associant une grille d’occurrence comportementale (cocher si présent), une échelle numérique d’agrément en 10 points (Échelle A : 1 = Très désagréable à 10 = Très agréable), des échelles d’évaluation ordinale de Likert en 5 points (tonalité de l’expérience, satisfaction affective, sentiment envers le conjoint), des items catégoriels/descriptifs (survenue de l’orgasme et activité correspondante) et une zone narrative ouverte qualitative.
- Durée de passation : Moins de 5 minutes par jour. Chaque partenaire doit remplir son formulaire individuellement sans concertation avec son conjoint.
- Procédure de cotation et calcul des scores :
- Usage clinique direct : La cotation numérique formelle est facultative ; le thérapeute examine les fiches quotidiennes pour analyser qualitativement les progrès, repérer les évitements, adapter les prescriptions comportementales et travailler sur les notes narratives de fin de page.
- Fréquence hebdomadaire des activités (Question 1) : On somme les occurrences cochées pour chaque activité sur une période de 7 jours. D’autres activités spécifiques peuvent être ajoutées dans les espaces « other (specify below) ».
- Scores moyens d’agrément (Question 2 / Échelle A) : Pour chaque activité survenue au cours de la semaine, on additionne les notes d’agrément (de 1 à 10) et on divise la somme par le nombre total d’occurrences de cette activité dans la semaine. Cela génère un score moyen de plaisir par activité.
- Indices hebdomadaires affectifs (Questions 3, 6 et 7) : Les scores journaliers (1 à 5) sont sommés sur 7 jours puis divisés par 7 pour obtenir une moyenne hebdomadaire relative à l’appréciation globale de l’expérience sexuelle, à la satisfaction quant à l’affection reçue et aux sentiments envers le partenaire.
- Ratio orgasmique (Questions 4 et 5) : Pour chaque activité sexuelle spécifique, on calcule le pourcentage de réussite orgasmique (orgasm success/experience ratio) selon la formule :
Ratio d'orgasme (%) = (Nombre total d'orgasmes obtenus lors de l'activité / Nombre total d'occurrences de cette activité) × 100
Remarque clinique : Si l’investigation clinique cible spécifiquement la qualité érectile ou le contrôle éjaculatoire plutôt que l’orgasme, les Questions 4 et 5 peuvent être modifiées ou substituées par des métriques équivalentes (e.g., fermeté érectile sur une échelle de 1 à 5, délai de latence éjaculatoire). - Agrégation par clusters comportementaux : Pour faciliter l’analyse statistique dans la recherche, les activités sont regroupées en 4 catégories : (1) Activités sexuelles individuelles (items a, b, c, d, e, f), (2) Manifestations affectives (items g, h, i), (3) Activités de couple non coïtales (items j, k, l, m, n, o, p, q), et (4) Coït (item r). On calcule pour chaque agrégat la fréquence hebdomadaire, le ratio d’orgasme et le score moyen d’agrément.
- Recommandation d’agrégation mensuelle : Afin de neutraliser les artéfacts causés par la variabilité hebdomadaire des horaires et des contraintes du couple, il est vivement recommandé d’établir des moyennes mensuelles (sur 4 semaines consécutives).
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de conception initiale : 1983 – 1985 (premières publications cliniques de référence par Fichten, Libman, Brender et Burstein). Version consolidée pour la recherche et la pratique évaluative pérennisée tout au long des décennies 1980 et 1990.
- Statut des droits et accès : Instrument académique du domaine public dans le cadre d’un usage clinique, hospitalier ou de recherche scientifique non commerciale. L’outil a été publié intégralement dans des revues scientifiques avec comité de lecture et des manuels de référence en sexométrie (e.g., Davis et al., Handbook of Sexuality-Related Measures).
- Tarification : L’utilisation du questionnaire est entièrement gratuite. Aucun droit d’enregistrement ou redevance financière n’est exigé pour son administration clinique ou son intégration dans des protocoles de recherche universitaire.
- Version française : L’instrument a été formellement validé et adapté en français sous l’intitulé officiel : Hôpital Général Juif (HGJ) Formulaire d’Enregistrement Quotidien des Activités Sexuelles.
- Contact et correspondances : Dr Eva Libman, Behavioral Psychotherapy and Research Unit, Institute of Community and Family Psychiatry, SMBD-Jewish General Hospital, 4333 Côte-Sainte-Catherine Road, Montréal, Québec, Canada H3T 1E4. Courriel institutionnel : [email protected].
12. Références / References
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