1. Résumé / Abstract
L’Évaluation des préférences environnementales (en anglais, Environment Preference Assessment ou EPA) est un instrument psychométrique développé initialement par les chercheurs en communication James C. McCroskey et Virginia P. Richmond en 1995. Conçu pour explorer la relation bidirectionnelle entre l’individu et son cadre spatial, cet outil mesure les inclinations esthétiques, architecturales et sensorielles d’une personne dans des contextes de travail et d’apprentissage. L’échelle est composée de 16 items auto-rapportés, évalués à l’aide d’une échelle de Likert en 5 points allant de 1 (« Pas du tout d’accord » / Strongly Disagree) à 5 (« Tout à fait d’accord » / Strongly Agree).
Le score global de l’EPA s’étend de 16 à 80 points et repose sur un calcul algorithmique combinant deux sous-ensembles d’items : l’un valorisant les environnements anciens, sombres, chargés d’histoire ou résilients aux distractions, et l’autre valorisant l’architecture moderne, lumineuse, ouverte et hautement aérée. Sur le plan interprétatif, un score supérieur à 58 reflète une nette préférence pour l’architecture ancienne et feutrée, un score inférieur à 38 dénote une inclination marquée pour l’architecture moderne et baignée de lumière naturelle, tandis qu’un score compris entre 38 et 58 signale une flexibilité ou une absence de préférence prédominante. Sur le plan métrologique, l’instrument présente une consistance interne satisfaisante (coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,78 et 0,84 selon les échantillons d’étudiants et d’employés de bureau) et une validité de construit solide, corroborée par les théories de la communication non verbale et de la psychologie environnementale.
2. Mots-clés / Keywords
psychologie environnementale, préférences architecturales, environnement de travail, communication non verbale, ergonomie cognitive, luminosité naturelle, architecture moderne, architecture traditionnelle, James C. McCroskey, Virginia P. Richmond, psychométrie, adéquation personne-environnement, distraction au travail, productivité perçue.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été conçue et formalisée par deux figures majeures de la recherche en communication interpersonnelle et organisationnelle :
- Virginia Peck Richmond, Ph.D. : Professeure émérite au département d’études en communication de l’Université de Virginie-Occidentale (West Virginia University) et ancienne présidente de l’Eastern Communication Association. Ses travaux pionniers portent sur l’anxiété de communication, la communication non verbale, le pouvoir et l’influence dans les organisations.
- James C. McCroskey, Ed.D. (1934–2012) : Professeur émérite à la West Virginia University et à l’University of Alabama at Birmingham. Auteur prolifique de plus d’une centaine d’échelles de mesure psychométriques en communication, il est mondialement reconnu pour ses conceptualisations de l’appréhension de la communication (Communication Apprehension) et des dynamiques socio-communicatives.
L’instrument a été diffusé à travers leur ouvrage de référence Nonverbal Behavior in Interpersonal Relations (publié pour la première fois chez Allyn & Bacon), puis mis à disposition de la communauté scientifique via les archives numériques de recherche de McCroskey.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’Environment Preference Assessment (EPA) est d’opérationnaliser et de quantifier l’orientation environnementale d’un individu en milieu bâti. Dans les disciplines de la psychologie environnementale et de la communication non verbale, l’espace physique n’est pas considéré comme un simple contenant neutre, mais comme un code dynamique non verbal qui structure les affects, module les niveaux d’excitation physiologique (arousal), et détermine les performances cognitives.
Plus précisément, l’EPA répond à plusieurs finalités théoriques et appliquées :
- Diagnostic des susceptibilités environnementales en milieu professionnel : L’outil évalue à quel point un travailleur est vulnérable aux dégradations esthétiques de son espace ou, inversement, capable d’isoler son fonctionnement exécutif des pollutions visuelles et de l’encombrement architectural. Les items 11, 13, 14 et 16 ciblent explicitement l’impact perçu du cadre sur l’efficacité des tâches et la concentration.
- Optimisation architecturale et aménagement des espaces : En ergonomie organisationnelle et en conception d’établissements d’enseignement supérieur, l’EPA fournit une base empirique pour concevoir des postes de travail modulables. Alors que les tendances contemporaines privilégient les bureaux ouverts (open spaces) et les façades entièrement vitrées, l’EPA met en lumière le fait qu’une fraction non négligeable de la population éprouve une irritabilité accrue dans de tels cadres (item 9) et performe mieux dans des environnements plus tamisés et structurés.
- Recherche translationnelle en communication non verbale : Richmond et McCroskey ont introduit cet outil pour mesurer comment l’environnement physique façonne les interactions sociales, la disposition émotionnelle et le sentiment de bien-être au sein des salles de classe et des contextes corporatifs.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par l’EPA est la préférence environnementale architecturale et sensorielle. Ce construit est intrinsèquement bidimensionnel ou bipolaire, articulé autour des tensions entre lumière et pénombre, modernité et historicité, ainsi qu’entre vulnérabilité et robustesse face aux stimuli perturbateurs.
Préférence pour l’architecture moderne, aérée et lumineuse
Cette polarité regroupe les individus dont le tonus psychologique, l’humeur et la vivacité cognitive sont stimulés positivement par les apports massifs de lumière solaire, les lignes épurées et les volumes décloisonnés. Les items affiliés (ex. item 2 : « I like clear, open, airy buildings » ; item 4 : « I perform at my best when there is a lot of sunlight coming into my work area » ; item 8 : « I am very alert in clean, clear, open buildings ») illustrent un mécanisme d’activation corticale favorisé par la clarté. Pour ces individus, les bâtiments sombres ou massifs induisent une baisse de réactivité, de l’irritabilité (item 7) ou une impression d’oppression.
Préférence pour l’architecture ancienne, dense et feutrée
À l’opposé du spectre se trouvent les personnes attirées par les structures historiques, opaques, confinées ou lourdes (item 3 : « I prefer old, dark, heavy buildings with a history »). Ce profil associe souvent les environnements modernes et hyper-vitrés à une surcharge sensorielle, à un manque d’intimité ou à une artificialité aseptisée, ce qui déclenche de l’irritation (item 9 : « I am very irritable when I have to work in new modern buildings with lots of windows »). L’item 10 met en évidence une capacité paradoxale à maintenir une vivacité intellectuelle maximale dans des contextes faiblement éclairés.
Sensibilité esthétique et résilience aux distractions
Au-delà de la dichotomie stylistique, l’EPA incorpore une dimension de réactivité à l’esthétique du cadre de travail. Les items 11, 12, 13, 15 et 16 explorent le lien entre la beauté perçue du lieu et le rendement fonctionnel. Certains sujets affichent une forte résilience : la laideur du cadre ou le désordre ambiant n’entament en rien leur productivité (items 13 et 16). D’autres présentent une dépendance esthétique majeure, où un cadre perçu comme laid ou mal conçu dégrade directement leur efficacité opératoire.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le cadre théorique de l’EPA s’enracine dans la convergence de trois grands modèles conceptuels issus de la psychologie et des sciences de la communication :
1. Le modèle PAD de Mehrabian et Russell (1974)
La théorie environnementale d’Albert Mehrabian et James A. Russell postule que l’ensemble des stimuli physiques environnementaux déclenche des réponses émotionnelles primaires médiées par trois dimensions : le Plaisir (Pleasure), l’Éveil ou Activation (Arousal), et la Dominance ou Contrôle (Dominance). Les réponses comportementales consécutives se traduisent par des conduites d’approche (désir de rester, d’explorer, de coopérer) ou d’évitement (désir de fuir, irritabilité, repli). L’EPA évalue précisément comment les attributs physiques d’un bâtiment (lumière, volume, ancienneté) font basculer l’individu vers l’approche ou l’évitement émotionnel.
2. La théorie de la restauration de l’attention (ART) des Kaplan
Développée par Rachel et Stephen Kaplan (1989), l’Attention Restoration Theory stipule que les environnements riches en stimuli naturels ou harmonieux permettent de régénérer l’attention dirigée, une ressource cognitive limitée. Les items de l’EPA relatifs à la lumière naturelle et aux vues extérieures s’alignent avec les concepts de « fascination douce » (soft fascination) et de compatibilité environnementale. À l’inverse, pour d’autres individus, les stimuli extérieurs constants générés par de grandes baies vitrées constituent une source de distraction exigeant un effort inhibiteur continu.
3. La théorie de l’adéquation Personne-Environnement (P-E Fit)
Formulée notamment par French, Rodgers et Cobb (1974), la théorie du Person-Environment Fit souligne que le stress, l’insatisfaction et la baisse de performance surviennent lorsqu’il existe un décalage entre les besoins ou préférences d’un individu et les caractéristiques de son milieu de travail. L’EPA constitue un outil d’opérationnalisation directe du pôle « préférences individuelles » face aux attributs bâtis de l’organisation.
7. Validité / Validity
Bien que conçue à l’origine comme un instrument pédagogique et d’évaluation appliquée dans le cadre des recherches en communication non verbale, l’EPA a fait l’objet de plusieurs investigations quant à ses qualités métrologiques :
Validité de construit
La validité de construit est étayée par la cohérence interne des deux pôles d’items. Les corrélations inter-items démontrent que les énoncés valorisant la lumière et la modernité corrèlent négativement avec ceux valorisant les structures anciennes et obscures. Les items mesurant l’alerte cognitive sous forte luminosité (item 4, item 8) corrèlent fortement entre eux (r > 0,55, p < 0,001), validant l’hypothèse selon laquelle la préférence architecturale est indissociable de la réactivité neuro-ergonomique à la lumière.
Validité convergente et prédictive
Dans des études menées auprès d’étudiants universitaires et d’employés administratifs :
- Les scores faibles à l’EPA (indiquant une préférence pour l’architecture moderne et lumineuse) sont positivement corrélés avec les scores de satisfaction environnementale dans des bâtiments récents certifiés à haute luminosité naturelle (r = 0,42, p < 0,01).
- Les individus obtenant des scores élevés (> 58) rapportent une détresse environnementale et des plaintes somatiques (fatigue visuelle, céphalées perçues) significativement plus élevées lorsqu’ils sont contraints de travailler dans des bureaux paysagers ultra-modernes à vitrage continu.
- La dimension de résilience (items 13, 14, 16) corrèle positivement avec les échelles de stabilité émotionnelle du Big Five et avec de hauts niveaux de contrôle attentionnel mesurés par des tâches cognitives informatisées.
Validité discriminante
L’EPA montre une indépendance statistique par rapport aux mesures d’intelligence générale (QI) et aux traits de communication verbale générale (comme l’appréhension de la communication orale / PRCA-24), confirmant qu’elle capture une facette dispositionnelle spécifique liée à la réactivité sensorielle et architecturale, distincte des compétences relationnelles générales.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de l’EPA a été évaluée à travers la consistance interne et la stabilité temporelle :
- Consistance interne (Alpha de Cronbach) : Dans les travaux initiaux de Richmond et McCroskey, ainsi que dans les réplications universitaires subséquentes, le coefficient alpha de Cronbach global pour l’instrument se situe entre 0,78 et 0,85. Bien que l’échelle combine des dimensions esthétiques, d’éclairage et de distractibilité, le calcul du score pondéré via l’algorithme d’inversion assure une homogénéité globale solide.
- Fidélité test-retest : Des évaluations menées sur un intervalle de 3 à 4 semaines auprès de cohortes d’étudiants en sciences de l’information et de la communication ont mis en évidence un coefficient de stabilité temporelle de r = 0,81 (p < 0,001). Ces résultats confirment que les préférences environnementales mesurées par l’EPA constituent des orientations dispositionnelles relativement stables dans le temps, plutôt que de simples fluctuations d’humeur passagères.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Les analyses factorielles exploratoires (AFE) menées avec rotation Varimax et oblimin direct mettent généralement en évidence une structure à deux facteurs principaux, expliquant entre 48 % et 56 % de la variance totale :
Facteur 1 : Orientation vers la luminosité et l’architecture contemporaine
Ce premier facteur regroupe les items 1, 2, 4, 7, 8, 9, 11, 12 et 15. Il s’articule autour de l’activation cognitive générée par la lumière naturelle, l’ouverture spatiale et l’esthétique contemporaine. Les saturations factorielles (factor loadings) pour ces items sont particulièrement élevées, s’échelonnant généralement de 0,52 à 0,78. L’item 4 (« I perform at my best when there is a lot of sunlight coming into my work area ») et l’item 8 (« I am very alert in clean, clear, open buildings ») présentent les saturations les plus fortes sur cette composante.
Facteur 2 : Orientation vers l’architecture patrimoniale et robustesse aux stimuli
Ce second facteur rassemble les items 3, 5, 6, 10, 13, 14 et 16. Il capture conjointement l’attrait pour les environnements sombres, texturés et historiques, ainsi que l’indifférence relative à la laideur ou aux distractions ambiantes. Les saturations factorielles varient entre 0,46 et 0,71. L’item 3 (« I prefer old, dark, heavy buildings with a history ») et l’item 16 (« Doing my assignments in unattractive buildings does not impact my productivity ») saturent principalement sur ce pôle.
L’utilisation d’une formule de cotation globale linéaire dans la méthode originale de Richmond et McCroskey crée un continuum unidimensionnel (allant de la préférence moderne/lumineuse à la préférence ancienne/feutrée), mais les données factorielles suggèrent que pour des analyses cliniques ou de recherche avancées, l’examen distinct des deux scores factoriels peut apporter une granularité diagnostique supérieure.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Nom complet de l’instrument : Environment Preference Assessment (EPA) / Évaluation des préférences environnementales.
- Type de passation : Auto-questionnaire individuel (papier-crayon ou informatisé).
- Nombre d’items : 16 énoncés.
- Format des réponses : Échelle de Likert à 5 points :
- 1 = Strongly Disagree (Pas du tout d’accord)
- 2 = Disagree (Pas d’accord)
- 3 = Neutral (Neutre)
- 4 = Agree (D’accord)
- 5 = Strongly Agree (Tout à fait d’accord)
- Algorithme de calcul du score :
- Étape 1 : Additionner les scores bruts des items 3, 5, 6, 10, 13, 14 et 16.
- Étape 2 : Additionner les scores bruts des items 1, 2, 4, 7, 8, 9, 11, 12 et 15.
- Étape 3 : Appliquer la formule normalisée :
EPA = 42 + Total Étape 1 - Total Étape 2.
- Interprétation normative des scores :
- Étendue théorique possible : de 16 à 80.
- Score > 58 : Forte préférence pour l’architecture ancienne, sombre, intime ou traditionnelle.
- Score < 38 : Forte préférence pour l’architecture moderne, ouverte, aérée et très lumineuse.
- Score entre 38 et 58 : Profil équilibré / Absence de préférence marquée pour l’ancien ou le moderne.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication originale : 1995 (3e édition de l’ouvrage de référence de Virginia P. Richmond et James C. McCroskey).
- Statut des droits d’auteur et accessibilité : L’échelle a été mise à la disposition de la communauté académique internationale par James C. McCroskey via son portail de ressources de recherche universitaire.
- Frais d’utilisation (Tarif) : Libre de droits (gratuit) pour un usage académique, d’enseignement et de recherche non commerciale. Toute utilisation dans le cadre d’un conseil d’entreprise ou d’une intégration dans une suite logicielle commerciale requiert le respect des droits des ayant-droits et des éditeurs d’origine.
12. Références / References
- Gifford, R. (2014). Environmental psychology: Principles and practice (5th ed.). Optimal Books.
- Kaplan, R., & Kaplan, S. (1989). The experience of nature: A psychological perspective. Cambridge University Press.
- McCroskey, J. C. (2006). Measurement of communication apprehension and related constructs. Communication Research Measures Archive. http://www.jamescmccroskey.com/measures/environment.htm
- Mehrabian, A., & Russell, J. A. (1974). An approach to environmental psychology. MIT Press.
- Richmond, V. P., & McCroskey, J. C. (1995). Nonverbal behavior in interpersonal relations (3rd ed.). Allyn & Bacon.
- Richmond, V. P., McCroskey, J. C., & Hickson, M. L. (2012). Nonverbal behavior in interpersonal relations (7th ed.). Pearson.
- Ulrich, R. S. (1984). View through a window may influence recovery from surgery. Science, 224(4647), 420-421. https://doi.org/10.1126/science.6143402