1. Résumé / Abstract
L’Échelle des raisons de vivre (connue dans la littérature internationale sous l’appellation Reasons for Living Inventory ou RFL) est un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu à l’origine par la psychologue clinicienne Marsha M. Linehan et ses collaborateurs en 1983. Contrairement aux outils traditionnels de suicidologie principalement orientés vers l’évaluation des déficits psychologiques, de la détresse émotionnelle ou des facteurs de risque létaux (tels que le désespoir ou l’idéation suicidaire), le RFL adopte une perspective novatrice axée sur les facteurs de protection cognitifs et la résilience individuelle. L’instrument vise à mesurer l’importance relative d’un ensemble de croyances, d’attentes et d’engagements qui motivent un individu à choisir de rester en vie lorsqu’il traverse une crise suicidaire ou des souffrances psychologiques aiguës.
La version princeps standardisée comporte 48 items (issue d’un ensemble initial de 72 items), tandis que des adaptations abrégées (le Brief Reasons for Living Inventory ou BRFL à 14 items) et des variantes adaptées aux populations spécifiques, telles que l’inventaire pour adolescents (Reasons for Living Inventory for Adolescents ou RFL-A à 32 items développé par Osman et ses collègues en 1998), ont été formalisées par la suite. Dans sa configuration classique pour adultes, le RFL s’articule autour de six sous-échelles factoriellement distinctes : les croyances de survie et d’adaptation (Survival and Coping Beliefs), la responsabilité envers la famille (Responsibility to Family), les préoccupations liées aux enfants (Child-Related Concerns), la peur du suicide (Fear of Suicide), la peur de la désapprobation sociale (Fear of Social Disapproval) et les objections morales (Moral Objections).
Les items sont évalués au moyen d’une échelle de type Likert en 6 points, s’échelonnant de 1 (« Pas du tout important » ou « Ne s’applique pas à moi ») à 6 (« Extrêmement important »). Sur le plan métrologique, l’inventaire démontre des qualités psychométriques exceptionnelles : une consistance interne globale élevée (avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,72 et 0,92 selon les sous-échelles), une excellente fidélité test-retest, ainsi qu’une validité discriminante remarquable permettant de distinguer significativement les individus manifestant des idéations suicidaires des personnes ayant déjà fait des tentatives de suicide ou issues de la population générale. L’échelle constitue l’un des piliers de l’évaluation du risque suicidaire dans le cadre de la thérapie comportementale dialectique (TCD / DBT) et de la recherche clinique internationale.
2. Mots-clés / Keywords
Raisons de vivre, Reasons for Living Inventory, RFL, suicide, facteurs de protection, résilience psychologique, suicidologie, Marsha Linehan, évaluation psychométrique, croyances de survie, thérapie comportementale dialectique, prévention du suicide, désespoir, modélisation cognitive.
3. Auteurs / Authors
L’inventaire princeps des raisons de vivre a été conçu et validé par une équipe de chercheurs de l’Université de Washington sous la direction du Pr Marsha M. Linehan :
- Marsha M. Linehan, Ph.D., ABPP : Professeure émérite de psychologie et directrice fondatrice du Behavioral Research and Therapy Clinics (BRTC) au sein du Département de psychologie de l’Université de Washington (Seattle, États-Unis). Créatrice de la thérapie comportementale dialectique (DBT), spécialiste de renommée mondiale du trouble de la personnalité limite et des comportements suicidaires.
- John L. Goodstein, Ph.D. : Collaborateur clinique et chercheur en psychologie à l’Université de Washington lors des travaux initiaux sur le comportement suicidaire.
- Stevan L. Nielsen, Ph.D. : Psychologue clinicien et chercheur affilié à l’Université de Washington, ayant participé au développement méthodologique des outils d’évaluation comportementale.
- J. Christopher Chiles, M.D. : Psychiatre clinicien, professeur au Département de psychiatrie et des sciences du comportement de l’Université de Washington School of Medicine, expert des interventions d’urgence et de la gestion hospitalière du risque suicidaire.
Les versions adaptées et abrégées, notamment le RFL-A et les réévaluations factorielles confirmatoires, ont été développées ultérieurement par :
- Abdel Osman, Ph.D. : Professeur de psychologie clinique, spécialiste de la mesure psychométrique et des troubles affectifs, affilié à l’Université du Nord de l’Iowa et à l’Université du Texas à San Antonio.
- Collaborateurs d’Osman : K. Jones, J. R. Osman, C. L. Gregg, B. A. Kopper, et F. X. Barrios.
4. Objectif / Purpose
Fondements et rationalité de l’évaluation
Historiquement, l’évaluation du risque suicidaire en psychiatrie et en psychologie clinique s’est presque exclusivement concentrée sur l’identification des facteurs de risque proximaux et distaux. Les cliniciens scrutaient la présence d’affects dépressifs sévères, l’intensité du désespoir (hopelessness), l’anomie, la douleur psychologique insoutenable (psychache) ou l’impulsivité. Bien que ces variables soient statistiquement corrélées aux passages à l’acte suicidaires, leur valeur prédictive positive demeure notoirement faible lorsqu’elles sont utilisées de façon isolée : une immense majorité d’individus souffrant de dépression majeure ou de désespoir ne décèdent jamais par suicide.
Partant de ce constat épidémiologique et clinique, Marsha Linehan et son équipe (1983) ont opéré un renversement de paradigme conceptuel. Ils ont postulé que le passage à l’acte suicidaire n’est pas uniquement déterminé par le volume de détresse psychologique éprouvé, mais par la balance dynamique entre les forces incitant à la mort et les motifs cognitifs, affectifs et interpersonnels de préserver sa vie. L’objectif fondamental du RFL est de cartographier, quantifier et analyser cette réserve motivationnelle de protection. Il s’agit de répondre empiriquement à la question : « Quelles sont les croyances et les barrières psychologiques spécifiques qui retiennent un individu de s’engager dans un comportement suicidaire létal lorsqu’il envisage la mort comme une option ? »
Applications cliniques
Dans la pratique clinique quotidienne, et plus particulièrement au sein des programmes de thérapie comportementale dialectique, le RFL remplit plusieurs fonctions thérapeutiques majeures :
- Évaluation et stratification du risque de crise : L’inventaire permet de mesurer l’érosion des défenses psychologiques protectrices. Un score global bas ou un effondrement spécifique de la sous-échelle des « Croyances de survie et d’adaptation » signale une vulnérabilité extrême, indépendamment du niveau de dépression déclaré.
- Identification des leviers d’intervention immédiats : En observant les items obtenant des scores élevés (ex. responsabilité perçue envers les enfants, croyance en une amélioration future possible), le thérapeute identifie immédiatement les ancrages de survie mobilisables lors de l’élaboration d’un plan de sécurité (safety plan).
- Ciblage de la restructuration cognitive : L’outil met en lumière les distorsions ou le déficit de stratégies de résolution de problèmes. Si un patient accorde une valeur nulle à sa capacité de surmonter la douleur présente, ce déficit devient une cible prioritaire d’entraînement aux compétences de tolérance à la détresse.
- Suivi longitudinal des progrès thérapeutiques : La réadministration périodique de l’instrument documente l’efficacité du traitement : la restauration progressive des raisons de vivre constitue un indice probant de rétablissement psychologique, souvent plus discriminant que la simple réduction des symptômes anxieux ou dépressifs.
Applications en recherche
Sur le plan de la recherche scientifique, le RFL est utilisé pour modéliser les trajectoires de résilience dans les populations à haut risque (ex. trouble de la personnalité limite, dépression réfractaire, anciens combattants souffrant de SSPT). Il sert d’instrument étalon pour vérifier l’hypothèse de l’effet modérateur ou médiateur des croyances positives face au stress existentiel et au sentiment d’isolement social.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par le RFL repose sur une structure multidimensionnelle reflétant la diversité des systèmes de valeurs, des liens affectifs et des contraintes normatives qui gouvernent le comportement humain. Dans sa forme standard à 48 items, le construit se décompose en six dimensions fondamentales :
1. Croyances de survie et d’adaptation (Survival and Coping Beliefs – SCB)
Composée de 24 items (dans la version 48 items), cette dimension représente le cœur psychologique de l’inventaire. Elle mesure le sentiment d’efficacité personnelle, la conviction que la détresse émotionnelle est transitoire, l’optimisme fondamental quant à l’avenir et la croyance en ses propres compétences de résolution de problèmes. Elle traduit une disposition intrinsèque à faire face aux épreuves plutôt que de succomber à l’évitement émotionnel fatal. Des énoncés comme « Je crois que je peux apprendre à m’adapter ou à faire face à mes problèmes » ou « Peu importe à quel point je me sens mal, je sais que cela ne durera pas » incarnent ce construit d’auto-préservation active.
2. Responsabilité envers la famille (Responsibility to Family – RF)
Cette sous-échelle (7 items) évalue l’engagement affectif et moral de l’individu envers son système familial élargi. Elle saisit la perception que l’individu a d’être un pilier nécessaire au bien-être de ses proches et la répugnance à leur infliger le traumatisme dévastateur et le deuil consécutifs à un geste suicidaire. Des items tels que « Ma famille dépend de moi et a besoin de moi » illustrent la nature contraignante et protectrice des liens d’attachement interpersonnel.
3. Préoccupations liées aux enfants (Child-Related Concerns – CRC)
Dimension ciblée (3 items) qui évalue spécifiquement l’inhibition du comportement suicidaire induite par le statut parental. L’individu estime qu’abandonner ses enfants constituerait un préjudice insupportable ou injuste (ex. « L’impact sur mes enfants pourrait être préjudiciable »). Pour les personnes ayant des enfants à charge, cette dimension constitue statistiquement l’un des plus puissants freins cognitifs au passage à l’acte.
4. Peur du suicide (Fear of Suicide – FS)
Regroupant 7 items, cette dimension mesure les barrières comportementales primaires liées à l’effroi face à la mort, à la douleur physique, à la mutilation corporelle et à l’incertitude métaphysique liée à l’après-vie. Elle englobe également l’appréhension de l’échec d’une méthode létale entraînant de lourdes séquelles physiques (ex. « J’ai peur de l’acte même de me tuer : la douleur, le sang, la violence », ou « J’ai peur que ma méthode pour me suicider échoue »).
5. Peur de la désapprobation sociale (Fear of Social Disapproval – FSD)
Cette échelle (3 items) quantifie l’influence des normes sociales perçues et l’aversion pour le stigmate post-mortem. Elle renvoie à la crainte que le suicide ne soit interprété par la communauté comme un acte de lâcheté, de faiblesse morale ou de perte de contrôle (ex. « D’autres personnes penseraient que je suis faible et égoïste »). Ce frein sociocognitif repose sur le maintien de l’estime de soi sociale.
6. Objections morales (Moral Objections – MO)
Composée de 4 items, cette dimension explore l’interdit éthique, spirituel ou confessionnel opposé au suicide. L’individu adhère à des principes selon lesquels l’existence relève d’une transcendance divine ou d’une responsabilité ontologique non négociable (ex. « Mes croyances religieuses l’interdisent » ou « J’ai peur d’aller en enfer »). Chez les personnes profondément croyantes ou très attachées à un code déontologique personnel, ces croyances forment une barrière infranchissable face au geste suicidaire.
Spécificités de la version pour adolescents (RFL-A)
Dans la déclinaison pour adolescents développée par Osman et al. (1998), le construit a été restructuré pour épouser la réalité psychosociale des jeunes. Les 32 items se regroupent autour de cinq facteurs : l’optimisme envers l’avenir (Future Optimism), les préoccupations liées au suicide (Suicide-Related Concerns), l’alliance familiale (Family Alliance), l’acceptation et le soutien des pairs (Peer Acceptance and Support) et l’acceptation de soi (Self-Acceptance). Cette version met un accent accru sur l’image corporelle, l’acceptation par le groupe d’égaux et l’appartenance amicale.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le modèle cognitivo-comportemental et la thérapie comportementale dialectique
L’assise conceptuelle du RFL découle directement des principes de la psychologie cognitivo-comportementale et des développements théoriques formulés par Marsha Linehan à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Linehan a articulé une vision comportementale fonctionnelle du geste suicidaire : dans ce paradigme, le suicide est conceptualisé non pas comme un désir spontané de non-existence, mais comme une conduite d’échappement problématique face à une souffrance émotionnelle jugée intolérable et interminable, conjuguée à un déficit de répertoires comportementaux adaptatifs pour y remédier.
Dans la théorie biosociale sous-tendant la thérapie comportementale dialectique, l’individu présentant une dérégulation émotionnelle sévère réagit de façon hyperbolique aux stresseurs interpersonnels dans un environnement invalidant. Le RFL opérationnalise les facteurs de maintien de la vie qui viennent contrebalancer cette impulsion d’échappement. Sur le plan cognitif, ces raisons de vivre agissent comme des schémas d’atténuation (buffering cognitive schemas) qui modifient l’interprétation des événements aversifs, réduisant ainsi la probabilité que les pensées suicidaires se transforment en actes auto-agressifs.
Convergence avec la théorie du désespoir d’Aaron Beck
Le RFL entretient un dialogue théorique direct avec les travaux d’Aaron T. Beck sur la dépression et la suicidologie. Beck a démontré que le désespoir (mesuré par la Beck Hopelessness Scale – BHS) est un prédicteur plus robuste du suicide que la sévérité globale de la dépression. La triade cognitive négative de Beck (vision négative de soi, du monde et du futur) trouve dans le RFL son contrepoint dialectique positif. L’évaluation des raisons de vivre examine précisément la persistance d’une vision positive ou structurée de l’avenir (projets, espoirs) et de la perception de soi (courage, sentiment de compétence), servant de rempart contre la résignation acquise.
Articulations avec Shneidman et la théorie interpersonnelle moderne
Edwin Shneidman, pionnier de la suicidologie clinique, affirmait que le suicide découle d’une douleur psychologique insoutenable (« psychache ») associée à un sentiment d’absence totale d’options. Le RFL s’inscrit dans cette perspective en évaluant la capacité du sujet à attribuer un sens à sa souffrance (item 51 de la version pool : « Je peux trouver un sens à la souffrance ») et à entrevoir des solutions alternatives.
Par ailleurs, le RFL anticipe de façon précurseur la théorie interpersonnelle du suicide formulée ultérieurement par Thomas Joiner (2005). La théorie de Joiner soutient que le désir de suicide émerge de la conjonction du sentiment d’être un fardeau pour autrui (perceived burdensomeness) et d’un sentiment d’appartenance contrariée (thwarted belongingness). Les dimensions du RFL relatives à la « Responsabilité envers la famille » et à l’« Alliance familiale » mesurent directement la polarité opposée : la certitude d’être indispensable à son entourage et l’existence d’un ancrage relationnel significatif, qui neutralisent le sentiment d’être un poids mort pour les siens.
7. Validité / Validity
Depuis sa publication princeps, le RFL a fait l’objet d’un examen empirique approfondi visant à attester ses différentes formes de validité psychométrique dans des populations cliniques (psychiatriques, hospitalières, ambulatoires) et non cliniques (étudiants, population générale).
Validité de construit et validité factorielle
La validité de construit a été initialement démontrée par Linehan et al. (1983) en comparant des échantillons d’individus suicidaires hospitalisés, des patients psychiatriques sans idéation suicidaire et des sujets sains de la population générale. Les analyses multivariées ont confirmé que la configuration des croyances mesurées par l’échelle reflète fidèlement la structure théorique postulée. Les études d’Osman et de ses collègues (1991, 1992, 1993) ont apporté des preuves supplémentaires par le biais de modélisations en équations structurelles, consolidant l’autonomie conceptuelle des six facteurs sous-jacents.
Validité convergente et discriminante
La validité convergente et discriminante du RFL s’illustre par un ensemble cohérent de corrélations documentées dans la littérature psychométrique :
- Corrélations négatives robustes avec la symptomatologie suicidaire : Le score total du RFL et singulièrement la sous-échelle des Croyances de survie et d’adaptation (SCB) présentent des corrélations négatives significatives et élevées avec la Scale for Suicide Ideation (SSI ; r variant de -0,45 à -0,68) et le Suicidal Behaviors Questionnaire (SBQ).
- Corrélations négatives avec les mesures de dépression et de désespoir : Le score global est systématiquement inversement corrélé avec le Beck Depression Inventory (BDI ; r compris entre -0,40 et -0,58) et la Beck Hopelessness Scale (BHS ; r compris entre -0,50 et -0,71). Ces valeurs confirment que plus la désespérance est profonde, plus les motifs cognitifs de rester en vie s’érodent.
- Indépendance discriminante : Les sous-échelles « Peur du suicide », « Peur de la désapprobation sociale » et « Objections morales » présentent des corrélations beaucoup plus faibles ou nulles avec le niveau global de dépression, attestant qu’elles capturent des contraintes éthiques et culturelles indépendantes du seul état d’humeur du patient.
Validité différentielle et prédictive
Le RFL fait preuve d’une capacité discriminante particulièrement aiguë pour différencier les individus qui envisagent le suicide sans passage à l’acte de ceux qui ont fait des tentatives effectives. Dans l’étude princeps de Linehan et al. (1983), pour un niveau de dépression et de désespoir statistiquement contrôlé, les sujets n’ayant jamais fait de tentative de suicide obtenaient des scores significativement plus élevés au RFL (notamment sur les sous-échelles SCB et RF) que les personnes ayant des antécédents de gestes suicidaires. Cette supériorité démontre que le RFL apporte une plus-value incrémentielle cruciale dans l’évaluation clinique du risque, au-delà des mesures psychopathologiques standard.
8. Fidélité / Reliability
Les propriétés de fidélité de l’inventaire des raisons de vivre ont été rigoureusement établies à travers de multiples investigations psychométriques indépendantes, attestant d’une excellente consistance interne et d’une très bonne stabilité temporelle.
Consistance interne (Cohérence des items)
Dans l’échantillon de normalisation initial de Linehan et al. (1983), les coefficients alpha de Cronbach calculés pour les six sous-échelles de la version 48 items présentaient des valeurs très satisfaisantes :
- Croyances de survie et d’adaptation (SCB, 24 items) : α = 0,89 à 0,92 (consistance interne remarquable, reflétant une grande homogénéité des énoncés d’adaptation).
- Responsabilité envers la famille (RF, 7 items) : α = 0,81 à 0,88.
- Préoccupations liées aux enfants (CRC, 3 items) : α = 0,72 à 0,89 (valeur très élevée compte tenu du nombre réduit d’items).
- Peur du suicide (FS, 7 items) : α = 0,78 à 0,84.
- Peur de la désapprobation sociale (FSD, 3 items) : α = 0,79 à 0,83.
- Objections morales (MO, 4 items) : α = 0,74 à 0,80.
Ces niveaux de fidélité ont été corroborés par Osman, Jones et Osman (1991) dans un échantillon clinique psychiatrique, où les coefficients alpha s’échelonnaient de 0,77 à 0,93. Pour la version pour adolescents (RFL-A, 32 items), Osman et al. (1998) ont rapporté un coefficient alpha global de 0,95, les cinq dimensions spécifiques oscillant entre 0,80 (Préoccupations liées au suicide) et 0,93 (Optimisme envers l’avenir).
Fidélité test-retest (Stabilité temporelle)
Les études de stabilité temporelle attestent de la cohérence de la mesure sur des intervalles courts et moyens. Linehan et al. (1983) ont observé des corrélations test-retest variant de r = 0,75 à r = 0,85 sur une période de trois semaines chez des sujets stables. Chez des patients psychiatriques hospitalisés soumis à un traitement aigu, les scores manifestent une sensibilité attendue au changement thérapeutique tout en conservant une bonne invariance structurelle, ce qui confirme que l’outil est capable de mesurer à la fois des dispositions cognitives durables et des évolutions fonctionnelles induites par la thérapie.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Développement exploratoire initial (AFE)
La genèse de l’inventaire a reposé sur une méthode empirique rigoureuse. Au départ, Linehan et son équipe ont généré un pool exhaustif de 72 items dérivés d’entretiens cliniques ouverts menés auprès d’individus suicidaires et non suicidaires interrogés sur leurs motifs de ne pas passer à l’acte. Ce vivier initial de 72 items a été soumis à une analyse factorielle exploratoire (AFE) avec rotation varimax et extraction en composantes principales sur un échantillon diversifié.
Les critères de sélection stricts retenus pour l’élaboration de la version définitive comprenaient une saturation factorielle minimale de 0,40 sur le facteur primaire, une absence de saturation croisée substantielle sur d’autres dimensions (< 0,25) et une pertinence clinique avérée. Ce processus de réduction a permis d’isoler une solution à 6 facteurs expliquant la majeure partie de la variance totale, formalisant ainsi la version standardisée à 48 items. Le facteur 1, Survival and Coping Beliefs, est apparu comme le facteur dominant, capturant à lui seul une part substantielle de la variance expliquée.
Analyses factorielles confirmatoires (AFC)
Afin d’éprouver la robustesse de cette architecture à 6 dimensions, Abdel Osman et ses collègues (1992, 1993) ont soumis le modèle à des analyses factorielles confirmatoires (AFC) par modélisation d’équations structurelles sur des échantillons indépendants de patients hospitalisés et d’étudiants universitaires. Les indices d’ajustement globaux (Comparative Fit Index [CFI] > 0,90, Root Mean Square Error of Approximation [RMSEA] ≤ 0,06) ont validé l’adéquation du modèle oblique à 6 facteurs, confirmant que les dimensions, bien qu’interconnectées, mesurent des construits psychologiques distincts.
Des travaux complémentaires ont toutefois révélé que certains items de la dimension « Préoccupations liées aux enfants » ne s’appliquent pas aux individus sans enfants, introduisant parfois des données manquantes systématiques dans les protocoles de recherche. C’est pourquoi plusieurs auteurs ont proposé des modèles hiérarchiques ou des versions abrégées (telles que le BRFL), dans lesquelles les items les plus polyvalents ont été extraits pour garantir une invariance de mesure parfaite à travers l’ensemble des tranches d’âge et des situations de parentalité.
10. Instrument de mesure / Instrument
Caractéristiques formelles
- Type de test : Auto-questionnaire psychométrique standardisé (Self-report inventory).
- Domaine clinique : Suicidologie, psychologie clinique, psychiatrie d’urgence, thérapie comportementale dialectique (TCD/DBT).
- Durée d’administration : Environ 10 à 15 minutes pour la version intégrale standard à 48 items ; 3 à 5 minutes pour la version brève (14 items) ; 15 à 20 minutes pour le pool étendu de recherche à 72 items.
- Public cible : Adultes (à partir de 18 ans) pour le RFL classique. Adolescents (12-17 ans) pour la version adaptée RFL-A.
- Nombre total d’items :
- RFL Pool original de recherche : 72 items.
- RFL Version standardisée princeps (Linehan, 1983) : 48 items.
- RFL-A pour adolescents (Osman et al., 1998) : 32 items.
- Brief RFL (BRFL) : 14 items.
Échelle de réponse (Format de cotation)
Pour chaque énoncé, le participant doit indiquer dans quelle mesure cette raison est importante pour l’empêcher de se suicider s’il venait à y penser, en utilisant une échelle d’importance en 6 points :
- 1 = Pas du tout important (comme raison de ne pas me tuer, ou ne s’applique pas à moi, je n’y crois pas du tout) [Not At All Important]
- 2 = Tout à fait sans importance [Quite Unimportant]
- 3 = Assez peu important [Somewhat Unimportant]
- 4 = Assez important [Somewhat Important]
- 5 = Tout à fait important [Quite Important]
- 6 = Extrêmement important (comme raison de ne pas me tuer, j’y crois fermement et c’est très important) [Extremely Important]
Calcul et interprétation des scores
- Calcul des scores par sous-échelle : On calcule généralement la moyenne arithmétique des items composant chaque dimension (somme des scores divisée par le nombre d’items de la sous-échelle), ce qui permet d’obtenir un score moyen indicatif compris entre 1,00 et 6,00 par dimension.
- Score total global : Moyenne de l’ensemble des items complétés.
- Interprétation clinique : Un score élevé indique la présence d’une solide trame de facteurs protecteurs cognitifs et interpersonnels. À l’inverse, des scores moyens inférieurs à 3,00 (notamment sur la sous-échelle Survival and Coping Beliefs) signalent un effondrement des barrières psychologiques contre le passage à l’acte, nécessitant une réévaluation immédiate du protocole de sécurité clinique.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
Historique et millésimes de publication
Le développement de l’échelle a débuté à la fin des années 1970 avec la version préliminaire du Suicidal Behaviors Questionnaire (1981). La validation princeps et la formalisation de la version standard à 48 items ont été officiellement publiées en 1983 dans le Journal of Consulting and Clinical Psychology par Marsha M. Linehan et ses collaborateurs. Les réévaluations psychométriques majeures et les versions brèves ont été publiées en 1991, 1992, 1993 et 1996, suivies par la validation définitive de la version pour adolescents (RFL-A) en 1998.
Statut légal, droits d’auteur et permissions
L’instrument est protégé par le droit d’auteur (Copyright © 1983 par Marsha M. Linehan, Université de Washington, et par l’American Psychological Association). Le Behavioral Research and Therapy Clinics (BRTC) de l’Université de Washington a historiquement mis l’outil à la disposition des cliniciens, des centres hospitaliers et des chercheurs universitaires à des fins non commerciales sans frais d’acquisition de licence logicielle, à condition que les citations d’origine soient scrupuleusement respectées et que les questionnaires ne soient pas modifiés sans accord exprès. Pour tout usage commercial ou intégration dans des progiciels propriétaires, une autorisation formelle doit être sollicitée auprès des détenteurs des droits.
12. Références / References
Les publications fondatrices suivantes constituent les références académiques de référence relatives à l’échelle des raisons de vivre :
- Fischer, J., & Corcoran, K. J. (2007). Measures for clinical practice and research: A sourcebook (4th ed., Vol. 1, pp. 592–594). Oxford University Press.
- Gutierrez, P. M., Osman, A., Kopper, B. A., & Barrios, F. X. (2000). Why young people do not kill themselves: The Reasons for Living Inventory for Adolescents. Journal of Clinical Child Psychology, 29(2), 177–187. https://doi.org/10.1207/S15374424JCCP2902_4
- Khodabakhshi Koolaee, A., Mahmmodi, O., & Davaji, R. O. (2008). Standardization of Reasons for Living Inventory for adolescents: Diagnosis, appraisal, therapy and rehabilitation of people who attempt to suicide. Iranian Rehabilitation Journal, 6(7-8), 47–58.
- Linehan, M. M. (1981). Suicidal Behaviors Questionnaire (Unpublished inventory). University of Washington, Seattle, WA.
- Linehan, M. M., Goodstein, J. L., Nielsen, S. L., & Chiles, J. A. (1983). Reasons for staying alive when you are thinking of killing yourself: The Reasons for Living Inventory. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 51(2), 276–286. https://doi.org/10.1037/0022-006X.51.2.276
- Osman, A., Downs, W. R., Kopper, B. A., Barrios, F. X., Baker, M. T., Osman, J. R., Besett, T. M., & Linehan, M. M. (1998). The Reasons for Living Inventory for Adolescents (RFL-A): Development and psychometric properties. Journal of Clinical Psychology, 54(8), 1063–1078. https://doi.org/10.1002/(SICI)1097-4679(199812)54:8<1063::AID-JCLP7>3.0.CO;2-H
- Osman, A., Gifford, J., Jones, T., Lickiss, L., Osman, J., & Wenzel, R. (1993). Psychometric evaluation of the Reasons for Living Inventory. Psychological Assessment, 5(2), 154–158. https://doi.org/10.1037/1040-3590.5.2.154
- Osman, A., Gregg, C. L., Osman, J. R., & Jones, K. (1992). Factor structure and reliability of the Reasons for Living Inventory. Psychological Reports, 70(1), 107–112. https://doi.org/10.2466/pr0.1992.70.1.107
- Osman, A., Jones, K., & Osman, J. R. (1991). The Reasons for Living Inventory: Psychometric properties. Psychological Reports, 69(1), 271–278. https://doi.org/10.2466/pr0.1991.69.1.271
- Osman, A., Kopper, B. A., Barrios, F. X., Osman, J. R., Besett, T. M., & Linehan, M. M. (1996). The Brief Reasons for Living Inventory for Adolescents (BRFL-A). Journal of Abnormal Child Psychology, 24(4), 433–443. https://doi.org/10.1007/BF01589140
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
1 = Not At All Important (as a reason for not killing myself, or, does not apply to me, I don’t believe this at all)
2 = Quite Unimportant
3 = Somewhat Unimportant
4 = Somewhat Important
5 = Quite Important
6 = Extremely Important (as a reason for not killing myself, I believe this very much and it is very important)
- I have a responsibility and commitment to my family.
- I believe I can learn to adjust or cope with my problems.
- I believe I have control over my life and destiny.
- I have a desire to live.
- I believe only God has the right to end a life.
- I am afraid of death.
- My family might believe I did not love them.
- I do not believe that things get miserable or hopeless enough that I would rather be dead.
- My family depends upon me and needs me.
- I do not want to die.
- I want to watch my children as they grow.
- Life is all we have and is better than nothing.
- I have future plans I am looking forward to carrying out.
- No matter how badly I feel, I know that it will not last.
- I am afraid of the unknown.
- I love and enjoy my family too much and could not leave them.
- I want to experience all that life has to offer and there are many experiences I haven’t had yet which I want to have.
- I am afraid that my method of killing myself would fail.
- I care enough about myself to live.
- Life is too beautiful and precious to end it.
- It would not be fair to leave the children for others to take care of.
- I believe I can find other solutions to my problems.
- I am afraid of going to hell.
- I have a love of life.
- I am too stable to kill myself.
- I am a coward and do not have the guts to do it.
- My religious beliefs forbid it.
- The effect on my children could be harmful.
- I am curious about what will happen in the future.
- It would hurt my family too much and I would not want them to suffer.
- I am concerned about what others would think of me.
- I believe everything has a way of working out for the best.
- I could not decide where, when, and how to do it.
- I consider it morally wrong.
- I still have many things left to do.
- I have the courage to face life.
- I am happy and content with my life.
- I am afraid of the actual « act » of killing myself (the pain, blood, violence).
- I believe killing myself would not really accomplish or solve anything.
- I have hope that things will improve and the future will be happier.
- Other people would think I am weak and selfish.
- I have an inner drive to survive.
- I would not want people to think I did not have control over my life.
- I believe I can find a purpose in life, a reason to live.
- I see no reason to hurry death along.
- I am so inept that my method would not work.
- I would not want my family to feel guilty afterwards.
- I would not want my family to think I was selfish or a coward.
- I would not be able to see the effect of my death on others.
- Close friends depend upon me and need me.
- I can find meaning in suffering.
- There are friends I enjoy and love too much to leave.
- I have too much pride in myself.
- Rational people do not kill themselves.
- If I were depressed enough to want to die, I would be too depressed to kill myself.
- I make a contribution to society.
- Society disapproves of killing myself.
- I have people who love me and who would listen to and understand me.
- I see no reason to die and let someone else enjoy the things I worked for.
- It is a sign of weakness and I don’t want to be a quitter or a failure.
- I am afraid that my death would not matter to anyone.
- The finality of the act would stop me.
- It would be too much of an embarrassment to my family.
- It would hurt my close friends too much.
- There are obligations I feel I should keep.
- I would think of others worse off than myself.
- I have a job in which I am involved and where I am needed.
- I have a responsibility and commitment to my friends.
- I would know I probably was not serious and it was just a passing thought.
- Experiencing unhappiness is an important part of life.
- I would stop feeling sorry for myself.
- The thought of suicide is totally incomprehensible to me.