1. Résumé / Abstract
Les Échelles de viol lors de fréquentations et par une connaissance (en anglais, Dating and Acquaintance Rape Scales ou DARS) constituent un instrument psychométrique développé et validé par J. F. Walsh, Brenda M. DeVellis et Robert F. DeVellis en 1997. Cet outil a été élaboré pour opérationnaliser et évaluer les dimensions cognitives, comportementales et attitudinales associées aux violences sexuelles commises au sein des relations interpersonnelles, particulièrement en milieu universitaire où les risques d’agression par une connaissance ou dans le cadre de fréquentations amoureuses (dating) sont statistiquement prévalents. L’instrument est structuré autour de quatre dimensions fondamentales : la vulnérabilité perçue (Perceived Vulnerability), l’auto-efficacité face au risque (Self-Efficacy), l’autodétermination (Self-Determination) et le blâme de la victime (Victim-Blaming).
Dans sa forme complète, l’échelle comprend 25 items mesurés sur une échelle de réponse de type Likert à 6 points, allant de Strongly disagree (Fortement en désaccord) à Strongly agree (Fortement en accord), sans point médian neutre, favorisant ainsi une prise de position nette des répondantes. Les propriétés psychométriques initiales démontrent une consistance interne satisfaisante à excellente, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant entre 0,70 et 0,86 selon les sous-échelles. L’analyse factorielle exploratoire et confirmatoire a corroboré l’indépendance relative des quatre construits, tout en soulignant leur complémentarité théorique. La DARS s’avère particulièrement utile dans la recherche psycho-sociale, l’évaluation des programmes de prévention des agressions sexuelles sur les campus, ainsi que dans le diagnostic des croyances dysfonctionnelles et des déficits perçus en matière de compétences d’autodéfense et de communication assertive.
2. Mots-clés / Keywords
Viol par une connaissance, viol lors de fréquentations amoureuses, vulnérabilité perçue, auto-efficacité, autodétermination, blâme de la victime, agression sexuelle, psychométrie, attitudes envers le viol, milieu universitaire, prévention des violences de genre, échelle de Likert.
3. Auteurs / Authors
L’instrument a été conçu et validé par une équipe de chercheurs de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill (University of North Carolina at Chapel Hill) :
- J. F. Walsh, Ph.D. : Chercheur en psychologie sociale et santé publique, Département de comportement de santé et éducation pour la santé (Department of Health Behavior and Health Education), University of North Carolina at Chapel Hill.
- Brenda M. DeVellis, Ph.D. : Professeure émérite en comportement de santé et éducation pour la santé, UNC Gillings School of Global Public Health, spécialiste de la communication en santé et de l’adaptation psychologique aux stresseurs.
- Robert F. DeVellis, Ph.D. : Professeur émérite en psychologie de la santé et biostatistique, auteur de l’ouvrage de référence méthodologique Scale Development: Theory and Applications, pionnier dans l’élaboration et la validation des instruments psychométriques dans le domaine des sciences de la santé et du comportement.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental des Dating and Acquaintance Rape Scales (DARS) est de combler un vide méthodologique et conceptuel majeur dans l’étude des violences sexuelles perpétrées par des proches ou des connaissances. Historiquement, la recherche sur les agressions sexuelles s’est largement focalisée sur les agressions commises par des inconnus (« viol par un étranger »), occultant les dynamiques psychologiques et relationnelles singulières caractérisant les viols commis au sein du cercle relationnel immédiat, lors de rendez-vous amoureux ou entre camarades d’université. L’instrument vise à mesurer avec précision les croyances, les sentiments d’efficacité personnelle et les représentations normatives qui influencent la façon dont les individus perçoivent leur risque, réagissent aux signaux d’alarme et attribuent la responsabilité morale en cas d’agression.
Sur le plan de la recherche scientifique, la DARS permet d’examiner les corrélats cognitifs associés à la victimisation sexuelle, d’identifier les facteurs de protection psychologiques et d’analyser l’impact des mythes sur le viol au sein de cohortes d’étudiants. Elle permet aux chercheurs d’évaluer dans quelle mesure des programmes éducatifs parviennent à modifier non seulement les connaissances factuelles sur le viol, mais également les attitudes profondes relatives au consentement, à l’agentivité personnelle et aux stéréotypes de genre.
Sur le plan appliqué et clinique, cet outil offre une base diagnostique rigoureuse pour les services de santé étudiante, les centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle et les concepteurs de campagnes de prévention. En évaluant l’auto-efficacité et l’autodétermination, les intervenants peuvent concevoir des modules d’intervention ciblant spécifiquement la communication assertive, la reconnaissance des comportements coercitifs, la désescalade et la déconstruction des schémas d’auto-accusation souvent intériorisés par les survivantes.
5. Construit psychologique / Construct
La DARS conceptualise la réponse individuelle et sociocognitive face au viol par une connaissance à travers quatre dimensions interdépendantes mais distinctes :
1. La vulnérabilité perçue (Perceived Vulnerability – 5 items)
Cette dimension évalue l’estimation cognitive du risque personnel et environnemental d’être confronté à une tentative de viol par une connaissance au sein de l’environnement institutionnel. Elle capture le degré auquel l’individu reconnaît la prévalence du phénomène sur le campus (par exemple, reconnaître que le viol lors de fréquentations est un problème majeur) et évalue sa propre susceptibilité d’y être confronté. Un score élevé reflète une conscience aiguë de la menace, tandis qu’un score faible dénote souvent un biais d’optimisme comparatif ou une minimisation de l’exposition au danger.
2. L’auto-efficacité face au risque (Self-Efficacy – 8 items)
Ancrée dans la théorie d’Albert Bandura, cette sous-échelle mesure la croyance d’une femme en sa capacité à poser des limites claires, à communiquer ses refus sexuels de manière non ambiguë, à éviter les situations à risque et à recourir à des stratégies de défense verbale ou physique si son consentement est ignoré. Elle intègre également le sentiment d’efficacité collective ou d’intervention par les pairs (par exemple, savoir comment réagir en entendant une dispute ou un appel à l’aide dans une chambre voisine). Les items inversés de cette échelle capturent des sentiments d’impuissance apprise ou la subordination de sa propre sécurité au maintien d’une relation sociale cordiale.
3. L’autodétermination (Self-Determination – 7 items)
L’autodétermination reflète l’affirmation de soi, la priorité accordée à sa propre intégrité physique et psychologique au détriment des attentes sociales patriarcales, et le rejet de la coercition sexuelle comme composante normale des interactions amoureuses. Les répondantes présentant une forte autodétermination affirment leur droit absolu au consentement, rejettent l’idée que l’apparence vestimentaire justifie une avance sexuelle non sollicitée, et manifestent une intolérance explicite envers les comportements masculins abusifs ou intrusifs.
4. Le blâme de la victime (Victim-Blaming – 5 items)
Cette sous-échelle mesure l’adhésion aux mythes entourant le viol (rape myths) et la tendance cognitive à imputer la responsabilité du viol à la victime plutôt qu’à l’agresseur. Elle évalue des croyances rétrogrades selon lesquelles la consommation d’alcool, une tenue attrayante ou un comportement jugé provocateur dégageraient l’agresseur de sa culpabilité, ou l’idée fausse que les accusations de viol reposeraient fréquemment sur des regrets a posteriori ou de la malveillance.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le développement de la DARS s’inscrit au confluent de trois grands paradigmes théoriques en psychologie sociale et comportementale :
Le modèle des croyances relatives à la santé (Health Belief Model – HBM)
Développé à l’origine par Rosenstock et ses collaborateurs, le Health Belief Model postule que l’adoption d’un comportement de protection dépend de la menace perçue (qui combine la vulnérabilité perçue et la gravité perçue) et de l’évaluation des bénéfices et obstacles à l’action. Walsh et al. (1997) ont appliqué cette grille d’analyse au risque d’agression sexuelle : pour qu’une étudiante adopte des stratégies d’autoprotection (communication assertrice, refus de se retrouver isolée dans un état de vulnérabilité), elle doit préalablement reconnaître que le danger existe objectivement dans son milieu de vie immédiat.
La théorie sociocognitive et l’auto-efficacité de Bandura
Selon Albert Bandura (1977, 1986), la simple connaissance d’un danger ne suffit pas à motiver l’action ; l’individu doit croire en ses compétences d’exécution (self-efficacy expectations). Dans le contexte du viol par une connaissance, l’auto-efficacité concerne la confiance en sa capacité à résister aux pressions persuasives, à expliciter ses désirs sexuels sans ambiguïté et à réagir physiquement ou verbalement en cas d’agression imminente. La DARS opérationnalise ce sentiment d’efficacité comme un médiateur clé entre la sensibilisation au viol et la protection effective.
La théorie de la justification du système et les théories féministes du viol
Les travaux de Susan Brownmiller (1975) et Martha Burt (1980) sur les mythes du viol et la culture du viol fournissent le socle théorique de la sous-échelle de blâme de la victime. Selon ces approches, l’attribution de la responsabilité à la victime procède d’un mécanisme de défense psychologique (l’hypothèse du monde juste de Lerner) et d’un système de normes patriarcales régulant la sexualité féminine. La DARS intègre cette perspective critique pour comprendre comment la stigmatisation des victimes désamorce la résistance légitime et renforce l’impunité des agresseurs.
7. Validité / Validity
L’évaluation psychométrique menée par Walsh, DeVellis et DeVellis (1997) a établi des indices robustes de validité pour les quatre sous-échelles :
Validité de contenu et d’apparence
Les items ont été initialement générés à partir d’une revue systématique de la littérature sur les violences sexuelles, d’entretiens qualitatifs auprès de jeunes femmes universitaires et d’évaluations par un panel d’experts en santé des femmes et en méthodologie psychométrique, garantissant que chaque énoncé reflète fidèlement la réalité phénoménologique des fréquentations étudiantes.
Validité convergente et discriminante
Les analyses corrélationnelles rapportées dans l’étude princeps ont démontré une convergence théoriquement cohérente :
- La sous-échelle de Blâme de la victime corrèle positivement et significativement avec l’échelle d’acceptation des mythes sur le viol de Burt (Rape Myth Acceptance Scale, r compris entre 0,55 et 0,68, p < 0,001) et avec les mesures d’attitudes sexistes traditionnelles.
- L’Auto-efficacité présente une corrélation positive modérée avec l’estime de soi générale (mesurée par l’échelle de Rosenberg) et l’assertivité générale, tout en démontrant une variance unique démontrant qu’il s’agit d’une efficacité spécifique au domaine du risque sexuel.
- L’Autodétermination est corrélée négativement avec les scores d’approbation des stéréotypes de genre et positivement avec l’autonomie psychologique.
Validité prédictive et de construit
Les études d’évaluation de programmes préventifs utilisant la DARS ont montré que les participantes ayant suivi des ateliers d’autodéfense verbale et de sensibilisation au consentement présentaient une augmentation statistiquement significative de leur auto-efficacité et de leur autodétermination, ainsi qu’une diminution notable des scores de blâme de la victime par rapport aux groupes témoins, attestant de la sensibilité de l’instrument aux changements psychologiques.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de la DARS a été évaluée au moyen de la consistance interne et de la stabilité temporelle :
- Consistance interne : Dans l’échantillon initial de validation (Walsh et al., 1997), les coefficients alpha de Cronbach (α) se sont établis comme suit :
- Vulnérabilité perçue (Perceived Vulnerability) : α = 0,70 à 0,74
- Auto-efficacité (Self-Efficacy) : α = 0,78 à 0,82
- Autodétermination (Self-Determination) : α = 0,76 à 0,80
- Blâme de la victime (Victim-Blaming) : α = 0,82 à 0,86
- Corrélations inter-items : Les corrélations moyennes inter-items pour chaque sous-échelle se situent dans la fourchette recommandée par DeVellis (0,25 à 0,45), démontrant une bonne homogénéité sans redondance excessive.
- Stabilité test-retest : Évaluée sur un sous-échantillon à deux semaines d’intervalle, la fidélité test-retest a révélé des coefficients de corrélation intraclasse (ICC) supérieurs à 0,75 pour l’ensemble des dimensions, témoignant d’une stabilité temporelle adéquate des croyances mesurées en l’absence d’intervention éducative ciblée.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
La dimensionalité de la DARS a été investiguée par Walsh et al. (1997) à l’aide d’une analyse factorielle exploratoire (AFE) avec rotation oblique (Promax), tenant compte des corrélations naturelles théoriques entre les attitudes et les croyances d’auto-efficacité.
Structure à quatre facteurs
L’analyse a confirmé l’émergence nette de quatre facteurs distincts possédant des valeurs propres (eigenvalues) supérieures à 1, expliquant une part substantielle de la variance totale :
- Facteur 1 (Auto-efficacité) : Regroupe les items liés à la capacité de communiquer verbalement ses limites, de réagir face à l’obstination d’un partenaire et d’utiliser des techniques de défense. Les saturations factorielles (factor loadings) s’échelonnent de 0,48 à 0,79.
- Facteur 2 (Autodétermination) : Sature principalement les énoncés relatifs à l’affirmation de sa dignité personnelle, à l’indépendance émotionnelle et au rejet des prétentions masculines coercitives (saturations entre 0,45 et 0,74).
- Facteur 3 (Blâme de la victime) : Isole les croyances culpabilisantes liées à l’alcoolémie, aux tenues vestimentaires et aux fausses accusations (saturations factorielles fortes, comprises entre 0,58 et 0,83).
- Facteur 4 (Vulnérabilité perçue) : Comprend les items mesurant l’appréciation du risque personnel et de la fréquence du viol au sein de l’université (saturations entre 0,42 et 0,71).
Les analyses confirmatoires ultérieures réalisées sur des populations étudiantes indépendantes ont confirmé un ajustement adéquat du modèle à quatre facteurs corrélés (CFI > 0,92, RMSEA < 0,06), validant l’architecture multidimensionnelle originale de l’instrument.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Nature de l’évaluation : Questionnaire d’auto-évaluation psychologique (self-report questionnaire).
- Nombre total d’items : 25 items répartis en quatre sous-échelles distinctes : Vulnerabilité perçue (5 items), Auto-efficacité (8 items), Autodétermination (7 items), Blâme de la victime (5 items).
- Format des réponses : Échelle de Likert en 6 points sans valeur médiane :
Strongly agree (Fortement en accord),
Moderately agree (Modérément en accord),
Mildly agree (Légèrement en accord),
Mildly disagree (Légèrement en désaccord),
Moderately disagree (Modérément en désaccord),
Strongly disagree (Fortement en désaccord). - Cotation : Chaque réponse est cotée de 1 à 6 (ou de 0 à 5 selon les conventions d’étude, 1 correspondant généralement à Strongly disagree et 6 à Strongly agree).
- Items inversés : Les items marqués par la mention (R) doivent faire l’objet d’une inversion de codage avant le calcul des scores (ex. un score de 6 devient 1, un score de 5 devient 2, etc.) afin que des scores plus élevés reflètent systématiquement un niveau supérieur du construit mesuré.
- Calcul des scores : Un score moyen ou une somme peut être calculé indépendamment pour chacune des quatre sous-échelles. L’établissement d’un score global total n’est généralement pas recommandé en raison de la nature conceptuellement hétérogène des sous-construits (par exemple, combiner le blâme de la victime avec l’auto-efficacité réduirait la validité de l’interprétation clinique).
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de développement : 1997.
- Statut des droits et accès : Les échelles font partie du domaine public de la recherche universitaire. Elles ont été publiées initialement dans la revue Violence Against Women et compilées dans des rapports d’experts internationaux, notamment le recueil d’instruments du Dr Michael Flood pour la Sexual Violence Research Initiative (SVRI).
- Frais d’utilisation : Gratuit pour une utilisation à des fins de recherche scientifique, académique et d’évaluation pédagogique à but non lucratif.
- Conditions d’utilisation : Toute utilisation académique ou clinique doit citer explicitement l’article de référence princeps de Walsh, DeVellis et DeVellis (1997). L’adaptation du nom de l’établissement d’enseignement (« name of educational institution ») est autorisée pour contextualiser l’instrument aux participants évalués.
12. Références / References
- Bandura, A. (1977). Self-efficacy: Toward a unifying theory of behavioral change. Psychological Review, 84(2), 191–215. https://doi.org/10.1037/0033-295X.84.2.191
- Burt, M. R. (1980). Cultural myths and supports for rape. Journal of Personality and Social Psychology, 38(2), 217–230. https://doi.org/10.1037/0022-3514.38.2.217
- DeVellis, R. F. (2016). Scale development: Theory and applications (4th ed.). SAGE Publications.
- Flood, M. (Comp.). (2008). Measures for the assessment of dimensions of violence against women: A compendium (pp. 20–21). Sexual Violence Research Initiative. http://www.svri.org/measures.pdf
- Rosenstock, I. M. (1974). Historical origins of the health belief model. Health Education Monographs, 2(4), 328–335. https://doi.org/10.1177/109019817400200403
- Walsh, J. F., DeVellis, B. M., & DeVellis, R. F. (1997). Date and acquaintance rape: Development and validation of a set of scales. Violence Against Women, 3(1), 46–58. https://doi.org/10.1177/1077801297003001004