1. Résumé
Les Échelles d’auto-efficacité et d’externalité (Self-Efficacy and Externality Scales, ou I-SEE) constituent un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu pour opérationnaliser et mesurer les attentes généralisées de contrôle et les croyances de compétence personnelle selon une approche théorique de l’action. Développé initialement dans le contexte germanophone sous la forme du Fragebogen zu Kompetenz- und Kontrollüberzeugungen (FKK) par le professeur Günter Krampen, l’outil a fait l’objet d’une adaptation internationale rigoureuse formalisée notamment par Werner Greve, A. Anderson et Günter Krampen (2001). Le questionnaire se compose de 32 items évalués selon une échelle de réponse ordinale en 6 points, allant de « strongly disagree » (fortement en désaccord) à « strongly agree » (fortement d’accord).
D’un point de vue structural, l’I-SEE mesure quatre dimensions spécifiques réparties au sein de deux méta-construits d’ordre supérieur : d’une part, l’Auto-efficacité (Self-Efficacy), articulant l’Internalité (croyance selon laquelle le cours des événements dépend de ses propres actions) et la Compétence personnelle (confiance dans ses aptitudes à initier et maintenir des conduites efficaces face aux situations complexes) ; d’autre part, l’Externalité (Externality), intégrant le Contrôle par autrui puissant (croyance en l’hégémonie de figures d’autorité ou d’individus dominants) et le Contrôle par la chance ou la fatalité (perception du hasard et du destin comme déterminants majeurs de l’existence).
Les propriétés psychométriques établies dans diverses cohortes d’adolescents et d’adultes (notamment en Allemagne et en Nouvelle-Zélande) démontrent une consistance interne satisfaisante, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,72 et 0,84 selon les sous-échelles. Les analyses factorielles confirmatoires appuient l’architecture bidimensionnelle d’ordre supérieur et quadri-dimensionnelle de premier ordre, confirmant la validité transculturelle et théorique de l’instrument dans les contextes de recherche fondamentale, de psychologie clinique, d’orientation scolaire et de psychologie de la santé.
2. Mots-clés
Auto-efficacité, lieu de contrôle, externalité, internalité, sentiment de compétence, théorie de l’action, psychométrie, Günter Krampen, croyances de contrôle, évaluation de la personnalité.
3. Auteurs
L’instrument I-SEE découle des travaux fondateurs sur l’évaluation des croyances de contrôle menés par l’équipe de l’Université de Trèves (Trier) en Allemagne, complétés par des collaborations internationales destinées à valider sa déclinaison anglophone :
- Günter Krampen : Professeur émérite de psychologie clinique et de psychologie différentielle à l’Université de Trèves (Trier, Allemagne) et ancien directeur du Leibniz Institute for Psychology (ZPID). Concepteur du modèle théorique de l’action de la personnalité et de l’inventaire original FKK.
- Werner Greve : Professeur de psychologie du développement à l’Université de Hildesheim (Allemagne), spécialiste de l’adaptation psychologique, de la résilience et des mécanismes de régulation du soi au cours de l’adolescence et du cycle de vie.
- A. Anderson : Chercheur associé ayant collaboré à l’investigation transculturelle et à l’adaptation de l’instrument en langue anglaise auprès d’échantillons néo-zélandais.
4. Objectif
L’objectif fondamental des Échelles d’auto-efficacité et d’externalité (I-SEE) est de fournir une évaluation différentielle précise des représentations cognitives qu’un individu entretient quant aux causes et aux déterminants de son existence. Contrairement aux conceptions unidimensionnelles du lieu de contrôle (locus of control) développées initialement par Julian Rotter, qui opposent de manière bipolaire l’internalité et l’externalité, l’I-SEE vise à dissocier la causalité interne perçue de la compétence procédurale de l’individu, tout en différenciant les sources externes sociales (autrui tout-puissant) des sources stochastiques (chance, hasard, fatalité).
Applications en recherche
Dans les champs de la psychologie différentielle, du développement et de la psychologie sociale cognitive, l’I-SEE permet d’étudier la façon dont les croyances relatives à l’agentivité humaine influencent la motivation, l’effort consenti et la persistance face aux obstacles. L’échelle est largement sollicitée pour comparer des populations issues d’environnements socioculturels variés, notamment pour examiner comment les systèmes d’éducation ou les normes sociétales renforcent ou inhibent le sentiment d’auto-détermination chez les jeunes.
Applications cliniques et de la santé
En psychopathologie clinique et en psychologie de la santé, le profilage issu de l’I-SEE offre un éclairage précieux sur les facteurs de vulnérabilité et de résilience. Un score d’externalité fataliste élevé, combiné à une faible croyance en ses compétences propres, est souvent corrélé à l’impuissance acquise (learned helplessness), à des épisodes dépressifs majeurs et à une mauvaise observance thérapeutique face aux pathologies chroniques. Inversement, l’évaluation de ces paramètres au fil d’une thérapie cognitivo-comportementale (TCC) aide à mesurer quantitativement la réappropriation par le patient d’un pouvoir d’agir et d’une auto-efficacité fonctionnelle.
5. Construit psychologique
Le construit psychologique opérationnalisé par l’I-SEE s’articule autour d’une modélisation hiérarchique comprenant deux facteurs de second ordre (l’Auto-efficacité et l’Externalité), chacun décomposé en deux sous-échelles de premier ordre comportant chacune 8 items :
1. Auto-efficacité (Self-Efficacy)
Ce macro-construit reflète la confiance globale qu’un sujet place dans ses propres ressources pour orienter le cours des événements et atteindre les buts qu’il s’est fixés. Il englobe :
- Internalité (Internal control beliefs ; items 1, 5, 6, 11, 23, 25, 27, 30) : Cette dimension quantifie la croyance générale selon laquelle les réussites et les échecs proviennent directement des actions, du travail et des choix délibérés de la personne. Un individu obtenant un score élevé estime que sa santé, sa protection contre les risques et la concrétisation de ses projets relèvent de sa responsabilité propre (ex. : « My life is determined by my own actions »).
- Compétence personnelle (Own competence ; items 4, 8, 12, 16, 20, 24, 28, 32) : Proche du concept d’auto-efficacité de Bandura, cette sous-échelle évalue la perception qu’a le sujet de ses aptitudes cognitives et comportementales à élaborer des solutions alternatives, à tolérer l’ambiguïté et à agir efficacement face aux situations imprévues ou stressantes (ex. : « I can usually think of many ways of solving my problems »).
2. Externalité (Externality)
Ce second macro-construit traduit l’attribution causale des événements à des forces échappant au contrôle intentionnel du sujet. Il intègre deux sous-dimensions distinctes :
- Contrôle par autrui puissant (Powerful others control ; items 3, 10, 14, 17, 19, 22, 26, 29) : Cette dimension mesure la conviction que la destinée individuelle, le bien-être et la réalisation des objectifs sont régis par des tiers détenant l’autorité, le pouvoir ou le statut social. Les sujets présentant un score élevé ressentent une dépendance marquée à l’égard de la hiérarchie et estiment que leurs désirs sont régulièrement contrariés par autrui (ex. : « My life is chiefly controlled by powerful others »).
- Contrôle par la chance / hasard (Chance control ; items 2, 7, 9, 13, 15, 18, 21, 31) : Cette sous-échelle appréhende la propension à attribuer la causalité des événements de vie au destin, aux coïncidences fortuites ou à la malchance pure, conduisant fréquemment à la résignation et à l’inhibition de la planification prospective (ex. : « Much of what happens to me in my life is a matter of coincidence »).
6. Cadre théorique
L’instrument I-SEE repose conceptuellement sur le modèle théorique de l’action de la personnalité (action-theoretical model of personality) formalisé par Günter Krampen (1988). Cette approche intègre de manière féconde la théorie de l’apprentissage social de Julian B. Rotter, le modèle tridimensionnel du locus de contrôle de Hanna Levenson, et la théorie socio-cognitive de l’auto-efficacité développée par Albert Bandura.
Dans la perspective de Krampen, l’action humaine n’est pas uniquement conditionnée par des traits structurels rigides ou des contingences de renforcement externes, mais par un système dynamique d’attentes cognitives comprenant :
- L’attente situation-résultat : la croyance relative à ce qui surviendra indépendamment de l’action propre (associée à l’externalité chance/fatalité).
- L’attente action-résultat : la conviction qu’une conduite spécifique produira une conséquence déterminée (liée à l’internalité du contrôle).
- L’attente d’efficacité (ou de compétence) : la certitude intime de détenir les capacités requises pour exécuter l’action nécessaire (liée au sentiment de compétence propre).
En dissociant rigoureusement l’attente action-résultat (internalité) de l’attente d’efficacité personnelle (compétence), Krampen résout une confusion historique fréquente dans les échelles unidimensionnelles de contrôle. Une personne peut être intimement persuadée que le succès scolaire découle de l’effort (forte attente action-résultat / internalité), tout en doutant profondément de sa propre capacité intellectuelle à fournir cet effort ou à comprendre les enseignements (faible attente d’efficacité). La structure factorielle de l’I-SEE saisit précisément ces nuances critiques dans l’analyse différentielle des conduites d’adaptation.
7. Validité
Les propriétés métrologiques de l’I-SEE ont été vérifiées à travers de multiples démarches de validation empirique portant sur la validité de construit, la validité convergente et la validité discriminante.
Validité convergente et corrélations cliniques
Les recherches empiriques (Greve et al., 2001 ; Krampen, 1991) démontrent que les sous-échelles d’Internalité et de Compétence personnelle présentent des corrélations positives statistiquement significatives avec des mesures établies d’estime de soi globale (échelle de Rosenberg), d’affectivité positive, de coping centré sur le problème et de performance académique (coefficients variant entre $r = 0,35$ et $r = 0,55$, $p < 0,001$). À l'inverse, ces mêmes sous-échelles corrèlent négativement avec les scores d'anxiété-trait (STAI) et les indices de dépression (BDI).
Validité discriminante
Les deux sous-échelles d’externalité (Autrui puissant et Chance) présentent des patterns de corrélation inverses : elles sont positivement associées aux stratégies d’adaptation passives, à l’évitement cognitif, à la résignation et aux plaintes somatiques. L’analyse des matrices de corrélations inter-échelles confirme que bien que les deux sous-dimensions d’externalité soient corrélées modérément ($r \approx 0,40$ à $0,50$), elles demeurent distinctes sur le plan de la variance partagée, validant ainsi la non-redondance du contrôle social et du contrôle aléatoire.
Validité transculturelle
Dans leur étude comparative, Greve, Anderson et Krampen (2001) ont administré la version anglophone I-SEE à 312 adolescents néo-zélandais et la version germanophone (FKK) à un échantillon apparié d’adolescents allemands. Les indices d’invariance de mesure ont confirmé que la configuration factorielle et les saturations d’items demeuraient stables à travers les deux contextes culturels, attestant de la robustesse internationale des construits évalués.
8. Fidélité
La fidélité de l’I-SEE a fait l’objet d’évaluations approfondies en termes d’homogénéité interne et de stabilité temporelle (test-retest).
Consistance interne
Les estimations de cohérence interne mesurées via le coefficient alpha de Cronbach rapportées dans les publications de référence indiquent des niveaux satisfaisants à excellents pour des échelles de 8 items :
- Internalité : $\alpha$ compris entre 0,73 et 0,81 selon les échantillons.
- Compétence personnelle : $\alpha$ compris entre 0,76 et 0,84.
- Contrôle par autrui puissant : $\alpha$ compris entre 0,74 et 0,82.
- Contrôle par la chance : $\alpha$ compris entre 0,75 et 0,83.
- Macro-score d’Auto-efficacité globale (16 items) : $\alpha$ s’élevant régulièrement au-delà de 0,85.
- Macro-score d’Externalité globale (16 items) : $\alpha$ atteignant 0,84 à 0,88.
Stabilité temporelle (Test-Retest)
Les coefficients de corrélation test-retest calculés sur des intervalles de quatre à six semaines auprès d’étudiants se maintiennent à des niveaux robustes ($r_{tt} = 0,71$ à $0,82$), indiquant que l’I-SEE mesure des orientations dispositionnelles relativement stables de la personnalité plutôt que de simples fluctuations d’humeur passagères, tout en conservant une sensibilité aux interventions psychothérapeutiques ou éducatives ciblées.
9. Analyse factorielle
La confirmation de la validité dimensionnelle de l’I-SEE repose sur des modélisations factorielles exploratoires (AFE) et confirmatoires (AFC) successives conduites lors du développement de l’instrument.
Structure factorielle de premier ordre
Les analyses factorielles exploratoires en composantes principales assorties de rotations obliques (Promax ou Oblimin) isolent systématiquement quatre facteurs distincts possédant des valeurs propres (eigenvalues) supérieures à 1,5, expliquant ensemble plus de 52 % de la variance totale des réponses. Les saturations factorielles des 8 items de chaque dimension sur leur facteur théorique respectif se situent majoritairement entre 0,42 et 0,78, sans saturations croisées critiques supérieures à 0,30 sur les autres composantes.
Modèles confirmatoires de second ordre
Les modélisations en équations structurelles (SEM) comparant plusieurs architectures théoriques ont mis en évidence la supériorité d’un modèle factoriel hiérarchique :
- Deux facteurs généraux corrélés négativement (Auto-efficacité et Externalité, $r \approx -0,30$ à $-0,45$).
- Sous le facteur d’Auto-efficacité se rattachent les facteurs primaires d’Internalité et de Compétence propre.
- Sous le facteur d’Externalité se rattachent les facteurs primaires d’Autrui puissant et de Contrôle par la chance.
Les indices d’ajustement globaux obtenus dans les études de Greve et al. (2001) confirment la qualité de cette modélisation (RMSEA $le 0,055$, CFI $ge 0,92$, TLI $ge 0,91$), corroborant la pertinence métrologique de la structure tétradimensionnelle de premier ordre et bidimensionnelle d’ordre supérieur.
10. Instrument de mesure
L’instrument se présente sous la forme d’un inventaire auto-rapporté comprenant 32 énoncés. L’administration peut être réalisée individuellement ou en passation collective, sur support papier-crayon ou via des plateformes d’évaluation informatisées.
- Format d’évaluation : Questionnaire d’auto-évaluation en 32 items.
- Échelle de réponse : Échelle de Likert à 6 échelons sans point médian neutre, favorisant une prise de position nette :
- Strongly disagree (Fortement en désaccord)
- Moderately disagree (Modérément en désaccord)
- Slightly disagree (Légèrement en désaccord)
- Slightly agree (Légèrement d’accord)
- Moderately agree (Modérément d’accord)
- Strongly agree (Fortement d’accord)
- Structure des sous-échelles :
- Auto-efficacité (Self-Efficacy) : 16 items
- Internalité (Internal control) : Items 1, 5, 6, 11, 23, 25, 27, 30.
- Compétence personnelle (Own competence) : Items 4, 8, 12, 16, 20, 24, 28, 32.
- Externalité (Externality) : 16 items
- Contrôle par autrui puissant (Powerful others control) : Items 3, 10, 14, 17, 19, 22, 26, 29.
- Contrôle par la chance / destin (Chance control) : Items 2, 7, 9, 13, 15, 18, 21, 31.
- Auto-efficacité (Self-Efficacy) : 16 items
- Cotation et calcul des scores : Chaque item est coté de 1 (strongly disagree) à 6 (strongly agree). Certains items négatifs évaluant le manque de compétence (tels que les items 4, 8, 12, 24) font l’objet d’une inversion de cotation ($1 = 6, 2 = 5, dots, 6 = 1$) avant sommation lors du calcul de la dimension de compétence. Les scores de chaque sous-échelle varient de 8 à 48 points, et les macro-scores d’Auto-efficacité et d’Externalité oscillent entre 16 et 96 points.
- Durée d’administration : Environ 8 à 12 minutes.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
Les versions originales de recherche de l’I-SEE sont issues de la publication scientifique de Werner Greve, A. Anderson et Günter Krampen parue en 2001. Le document décrivant l’échelle anglaise a été mis à disposition de la communauté académique par l’Université de Trèves à des fins scientifiques et non lucratives.
- Année de diffusion internationale : 2001 (adaptation anglaise I-SEE) ; version allemande initiale (FKK) parue chez Hogrefe en 1991.
- Droits d’accès et tarif : L’utilisation de l’I-SEE à des fins d’enseignement, de recherche fondamentale ou d’études universitaires est libre de droits sous réserve de citation rigoureuse des auteurs et de l’article source.
- Utilisation commerciale ou clinique éditoriale : Pour l’instrument germanophone complet (FKK) incluant les normes standardisées et les manuels édités, les droits sont détenus par l’éditeur Hogrefe (Hogrefe Publishing).
2. Références
Les références ci-dessous regroupent les publications clés relatives à l’élaboration théorique, à la validation empirique et à l’usage psychométrique de l’instrument :
- Greve, W., Anderson, A., & Krampen, G. (2001). Self-Efficacy and Externality in Adolescence: Theoretical Conceptions and Measurement in New Zealand and German Secondary School Students. International Journal of Theory and Research, 1(4), 321–344. https://doi.org/10.1207/S1532706XJID0104_02
- Krampen, G. (1988). Toward an action-theoretical model of personality. European Journal of Personality, 2(1), 39–55. https://doi.org/10.1002/per.2410020104
- Krampen, G. (1991). Fragebogen zu Kompetenz- und Kontrollüberzeugungen (FKK). Göttingen, Allemagne : Hogrefe.
- Levenson, H. (1981). Differentiating among internality, powerful others, and chance. In H. M. Lefcourt (Ed.), Research with the Locus of Control Construct (Vol. 1, pp. 15–63). Academic Press. https://doi.org/10.1016/B978-0-12-443201-7.50006-3
- Rotter, J. B. (1966). Generalized expectancies for internal versus external control of reinforcement. Psychological Monographs: General and Applied, 80(1), 1–28. https://doi.org/10.1037/h0092976