1. Résumé / Abstract
L’Échelle visuelle analogique (abrégée couramment sous l’acronyme EVA, ou Visual Analogue Scale [VAS] dans la littérature internationale) constitue l’un des instruments psychométriques et cliniques les plus fondamentaux, robustes et universellement adoptés pour l’évaluation quantitative des états subjectifs et des construits continus. Conçue initialement sous sa forme matricielle de cotation graphique par Max Freyd en 1923, puis popularisée et standardisée en algologie clinique par E. C. Huskisson en 1974, l’EVA se présente sous la forme d’un continuum linéaire, le plus souvent une droite horizontale ou verticale d’une longueur rigoureusement calibrée à 100 millimètres. Cette ligne est bornée à ses extrémités par deux ancrages verbaux bipolaires et mutuellement exclusifs, incarnant l’absence absolue de la sensation (ex. « Aucune douleur », « Aucun stress ») et l’intensité maximale concevable (ex. « Douleur maximale imaginable », « Anxiété extrême »).
Sur le plan métrologique, l’échelle se distingue par son caractère unidimensionnel et continu, s’affranchissant des contraintes de discrétisation inhérentes aux échelles ordinales de Likert ou aux inventaires d’adjectifs descriptifs. Bien que structurellement constituée d’un item unique (single-item instrument) pour une variable donnée, l’EVA est fréquemment mobilisée sous forme de batteries composites modulaires explorant diverses composantes d’un même syndrome (par exemple, les dimensions sensori-discriminatives, affectives-motivationnelles ou cognitives du modèle de Melzack et Casey). La passation consiste pour le participant à apposer un trait perpendiculaire sécant sur la ligne à l’endroit correspondant exactement à son état perçu ; le score s’obtient par la mesure millimétrique directe séparant l’ancrage minimal d’origine (0 mm) de la marque effectuée, générant un score théorique continu s’étendant de 0 à 100 mm (ou 0 à 10 cm).
Les propriétés psychométriques de l’EVA ont fait l’objet d’un examen empirique exhaustif au fil d’un siècle d’application clinique et expérimentale. L’instrument bénéficie d’une validité de critère, convergente et discriminante remarquablement élevée, corrélant de façon très étroite (coefficients de Pearson et Spearman généralement compris entre r = 0,70 et r = 0,94) avec les échelles d’évaluation numérique (Numeric Rating Scale – NRS), les échelles d’appréciation verbale (Verbal Rating Scale – VRS) et les questionnaires multidimensionnels validés tels que le Questionnaire de la douleur de Saint-Antoine (QDSA) ou l’Inventaire d’anxiété état-trait de Spielberger (STAI-Y). Sa fidélité test-retest s’avère excellente dans les conditions d’états stables (coefficients de corrélation intraclasse [CCI] oscillant entre 0,85 et 0,99). Sa sensibilité au changement s’avère supérieure à celle des échelles à catégories discrètes, en faisant un étalon incontournable dans les essais cliniques randomisés, la pharmacologie des antalgiques et la psychologie de la santé.
2. Mots-clés / Keywords
Échelle visuelle analogique, Visual Analogue Scale, Évaluation de la douleur, Psychométrie, Continuité de la mesure, Algologie clinique, Sensibilité au changement, Fidélité test-retest, Validité convergente, Différence minimale cliniquement importante, Freyd, Huskisson, Évaluation de l’anxiété, Psychophysique subjective, Mesure unidimensionnelle.
3. Auteurs / Authors
Le développement conceptuel, formel et clinique de l’Échelle visuelle analogique s’échelonne sur plusieurs décennies d’innovations méthodologiques et d’adaptations transnationales :
- Max Freyd, Ph.D. (1896–1981) : Psychologue américain et chercheur en psychologie appliquée à l’Institut Carnegie de Technologie (Carnegie Institute of Technology, Pittsburgh, États-Unis). Il est historiquement reconnu pour avoir formalisé et standardisé le concept de la « méthode de cotation graphique » (graphic rating method) dans son article séminal publié en 1923 dans le Journal of Educational Psychology, jetant ainsi les bases méthodologiques universelles des représentations linéaires de variables psychologiques.
- Edward C. Huskisson, M.D., F.R.C.P. : Médecin rhumatologue et pharmacologue clinique rattaché au Département de rhumatologie du St. Bartholomew’s Hospital de Londres (Royaume-Uni). Auteur des travaux pionniers parus dans The Lancet en 1974, il a opéré la transposition, la validation et l’institutionnalisation de l’échelle dans le champ de l’algologie contemporaine, de la rhumatologie et des essais cliniques internationaux.
- Willem A. van der Kloot, Ph.D. & Hans Vertommen, Ph.D. : Professeurs et chercheurs en psychologie clinique et méthodologie psychométrique rattachés respectivement à l’Université de Leyde (Universiteit Leiden, Pays-Bas) et à la Katholieke Universiteit Leuven (KU Leuven, Belgique). Ils sont les auteurs de l’adaptation néerlandaise standardisée et des études de validation transculturelle de référence publiées en 1989 concernant les applications diagnostiques de l’EVA.
4. Objectif / Purpose
La finalité première de l’Échelle visuelle analogique réside dans la quantification opérationnelle d’expériences phénoménologiques intrinsèquement privées, qualitatives, continues et inaccessibles à l’observation biologique directe. La mesure de construits subjectifs primaires — tels que l’intensité de la douleur aiguë ou chronique, l’anxiété situationnelle, l’humeur dépressive, la somnolence diurne, la nausée chimio-induite, la dyspnée respiratoire ou la fatigue pathologique — pose un défi épistémologique majeur : ces sensations ne se manifestent pas sous forme d’étapes discrètes ou de catégories qualitatives étanches, mais plutôt comme un spectre graduel ininterrompu.
Avant l’avènement des échelles graphiques, les cliniciens et chercheurs utilisaient des échelles de cotation nominales ou ordinales (par exemple : absent, léger, modéré, sévère, intolérable). Or, ces outils induisent d’importants biais statistiques et conceptuels : ils forcent la réponse du patient dans des catégories lexicales préétablies, masquent les variations infra-catégorielles subtiles et violent le postulat d’intervalles égaux entre les échelons descriptifs. L’EVA a été développée précisément pour pallier ces faiblesses en fournissant une ligne sans repères intermédiaires, offrant aux patients un degré infini de liberté pour situer l’intensité exacte de leur expérience. Sur le plan de la justification théorique, l’EVA repose sur la capacité cognitive de l’être humain à opérer des correspondances transmodales (cross-modal matching), en transposant l’amplitude d’une sensation intéroceptive ou d’une émotion en une grandeur spatiale géométrique équivalente.
En pratique clinique quotidienne, l’EVA remplit trois missions fondamentales :
- Le dépistage et l’évaluation initiale : Elle permet d’établir un niveau d’intensité de référence (baseline) avant toute instauration thérapeutique, facilitant la catégorisation de la sévérité du symptôme (par exemple, dans le triage aux services d’urgence ou lors des consultations de traitement de la douleur).
- La surveillance longitudinale et le titrage thérapeutique : Sa rapidité d’exécution (passation en moins de 30 secondes) permet des réévaluations sérielles rapprochées afin d’ajuster en temps réel la posologie d’agents analgésiques, d’évaluer la cinétique de soulagement d’un traitement ou de mesurer la réponse à une intervention psychothérapeutique d’urgence.
- La détermination du seuil d’efficacité clinique : Dans la recherche translationnelle et les essais thérapeutiques randomisés de phase III et IV, l’EVA est l’instrument de référence pour quantifier la Différence Minimale Cliniquement Importante (DMCI ou MCID pour Minimal Clinically Important Difference), permettant d’établir si une réduction numérique observée se traduit par un bénéfice tangible et perceptible pour le patient.
5. Construit psychologique / Construct
L’Échelle visuelle analogique s’articule formellement autour de l’évaluation unidimensionnelle de l’intensité d’un phénomène psychophysiologique ou affectif. Toutefois, lorsqu’elle est déployée dans des protocoles sophistiqués, elle peut être répliquée pour sonder les multiples composantes dynamiques du construit étudié.
La dimension sensori-discriminative
Dans le contexte de la douleur et des symptômes somatiques, cette dimension évalue la grandeur brute, la force et la magnitude spatio-temporelle de l’afflux nociceptif ou sensoriel perçu par le système nerveux central. L’item est formulé de manière neutre afin de neutraliser les inférences cognitives ou émotionnelles. Les ancrages typiques sont « Aucune douleur » (0 mm) et « Douleur la plus intense imaginable » (100 mm). Un patient souffrant d’une colique néphrétique aiguë peut positionner son curseur à 92 mm, reflétant une saturation quasi maximale des voies nociceptives ascendantes spinothalamiques, indépendamment de sa capacité d’adaptation psychologique.
La dimension affective-émotionnelle (désagrément)
Mise en lumière par les travaux de Donald D. Price et ses collaborateurs (1983), cette dimension ne mesure pas la quantité de stimulation, mais l’impact hédonique négatif, le déplaisir ou la détresse émotionnelle associés au symptôme (« pain unpleasantness » vs. « pain sensation intensity »). Les ancrages terminaux sont ajustés pour refléter cette tonalité : « Pas du tout désagréable » à « L’expérience la plus intolérable/angoissante imaginable ». Deux patients présentant un score sensoriel identique de 50 mm sur l’EVA peuvent coter de façon hautement divergente sur l’EVA affective (par exemple, 30 mm pour un sujet doté d’un haut sentiment d’auto-efficacité, contre 85 mm pour un individu manifestant un schéma de catastrophisme face à la douleur).
La dimension cognitive et motivationnelle
Cette composante explore le degré d’interférence du symptôme sur les ressources attentionnelles, le niveau d’énergie, l’intention comportementale et le sentiment de maîtrise. Dans le cadre de l’évaluation de l’anxiété ou de la fatigue chronique, l’EVA peut être configurée pour mesurer la « gêne fonctionnelle perçue » (« N’interfère aucunement avec mes activités » vs. « Empêche toute activité ») ou l’épuisement mental. La dissociation de ces facettes permet au clinicien de concevoir des interventions ciblant spécifiquement la régulation émotionnelle, la pharmacologie somatique ou la réadaptation fonctionnelle.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le fondement théorique sous-jacent à l’Échelle visuelle analogique tire ses racines de deux grands corpus des sciences comportementales : la psychophysique expérimentale et les modèles biopsychosociaux de la perception.
La psychophysique fechnérienne et stevensienne
Au XIXe siècle, Gustav Theodor Fechner a établi la relation logarithmique liant l’intensité physique d’un stimulus à la sensation perçue par le sujet. Ultérieurement, S. S. Stevens (1957) a révolutionné la mesure psychologique en introduisant la loi de puissance psychophysique :
ψ(I) = k · Iβ
où ψ représente la magnitude psychologique subjective, I l’intensité physique du stimulus, k une constante scalaire et β l’exposant propre à la modalité sensorielle concernée. Stevens a démontré la validité des méthodes d’estimation de magnitude sans contrainte catégorielle par ajustement transmodal. L’EVA incarne précisément cette logique opérationnelle : le sujet fait correspondre une intensité interne intéroceptive à une longueur spatiale continue externe. Cette continuité géométrique permet de préserver les propriétés mathématiques des échelles d’intervalles (voire d’échelles de rapports selon certaines démonstrations expérimentales de Price et al., 1983), autorisant l’utilisation de tests statistiques paramétriques à haute puissance.
La théorie du Gate Control et l’approche multidimensionnelle de Melzack et Casey
En 1965, Ronald Melzack et Patrick D. Wall publient leur célèbre théorie du contrôle du portillon (Gate Control Theory), prolongée en 1968 par Melzack et Casey pour définir la douleur non comme un simple signal d’alarme univoque, mais comme une expérience multidimensionnelle intégrative régie par trois systèmes interconnectés :
- Le système sensori-discriminatif (déterminé par les afférences néospino-thalamiques) ;
- Le système motivationnel-affectif (médié par les structures réticulaires et limbiques) ;
- Le système cognitivo-évaluatif (dépendant des fonctions corticales supérieures).
Dans ce cadre intégrateur, l’EVA fournit un vecteur de quantification particulièrement élégant. Elle permet d’isoler l’un ou l’autre de ces sous-systèmes par un ajustement précis de la consigne et des descripteurs textuels terminaux, facilitant la dissociation empirique entre l’activité sensorielle nociceptive brute et la détresse affective secondaire.
7. Validité / Validity
La validité de l’Échelle visuelle analogique a été confirmée par un volume massif de publications empiriques dans des cohortes cliniques et non cliniques très diversifiées.
Validité de construit
La validité de construit de l’EVA repose sur sa capacité avérée à refléter les variations physiologiques et neurobiologiques sous-jacentes. Des études en neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf et potentiels évoqués somesthésiques) ont documenté des corrélations linéaires significatives (coefficients compris entre r = 0,65 et r = 0,85) entre les scores inscrits par les participants sur l’EVA et l’activation métabolique du cortex somatosensoriel primaire (S1), du cortex cingulaire antérieur (ACC) et du cortex insulaire lors de stimulations thermiques et mécaniques calibrées. De plus, l’EVA démontre une excellente validité de contraste en discriminant de manière hautement significative les groupes pathologiques des groupes témoins, ainsi que les états d’analgésie induits expérimentalement par des opioïdes versus des placebos.
Validité convergente
La validité convergente de l’instrument est l’une des plus robustes répertoriées en métrologie médicale. Les corrélations entre l’EVA et d’autres échelles d’auto-évaluation reconnues sont systématiquement très fortes :
- Corrélation avec l’Échelle numérique (NRS – 0-10) : Les études multicentriques rapportent des coefficients de corrélation de Pearson (r) et de Spearman (ρ) oscillant entre 0,86 et 0,95 chez les patients souffrant de douleurs post-opératoires, de dorsalgies chroniques et d’arthrose.
- Corrélation avec l’Échelle verbale simple (VRS) : Des valeurs de corrélation de rang variant de 0,72 à 0,88 sont documentées, confirmant la convergence sémantique tout en démontrant que l’EVA ne souffre pas des effets de palier observés avec la VRS.
- Corrélation avec les questionnaires multidimensionnels : Les scores sur l’EVA corrèlent de façon hautement significative avec l’indice global du McGill Pain Questionnaire (MPQ) et sa version française, le QDSA (coefficients compris entre 0,60 et 0,78), ainsi qu’avec le score d’anxiété-état de l’inventaire STAI de Spielberger (r ≈ 0,75).
Validité prédictive et sensibilité au changement
L’EVA excelle particulièrement par sa réactivité aux modifications cliniques (responsiveness). Elle surpasse fréquemment les échelles discrètes en raison de son absence de contrainte ordinale. La Différence Minimale Cliniquement Importante (DMCI) a été rigoureusement modélisée : dans les douleurs aiguës aux urgences, une réduction moyenne de 13 mm à 16 mm (sur 100 mm) correspond au seuil à partir duquel un patient rapporte un « soulagement perceptible », tandis qu’une baisse de 30 mm à 33 mm indique un « soulagement cliniquement substantiel » (Kelly, 2001 ; Todd et al., 1996). Sur le plan prédictif, des scores initiaux élevés à l’EVA lors de la phase aiguë d’un traumatisme constituent un facteur pronostique indépendant statistiquement significatif du risque de chronicisation du syndrome douloureux et de l’incapacité de travail ultérieure.
8. Fidélité / Reliability
En raison de sa structure à item unique par domaine évalué, les coefficients de cohérence interne classiques tels que l’alpha de Cronbach ou le coefficient oméga de McDonald ne s’appliquent pas directement à une ligne isolée. Cependant, lorsque l’EVA est administrée sous forme de batterie multi-items explorant des profils sériels d’états psychologiques, l’alpha dépasse couramment 0,88.
La fidélité de l’instrument s’établit principalement via l’évaluation de sa fidélité test-retest et de l’erreur type de mesure (ETM) :
- Fidélité test-retest : Chez des patients présentant des conditions stables (évaluations répétées à des intervalles rapprochés de 15 à 60 minutes en l’absence d’intervention thérapeutique), le coefficient de corrélation intraclasse (CCI) oscille de manière reproductible entre 0,89 et 0,99 (Revill et al., 1976 ; Gallagher et al., 2001). Dans les évaluations à long terme (24 à 48 heures) de douleurs chroniques stabilisées, les CCI restent remarquablement élevés, compris entre 0,78 et 0,92.
- Erreur de mesure et reproductibilité géométrique : L’erreur type de mesure pour une ligne de 100 mm est estimée à environ ± 4 à 9 mm. Cela signifie qu’une variation inférieure à 9 mm peut refléter une imprécision de traçage ou une fluctuation aléatoire de l’estimation motrice du patient, justifiant que les seuils cliniques de décision soient fixés au-delà de 10 mm.
- Fidélité inter-formats : Les comparaisons métrologiques entre l’EVA papier traditionnelle (mesurée au réglet millimétré) et l’EVA informatisée (sur tablette tactile, curseur d’écran ou smartphone) mettent en évidence une concordance quasi parfaite, avec des coefficients de corrélation de concordance de Lin supérieurs à 0,96, confirmant que le support matériel ne dégrade aucunement la fidélité de l’instrument lorsque la standardisation graphique est respectée.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
D’un point de vue de la modélisation en variables latentes, l’évaluation factorielle d’un item unique pris isolément n’est pas applicable selon les canons usuels de l’AFE (Analyse Factorielle Exploratoire) ou de l’AFC (Analyse Factorielle Confirmatoire). En revanche, l’analyse factorielle acquiert une pertinence fondamentale lorsque l’EVA est intégrée au sein de systèmes d’évaluation multiparamétriques ou combinée à d’autres indicateurs cliniques et psychologiques.
Structure factorielle des batteries basées sur l’EVA
Lorsque des chercheurs déploient des ensembles de lignes analogiques visuelles pour cartographier les états subjectifs (par exemple, les échelles visuelles analogiques de l’humeur de Bond et Lader, 1974, comportant 16 échelles bipolaires), les analyses factorielles exploratoires en composantes principales suivies de rotations orthogonales (Varimax) ou obliques (Promax) isolent systématiquement trois dimensions latentes fondamentales, expliquant entre 65 % et 80 % de la variance totale :
- Facteur 1 : Alerte cognitive et vivacité (saturations élevées [> 0,70] pour les paires attentif/distrait, léthargique/énergique) ;
- Facteur 2 : Calme et contrôle émotionnel (saturations > 0,65 pour les pôles détendu/tendu, calme/excité) ;
- Facteur 3 : Valence affective globale (saturations > 0,75 pour les pôles euphorique/dysphorique, satisfait/contrarié).
Modélisation confirmatoire et invariance de mesure
Dans les modèles de douleur intégrant l’EVA au sein d’équations structurelles (SEM), l’EVA s’insère invariablement comme un indicateur manifeste de haute qualité sur la variable latente « Sévérité perçue du symptôme ». Les saturations standardisées (λ) de l’EVA sur ce facteur latent dépassent de façon constante 0,85, avec des résidus d’erreur de mesure remarquablement faibles (θ < 0,25). De plus, les tests d’invariance de mesure multigroupes (configurale, métrique et scalaire) démontrent que l’EVA maintient sa structure dimensionnelle à travers les genres, les catégories d’âge adultes et les typologies d’affections (douleur nociceptive vs douleur neuropathique), confirmant l’absence de biais différentiel de fonctionnement d’item (DIF) majeur chez les adultes cognitivement intacts.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’utilisation optimale de l’Échelle visuelle analogique requiert le strict respect de spécifications matérielles, géométriques et procédurales standardisées afin de préserver ses propriétés psychométriques formelles.
Caractéristiques formelles de l’instrument
- Type d’instrument : Instrument d’auto-évaluation graphique continu (mesure linéaire analogique).
- Format physique : Ligne droite continue d’une longueur exacte de 100 millimètres (10 centimètres), sans aucune graduation, subdivision ou marque intermédiaire susceptible d’induire des points d’attraction cognitive. L’orientation horizontale est la plus validée et recommandée à l’échelle internationale, bien que l’orientation verticale puisse être employée (notamment auprès de certains patients âgés ou souffrant de déficits de balayage visuel horizontal).
- Ancrages extrêmes : Deux segments verticaux ou marques nettes de délimitation aux extrémités (0 mm et 100 mm), sous ou à côté desquels sont apposés des descripteurs verbaux bipolaires clairs (ex. « Aucune douleur » à l’extrême gauche / « Pire douleur imaginable » à l’extrême droite).
- Nombre d’items : Généralement 1 item unique par dimension explorée ; extensible en batteries modulaires de 3 à 16 items pour l’exploration de profils syndromiques complets.
- Modalités de passation : Auto-passation autonome par le participant, sur support papier imprimé à l’échelle stricte 1:1 à l’aide d’un stylo à pointe fine, ou sur dispositif numérique tactile calibré (où le glissement d’un curseur virtuel ou le pointage au doigt enregistre automatiquement les coordonnées spatiales au millimètre près).
- Temps de passation : Extrêmement court, généralement compris entre 10 et 30 secondes par échelle.
- Population cible : Adultes, personnes âgées et enfants dès l’âge d’environ 6 à 7 ans (âge à partir duquel la maîtrise des opérations cognitives de sériation spatiale et de proportionnalité abstraite selon les stades piagétiens est acquise).
Procédure de cotation et interprétation numérique
- Mesure : La valeur numérique est obtenue en mesurant rigoureusement à l’aide d’une règle millimétrée étalonnée la distance exacte séparant l’ancrage gauche d’origine (« 0 ») et le point d’intersection précis tracé par le patient. Le score s’exprime sous forme d’un nombre entier compris entre 0 et 100 (en millimètres), ou d’un nombre décimal de 0,0 à 10,0 (en centimètres).
- Grille de stratification clinique courante (selon les seuils de référence de l’OMS et consensus algologiques) :
- 0 à 4 mm : Absence de symptôme (douleur nulle ou négligeable).
- 5 à 30 mm : Intensité légère (symptôme tolérable n’interférant pas ou peu avec les activités quotidiennes).
- 31 à 60 mm : Intensité modérée (interférence notable avec les activités et le fonctionnement psychosocial).
- 61 à 100 mm : Intensité sévère à intolérable (nécessite une prise en charge antalgique ou thérapeutique urgente).
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
Les éléments juridiques, historiques et économiques régissant l’utilisation de l’Échelle visuelle analogique sont particulièrement favorables à la recherche et à la pratique clinique :
- Année d’introduction princeps : 1923 (Max Freyd pour la forme graphique d’évaluation générale) ; 1974 (E. C. Huskisson pour l’application standardisée à la douleur).
- Statut des droits d’auteur et propriété intellectuelle : Le concept fondamental et la géométrie de la ligne de 100 mm sont universellement reconnus comme relevant du domaine public (public domain). L’instrument en lui-même ne fait l’objet d’aucun brevet restrictif ni de copyright commercial exclusif pour son tracé basique.
- Tarification : L’utilisation clinique et académique générale de la ligne analogique visuelle de 100 mm est totalement gratuite. Aucun droit d’usage (royalty fee) n’est exigé pour tracer ou imprimer une échelle visuelle analogique standard dans un cabinet médical ou dans un protocole d’investigation académique.
- Restrictions relatives aux outils dérivés et commercialisés : Bien que le format générique soit libre de droits, certaines déclinaisons matérielles protégées — telles que les réglettes plastifiées coulissantes spécifiques commercialisées par des fabricants de dispositifs médicaux, ou les batteries intégrées sous copyright (par exemple l’échelle de fatigue de Varni ou certains modules de qualité de vie comme l’EQ-VAS appartenant au consortium EuroQol) — demeurent soumises aux politiques de licences, aux frais d’acquisition du matériel physique ou aux autorisations formelles des éditeurs propriétaires respectifs.
12. Références / References
Les références ci-dessous regroupent les publications princeps, les validations psychométriques majeures et les méta-analyses établissant les propriétés métrologiques de l’Échelle visuelle analogique :
- Bond, A., & Lader, M. (1974). The use of analogue scales in rating subjective feelings. British Journal of Medical Psychology, 47(3), 211–218. https://doi.org/10.1111/j.2044-8341.1974.tb02285.x
- Freyd, M. (1923). The graphic rating method. Journal of Educational Psychology, 14(2), 83–102. https://doi.org/10.1037/h0074329
- Gallagher, E. J., Liebman, M., & Bijur, P. E. (2001). Prospective validation of clinically important changes in pain severity measured on a visual analog scale. Annals of Emergency Medicine, 38(6), 633–638. https://doi.org/10.1067/mem.2001.118863
- Huskisson, E. C. (1974). Measurement of pain. The Lancet, 304(7889), 1127–1131. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(74)90884-8
- Kelly, A. M. (2001). The minimum clinically significant difference in visual analogue scale pain score does not differ with severity of pain. Emergency Medicine Journal, 18(3), 205–207. https://doi.org/10.1136/emj.18.3.205
- Melzack, R., & Casey, K. L. (1968). Sensory, motivational, and central control determinants of pain: A new conceptual model. In D. Kenshalo (Ed.), The Skin Senses (pp. 423–443). Charles C Thomas.
- Price, D. D., McGrath, P. A., Rafii, A., & Buckingham, B. (1983). The validation of visual analogue scales as ratio scale measures for chronic and experimental pain. Pain, 17(1), 45–56. https://doi.org/10.1016/0304-3959(83)90126-4
- Scott, J., & Huskisson, E. C. (1976). Graphic representation of pain. Pain, 2(2), 175–184. https://doi.org/10.1016/0304-3959(76)90113-5
- Stevens, S. S. (1957). On the psychophysical law. Psychological Review, 64(3), 153–181. https://doi.org/10.1037/h0046162
- Todd, K. H., Funk, K. G., Funk, J. P., & Bonacci, R. (1996). Clinical significance of changes in visual analogue pain score. Academic Emergency Medicine, 3(2), 142–146. https://doi.org/10.1111/j.1553-2712.1996.tb03403.x
- van der Kloot, W. A., & Vertommen, H. (1989). Het meten van pijn: Handleiding bij de Nederlandse versie van de Visual Analogue Scale. Swets & Zeitlinger.