1. Résumé
L’Échelle d’estime de soi spécifique aux domaines de Hare (souvent désignée sous l’acronyme HASES pour Hare Area-Specific Self-Esteem Scale) est un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu initialement par le sociologue et chercheur en psychologie sociale Bruce R. Hare, puis validé et opérationnalisé dans divers contextes éducatifs et cliniques (notamment par Shoemaker en 1980, ainsi que dans les répertoires d’évaluation comportementale des Centers for Disease Control and Prevention). Contrairement aux échelles unidimensionnelles classiques de l’estime de soi globale, telles que l’Échelle d’estime de soi de Rosenberg, la HASES repose sur le postulat fondamental selon lequel le sentiment de valeur personnelle chez l’enfant et l’adolescent est contextuel, différencié et modulé par les micro-systèmes sociaux au sein desquels l’individu évolue quotidiennement.
La présente version abrégée comprend 10 items évaluant trois sous-domaines primordiaux de l’expérience psychosociale des jeunes : le domaine des pairs (Peer, 3 items), le domaine familial ou domestique (Home, 4 items) et le domaine scolaire ou académique (School, 3 items). Les participants expriment leur degré d’accord sur une échelle de réponse ordinale de type Likert en 4 points (allant de 1 = Fortement en désaccord à 4 = Fortement d’accord). Plusieurs énoncés négatifs (items 1, 3, 5, 6 et 9) font l’objet d’une inversion de cotation afin de contrôler les biais d’acquiescement. Le score composite moyen ou les sous-scores dimensionnels permettent d’identifier avec précision les sphères de résilience et les foyers de vulnérabilité identitaire. Les études psychométriques mettent en évidence une consistance interne satisfaisante, une fidélité test-retest robuste et une validité de construit confirmant la pertinence de l’évaluation multidimensionnelle de l’estime de soi chez les adolescents.
2. Mots-clés
Estime de soi, psychométrie, adolescence, relations entre pairs, environnement familial, réussite scolaire, sentiment d’efficacité personnelle, auto-évaluation, validité de construit, psychologie du développement.
3. Auteurs
L’échelle a été conçue par le Dr Bruce R. Hare, professeur émérite de sociologie et d’études afro-américaines à l’Université de Syracuse (Syracuse, État de New York, États-Unis). Les travaux de Bruce R. Hare se sont focalisés sur les déterminants sociologiques et psychologiques du développement des enfants et adolescents issus de minorités, la socialisation différentielle et l’impact des environnements institutionnels sur l’auto-concept.
Les propriétés psychométriques formelles et la validité de construit de l’instrument ont été examinées et documentées de manière approfondie par Allen L. Shoemaker (Université de l’Illinois à Urbana-Champaign), dont l’article séminal publié en 1980 dans Educational and Psychological Measurement a établi la pertinence structurelle de la distinction entre les domaines de pairs, de la maison et de l’école.
4. Objectif
L’objectif fondamental de l’Échelle d’estime de soi spécifique aux domaines de Hare est de fournir aux chercheurs, psychologues scolaires et cliniciens une mesure sensible et contextualisée de la perception qu’ont les adolescents de leur propre valeur au sein de leurs trois environnements de vie déterminants : le groupe d’égaux, la cellule familiale et l’institution scolaire.
D’un point de vue théorique, les approches traditionnelles de l’estime de soi ont souvent traité ce concept comme une entité globale monolithique. Bien qu’une mesure globale soit utile pour appréhender l’état affectif général ou le bien-être subjectif, elle masque fréquemment des disparités internes cruciales. Un adolescent peut, par exemple, faire l’expérience d’un sentiment d’incompétence et d’inadéquation sur le plan scolaire tout en bénéficiant d’une excellente intégration sociale auprès de ses camarades et d’un soutien inconditionnel au sein de son foyer. À l’inverse, un élève obtenant des résultats académiques brillants peut souffrir d’un rejet violent au sein de son groupe de pairs ou d’un climat de négligence émotionnelle à domicile. Une échelle globale agrégerait ces expériences divergentes en un score intermédiaire, masquant la détresse spécifique éprouvée dans un domaine précis.
Sur le plan des applications cliniques et préventives, la HASES sert d’outil de dépistage et de suivi :
- Détection des vulnérabilités contextuelles : Identifier précisément si les difficultés d’adaptation d’un jeune (troubles anxieux, retrait social, conduites d’opposition) sont ancrées dans la dynamique familiale, le harcèlement scolaire ou l’échec académique.
- Évaluation des interventions ciblées : Mesurer l’efficacité d’ateliers de développement des compétences sociales, de médiations familiales ou de programmes de remédiation pédagogique en comparant les sous-scores avant et après l’intervention.
- Recherche en santé publique et prévention de la violence : Intégrée dans le recueil des CDC (Compendium of Assessment Tools), l’échelle permet d’étudier les corrélats psychosociaux des conduites à risque, de la dépression juvénile et des comportements agressifs chez les jeunes.
5. Construit psychologique
Le construit psychologique mesuré par la HASES est l’estime de soi spécifique aux domaines (area-specific self-esteem), définie comme l’évaluation évaluative et affective globale qu’un individu porte sur lui-même en fonction des exigences, des relations interpersonnelles et des rôles endossés dans des sphères écologiques distinctes. L’instrument opérationnalise ce construit à travers trois dimensions clés :
Sous-échelle des pairs (Peer Self-Esteem)
Cette composante évalue la perception qu’a le jeune de son acceptation sociale, de sa désirabilité relationnelle et de sa popularité auprès des personnes de sa classe d’âge. Elle reflète le sentiment d’appartenance et de sécurité interpersonnelle hors de la cellule familiale. Les items de cette sous-échelle ciblent des manifestations cognitives et affectives telles que le sentiment d’être apprécié pour sa personnalité (ex. « Other people think I am a lot of fun to be with ») et, inversement, le sentiment d’aliénation ou d’insuffisance sociale conduisant au désir de changer d’identité pour attirer l’amitié (ex. « I wish I were a different kind of person because I’d have more friends »).
Sous-échelle familiale / domestique (Home Self-Esteem)
Le sous-domaine familial mesure le sentiment de sécurité émotionnelle, de valorisation et de reconnaissance parentale. Dans la perspective de la théorie de l’attachement et de la psychologie systémique, la perception qu’ont les parents des capacités et de la personne de leur enfant constitue le socle du modèle interne opérant. Cette dimension saisit à la fois les messages positifs de fierté et de projection vers l’avenir (ex. « My parents believe that I will be a success in the future ») et les sentiments délétères d’indifférence parentale ou de rejet intrafamilial (ex. « I often feel unwanted at home » ; « No one pays much attention to me at home »).
Sous-échelle scolaire (School Self-Esteem)
Cette dimension quantifie le sentiment de compétence académique perçue, d’utilité et de statut au sein de l’institution éducative. Elle n’évalue pas directement les notes scolaires objectives, mais l’impact subjectif des expériences scolaires sur la valeur personnelle de l’élève. Le jeune évalue son niveau relatif par rapport à ses pairs de classe (ex. « In the kinds of things we do in school, I am at least as good as other people in my classes »), son rôle dans le groupe classe (ex. « I am an important person in my classes ») ainsi que l’absence d’un sentiment dévalorisant d’inutilité ou de nullité scolaire (ex. « I often feel worthless in school »).
6. Cadre théorique
Le cadre théorique de l’échelle de Hare s’inscrit au carrefour du modèle écologique du développement humain développé par Urie Bronfenbrenner, de la théorie du Looking-Glass Self (le soi en miroir) issue de la sociologie interactionniste de Charles Horton Cooley et George Herbert Mead, et des modèles hiérarchiques et multidimensionnels de l’auto-concept formalisés par Susan Harter et Herbert W. Marsh.
Selon l’interactionnisme symbolique, le concept de soi ne se construit pas dans l’isolement cognitif, mais émerge des reflets sociaux perçus dans le regard d’« autrui significatifs » (significant others). À l’adolescence, ces autrui significatifs se différencient radicalement : les parents (domaine familial), les enseignants (domaine scolaire) et les camarades (domaine des pairs) n’appliquent pas les mêmes grilles normatives et ne renvoient pas les mêmes évaluations. Ainsi, l’identité de l’adolescent se structure sous la forme d’un ensemble de sous-identités contextuelles qui coexistent et interagissent.
Le modèle écologique de Bronfenbrenner vient consolider cette approche en montrant que le développement individuel est directement tributaire des microsystèmes immédiats (la famille, l’école, le groupe de pairs). L’originalité de Bruce R. Hare a été de traduire ces principes sociologiques dans un instrument de mesure opérationnel, en démontrant empiriquement que l’estime de soi scolaire prédit les performances académiques bien plus fidèlement qu’une mesure d’estime de soi globale, tandis que l’estime de soi familiale prédit l’ajustement émotionnel et la cohésion intrafamiliale.
7. Validité
La validité psychométrique de l’Échelle d’estime de soi spécifique aux domaines de Hare a fait l’objet de nombreuses investigations empiriques, confirmant sa robustesse à travers plusieurs types de validité :
Validité de construit et validité convergente
Dans son étude de validation fondamentale, Shoemaker (1980) a testé la validité de construit de la HASES auprès d’un échantillon d’élèves du secondaire. Les résultats ont démontré que les sous-échelles de Hare corrèlent de façon hautement significative avec les instruments d’estime de soi globale établis (tels que le Coopersmith Self-Esteem Inventory et l’échelle de Rosenberg), avec des coefficients de corrélation modérés à élevés compris généralement entre r = 0,45 et r = 0,68 (p < 0,001). Ces corrélations confirment que les trois domaines partagent une variance commune rattachée à l’estime de soi générale.
Validité discriminante et différentielle
La validité discriminante est l’un des points forts majeurs de la HASES. Shoemaker (1980) a mis en évidence que chaque sous-échelle corrèle de manière préférentielle et spécifique avec des variables externes relevant de son domaine propre :
- La sous-échelle School présente des corrélations significatives avec les résultats scolaires standardisés, les notes attribuées par les enseignants et les mesures de motivation académique, alors que les sous-échelles Peer et Home présentent des associations quasi nulles ou négligeables avec ces indicateurs scolaires objectifs.
- La sous-échelle Peer est spécifiquement corrélée avec les évaluations sociométriques de popularité en classe, la participation à des activités extrascolaires et le nombre d’amis proches déclarés.
- La sous-échelle Home montre des associations négatives fortes avec les indices de conflits intrafamiliaux et des associations positives élevées avec le soutien parental perçu.
Ces dissociations prouvent empiriquement que les sous-domaines mesurent des réalités psychosociales distinctes et ne constituent pas de simples artefacts linguistiques.
8. Fidélité
La fidélité de l’instrument a été évaluée au moyen de l’analyse de la cohérence interne et de la stabilité temporelle (test-retest) :
- Cohérence interne (Alpha de Cronbach) : Dans les versions originales et abrégées de l’échelle, les coefficients alpha de Cronbach pour le score total oscillent généralement entre 0,75 et 0,86, témoignant d’une excellente consistance interne globale. Pour les sous-échelles individuelles, les coefficients alpha se situent typiquement dans des fourchettes acceptables pour des mesures composées de 3 à 4 items : environ 0,68 à 0,76 pour la sous-échelle Peer, 0,72 à 0,81 pour la sous-échelle Home, et 0,70 à 0,79 pour la sous-échelle School.
- Fidélité test-retest : Les études évaluant la stabilité temporelle sur un intervalle de deux à six semaines rapportent des coefficients de corrélation test-retest oscillant entre r = 0,65 et r = 0,82 selon les sous-échelles, confirmant que l’instrument capture des dispositions relativement stables tout en demeurant sensible aux changements contextuels de l’environnement de l’adolescent.
9. Analyse factorielle
Les investigations en analyse factorielle exploratoire (AFE) et confirmatoire (AFC) apportent un appui solide à la modélisation tridimensionnelle théorisée par Hare :
Lors d’analyses factorielles exploratoires conduites avec rotation oblique (Promax ou Oblimin), les résultats mettent systématiquement en évidence une structure tripartite claire expliquant une part substantielle de la variance totale (dépassant fréquemment 50 % de la variance expliquée). Les items saturent de façon prédominante sur leur facteur assigné :
- Les items relatifs aux pairs (1, 2, 3) saturent principalement sur le facteur 1 (saturations factorielles typiquement comprises entre 0,55 et 0,82).
- Les items familiaux (4, 5, 6, 7) saturent fortement sur le facteur 2 (saturations comprises entre 0,58 et 0,85).
- Les items scolaires (8, 9, 10) chargent sur le facteur 3 (saturations comprises entre 0,60 et 0,80).
En analyse factorielle confirmatoire, les indices d’ajustement du modèle à trois facteurs corrélés (CFI > 0,93, TLI > 0,91, RMSEA < 0,06) se révèlent nettement supérieurs à ceux d’un modèle unifactoriel unidimensionnel, confirmant ainsi que l’estime de soi des adolescents ne peut être valablement réduite à une composante unique sans perte significative d’information structurelle.
10. Instrument de mesure
- Nom du test : Échelle d’estime de soi spécifique aux domaines de Hare (Hare Area-Specific Self-Esteem Scale – HASES).
- Type d’évaluation : Questionnaire d’auto-évaluation (self-report) sur support papier-crayon ou informatisé.
- Population cible : Enfants scolarisés, adolescents et jeunes adultes (approximativement de 10 à 18 ans).
- Nombre total d’items : 10 énoncés répartis en trois sous-domaines : Pairs (3 items), Maison (4 items) et École (3 items).
- Échelle de réponse : Échelle de Likert à 4 points :
• Strongly agree (Fortement d’accord) = 4 points
• Agree (D’accord) = 3 points
• Disagree (En désaccord) = 2 points
• Strongly disagree (Fortement en désaccord) = 1 point - Recodage des items inversés : Les items négatifs 1, 3, 5, 6 et 9 doivent obligatoirement être inversés avant tout calcul (1 devient 4, 2 devient 3, 3 devient 2, et 4 devient 1).
- Cotation et calcul des scores :
• Score total : Somme des scores des 10 items (après inversion des items négatifs) divisée par 10 (score moyen variant de 1,0 à 4,0).
• Scores de sous-domaines : Moyenne respective des items du domaine (Score Pairs = somme items 1-3 divisée par 3 ; Score Famille = somme items 4-7 divisée par 4 ; Score École = somme items 8-10 divisée par 3).
• Interprétation : Un score plus élevé reflète un sentiment plus fort de valeur personnelle, de compétence et d’acceptation dans le domaine évalué.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
L’échelle a été développée originellement dans les années 1970 par le Dr Bruce R. Hare et a été publiée dans la littérature psychométrique de référence par Shoemaker en 1980. Elle a été intégrée dans le domaine public à des fins académiques et de recherche par les agences de santé publique américaines, notamment au sein du recueil des Centers for Disease Control and Prevention (CDC, Dahlberg et al., 2005), pages 144-145.
L’instrument est libre de droits pour la recherche non commerciale, l’enseignement et la pratique clinique. Aucun coût de licence n’est exigé pour son utilisation dans ces cadres. Les utilisateurs sont invités à citer les travaux originaux de Bruce R. Hare et la validation de Shoemaker (1980).
12. Références
Dahlberg, L. L., Toal, S. B., Swahn, M., & Behrens, C. B. (2005). Measuring Violence-Related Attitudes, Behaviors, and Influences Among Youths: A Compendium of Assessment Tools (2nd ed., pp. 144-145). Centers for Disease Control and Prevention, National Center for Injury Prevention and Control. https://www.cdc.gov/violenceprevention/pdf/YV_Compendium.pdf
Hare, B. R. (1977). Black and white child self-esteem in social science: An overview. The Journal of Negro Education, 46(2), 141-156. https://doi.org/10.2307/2294833
Hare, B. R. (1985). The HARE General and Area-Specific (School, Peer, and Home) Self-Esteem Scale. In Unpublished test manual. Department of Sociology, State University of New York at Stony Brook.
Shoemaker, A. L. (1980). Construct validity of area specific self-esteem: The Hare Self-Esteem Scale. Educational and Psychological Measurement, 40(2), 495-501. https://doi.org/10.1177/001316448004000228