1. Résumé / Abstract
L’Échelle d’embarras lié à la coloscopie (Colonoscopy Embarrassment Scale ou CES) est un instrument psychométrique auto-rapporté développé initialement par la chercheuse Ann Mitchell Kimberly en 2009 à l’Université d’Indiana. Conçu spécifiquement pour évaluer la nature et l’intensité de la gêne ou de l’embarras psychologique ressentis par les individus face à l’examen de coloscopie, cet outil répond à un enjeu majeur de santé publique : identifier les barrières psychosociales qui freinent le dépistage précoce du cancer colorectal.
Composée de 15 items univariés ou multidimensionnels selon les analyses factorielles, l’échelle utilise une modalité de réponse de type Likert à 4 points allant de « Strongly disagree » (Fortement en désaccord) à « Strongly agree » (Fortement d’accord). Les dimensions explorées englobent la pudeur corporelle, la crainte de la perte de contrôle d’évènements physiologiques (flatulences, odeurs, préparation colique imparfaite), la présence de tiers ou de stagiaires, les interactions verbales autour de l’intimité fécale et anale, ainsi que les caractéristiques démographiques du praticien (notamment le genre de l’endoscopiste). Sur le plan psychométrique, la CES a démontré une excellente cohérence interne, avec un coefficient alpha de Cronbach global fréquemment supérieur à 0,85, ainsi qu’une validité de construit robuste établie par corrélation avec l’anxiété médicale, l’évitement comportemental et l’adhésion réelle aux protocoles de dépistage endoscopique.
2. Mots-clés / Keywords
Échelle d’embarras lié à la coloscopie, Colonoscopy Embarrassment Scale, CES, cancer colorectal, dépistage endoscopique, gêne médicale, pudeur corporelle, psychométrie de la santé, barrières psychologiques, anxiété liée aux soins.
3. Auteurs / Authors
L’instrument a été conçu et validé par :
- Ann Mitchell Kimberly, PhD, RN : School of Nursing, Indiana University, Indianapolis, Indiana, États-Unis. Ses recherches doctorales et postdoctorales portent principalement sur les déterminants comportementaux du dépistage des cancers gastro-intestinaux, l’inconfort psychosocial lors des examens invasifs et le développement d’échelles d’évaluation en soins infirmiers et oncologie préventive.
4. Objectif / Purpose
Le cancer colorectal représente l’une des principales causes de morbidité et de mortalité par cancer à l’échelle mondiale. Bien que la coloscopie demeure la modalité diagnostique et thérapeutique de référence (gold standard) permettant la résection préventive de polypes adénomateux, les taux de participation aux programmes de dépistage demeurent sous-optimaux dans de nombreuses populations. Si les facteurs logistiques, économiques et la peur de la douleur physique ont largement été documentés, la littérature en psychologie de la santé a mis en lumière un obstacle souvent négligé mais déterminant : l’embarras médical (medical embarrassment).
L’objectif fondamental de la Colonoscopy Embarrassment Scale (CES) est de fournir aux chercheurs, épidémiologistes et cliniciens un instrument standardisé, valide et fidèle capable d’opérationnaliser et de quantifier l’embarras anticipé lié à la coloscopie. La gêne entourant cet examen est polymorphe : elle touche à l’exposition des parties intimes du corps, à l’intrusion instrumentale dans le rectum, au risque d’émissions fécales ou gazeuses incontrôlées, et à l’obligation de verbaliser des symptômes relatifs au transit intestinal devant un professionnel de santé.
En pratique clinique et en recherche interventionnelle, la CES permet :
- D’identifier avec précision les profils de patients à haut risque de non-adhésion ou d’annulation de rendez-vous en raison de motifs d’ordre émotionnel et psychologique ;
- D’évaluer l’efficacité d’interventions éducatives ciblées, de brochures désamorcantes, de vidéos explicatives ou d’entretiens motivationnels destinés à déstigmatiser et normaliser l’examen ;
- D’adapter l’environnement de soins (par exemple, ajuster le choix du genre du praticien, limiter le nombre de stagiaires observateurs en salle d’endoscopie, ou proposer une sédation consciente adéquate) afin d’atténuer la détresse du patient ;
- D’étudier les disparités démographiques, culturelles et de genre face aux examens colorectaux invasifs.
5. Construit psychologique / Construct
L’embarras est défini en psychologie sociale et clinique comme un état émotionnel aversif caractérisé par un sentiment de malaise, de honte légère ou de mortification, survenant lorsqu’un individu perçoit une menace pour son image sociale ou une transgression involontaire des normes de pudeur, de propreté et de maîtrise corporelle. Dans le contexte de la coloscopie, ce construit complexe se décline en plusieurs sous-facettes complémentaires :
5.1. Pudeur corporelle et exposition de l’anatomie intime
Cette dimension renvoie à l’angoisse d’exposer son anatomie anale, fessière ou génitale au regard et au contact physique d’autrui. Les items évaluent l’inconfort ressenti à l’idée que le médecin ou l’infirmier voie les fesses (item 15), les touche (item 11), ou que les organes génitaux puissent ne pas être adéquatement recouverts durant l’intervention (item 14). Ce construit explore également l’insatisfaction ou la gêne liée à l’image corporelle propre, telle que la morphologie ou l’apparence des fesses (item 10).
5.2. Peur de la perte de contrôle physiologique et fécal
La coloscopie touche à un tabou social universel : l’excrétion et la propreté fécale. Les patients anticipent fréquemment des accidents physiologiques humiliants lors du passage de l’endoscope. L’échelle mesure la crainte d’émettre des gaz intestinaux durant le test (item 4), la peur de dégager de mauvaises odeurs (item 13), ainsi que l’anxiété que la préparation colique n’ait pas nettoyé parfaitement la lumière intestinale, laissant des résidus visibles pour l’équipe médicale (item 9).
5.3. Intrusion instrumentale et niveau de conscience
L’insertion d’un tube d’endoscopie par l’orifice rectal constitue une expérience perçue comme hautement invasive, parfois associée à des tabous érogènes ou traumatiques (item 12). Cette facette interagit étroitement avec l’état de vigilance du patient : être conscient et éveillé pendant l’introduction du coloscope (item 5) décuple la vulnérabilité psychologique par rapport à un examen réalisé sous anesthésie générale ou sédation profonde.
5.4. Communication verbale et dynamique interpersonnelle soignant-patient
L’obligation de parler ouvertement de la défécation, de la consistance des selles ou des affections anorectales (hémorroïdes, prurit, rectorragies) génère une inhibition importante (items 7 et 8). De plus, la nature de la relation avec le praticien influence l’embarras : ne pas connaître le médecin (item 2), subir des plaisanteries maladroites de sa part sur l’examen (item 6), ou être examiné par un praticien d’un genre spécifique (item 1) constituent des sources manifestes de malaise interpersonnel.
5.5. Exposition sociale face à des tiers
Dans les centres hospitaliers universitaires, la présence de stagiaires en médecine ou en soins infirmiers est fréquente. La CES capture l’amplification de l’embarras lorsque des observateurs non indispensables aux soins assistent à la procédure endoscopique (item 3), accentuant la sensation de spectacle public de sa propre intimité.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le développement de la CES s’ancre à la croisée de plusieurs paradigmes majeurs de la psychologie de la santé et de la sociologie interactionniste.
6.1. La dramaturgie sociale et la gestion des impressions (Erving Goffman)
Selon la théorie dramaturgique d’Erving Goffman (1959), les individus consacrent une énergie constante à préserver leur « façade » sociale (face-work) et à contrôler les impressions qu’ils renvoient à leur entourage. La scène médicale coloscopique détruit brutalement cette façade : le patient est dévêtu, placé en position de décubitus latéral ou genu-pectorale, et soumis à des manipulations anatomiques associées à la scatologie et à la défécation. L’embarras survient lorsque l’individu échoue à maintenir les normes socioculturelles élémentaires d’étanchéité, de pudeur et de propreté.
6.2. Le modèle des croyances en santé (Health Belief Model – HBM)
Dans le Health Belief Model (Rosenstock, 1974 ; Becker, 1974), l’adoption d’un comportement préventif dépend de l’équilibre entre les bénéfices perçus de l’action et les barrières perçues (perceived barriers). Alors que les praticiens se concentrent sur la sévérité perçue du cancer et l’efficacité diagnostique de la coloscopie, les patients arbitrent souvent leur décision en fonction des barrières immédiates. L’embarras constitue une barrière psychologique non financière majeure, agissant comme un coût émotionnel immédiat face à un bénéfice futur probabiliste.
6.3. La théorie du comportement planifié (Theory of Planned Behavior – TPB)
Selon Icek Ajzen (1991), les attitudes envers un comportement prédisent l’intention comportementale puis l’action. L’embarras anticipé engendre une attitude affective fortement négative envers la coloscopie, réduisant le sentiment de contrôle comportemental perçu et incitant à l’évitement actif ou à la procrastination médicale.
7. Validité / Validity
Les études de validation psychométrique menées par Kimberly (2009) et les travaux ultérieurs ont apporté des preuves substantielles quant aux différentes formes de validité de la CES :
7.1. Validité de contenu
La validité de contenu a été établie dès la phase initiale de génération des items à partir d’une revue systématique de la littérature sur les réticences au dépistage, d’entretiens semi-structurés avec des patients et de consultations auprès d’un panel d’experts en gastroentérologie, en sciences infirmières et en mesure psychométrique. Les items ont été affinés pour couvrir l’ensemble des scénarios concrets susceptibles de générer un sentiment d’humiliation ou de vulnérabilité lors de la préparation, de l’accueil et du déroulement de l’endoscopie.
7.2. Validité de construit et convergente
La validité convergente a été démontrée par des corrélations positives statistiquement significatives entre les scores totaux à la CES et d’autres construits émotionnels apparentés :
- Des corrélations modérées à fortes avec l’anxiété liée aux examens médicaux (évaluée par exemple via des échelles dérivées du STAI de Spielberger, avec des coefficients r variant typiquement entre 0,42 et 0,61, p < 0,001) ;
- Une corrélation positive avec les mesures de pudeur corporelle générale (Body Modesty Scales) et de sensibilité à l’embarras social (Embarrassability Scale de Modigliani) ;
- Une corrélation inverse avec l’auto-efficacité perçue à réaliser l’examen (self-efficacy).
7.3. Validité discriminante et prédictive
Sur le plan discriminant, la CES se distingue des mesures de peur de la douleur physique (telles que le Fear of Pain Questionnaire), démontrant que la souffrance émotionnelle liée à la pudeur constitue un domaine distinct de l’anticipation nociceptive. Sur le plan prédictif, des scores élevés à la CES prédisent de manière robuste le refus d’adhésion au dépistage par coloscopie au profit de tests non invasifs (comme la recherche de sang occulte dans les selles – RSOS/FIT) ou l’annulation de rendez-vous endoscopiques programmés (odds ratio ajusté fréquemment supérieur à 1,8 pour les scores situés dans le quartile supérieur).
8. Fidélité / Reliability
Les propriétés métrologiques de fidélité de l’échelle d’embarras lié à la coloscopie révèlent une grande stabilité et une précision de mesure satisfaisante :
- Cohérence interne : Lors de l’étude initiale de Kimberly (2009), le coefficient alpha de Cronbach pour l’échelle globale de 15 items a atteint α = 0,87, témoignant d’une excellente homogénéité sans redondance excessive entre les items. Les analyses item-total ont montré des corrélations corrigées item-total toutes supérieures à 0,35, la majorité se situant entre 0,45 et 0,72.
- Fidélité test-retest : Chez des participants réévalués à un intervalle de deux à quatre semaines en l’absence d’intervention éducative, les coefficients de corrélation intraclasse (CCI) ou de Pearson ont dépassé r = 0,80, indiquant que la disposition à l’embarras vis-à-vis de l’examen demeure stable dans le temps lorsqu’elle est mesurée avant la prise en charge clinique.
- Erreur standard de mesure (SEM) : La faible SEM rapportée dans les études d’évaluation confirme que les variations de scores reflètent de véritables différences individuelles dans l’attitude psychologique plutôt que des fluctuations aléatoires de réponse.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Les explorations psychométriques de la structure interne de la CES ont impliqué des analyses factorielles exploratoires (AFE) et confirmatoires (AFC) :
9.1. Analyse factorielle exploratoire (AFE)
L’analyse en composantes principales avec rotation oblique (Promax ou Oblimin) menée lors du développement de l’instrument a initialement soutenu une solution dominante à facteur général, tout en révélant une sous-structure multidimensionnelle interprétable expliquant plus de 55 % de la variance totale. Les dimensions émergentes regroupent :
- Facteur 1 : Embarras lié à l’exposition physique et corporelle (items 10, 11, 14, 15), avec des saturations factorielles élevées comprises entre 0,64 et 0,86 ;
- Facteur 2 : Crainte de la perte de contrôle viscéral et fécal (items 4, 9, 12, 13), saturant entre 0,55 et 0,78 ;
- Facteur 3 : Vulnérabilité interpersonnelle et présence de tiers (items 1, 2, 3, 6, 7, 8), saturant entre 0,48 et 0,74.
9.2. Analyse factorielle confirmatoire (AFC)
Dans les cohortes de réplication, les modèles bifactoriels (un facteur général d’embarras colique englobant l’ensemble des items et des facteurs spécifiques de domaine) ou les modèles à trois facteurs corrélés ont présenté les indices d’ajustement les plus satisfaisants :
- Indice de Tucker-Lewis (TLI) > 0,92 ;
- Indice de concordance comparative (CFI) > 0,94 ;
- Erreur quadratique moyenne d’approximation (RMSEA) < 0,06 (IC 90 % [0,04 – 0,08]) ;
- Résidu quadratique moyen standardisé (SRMR) < 0,05.
Bien que l’utilisation d’un score total composite soit la pratique la plus répandue en épidémiologie comportementale, l’analyse détaillée par sous-dimensions offre une valeur clinique supérieure pour identifier les leviers d’action spécifiques auprès des patients.
10. Instrument de mesure / Instrument
Les spécifications techniques et les modalités d’administration de l’instrument se déclinent comme suit :
- Type de test : Questionnaire psychométrique auto-rapporté papier-crayon ou numérique (informatisé).
- Population cible : Adultes âgés de 45 ans et plus éligibles au dépistage du cancer colorectal, ou patients de tout âge orientés vers une coloscopie diagnostique ou de contrôle.
- Nombre d’items : 15 items unilatéraux formulés au conditionnel (« I would be embarrassed to… »).
- Format et échelle de réponse : Échelle de Likert à 4 points sans point neutre intermédiaire :
- Strongly disagree (Fortement en désaccord) = 1 point
- Disagree (En désaccord) = 2 points
- Agree (D’accord) = 3 points
- Strongly agree (Fortement d’accord) = 4 points
- Cotation et calcul du score :
- L’instrument ne comprend pas d’items inversés ; tous les items sont formulés dans le sens d’un embarras accru.
- Le score global est obtenu en sommant les réponses aux 15 items (étendue possible : de 15 à 60 points).
- Un score total plus élevé traduit un niveau d’embarras anticipé plus intense et un risque accru de réticence face à l’examen.
- Temps de passation : Environ 3 à 5 minutes.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de développement : 2009.
- Auteure et source d’origine : Ann Mitchell Kimberly, thèse de doctorat (PhD dissertation), Indiana University School of Nursing.
- Statut des droits et accessibilité : Développé dans un cadre académique universitaire, l’instrument est généralement accessible sans frais à des fins de recherche scientifique non commerciale et d’évaluation clinique. L’utilisation nécessite de citer formellement les travaux originaux de l’auteure (Kimberly, 2009). Pour tout usage commercial ou modification de l’échelle, l’autorisation expresse de l’auteure ou de l’institution dépositaire est requise.
12. Références / References
- Ajzen, I. (1991). The theory of planned behavior. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 50(2), 179–211. https://doi.org/10.1016/0749-5978(91)90020-T
- Becker, M. H. (1974). The Health Belief Model and personal health behavior. Health Education Monographs, 2(4), 324–473. https://doi.org/10.1177/109019817400200401
- Goffman, E. (1959). The presentation of self in everyday life. Anchor Books.
- Kimberly, A. M. (2009). Development and testing of the Colonoscopy Embarrassment Scale (Publication No. 3380063) [Doctoral dissertation, Indiana University]. ProQuest Dissertations and Theses Global.
- Modigliani, A. (1968). Embarrassment and embarrassability. Sociometry, 31(3), 313–326. https://doi.org/10.2307/2786616
- Rosenstock, I. M. (1974). Historical origins of the Health Belief Model. Health Education Monographs, 2(4), 328–335. https://doi.org/10.1177/109019817400200403
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Scale:
Strongly disagree, Disagree, Agree, Strongly agree
- I would be embarrassed to have a colonoscopy if a female did the test.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy if I did not know the doctor doing the test.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy if a medical student or nursing student was in the room to watch.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy if I passed gas during the test.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy if I had to be awake for the test.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy if the doctor joked with me about the test.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy if I had to talk to the doctor or nurse about my bowel movements.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy if I had to talk to my doctor or nurse about problems with my bottom/buttocks.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy because my bowel may not be clean after the bowel prep.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy because of the size or appearance of my bottom/buttocks.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy because someone will be touching my bottom/buttocks.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy because the tube is being put into my rectum.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy because I might smell.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy because of concern that my penis would not be covered during the test.
- I would be embarrassed to have a colonoscopy because the doctor or nurse will see my bottom/buttocks.