1. Résumé
L’Échelle du lieu de contrôle de la communication (en anglais, Communication Locus of Control Scale – CLCS) est un instrument psychométrique développé par le chercheur J. P. Hamilton en 1991, visant à évaluer les croyances relatives à l’origine du contrôle des interactions verbales et des performances oratoires. Alors que les échelles traditionnelles de lieu de contrôle (fondées sur les travaux fondateurs de Julian B. Rotter) mesurent des expectatives généralisées applicables à une multiplicité de domaines de vie, la CLCS répond au besoin méthodologique d’un outil contextualisé et spécifique au domaine des sciences de la communication et de l’expression orale.
L’instrument se compose de 18 énoncés auto-rapportés évaluant la mesure dans laquelle un individu attribue la réussite ou l’échec de ses actes de communication à des facteurs internes (tels que la préparation personnelle, la compétence oratoire, l’effort et la régulation comportementale) ou à des forces externes (telles que la chance, la bienveillance de l’auditoire, des traits innés prédéterminés ou la complexité situationnelle). Les répondants expriment leur niveau d’accord sur une échelle de Likert à 4 points, exempte de catégorie neutre : Fortement d’accord (Strongly Agree), D’accord (Agree), En désaccord (Disagree), et Fortement en désaccord (Strongly Disagree).
Sur le plan métrologique, l’échelle présente une consistance interne satisfaisante avec un coefficient alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,72 et 0,81 selon les échantillons étudiés. Les analyses factorielles révèlent une organisation multidimensionnelle articulée autour d’un continuum internalité-externalité ou de facteurs distincts représentant le contrôle personnel perçu, la croyance en la chance/destin et la dépendance envers l’auditoire. La CLCS constitue une ressource diagnostique et de recherche essentielle pour appréhender l’anxiété de communication, la disposition à communiquer, ainsi que l’efficacité des interventions pédagogiques et thérapeutiques ciblant la prise de parole en public.
2. Mots-clés
Lieu de contrôle, communication interpersonnelle, prise de parole en public, compétences communicationnelles, anxiété de communication, théories de l’attribution, psychométrie, Julian Rotter, auto-efficacité, croyances de contrôle.
3. Auteurs
L’échelle a été conçue et validée par le chercheur J. P. Hamilton dans le cadre de ses travaux en sciences de la communication humaine. L’étude princeps de validation a été publiée dans la revue académique à comité de lecture Communication Reports en 1991 sous le titre « The Development of a Communication Specific Locus of Control Instrument » (Hamilton, 1991). Les affiliations institutionnelles historiques de l’auteur sont associées aux départements de communication et d’études rhétoriques aux États-Unis, où ses investigations portaient principalement sur les corrélats cognitifs de l’appréhension communicationnelle et la modélisation de la compétence discursive.
4. Objectif
L’objectif fondamental de l’Échelle du lieu de contrôle de la communication est de quantifier les représentations causales qu’un individu formule à propos de l’efficacité, de la dynamique et du résultat de ses échanges communicatifs. Dès les années 1970 et 1980, la recherche en psychologie sociale et en communication a démontré que les mesures globales du lieu de contrôle (comme l’échelle I-E de Rotter) souffraient d’un manque de précision prédictive lorsqu’elles étaient appliquées à des comportements humains hautement contextualisés. La CLCS a donc été créée pour combler cette lacune théorique et empirique.
Applications en recherche académique
Dans le domaine de la recherche, la CLCS permet d’examiner comment les croyances de contrôle modulent diverses dispositions psychologiques. Elle sert notamment à étudier les relations entre l’internalité communicationnelle et l’appréhension de la communication (conceptualisée notamment par James McCroskey), la volonté d’initier la communication (Willingness to Communicate), la motivation à l’apprentissage des techniques oratoires, et la flexibilité rhétorique. Les chercheurs utilisent la CLCS pour vérifier l’hypothèse selon laquelle les individus possédant un lieu de contrôle interne perçoivent les situations d’interaction comme des défis surmontables par le travail personnel, tandis que ceux ayant un lieu de contrôle externe les envisagent comme des menaces incontrôlables soumises aux caprices de l’auditoire ou au hasard.
Applications pédagogiques et cliniques
En contexte éducatif, notamment dans les cours d’art oratoire, d’expression orale et de formation des cadres, la CLCS permet de diagnostiquer précocement les croyances dysfonctionnelles des apprenants. Un étudiant persuadé que le talent oratoire est purement inné (item 8) ou qu’un discours réussi relève uniquement de la chance d’avoir le bon public (item 1) est moins enclin à s’engager activement dans la répétition, l’analyse de son public ou l’autocorrection. En identifiant ce profil externe, les formateurs peuvent ajuster leur accompagnement pédagogique pour restructurer ces schémas d’attribution vers une internalité constructive.
Sur le versant clinique et orthophonique, l’échelle trouve une utilité auprès de patients souffrant de troubles de la fluence verbale (comme le bégaiement), d’anxiété sociale ou de phobie de la parole. L’évaluation de leur sentiment d’agentivité permet d’orienter les thérapies cognitives et comportementales (TCC), en travaillant sur la désensibilisation systématique et la restructuration cognitive de l’attribution des échecs ou blocages communicatifs.
5. Construit psychologique
Le construit psychologique opérationnalisé par la CLCS s’enracine dans la distinction fondamentale entre le lieu de contrôle interne et le lieu de contrôle externe, spécifiquement transposée à la sphère des comportements communicationnels.
Le lieu de contrôle interne de la communication
Le pôle interne désigne la conviction profonde que la maîtrise, la persuasion, la fluidité et le succès d’une interaction communicative relèvent principalement des compétences, des choix tactiques, de l’investissement cognitif et de l’effort personnel du locuteur. Les individus à forte internalité communicationnelle considèrent que :
- La régulation émotionnelle et motrice durant la prise de parole dépend de leur propre volonté (par exemple, item 9 : « I am usually in control of my behavior, when I speak »).
- Les obstacles interactionnels peuvent être surmontés par un ajustement stratégique délibéré (item 12 : « If I am aware of a personal communication behavior that is bad, I can control it »).
- Le succès oratoire est le fruit d’une persévérance et d’une pratique méthodique plutôt que d’un don mystique (item 16 : « Persistence and hard work, not chance, will make you a better speaker »).
Le lieu de contrôle externe de la communication
À l’inverse, le pôle externe regroupe des croyances selon lesquelles les résultats de la communication échappent au pouvoir d’action de l’orateur. Hamilton déploie plusieurs nuances de l’externalité à travers les items :
- L’attribution à la chance et au destin (Chance / Luck) : L’idée que réussir une prise de parole dépend du hasard, des circonstances fortuites ou d’une fortune arbitraire (item 4 : « People who speak well are just plain lucky » ; item 1 : « having the good fortune to have the right audience at the right time explains most good speeches »).
- La domination perçue d’autrui ou du contexte (Audience dominance) : La croyance que l’auditoire ou les interlocuteurs exercent un pouvoir unilatéral sur le déroulement de la conversation (item 7 : « How much I contribute to a conversation depends on how much others will allow me to contribute » ; item 15 : « When I am in front of a group, it is almost as if the audience control me more that I control it »).
- L’essentialisme génétique ou l’incontrôlabilité innée : La perception que la compétence communicative est un trait immuable fixé à la naissance que nul entraînement ne saurait altérer (item 8 : « The ability to speak well is something you just happen to be born with »).
- La complexité situationnelle paralysante : La conviction que la multitude des paramètres environnementaux rend vaine toute tentative de contrôle méthodique (item 5 : « There are so many variables in a communication situation that communicating well consistently is nearly impossible »).
6. Cadre théorique
Le substrat théorique de l’Échelle du lieu de contrôle de la communication repose à l’intersection de la théorie de l’apprentissage social de Julian B. Rotter, de la théorie de l’attribution de Fritz Heider et Bernard Weiner, et des conceptualisations de l’auto-efficacité développées par Albert Bandura.
La théorie de l’apprentissage social de Rotter
Dans le modèle proposé par Rotter (1954, 1966), la probabilité d’occurrence d’un comportement donné (Behavior Potential) est fonction de l’attente du renforcement (Expectancy) et de la valeur accordée à ce renforcement (Reinforcement Value). Le lieu de contrôle est défini comme une croyance généralisée quant à la nature de la relation causale entre nos comportements et les renforcements qui leur succèdent. Si un individu perçoit que le renforcement ne dépend pas de sa conduite mais de forces extérieures, l’incitation à modifier activement son comportement s’éteint progressivement. Toutefois, Phares (1976) et Lefcourt (1982) ont démontré que les expectatives généralisées prédisent mal les conduites spécifiques lorsqu’une situation possède ses propres règles sémantiques et comportementales bien identifiées, à l’instar de la communication interpersonnelle ou publique.
La spécification contextuelle du construit
En formulant la CLCS, Hamilton s’est inspiré de la démarche adoptée par Wallston et al. (1978) avec l’échelle de lieu de contrôle de la santé (Multidimensional Health Locus of Control – MHLC) et par Levenson (1974) avec son modèle tripartite (Internalité, Autrui Tout-Puissant, Chance). Hamilton a posé le postulat que la communication humaine constitue un domaine comportemental distinct, hautement anxiogène pour beaucoup, caractérisé par un feed-back intersubjectif immédiat. Les expectatives de contrôle dans cette arène particulière méritent donc une mesure dédiée.
L’apport de la théorie de l’auto-efficacité de Bandura
Bien que conceptuellement distinct du concept d’auto-efficacité (qui évalue le jugement porté sur sa propre capacité à exécuter une action précise), le lieu de contrôle interne de la communication en constitue un prérequis cognitif fondamental. Selon Albert Bandura (1977, 1997), la conviction qu’une issue dépend de l’action humaine (croyance de contrôle) facilite le développement du sentiment d’efficacité personnelle. Si un communicateur croit fermement que la dynamique d’auditoire n’est pas le fruit d’un pur arbitraire, il est davantage disposé à développer des compétences techniques pour exercer cette influence.
7. Validité
La validité psychométrique de l’Échelle du lieu de contrôle de la communication a été documentée lors de son élaboration initiale ainsi que dans des réplications ultérieures menées auprès de cohortes d’étudiants et de professionnels en communication.
Validité de contenu
La validité de contenu a été établie par la génération systématique d’items reflétant les facettes documentées du sentiment de maîtrise oratoire, de l’influence interpersonnelle, de la sensibilité aux perturbations de l’auditoire et des croyances relatives au talent versus le travail. Un panel d’experts en communication et en psychologie de la parole a évalué la représentativité et la clarté linguistique des énoncés initiaux, conduisant à l’épuration de la batterie d’items pour aboutir aux 18 items définitifs.
Validité convergente
La validité convergente a été démontrée par des corrélations statistiquement significatives avec des instruments mesurant des concepts théoriquement apparentés :
- Corrélation négative avec l’appréhension de la communication : Les scores d’externalité mesurés par la CLCS corrèlent positivement avec l’échelle Personal Report of Communication Apprehension (PRCA-24 de McCroskey) (coefficients r typiquement compris entre 0,35 et 0,52, p < 0,001). Autrement dit, plus un sujet attribue le déroulement de la parole à des forces extérieures ou incontrôlables, plus son anxiété communicationnelle est élevée.
- Corrélation positive avec la compétence communicationnelle perçue : L’internalité mesurée par la CLCS est corrélée positivement avec les mesures d’auto-évaluation de la compétence communicative (Self-Perceived Communication Competence – SPCC), attestant que le sentiment d’agentivité accompagne une perception accrue de son efficacité.
- Convergence avec le lieu de contrôle général de Rotter : Des corrélations modérées (r entre 0,25 et 0,38) ont été observées avec l’échelle I-E générale de Rotter, ce qui confirme que la CLCS partage une variance commune avec le construit général tout en conservant une forte part de variance spécifique au domaine communicationnel.
Validité discriminante
La CLCS se distingue empiriquement des mesures d’intelligence générale, de désirabilité sociale et de traits généraux de personnalité tels que le neuroticisme global lorsqu’on contrôle l’anxiété situationnelle. Les participants ne répondent pas simplement sur la base d’une propension générale au pessimisme, mais bien en fonction d’un schéma cognitif spécifique à la parole publique et à la conversation.
8. Fidélité
L’évaluation de la fidélité de la CLCS repose sur l’analyse de sa consistance interne et de sa stabilité temporelle à travers différentes administrations.
Consistance interne
Dans l’étude originale menée par Hamilton (1991), le coefficient alpha de Cronbach obtenu pour l’ensemble de l’échelle à 18 items atteignait une valeur de 0,76, ce qui témoigne d’une consistance interne tout à fait satisfaisante pour une mesure attitudinale brève. Des études subséquentes menées dans des contextes universitaires nord-américains ont rapporté des coefficients alpha compris entre 0,72 et 0,81. Ces indices confirment que les items partagent une covariance homogène sans présenter de redondance excessive.
Fidélité test-retest
La stabilité temporelle a été mesurée auprès de sous-groupes de participants n’ayant reçu aucun entraînement rhétorique particulier sur des intervalles de deux à quatre semaines. Les coefficients de corrélation test-retest observés s’élèvent entre r = 0,70 et r = 0,78, illustrant que le lieu de contrôle de la communication opère comme une disposition cognitive relativement stable à court et moyen terme, tout en restant susceptible d’évolution suite à un apprentissage ou une thérapie ciblée.
9. Analyse factorielle
La structure factorielle de la CLCS a fait l’objet d’analyses factorielles exploratoires (AFE) lors de la construction de l’outil, suivies par des réévaluations confirmatoires (AFC) dans la littérature psychométrique subséquente.
Structure factorielle exploratoire (AFE)
Dans le travail princeps de Hamilton (1991), une analyse en composantes principales (ACP) avec rotation orthogonale (Varimax) a été conduite sur les 18 items. Les résultats ont révélé une structure sous-jacente articulée principalement autour de deux composantes majeures expliquant une proportion substantielle de la variance totale (approximativement 38 % à 44 %) :
- Facteur 1 : Maîtrise personnelle et autorégulation (Internalité) : Ce facteur regroupe les items formulés positivement reflétant le contrôle comportemental, la capacité d’influencer le public et la croyance dans l’effort personnel (ex. items 2, 9, 10, 11, 12, 13, 16, 17, 18). Les saturations factorielles pour ces items s’échelonnent de 0,42 à 0,71.
- Facteur 2 : Impuissance situationnelle et déterminisme externe (Externalité) : Ce facteur agrège les items reflétant l’influence dominante de l’auditoire, l’attribution à la chance, le sentiment de perte de contrôle et l’essentialisme inné (ex. items 1, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 14, 15). Les saturations sur ce pôle varient entre 0,40 et 0,68.
Modèle unidimensionnel versus bidimensionnel
Bien que certains chercheurs préconisent l’utilisation de la CLCS selon un continuum unidimensionnel (où les scores d’externalité sont inversés pour former un score global d’internalité), plusieurs psychomètres soulignent la pertinence d’un modèle bidimensionnel oblique. En effet, tout comme dans le modèle de Levenson, croire en son propre pouvoir d’action (contrôle interne) n’exclut pas nécessairement la reconnaissance pragmatique que certains contextes interactionnels ou publics hostiles imposent de fortes contraintes objectives. Néanmoins, dans l’usage standard le plus répandu, l’instrument est souvent exploité sous la forme d’un score unique synthétique reflétant le degré global d’internalité.
10. Instrument de mesure
- Nom officiel : Communication Locus of Control Scale (CLCS)
- Nom français : Échelle du lieu de contrôle de la communication
- Type d’évaluation : Questionnaire auto-rapporté en passation individuelle ou collective, sur support papier-crayon ou informatisé.
- Nombre d’items : 18 énoncés déclaratifs concis.
- Format de réponse : Échelle de Likert à 4 points obligatoires (sans point milieu neutre) :
- SA : Strongly agree with the statement (Fortement d’accord)
- A : Agree with the statement (D’accord)
- D : Disagree with the statement (En désaccord)
- SD : Strongly disagree with the statement (Fortement en désaccord)
- Temps de passation habituel : Approximativement 5 à 10 minutes.
- Procédure de cotation :
- Les items sont généralement cotés de 1 à 4 (ex. SD = 1, D = 2, A = 3, SA = 4 pour les énoncés internes).
- Items internes (orientation vers le contrôle personnel) : 2, 9, 10, 11, 12, 13, 16, 17, 18.
- Items externes (orientation vers la chance, autrui ou l’impuissance) : 1, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 14, 15.
- Pour obtenir un score global d’internalité communicationnelle, les items externes doivent faire l’objet d’un codage inversé (SD = 4, D = 3, A = 2, SA = 1), puis l’ensemble des 18 items est sommé. Un score élevé témoigne d’un fort sentiment de contrôle interne sur ses communications, tandis qu’un score faible indique une attribution externe prédominante.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
L’Échelle du lieu de contrôle de la communication a été publiée pour la première fois en 1991 dans la revue académique Communication Reports. En accord avec les normes de la communauté universitaire en sciences de la communication, l’instrument est mis à disposition pour les activités de recherche scientifique, de formation académique et d’évaluation pédagogique à titre non commercial, sous réserve d’une citation bibliographique appropriée de l’auteur original (Hamilton, 1991). Il n’existe pas de redevance ou de frais d’acquisition de licence commerciale pour les usages purement académiques et non lucratifs. Tout usage commercial, intégration logicielle propriétaire ou diffusion à grande échelle au sein d’entreprises privées requiert l’autorisation préalable de l’auteur ou des détenteurs des droits de reproduction de la publication originale.
12. Références
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