1. Résumé
L’Échelle d’évaluation de la dépression gériatrique (Geriatric Depression Scale, ou GDS), initialement conçue par Jerome A. Yesavage et ses collaborateurs en 1982, représente l’un des instruments psychométriques les plus rigoureusement validés et universellement employés pour le dépistage de la dépression chez les adultes âgés. Développée en réponse aux limites patentes des échelles d’évaluation dépressive traditionnelles (telles que l’inventaire de Beck ou l’échelle de Hamilton), qui tendent à confondre les manifestations somatiques du vieillissement biologique normal ou des comorbidités physiques avec la symptomatologie affective dépressive, la GDS écarte délibérément les marqueurs somatiques (troubles du sommeil, plaintes gastro-intestinales, modifications de l’appétit, fatigue physique) pour se concentrer quasi exclusivement sur les aspects affectifs, cognitifs, motivationnels et comportementaux de l’humeur.
La version originale de référence, dite forme longue (GDS-LF pour Long Form), est composée de 30 items présentés sous un format dichotomique simplifié à choix forcé de type « Oui / Non ». Cette modalité binaire a été spécifiquement sélectionnée afin de minimiser la charge cognitive, la fatigabilité et l’ambiguïté interprétative chez les sujets âgés, facilitant ainsi l’auto-évaluation directe ou l’administration guidée par un clinicien ou un observateur. Les propriétés psychométriques établies dans la littérature internationale démontrent une consistance interne remarquable (coefficient alpha de Cronbach d’environ 0,94 et fidélité de bissection de 0,94) ainsi qu’une excellente stabilité temporelle test-retest (r = 0,85 sur des intervalles d’une semaine à un mois). Avec un seuil clinique standard de 10/11 pour la forme longue, la GDS présente une sensibilité diagnostique de 84 % et une spécificité de 95 % par rapport aux critères diagnostiques standardisés du DSM, consolidant son statut de référence d’or en gérontopsychiatrie communautaire et hospitalière.
2. Mots-clés
Échelle de dépression gériatrique, GDS, gérontopsychiatrie, dépistage dépressif, vieillissement, psychométrie, évaluation gériatrique, santé mentale des aînés, humeur dépressive, validation clinique.
3. Auteurs
L’échelle a été développée au début des années 1980 par une équipe pluridisciplinaire de cliniciens et de chercheurs pionniers en psychogériatrie rattachés au Département de psychiatrie et de sciences comportementales de l’Université Stanford (Stanford University School of Medicine) ainsi qu’au Centre médical des anciens combattants de Palo Alto (Veterans Affairs Medical Center, Palo Alto, Californie, États-Unis) :
- Jerome A. Yesavage, M.D. — Professeur émérite de psychiatrie et des sciences du comportement, Stanford University School of Medicine ; Directeur du Stanford Aging Clinical Research Center (ACRC) et psychiatre en chef au VA Palo Alto Health Care System. Courriel institutionnel :
[email protected]. - T. L. Brink, Ph.D. — Psychologue clinicien, chercheur affilié à la Stanford University et au Palo Alto VA Medical Center, spécialiste des méthodologies d’évaluation en psychogérontologie.
- Terence L. Rose, Ph.D. — Statisticien et méthodologiste, Veterans Affairs Palo Alto Health Care System.
- O. Lum, M.D. — Clinicien chercheur en gériatrie, VA Medical Center, Palo Alto.
- V. Huang, M.S. — Associée de recherche clinique, Stanford University School of Medicine.
- M. Adey, M.A. — Spécialiste en psychométrie clinique appliquée aux populations âgées.
- Von O. Leirer, Ph.D. — Chercheur en psychologie cognitive et expérimentale sur le vieillissement, VA Palo Alto Health Care System.
- Javaid I. Sheikh, M.D., MBA — (Co-développeur de la forme courte GDS-15 en 1986), Professeur de psychiatrie, ancien chercheur à Stanford University, actuellement doyen du Weill Cornell Medicine-Qatar.
4. Objectif
Le vieillissement s’accompagne d’une constellation complexe de transformations physiologiques, neurobiologiques, psychologiques et psychosociales. Dans ce contexte, l’évaluation clinique de la dépression pose un défi diagnostique majeur. Les échelles de dépression développées pour les cohortes d’adultes plus jeunes — à l’instar de l’Inventaire de dépression de Beck (BDI) ou de l’Échelle d’évaluation de la dépression de Hamilton (HAM-D) — intègrent une forte proportion d’items somato-végétatifs. Chez les aînés, des paramètres tels que l’insomnie matinale, l’asthénie musculaire, l’anorexie modérée, la constipation ou le ralentissement psychomoteur résultent fréquemment de pathologies médicales chroniques (arthrose, insuffisance cardiovasculaire, affections endocriniennes) ou de la polymédication pharmacologique plutôt que d’un épisode dépressif caractérisé au sens strict. L’inclusion de ces items introduit un biais de mesure systématique, menant à une inflation substantielle des faux positifs dans les populations âgées fragiles.
L’objectif fondamental de la GDS est de remédier à ce biais d’attribution en fournissant un outil de dépistage standardisé, ciblé et débarrassé de ces parasites somatiques. Conçue initialement à partir d’un ensemble préliminaire de 100 items soumis à une sélection statistique rigoureuse, l’échelle a été réduite aux 30 items possédant la plus forte puissance discriminante entre personnes âgées dépressives et témoins non dépressifs. Elle a pour dessein d’évaluer fidèlement la présence et l’intensité des symptômes affectifs, motivationnels et cognitifs au cours de la semaine écoulée.
Dans la pratique clinique, la GDS remplit plusieurs fonctions cruciales :
- Le repérage précoce en soins primaires et communautaires : Les médecins généralistes, souvent en première ligne, peuvent déployer la GDS pour identifier les signes insidieux de dépression masquée ou de retrait affectif chez les aînés vivant à domicile.
- L’évaluation gériatrique globale en milieu institutionnel : Dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD, maisons de retraite) et les unités de soins de longue durée (USLD), la GDS permet de monitorer l’état émotionnel des résidents face à la perte d’autonomie ou à l’institutionnalisation.
- La surveillance de l’efficacité thérapeutique : Utilisée à intervalles réguliers, l’échelle sert de marqueur objectif de l’évolution clinique sous antidépresseurs ou lors d’interventions psychothérapeutiques.
- La recherche clinique et épidémiologique : La standardisation internationale de l’instrument en fait un vecteur privilégié pour quantifier l’incidence dépressive et standardiser les critères d’inclusion dans les essais cliniques gériatriques.
Il importe néanmoins de souligner que la GDS constitue un outil de dépistage et de quantification symptomatique, et non un substitut à l’entretien diagnostique psychiatrique approfondi fondé sur les critères du DSM-5 ou de la CIM-11.
5. Construit psychologique
Le construit psychologique opérationnalisé par l’Échelle d’évaluation de la dépression gériatrique repose sur une conceptualisation non somatique du trouble dépressif chez l’aîné. La symptomatologie mesurée s’articule autour de plusieurs dimensions affectives, existentielles, cognitives et volitionnelles étroitement imbriquées :
1. L’anhédonie et la perte d’intérêt (Humeur dépressive centrale)
L’anhédonie, définie comme la perte de la capacité à éprouver du plaisir et de la satisfaction dans les activités quotidiennes, est l’un des piliers cardinaux du construit. Les items évaluent si le sujet trouve encore la vie stimulante, s’il est globalement satisfait de son existence et s’il a abandonné la majeure partie de ses centres d’intérêt passés (par exemple : « Have you dropped many of your activities and interests? »). Cette dimension mesure le rétrécissement du champ vital et la désaffection émotionnelle.
2. Le désespoir, le sentiment de vacuité et l’impuissance (Affectivité négative)
La dépression gériatrique se manifeste de manière prépondérante par une altération de la perspective existentielle. Le construit intègre des sentiments intenses de vacuité (« Do you feel that your life is empty? »), d’inutilité personnelle (« Do you feel pretty worthless the way you are now? ») et de perte d’espoir face à l’avenir (« Do you feel that your situation is hopeless? »). S’y adjoint une perception douloureuse d’impuissance acquise (« Do you often feel helpless? ») et une comparaison sociale défavorable (« Do you think that most people are better off than you are? »).
3. L’anxiété, l’appréhension et l’agitation psychomotrice
Contrairement aux formes mélancoliques classiques du jeune adulte, la dépression tardive s’accompagne fréquemment d’une tonalité anxieuse prononcée. Le construit saisit l’anxiété diffuse, le pressentiment de catastrophes imminentes (« Are you afraid that something bad is going to happen to you? »), les ruminations mentales incontrôlables (« Are you bothered by thoughts you can’t get out of your head? ») ainsi que l’agitation intérieure (« Do you often get restless and fidgety? »).
4. L’énergie vitale, l’élan vital et la motivation (Avolition)
Cette dimension évalue le dynamisme psychique et la proactivité sans pour autant sonder la fatigue corporelle. Les questions ciblent la vitalité ressentie (« Do you feel full of energy? »), la capacité à initier de nouvelles actions et projets (« Is it hard for you to get started on new projects? ») et le plaisir anticipatoire lié au réveil matinal (« Do you enjoy getting up in the morning? »).
5. Les plaintes cognitives subjectives
Chez la personne âgée, la dépression prend fréquemment la forme d’une pseudodémence dépressive où le sujet surestime ses déficits mnésiques. Le construit intègre l’auto-évaluation des troubles de la concentration (« Do you have trouble concentrating? »), la clarté mentale perçue (« Is your mind as clear as it used to be? »), l’indécision (« Is it easy for you to make decisions? ») et l’inquiétude relative à la mémoire comparée à celle des pairs (« Do you feel you have more problems with memory than most? »).
6. Le retrait social et le confinement au domicile
Le comportement de repli sur soi constitue une manifestation écologique majeure de la dépression tardive. L’échelle évalue la tendance préférentielle à l’isolement domestique plutôt qu’à l’exploration extérieure (« Do you prefer to stay at home, rather than going out and doing new things? ») ainsi que l’évitement actif des rassemblements sociaux (« Do you prefer to avoid social gatherings? »).
6. Cadre théorique
Le cadre théorique sous-jacent à la GDS s’ancre à la croisée de la psychologie cognitive beckienne, de la théorie de l’impuissance acquise (learned helplessness) de Martin Seligman, et des modèles contemporains de la gérontologie biopsychosociale.
La triade cognitive d’Aaron Beck appliquée au grand âge
La théorie cognitive de la dépression développée par Aaron T. Beck postule que les troubles affectifs résultent de l’activation de schémas cognitifs négatifs stables et rigides, articulés autour de la triade cognitive : une vision dépréciée de soi-même, une interprétation pessimiste du monde extérieur et des expériences présentes, et une anticipation catastrophiste ou sans issue de l’avenir. Dans la GDS, cette triade est omniprésente :
- Vision de soi : Le sujet se perçoit comme inutile, diminué, ou coupable de son état (incompétence perçue, autodépréciation).
- Vision de l’environnement : Le monde est perçu comme hostile, vide, ou inaccessible, les autres étant perçus comme systématiquement plus favorisés.
- Vision de l’avenir : Désespoir patent, absence de projets, attente anxieuse de malheurs inéluctables.
L’impuissance apprise et la théorie attributionnelle
Le modèle de l’impuissance acquise formulé par Martin Seligman, enrichi par les révisions attributionnelles d’Abramson, Seligman et Teasdale (1978), postule que l’exposition répétée à des stresseurs incontrôlables engendre un déficit motivationnel, cognitif et émotionnel caractérisé par la conviction que les actions individuelles n’ont aucun impact sur l’issue des événements. Au cours du vieillissement avancé, l’accumulation de pertes réelles — perte du statut professionnel, deuil du conjoint et des pairs, déclin de l’autonomie motrice, modifications du réseau social — expose l’individu à des situations où son sentiment d’auto-efficacité (self-efficacy selon Albert Bandura) est sévèrement éprouvé. Les items de la GDS évaluant le sentiment d’impuissance (helplessness) et la passivité capturent fidèlement cette résignation apprise.
Le modèle gérontologique de découplage somatique
D’un point de vue conceptuel gériatrique, Yesavage et Brink ont théorisé que la symptomatologie dépressive chez le sujet âgé ne peut être évaluée selon le même modèle nosologique que chez le sujet jeune. Chez ce dernier, la réactivité neurovégétative (troubles de l’appétit, perturbations du cycle circadien) sert de signature neurobiologique fiable de la dépression mélancolique. Chez le sujet âgé polypathologique, ces variables perdent leur spécificité étiologique. Le paradigme théorique de la GDS affirme que la validité de construit d’une mesure de dépression gériatrique est inversement proportionnelle à son contenu somatique. En purifiant l’instrument de ses artefacts physiques, Yesavage et son équipe ont isolé le noyau affectivo-cognitif de la dépression tardive.
7. Validité
La validité psychométrique de la GDS a fait l’objet d’investigations exhaustives dans une multitude de contextes cliniques, institutionnels et transculturels depuis sa publication princeps en 1982.
Validité de construit et validité discriminante
Lors de l’étude princeps de validation (Yesavage et al., 1982-1983), les 30 items de l’échelle ont été administrés à un échantillon contrasté composé de sujets âgés sains résidant dans la communauté et de patients gériatriques hospitalisés ou suivis en ambulatoire présentant un diagnostic formel de dépression selon les critères du DSM-III ou du RDC (Research Diagnostic Criteria). Les scores totaux moyens ont révélé une séparation statistique hautement significative (p < 0,001) entre les deux groupes :
- Groupe témoin non dépressif : score moyen de 5,75 (écart-type = 4,34).
- Groupe dépressif : score moyen de 22,05 (écart-type = 5,74).
Les courbes ROC (Receiver Operating Characteristic) ont démontré d’excellentes propriétés diagnostiques :
- Seuil de 10/11 : Sensibilité de 84 % et spécificité de 95 % pour identifier un état dépressif caractérisé.
- Seuil de 13/14 : Sensibilité de 80 % et spécificité atteignant 100 %, éliminant virtuellement les faux positifs en milieu ambulatoire.
Toutefois, comme l’ont souligné Watson, Zimmerman, Cohen et Dominik (2009), bien que la GDS possède une validité discriminante exemplaire pour séparer la présence de l’absence d’un épisode dépressif majeur et en graduer la sévérité, elle ne permet pas de discriminer la dépression d’autres entités nosologiques complexes (telles que le trouble bipolaire ou les troubles d’anxiété généralisée sans composante dépressive associée).
Validité convergente et concurrente
La validité convergente de la GDS a été établie par la corrélation étroite de ses scores avec les étalons de référence contemporains :
- Corrélation avec l’échelle d’auto-évaluation de la dépression de Zung (Zung Self-Rating Depression Scale, SDS) : r = 0,84 (p < 0,001).
- Corrélation avec l’échelle hétéro-évaluée de Hamilton (Hamilton Rating Scale for Depression, HAM-D) : r = 0,83 (p < 0,001).
Ces coefficients élevés confirment que la GDS saisit avec une grande précision le noyau phénotypique de la dépression tout en offrant une meilleure tolérance d’administration chez les aînés que la HAM-D.
Invariance de mesure et facteurs démographiques
Des travaux empiriques approfondis (Marc, Raue & Bruce, 2008 ; Rait et al., 1999 ; Harralson et al., 2002) ont établi la robustesse métrologique de la GDS à travers diverses sous-populations. Les indices de validité et de fidélité demeurent stables et ne sont pas altérés de manière significative par l’âge chronologique des participants, leur niveau d’instruction, leur genre, leur origine ethnique ou leur affiliation culturelle. L’échelle a été validée dans plus de quarante langues, incluant le français, l’espagnol, l’italien, le farsi, le japonais et le chinois.
Validité en contexte de déclin cognitif
La question de la validité de la GDS chez les sujets atteints de troubles neurocognitifs majeurs (démences de type Alzheimer ou apparentées) fait l’objet d’un consensus nuancé. Des études telles que celles de McGivney, Mulvihill et Taylor (1994) confirment son adéquation et sa fiabilité chez les patients présentant un déclin cognitif léger à modéré (scores au MMSE supérieurs à 15-18). En revanche, comme le rapportent Holroyd et Clayton (2000), lorsque l’atteinte cognitive devient sévère (MMSE < 15), l’anosognosie, les troubles phasiques et les déficits massifs de la mémoire à court terme compromettent gravement l’auto-évaluation fiable des items dichotomiques, nécessitant alors le recours à des hétéro-évaluations spécifiques basées sur les aidants, telles que la Cornell Scale for Depression in Dementia (CSDD).
8. Fidélité
La fidélité métrologique de l’Échelle d’évaluation de la dépression gériatrique présente des indicateurs de précision numérique exceptionnellement élevés :
Consistance interne
- Alpha de Cronbach : Dans la cohorte princeps de Yesavage et al. (1982), le coefficient d’alpha de Cronbach s’établit à 0,94 pour la forme à 30 items. Cette valeur atteste d’une très forte homogénéité des items et d’une faible variance d’erreur de mesure au sein de l’instrument.
- Fidélité de division en deux moitiés (Split-Half Reliability) : Le coefficient de split-half corrigé par la formule de Spearman-Brown est également de 0,94, confirmant l’équivalence psychométrique stricte des segments de l’échelle.
- Corrélations item-total : Toutes les corrélations partielles item-score total oscillent entre 0,32 et 0,85, les 30 items retenus contribuant tous positivement à la variance du score global.
Stabilité temporelle (Fidélité test-retest)
La stabilité temporelle des scores a été corroborée par de multiples études indépendantes sur des périodes variées :
- Dans l’étude originale de Yesavage et al. (1982), une procédure test-retest administrée à un intervalle d’une semaine chez des sujets dont l’état clinique demeurait inchangé a révélé un coefficient de corrélation de Pearson de r = 0,85 (p < 0,001).
- Parmelee, Lawton et Katz (1989), évaluant une cohorte institutionnalisée à un mois d’intervalle, ont également rapporté un coefficient test-retest de r = 0,85 (p < 0,001). Ces données démontrent que les scores reflètent des différences interindividuelles stables et non des fluctuations aléatoires d’humeur instantanée, tout en demeurant sensibles aux véritables changements d’état clinique consécutifs au traitement.
Fidélité inter-modes d’administration
Burke, Roccaforte, Wengel, Conley et Potter (1995) ont démontré que la passation téléphonique de la GDS préserve rigoureusement les mêmes niveaux de fidélité et de convergence que la passation en face-à-face, avec des coefficients de concordance intra-classe supérieurs à 0,90. De surcroît, la concordance entre le format auto-administré sur support papier et le format hétéro-administré par lecture standardisée des items par un soignant est excellente (r > 0,90), permettant son usage flexible auprès de personnes âgées souffrant de troubles visuels ou de motricité fine.
9. Analyse factorielle
Bien que la GDS soit couramment employée comme une échelle unidimensionnelle produisant un score continu de gravité dépressive, l’investigation factorielle de ses 30 items a suscité une vaste littérature en psychométrie exploratoire (AFE) et confirmatoire (AFC).
Structure factorielle multidimensionnelle
Les analyses factorielles exploratoires menées sur des cohortes variées d’aînés révèlent généralement une structure sous-jacente comprenant entre 4 et 6 facteurs inter-corrélés, témoignant de la richesse clinique du spectre dépressif chez la personne âgée :
- Facteur 1 : Humeur dépressive générale et dysfonctionnement affectif (Dysphorie) : Ce facteur central regroupe les items de tristesse, de pleurs, de désespoir et de sentiment d’inutilité (ex. items 16, 17, 22, 25). Les saturations factorielles sur cette composante sont les plus élevées de l’échelle, excédant souvent 0,65 à 0,78.
- Facteur 2 : Retrait social, apathie et perte de dynamisme (Énergie / Motivation) : Ce facteur isole la réduction des activités, le manque d’énergie, l’ennui et le renoncement aux projets personnels (ex. items 2, 4, 20, 21).
- Facteur 3 : Évaluation positive de la vie et bien-être subjectif (Affects positifs – inversés) : Composante regroupant les items formulés positivement évaluant l’enthousiasme, la satisfaction d’être en vie et la bonne humeur (ex. items 1, 5, 7, 9, 11, 15, 19, 27).
- Facteur 4 : Anxiété, agitation et préoccupation somato-psychique : Regroupe l’anticipation négative de catastrophes, les ruminations intrusives et l’agitation motrice (ex. items 6, 8, 11, 13, 24).
- Facteur 5 : Altération cognitive perçue : Isole spécifiquement les items relatifs aux plaintes de mémoire, à l’indécision et aux difficultés de concentration (items 10, 14, 26, 29, 30).
Modélisation confirmatoire et débat unifactoriel vs bifactoriel
Les études d’analyse factorielle confirmatoire (AFC) démontrent que bien qu’un modèle corrélé à facteurs multiples s’ajuste significativement mieux aux matrices de covariance qu’un modèle strictement unidimensionnel univarié, un modèle bifactoriel (comprenant un facteur général de sévérité dépressive « g-factor » et plusieurs facteurs spécifiques de groupe) présente les meilleurs indices d’adéquation (CFI > 0,93, RMSEA < 0,05). Dans ce modèle bifactoriel, le facteur général absorbe la majeure partie de la variance commune (coefficient omega hiérarchique > 0,80), ce qui justifie pleinement l’utilisation clinique universelle du score composite global par sommation simple des 30 items.
10. Instrument de mesure
L’Échelle d’évaluation de la dépression gériatrique (GDS) se caractérise par des modalités techniques de passation et de cotation particulièrement simples et adaptées aux populations vulnérables :
- Type d’instrument : Questionnaire d’auto-évaluation clinique standardisé (peut également être administré sous forme d’hétéro-évaluation par lecture orale neutre des items par un professionnel de santé).
- Population cible : Adultes âgés de 60 ans et plus, qu’ils vivent à domicile, en résidences seniors, en EHPAD, ou qu’ils soient hospitalisés en services de médecine, de chirurgie ou de réadaptation gériatrique.
- Nombre total d’items : 30 items distincts dans sa forme longue de référence (GDS-LF).
- Format de réponse : Choix forcé binaire et dichotomique : « Oui / Non » (Y / N). L’absence d’échelle de Likert à multiples points gradués élimine la complexité décisionnelle et cognitive souvent source d’anxiété ou de confusion chez les sujets âgés.
- Consigne temporelle : Les participants sont invités à répondre en fonction de ce qu’ils ont ressenti au cours de la semaine écoulée (« au cours des sept derniers jours »).
- Durée de passation : Environ 8 à 12 minutes pour la forme longue à 30 items.
- Règles de cotation (Scoring) :
- Chaque item en accord avec la symptomatologie dépressive se voit attribuer 1 point. Les items non dépressifs sont cotés 0 point.
- Items cotés « Oui » = 1 point : Items 2, 3, 4, 6, 8, 10, 11, 12, 13, 14, 16, 17, 18, 20, 22, 23, 24, 25, 26, 28 (total de 20 items cotés positivement).
- Items inversés cotés « Non » = 1 point : Items 1, 5, 7, 9, 15, 19, 21, 27, 29, 30 (total de 10 items formulés positivement où la négation indique la dépression).
- Le score global s’obtient par l’addition arithmétique simple de tous les points obtenus, produisant un score total variant de 0 à 30.
- Seuils d’interprétation clinique (GDS-30) :
- 0 à 9 points : État normal / Absence de symptomatologie dépressive significative. (Certaines publications adoptent un intervalle de 0 à 10).
- 10 à 19 points : Dépression légère (Mild depression) ; nécessité d’une surveillance clinique rapprochée et d’un bilan d’évaluation complémentaire. (Ou 11 à 20 selon les classifications de sévérité modérée).
- 20 à 30 points : Dépression sévère (Severe depression) ; indication d’un épisode dépressif majeur requérant une prise en charge psychiatrique et médicale immédiate.
- Forme courte (GDS-15) : Développée ultérieurement par Sheikh et Yesavage en 1986, la version abrégée comprend 15 items sélectionnés (items 1, 2, 3, 4, 7, 8, 9, 10, 12, 14, 15, 17, 21, 22, 23 de l’original). Sa cotation s’échelonne de 0 à 15 avec les seuils suivants : 0 à 4 = normal, 5 à 8 = dépression légère, 9 à 11 = dépression modérée, 12 à 15 = dépression sévère.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
L’Échelle d’évaluation de la dépression gériatrique a été publiée pour la première fois en 1982-1983 par Jerome A. Yesavage et ses collègues. Dès sa conception, les auteurs ont adopté une démarche éthique d’utilité publique visant à promouvoir la détection universelle des troubles de l’humeur chez les personnes âgées :
- Statut des droits d’auteur et licence : La GDS relève du domaine public (Public Domain). Les auteurs n’ont déposé aucun brevet commercial restrictif sur le questionnaire ni sur son système de cotation.
- Tarifs d’utilisation : L’accès et l’utilisation de l’instrument sont entièrement gratuits. Aucun honoraire, redevance ou droit d’enregistrement n’est exigé, que ce soit pour une utilisation clinique en pratique de ville, en établissement de soins, ou dans le cadre de protocoles de recherche académique biomédicale.
- Autorisations de reproduction : Aucune autorisation formelle écrite n’est requise pour administrer, photocopier ou intégrer la GDS dans des dossiers patients informatisés ou des cahiers d’observation de recherche clinique, sous réserve de citer scrupuleusement la paternité intellectuelle des auteurs originaux (Yesavage et al., 1982 ; Sheikh & Yesavage, 1986).
- Ressources officielles : Les versions multilingues officielles et les publications méthodologiques associées sont librement hébergées et diffusées par le centre de recherche du Professeur Yesavage à l’Université Stanford (accessible publiquement via le portail universitaire de l’équipe de recherche sur le vieillissement de Stanford).
12. Références
Les publications fondatrices et les études méthodologiques de référence relatives à la validation, l’analyse factorielle et l’utilisation clinique de la GDS comprennent notamment :
- Aikman, G. G., & Oehlert, M. E. (2001). Geriatric Depression Scale: Long form versus short form. Clinical Gerontologist, 24(1-2), 163–166. https://doi.org/10.1300/J018v24n01_13
- Brink, T. L., Yesavage, J. A., Lum, O., Heersema, P. H., Adey, M., & Rose, T. L. (1982). Screening tests for geriatric depression. Clinical Gerontologist, 1(1), 37–43. https://doi.org/10.1300/J018v01n01_06
- Burke, W. J., Roccaforte, W. H., Wengel, S. P., Conley, D. M., & Potter, J. F. (1995). The reliability and validity of the Geriatric Depression Scale administered by telephone. Journal of the American Geriatrics Society, 43(6), 674–679. https://doi.org/10.1111/j.1532-5415.1995.tb07204.x
- Harralson, T. L., Campbell, J. M., Domino, J. V., & Robinson, B. E. (2002). The utility of the Geriatric Depression Scale in African American elderly. Journal of Clinical Geropsychology, 8(4), 263–272. https://doi.org/10.1023/A:1019683908861
- Holroyd, S., & Clayton, A. H. (2000). Measuring depression in the elderly: Which scale is best? Primary Psychiatry, 7(12), 48–53.
- Lesher, E. L., & Berryhill, J. S. (1994). Validation of the Geriatric Depression Scale–Short Form among inpatients. Journal of Clinical Psychology, 50(2), 256–260. https://doi.org/10.1002/gps.1533
- Marc, L. G., Raue, P. J., & Bruce, M. L. (2008). Screening performance of the 15-item Geriatric Depression Scale in a diverse elderly home care population. The American Journal of Geriatric Psychiatry, 16(11), 914–921. https://doi.org/10.1097/JGP.0b013e318186bd67
- McGivney, S. A., Mulvihill, M., & Taylor, B. (1994). Validating the GDS depression screen in the nursing home. Journal of the American Geriatrics Society, 42(5), 490–492. https://doi.org/10.1111/j.1532-5415.1994.tb04969.x
- Parmelee, P. A., Lawton, M. P., & Katz, I. R. (1989). Psychometric properties of the Geriatric Depression Scale among the institutionalized aged. Psychological Assessment: A Journal of Consulting and Clinical Psychology, 1(4), 331–338. https://doi.org/10.1037/1040-3590.1.4.331
- Rait, G., Fletcher, A., & Smeeth, L. (1999). Screening for depression in elderly people: Which instrument? Age and Ageing, 28(5), 415–419. https://doi.org/10.1093/ageing/28.5.415
- Sansoni, J., Marosszeky, N., Sansoni, E., & Fleming, G. (2007). Compendium of Clinical Measures for Community Rehabilitation. Centre for Health Service Development, University of Wollongong, Queensland Health.
- Sheikh, J. I., & Yesavage, J. A. (1986). Geriatric Depression Scale (GDS): Recent evidence and development of a shorter version. Clinical Gerontologist, 5(1-2), 165–173. https://doi.org/10.1300/J018v05n01_09
- Watson, L. C., Zimmerman, S., Cohen, L. W., & Dominik, R. (2009). Practical depression screening in residential care/assisted living: Comparison of 3 measures. Journal of the American Medical Directors Association, 10(9), 651–658. https://doi.org/10.1016/j.jamda.2009.06.002
- Yesavage, J. A. (1988). Geriatric Depression Scale. Psychopharmacology Bulletin, 24(4), 709–711.
- Yesavage, J. A., Brink, T. L., Rose, T. L., Lum, O., Huang, V., Adey, M., & Leirer, V. O. (1982-1983). Development and validation of a geriatric depression screening scale: A preliminary report. Journal of Psychiatric Research, 17(1), 37–49. https://doi.org/10.1016/0022-3956(82)90033-4
13. Questions et items du questionnaire
- Are you basically satisfied with your life? Y / N
- Have you dropped many of your activities and interests? Y / N
- Do you feel that your life is empty? Y / N
- Do you often get bored? Y / N
- Are you hopeful about the future? Y / N
- Are you bothered by thoughts you can’t get out of your head? Y / N
- Are you in good spirits most of the time? Y / N
- Are you afraid that something bad is going to happen to you? Y / N
- Do you feel happy most of the time? Y / N
- Do you often feel helpless? Y / N
- Do you often get restless and fidgety? Y / N
- Do you prefer to stay at home, rather than going out and doing new things? Y / N
- Do you frequently worry about the future? Y / N
- Do you feel you have more problems with memory than most? Y / N
- Do you think it is wonderful to be alive now? Y / N
- Do you often feel downhearted and blue? Y / N
- Do you feel pretty worthless the way you are now? Y / N
- Do you worry a lot about the past? Y / N
- Do you find life very exciting? Y / N
- Is it hard for you to get started on new projects? Y / N
- Do you feel full of energy? Y / N
- Do you feel that your situation is hopeless? Y / N
- Do you think that most people are better off than you are? Y / N
- Do you frequently get upset over little things? Y / N
- Do you frequently feel like crying? Y / N
- Do you have trouble concentrating? Y / N
- Do you enjoy getting up in the morning? Y / N
- Do you prefer to avoid social gatherings? Y / N
- Is it easy for you to make decisions? Y / N
- Is your mind as clear as it used to be? Y / N