1. Résumé
L’Échelle des Difficultés de Régulation Émotionnelle (Difficulties in Emotion Regulation Scale, DERS), conçue originellement par Kim L. Gratz et Lizabeth Roemer en 2004, constitue à ce jour l’un des instruments psychométriques d’auto-évaluation les plus robustes, largement validés et prépondérants pour appréhender les perturbations multidimensionnelles de la régulation émotionnelle chez les adultes et les adolescents. Composé de 36 items notés sur une échelle de type Likert en 5 points (allant de 1 = « presque jamais » à 5 = « presque toujours »), cet outil a été élaboré pour pallier les insuffisances des modélisations antérieures, lesquelles réduisaient fréquemment la régulation des affects au simple contrôle de l’intensité émotionnelle ou à la suppression de l’expression affective.
La DERS conceptualise la régulation émotionnelle non pas comme l’éradication des affects négatifs, mais plutôt comme un ensemble intégré d’aptitudes englobant la conscience, la compréhension et l’acceptation des émotions, ainsi que la capacité à moduler les réponses comportementales et à poursuivre des buts personnels en présence d’états émotionnels aversifs. L’échelle déploie une structure à six facteurs distincts mais corrélés : (1) la non-acceptation des réponses émotionnelles (Nonacceptance), (2) les difficultés à s’engager dans des comportements orientés vers des objectifs (Goals), (3) les difficultés de contrôle des impulsions (Impulse), (4) le manque de conscience émotionnelle (Awareness), (5) l’accès limité aux stratégies de régulation émotionnelle perçues comme efficaces (Strategies), et (6) le manque de clarté émotionnelle (Clarity).
Sur le plan métrologique, l’instrument démontre une cohérence interne globale exceptionnelle (avec un coefficient alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,93 et 0,95 pour le score total, et entre 0,80 et 0,91 pour les sous-échelles), une stabilité temporelle satisfaisante à travers des protocoles test-retest, ainsi qu’une validité convergente et prédictive substantielle vis-à-vis d’un large spectre de psychopathologies, telles que le trouble de la personnalité borderline, les troubles anxieux, la dépression majeure, les troubles des conduites alimentaires et les comportements d’automutilation non suicidaires. Elle est devenue un instrument étalon tant dans la recherche fondamentale en sciences affectives que dans l’évaluation clinique et l’orientation des thérapies cognitivo-comportementales de troisième vague, notamment la thérapie comportementale dialectique (TCD) et les approches basées sur l’acceptation et la pleine conscience.
2. Mots-clés
régulation émotionnelle, dysrégulation affective, psychométrie, évaluation clinique, échelle DERS, thérapie comportementale dialectique, psychopathologie, impulsivité, conscience émotionnelle, validation d’échelle, validité factorielle, auto-évaluation
3. Auteurs
L’instrument a été développé par deux chercheuses éminentes dans le domaine de la psychologie clinique et des neurosciences affectives :
- Kim L. Gratz, Ph.D. : Professeure et directrice du Département de psychologie à l’Université de Toledo (Ohio, États-Unis), anciennement rattachée au Centre médical de l’Université du Mississippi. Spécialiste internationalement reconnue de la dysrégulation émotionnelle, des comportements auto-agressifs non suicidaires et du trouble de la personnalité limite. Contact académique :
[email protected]ou[email protected]. - Lizabeth Roemer, Ph.D. : Professeure de psychologie clinique à l’Université du Massachusetts à Boston (UMass Boston, États-Unis). Ses travaux portent de façon pionnière sur l’intersection entre les troubles anxieux généralisés, la régulation des émotions et les interventions psychologiques fondées sur l’acceptation et la pleine conscience.
4. Objectif
L’objectif fondamental ayant présidé à la conception de la DERS était de fournir à la communauté scientifique et clinique un instrument psychométrique exhaustif, opérationnel et psychologiquement valide, capable de mesurer les multiples facettes de la dysrégulation émotionnelle. Avant la publication des travaux fondateurs de Gratz et Roemer en 2004, la littérature empirique souffrait d’une fragmentation conceptuelle notable : de nombreuses échelles mesuraient isolément l’intensité affective, l’alexithymie ou l’inhibition expressive, sans proposer de cadre intégratif liant le traitement émotionnel à l’action comportementale.
Applications en recherche fondamentale et translationnelle
Dans le domaine de la recherche, la DERS permet de disséquer avec précision les mécanismes d’action sous-jacents aux troubles mentaux. L’échelle est mobilisée pour :
- Explorer les trajectoires étiologiques et développementales reliant les traumatismes psychologiques précoces (maltraitance, négligence) aux déficits de régulation à l’âge adulte.
- Servir de mesure de médiation ou de modération dans des devis expérimentaux examinant la réactivité psychophysiologique (telle que la variabilité de la fréquence cardiaque ou la conductance cutanée) face à des stresseurs émotionnels en laboratoire.
- Identifier des endophénotypes cognitifs et comportementaux communs à plusieurs nosologies du DSM-5, s’inscrivant ainsi directement dans le paradigme des critères de domaine de recherche (RDoC) promu par le National Institute of Mental Health (NIMH).
Applications cliniques et psychothérapeutiques
Sur le versant clinique, la DERS n’est pas un outil purement diagnostique binaire, mais un puissant instrument d’évaluation fonctionnelle et de formulation de cas. Ses applications concrètes incluent :
- L’évaluation initiale et le profilage : Permettre au praticien de cerner les vulnérabilités dominantes du patient. Un patient peut, par exemple, présenter une excellente clarté émotionnelle mais une incapacité totale à réguler ses impulsions en période de détresse (score élevé sur le facteur Impulse), orientant la thérapie vers l’entraînement à la tolérance à la détresse plutôt que vers la psychoéducation émotionnelle.
- La mesure de l’efficacité thérapeutique : Utilisée au début, en cours et au terme d’interventions empiriquement soutenues — telles que la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT), la thérapie comportementale dialectique (TCD) ou les thérapies comportementales et cognitives (TCC) centrées sur les émotions —, elle quantifie de manière sensible les gains adaptatifs acquis par le patient.
- La prévention des rechutes et la gestion du risque : En psychiatrie et en addictologie, une élévation subite des scores sur la sous-échelle Strategies (sentiment d’impuissance face à la détresse) constitue un marqueur d’alerte clinique majeur précédant les passages à l’acte suicidaires, les crises boulimiques ou les rechutes dans l’usage de substances.
5. Construit psychologique
Le modèle sous-jacent à la DERS postule que la régulation émotionnelle est un processus actif, dynamique et multidimensionnel qui englobe non seulement la modulation des états de détresse, mais également l’acceptation de ces états et la capacité à poursuivre des conduites adaptées malgré la souffrance ressentie. Ainsi, la dysrégulation émotionnelle n’est pas définie par la simple présence d’émotions intenses ou désagréables, mais par la rupture d’un ou plusieurs composants essentiels à la réponse adaptative. L’instrument opérationnalise ce construit à travers six sous-échelles complémentaires :
1. Non-acceptation des réponses émotionnelles (Nonacceptance – 6 items)
Cette dimension évalue la propension d’un individu à manifester des réactions négatives secondaires face à sa propre détresse, ou à éprouver un jugement méta-émotionnel dépréciatif (culpabilité, honte, colère dirigée contre soi-même pour le simple fait de ressentir une émotion pénible). Par exemple, un individu présentant un score élevé sur cette dimension estimera qu’il est « faible » ou « honteux » d’être triste, ajoutant une couche supplémentaire de détresse psychologique à l’affect initial (items 11, 12, 21, 23, 25, 29).
2. Difficultés à s’engager dans des comportements orientés vers des objectifs (Goals – 5 items)
Cette sous-échelle mesure les entraves ressenties par l’individu dans sa capacité à se concentrer, à raisonner posément et à mener à bien des tâches cognitives ou des engagements pragmatiques lorsqu’il est submergé par des émotions négatives. Le construit reflète le blocage exécutif induit par l’affect aversif (par exemple, être incapable de travailler ou de se focaliser sur un projet professionnel en situation de contrariété : items 13, 18, 20R, 26, 33).
3. Difficultés de contrôle des impulsions (Impulse – 6 items)
La dimension Impulse capte l’incapacité perçue à maintenir le contrôle de ses actes et comportements manifestes lorsque des émotions négatives aiguës sont ressenties. Des scores élevés renvoient à des sentiments de perte totale de maîtrise motrice ou comportementale (sentiment de « disjoncter », passages à l’acte impulsifs, agressivité verbale ou comportements autodestructeurs induits par l’urgence émotionnelle : items 3, 14, 19, 24R, 27, 32).
4. Manque de conscience émotionnelle (Awareness – 6 items)
Cette sous-échelle évalue la tendance de l’individu à prêter attention à ses ressentis intérieurs et à reconnaître l’existence de ses affects. Tous les items de cette sous-échelle sont formulés de manière inversée (items 2R, 6R, 8R, 10R, 17R, 34R). Un score élevé (après inversion) signale une propension à refouler, ignorer, minimiser ou disqualifier les signaux émotionnels corporels et psychiques naissants.
5. Accès limité aux stratégies de régulation émotionnelle (Strategies – 8 items)
Cette composante, la plus volumineuse de l’échelle, traduit la croyance subjective et résignée selon laquelle, une fois que l’individu est perturbé ou contrarié, rien de ce qu’il pourrait entreprendre ne permettra d’apaiser sa détresse. Elle renvoie à un sentiment d’impuissance acquise face à la tempête affective, à la conviction que la détresse persistera indéfiniment sans qu’aucune stratégie de réévaluation, de soutien social ou d’auto-apaisement ne puisse être opérante (items 15, 16, 22R, 28, 30, 31, 35, 36).
6. Manque de clarté émotionnelle (Clarity – 5 items)
La dimension Clarity mesure le degré avec lequel un individu identifie, discrimine et comprend la nature spécifique de ses états émotionnels. Elle renvoie au concept de granularité émotionnelle. Les personnes obtenant des scores élevés sur cette sous-échelle rapportent une confusion majeure quant à ce qu’elles ressentent, éprouvant un malaise diffus sans parvenir à identifier s’il s’agit de colère, de déception, d’anxiété ou de tristesse (items 1R, 4, 5, 7R, 9).
6. Cadre théorique
Le fondement théorique de la DERS s’enracine au confluent de la psychologie des émotions contemporaine et des approches fonctionnelles-contextuelles de la psychopathologie. Gratz et Roemer ont puisé leurs prémisses théoriques dans les formulations séminales de James J. Gross (modèle modal et processuel de la régulation émotionnelle), de Marsha M. Linehan (théorie biosociale du trouble de la personnalité borderline) et de Steven C. Hayes (modèle de l’évitement expérientiel).
Le modèle intégratif et fonctionnel de Gratz et Roemer
Contrairement aux modèles traditionnels qui assimilaient historiquement la régulation émotionnelle à la diminution de l’expérience affective (« régulation à la baisse » ou down-regulation), Gratz et Roemer ont proposé une perspective explicitement fonctionnaliste. Selon cette approche :
- Les émotions, y compris les plus douloureuses (comme la tristesse, la peur ou la colère), constituent des réponses adaptatives évolutives possédant une valeur de signalisation indispensable pour l’organisme et son adaptation environnementale.
- La régulation émotionnelle ne vise donc pas à éliminer ou à réprimer ces émotions, mais à optimiser la réponse globale de l’individu face aux contextes qui les déclenchent.
- La dysrégulation survient lorsque l’individu tente d’éviter ou d’échapper à l’expérience émotionnelle (évitement expérientiel), entraînant des paradoxes méta-émotionnels où l’émotion secondaire s’auto-amplifie.
Articulation avec la théorie biosociale de Linehan
La DERS capture avec une acuité particulière les dimensions décrites par Marsha Linehan dans sa conceptualisation de la vulnérabilité émotionnelle. Selon Linehan, la dérégulation émotionnelle résulte de la transaction continue entre une sensibilité biologique innée (haute réactivité, intensité émotionnelle accrue, retour lent à la ligne de base) et un environnement invalidant durant le développement. Les sous-échelles Nonacceptance et Strategies opérationnalisent directement l’intériorisation de cette invalidation : l’individu s’auto-invalide (« je ne devrais pas ressentir cela », « je suis faible ») et perçoit ses ressources d’apaisement comme totalement anéanties.
Convergence avec le modèle processuel de Gross
Bien que le modèle processuel de Gross structure la régulation selon une chronologie temporelle (sélection de situation, modification de situation, déploiement attentionnel, réévaluation cognitive, modulation de la réponse), la DERS aborde le phénomène sous l’angle des déficits capacitaires globaux. Elle montre que l’accès effectif aux étapes cognitives de haut niveau (comme la réévaluation) est conditionné par la clarté émotionnelle préalable et par la capacité à maintenir le contrôle de ses fonctions exécutives en présence de l’activation physiologique.
7. Validité
Les propriétés métrologiques de la DERS ont fait l’objet d’un examen empirique rigoureux dans l’article princeps de Gratz et Roemer (2004), puis au sein de dizaines d’études de réplication transculturelles à travers le monde (notamment en versions française, espagnole, italienne, allemande, turque et chinoise).
Validité de construit et validité convergente
La validité convergente de la DERS a été démontrée par des corrélations statistiquement significatives et théoriquement cohérentes avec de multiples instruments psychométriques établis :
- Évitement expérientiel : Corrélations positives très élevées avec le questionnaire d’acceptation et d’action (Acceptance and Action Questionnaire, AAQ-II ; $r \approx 0{,}65$ à $0{,}75$), confirmant que les individus présentant des difficultés de régulation tendent massivement à rejeter leurs états internes aversifs.
- Alexithymie : Les sous-échelles Clarity et Awareness corrèlent fortement avec l’échelle d’alexithymie de Toronto (Toronto Alexithymia Scale, TAS-20), en particulier avec les facteurs de difficulté à identifier et à décrire les sentiments ($r > 0{,}60$).
- Neuroticisme : Des corrélations positives solides ($r \approx 0{,}50$ à $0{,}68$) ont été systématiquement rapportées avec la dimension de névrosisme de l’inventaire de personnalité NEO-PI-R.
- Mindfulness : Corrélations inverses substantielles avec les échelles de pleine conscience telles que le Five Facet Mindfulness Questionnaire (FFMQ), notamment avec les facettes d’observation et de non-jugement de l’expérience intérieure.
Validité discriminante
La validité discriminante est appuyée par des corrélations faibles ou modérées avec des construits ne relevant pas spécifiquement de la régulation émotionnelle, tels que l’extraversion, l’amabilité ou les compétences d’intelligence verbale cristallisée. De plus, l’analyse factorielle confirmatoire démontre que le modèle à six facteurs procure un ajustement nettement supérieur à un modèle unidimensionnel où tous les items satureraient sur un facteur unique, prouvant que les six sous-échelles capturent des facettes distinctes et non redondantes.
Validité prédictive et clinique
La DERS démontre une valeur prédictive incrémentielle exceptionnelle :
- Elle prédit la sévérité et la fréquence des conduites auto-agressives non suicidaires (NSSI), au-delà des symptômes dépressifs préexistants.
- Elle différencie de manière hautement significative les populations cliniques (patients diagnostiqués avec un trouble borderline, un trouble de stress post-traumatique, ou des troubles addictifs) des populations témoins non cliniques, les scores moyens totaux étant systématiquement supérieurs de plus d’un écart-type dans les groupes pathologiques.
8. Fidélité
La fidélité de la DERS a été abondamment documentée à l’aide d’indices de cohérence interne et d’évaluations de stabilité test-retest longitudinales.
Cohérence interne
Dans l’échantillon de dérivation original ($N = 357$ étudiants universitaires), Gratz et Roemer ont rapporté une cohérence interne globale remarquable avec un coefficient alpha de Cronbach de $\alpha = 0{,}93$ pour le score total à 36 items. Les coefficients de cohérence interne pour chacune des six sous-échelles ont démontré une excellente tenue métrologique :
- Non-acceptation (Nonacceptance) : $\alpha = 0{,}85$
- Objectifs (Goals) : $\alpha = 0{,}89$
- Impulsion (Impulse) : $\alpha = 0{,}86$
- Conscience (Awareness) : $\alpha = 0{,}80$
- Stratégies (Strategies) : $\alpha = 0{,}88$
- Clarté (Clarity) : $\alpha = 0{,}84$
Dans les validations cliniques ultérieures, notamment chez des patients présentant un trouble de la personnalité limite ou des troubles liés à l’usage de substances, l’alpha de Cronbach pour le score total dépasse régulièrement $0{,}95$, et les sous-échelles conservent des coefficients $\alpha$ compris entre $0{,}82$ et $0{,}91$. Les calculs de l’oméga de McDonald ($\omega$), indicateur plus robuste face aux violations de tau-équivalence, confirment ces valeurs avec des indices d’oméga hiérarchique et total attestant de la solidité métrologique de la structure.
Stabilité temporelle (Test-Retest)
La fidélité test-retest a été mesurée dans l’étude originale sur un sous-échantillon ($n = 56$) réévalué après un intervalle moyen de 4 à 8 semaines. Les coefficients de corrélation intraclasse ou de corrélation de Pearson sont les suivants :
- Score total DERS : $r = 0{,}88$ ($p < 0{,}001$)
- Non-acceptation : $r = 0{,}69$
- Objectifs : $r = 0{,}69$
- Impulsion : $r = 0{,}57$
- Conscience : $r = 0{,}68$
- Stratégies : $r = 0{,}89$
- Clarté : $r = 0{,}80$
Ces données confirment que, bien que la DERS réagisse aux changements induits par un traitement psychothérapeutique, elle mesure un trait fonctionnel stable en l’absence d’intervention ciblée.
9. Analyse factorielle
La structure factorielle de la DERS a été établie initialement par le biais d’analyses factorielles exploratoires (AFE), suivies d’analyses factorielles confirmatoires (AFC) et de modèles d’équations structurelles dans des populations diversifiées.
Développement initial et analyse factorielle exploratoire (AFE)
Dans la phase de construction, Gratz et Roemer ont initialement formulé un pool de 43 items potentiels fondés sur la revue de littérature théorique. Ces items ont été soumis à une analyse factorielle en composantes principales avec rotation oblique (promax), une méthode choisie en postulant théoriquement que les dimensions de la régulation émotionnelle devaient être corrélées entre elles. Sept items présentant des saturations primaires insuffisantes (< 0,40) ou des saturations croisées complexes (> 0,35 sur plusieurs facteurs) ont été éliminés, aboutissant à la version définitive à 36 items organisée en six facteurs bien individualisés, expliquant collectivement plus de 55 % de la variance totale observée.
Analyses factorielles confirmatoires (AFC) et débats méthodologiques
Les études d’AFC conduites ultérieurement sur de grands échantillons (notamment par Bardeen et al., 2012, ou Fowler et al., 2014) ont validé le modèle à six facteurs, affichant des indices d’adéquation robustes :
- Indices d’ajustement : $CFI > 0{,}90$ à $0{,}93$ ; $TLI > 0{,}90$ ; $RMSEA \approx 0{,}05$ à $0{,}06$ (intervalle de confiance à 90 % : $[0{,}048 ; 0{,}065]$) ; $SRMR < 0{,}06$.
- Modèles bifactoriels : Les recherches psychométriques modernes ont exploré un modèle bifactoriel comprenant un facteur général de « dysrégulation émotionnelle globale » et six facteurs spécifiques. Ces analyses montrent que le facteur général explique la majorité de la variance commune pour la plupart des sous-échelles, à l’exception notable du facteur Awareness.
- La spécificité du facteur Conscience (Awareness) : Plusieurs modélisations ont révélé que la sous-échelle Awareness entretient des corrélations plus faibles avec le score total et les autres sous-échelles. Ce phénomène s’explique à la fois par l’artéfact de méthode (tous ses items sont inversés) et par une réalité théorique : avoir conscience de ses émotions est une condition préalable nécessaire mais non suffisante pour réguler ses émotions. Certains auteurs (e.g., Bjureberg et al., 2016) ont ainsi développé des versions courtes excluant ou révisant cette facette (comme la DERS-16). Néanmoins, dans l’instrument standard à 36 items, la structure originale à six composantes demeure la référence préconisée.
10. Instrument de mesure
L’instrument de mesure de la DERS se caractérise par une administration simple et standardisée :
- Nom complet de l’instrument : Difficulties in Emotion Regulation Scale (DERS) — Échelle des Difficultés de Régulation Émotionnelle.
- Type d’évaluation : Questionnaire d’auto-évaluation psychométrique (auto-rapporté).
- Nombre total d’items : 36 items formulés sous la forme d’affirmations portant sur les réactions cognitives, émotionnelles et comportementales de l’individu face aux situations contrariantes ou douloureuses.
- Format et échelle de réponse : Échelle ordinale de fréquence de type Likert en 5 points, codée de 1 à 5 :
- 1 = Presque jamais (0-10 % du temps) [almost never]
- 2 = De temps en temps (11-35 % du temps) [sometimes]
- 3 = La moitié du temps (36-65 % du temps) [about half the time]
- 4 = La plupart du temps (66-90 % du temps) [most of the time]
- 5 = Presque toujours (91-100 % du temps) [almost always]
- Items inversés (cotation inverse) : Au total, 11 items sont formulés de façon positive et doivent être impérativement inversés avant le calcul des scores (le score 1 devenant 5, 2 devenant 4, 3 restant 3, 4 devenant 2, et 5 devenant 1). Les items à inverser sont : 1, 2, 6, 7, 8, 10, 17, 20, 22, 24, 34.
- Calcul des scores par sous-échelle :
- Non-acceptation (Nonacceptance) : Somme des items 11, 12, 21, 23, 25, 29 (étendue de 6 à 30).
- Objectifs (Goals) : Somme des items 13, 18, 20R, 26, 33 (étendue de 5 à 25).
- Impulsion (Impulse) : Somme des items 3, 14, 19, 24R, 27, 32 (étendue de 6 à 30).
- Conscience (Awareness) : Somme des items inversés 2R, 6R, 8R, 10R, 17R, 34R (étendue de 6 à 30).
- Stratégies (Strategies) : Somme des items 15, 16, 22R, 28, 30, 31, 35, 36 (étendue de 8 à 40).
- Clarté (Clarity) : Somme des items 1R, 4, 5, 7R, 9 (étendue de 5 à 25).
- Score total : Somme de l’ensemble des 36 items (après inversion des 11 items inversés). L’étendue possible du score total va de 36 à 180 points. Un score élevé reflète des difficultés plus massives et sévères de régulation émotionnelle.
- Durée approximative de passation : Environ 10 à 15 minutes.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
- Année de publication princeps : 2004.
- Statut des droits d’auteur et accessibilité : La DERS est un instrument disponible dans le domaine public à des fins cliniques non commerciales et de recherche académique. Elle a été publiée dans la revue à comité de lecture Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment par Gratz et Roemer.
- Tarification : L’utilisation du questionnaire original est entièrement gratuite. Aucun coût de licence ni redevance n’est exigé pour son emploi dans le cadre de consultations cliniques, d’évaluations hospitalières ou de protocoles de recherche universitaire.
- Conditions d’utilisation : Les auteurs autorisent l’utilisation, la reproduction et la traduction de l’échelle à condition de citer formellement la publication princeps de 2004 dans toute communication écrite, thèse, rapport ou publication scientifique qui en découle. Les adaptations commerciales au sein de logiciels payants de télésanté ou d’éditeurs de tests requièrent une autorisation formelle auprès des détentrices des droits intellectuels et de l’éditeur Springer/Kluwer Academic Publishers.
12. Références
Les références ci-dessous regroupent les publications séminales et les travaux méthodologiques majeurs consacrés à la DERS :
- Bardeen, J. R., Fergus, T. A., & Orcutt, H. K. (2012). An examination of the latent structure of the Difficulties in Emotion Regulation Scale. Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment, 34(3), 382–392. https://doi.org/10.1007/s10862-012-9288-6
- Bjureberg, J., Ljótsson, B., Tull, M. T., Hedman, E., Sahlin, H., Lundh, L.-G., Bjärehed, J., Di Schiena, M., Qi, J. Z., & Gratz, K. L. (2016). Development and validation of a brief version of the Difficulties in Emotion Regulation Scale (DERS-16). Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment, 38(2), 284–296. https://doi.org/10.1007/s10862-015-9514-x
- Dan-Glauser, E. S., & Scherer, K. R. (2013). The Difficulties in Emotion Regulation Scale (DERS): Factor structure and relations with emotional traits in a French-speaking population. Swiss Journal of Psychology, 72(1), 5–15. https://doi.org/10.1024/1421-0185/a000093
- Fowler, J. C., Charak, R., Elhai, J. D., Allen, J. G., Frueh, B. C., & Oldham, J. M. (2014). Construct validity and factor structure of the Difficulties in Emotion Regulation Scale among adults with severe mental illness. Journal of Psychiatric Research, 58, 175–180. https://doi.org/10.1016/j.jpsychires.2014.07.029
- Gratz, K. L., & Roemer, L. (2004). Multidimensional assessment of emotion regulation and dysregulation: Development, factor structure, and initial validation of the Difficulties in Emotion Regulation Scale. Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment, 26(1), 41–54. https://doi.org/10.1023/B:JOBA.0000007455.08539.94
- Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology, 2(3), 271–299. https://doi.org/10.1037/1089-2680.2.3.271
- Linehan, M. M. (1993). Cognitive-behavioral treatment of borderline personality disorder. Guilford Press.
13. Questions et items du questionnaire
Response format:
1 = Almost never (0-10%)
2 = Sometimes (11-35%)
3 = About half the time (36-65%)
4 = Most of the time (66-90%)
5 = Almost always (91-100%)
- I am clear about my feelings (R)
- I pay attention to how I feel (R)
- I experience my emotions as overwhelming and out of control
- I have no idea how I am feeling
- I have difficulty making sense out of my feelings
- I am attentive to my feelings (R)
- I know exactly how I am feeling (R)
- I care about what I am feeling (R)
- I am confused about how I feel
- When I’m upset‚ I acknowledge my emotions (R)
- When I’m upset‚ I become angry with myself for feeling that way
- When I’m upset‚ I become embarrassed for feeling that way
- When I’m upset‚ I have difficulty getting work done
- When I’m upset‚ I become out of control
- When I’m upset‚ I believe that I will remain that way for a long time
- When I’m upset‚ I believe that I’ll end up feeling very depressed
- When I’m upset‚ I believe that my feelings are valid and important (R)
- When I’m upset‚ I have difficulty focusing on other things
- When I’m upset‚ I feel out of control
- When I’m upset‚ I can still get things done (R)
- When I’m upset‚ I feel ashamed with myself for feeling that way
- When I’m upset‚ I know that I can find a way to eventually feel better (R)
- When I’m upset‚ I feel like I am weak
- When I’m upset‚ I feel like I can remain in control of my behaviours (R)
- When I’m upset‚ I feel guilty for feeling that way
- When I’m upset‚ I have difficulty concentrating
- When I’m upset‚ I have difficulty controlling my behaviours
- When I’m upset‚ I believe that there is nothing I can do to make myself feel better
- When I’m upset‚ I become irritated with myself for feeling that way
- When I’m upset‚ I start to feel very bad about myself
- When I’m upset‚ I believe that wallowing in it is all I can do
- When I’m upset‚ I lose control over my behaviours
- When I’m upset‚ I have difficulty thinking about anything else
- When I’m upset‚ I take time to figure out what I’m really feeling (R)
- When I’m upset‚ it takes me a long time to feel better
- When I’m upset‚ my emotions feel overwhelming