1. Résumé / Abstract
L’Échelle des attitudes envers les victimes de viol (Attitudes Toward Rape Victims Scale, ou ARVS), développée par la psychologue Colleen A. Ward en 1988, constitue l’un des instruments psychométriques de référence dans le champ de la victimologie et de la psychologie sociale du genre. Cet outil a été spécifiquement conçu pour quantifier le degré d’adhésion d’un individu aux croyances stéréotypées, au blâme de la victime (victim-blaming) et au scepticisme quant à la véracité des allégations d’agression sexuelle.
Composée initialement de 25 items évalués selon une échelle de type Likert à 5 points (allant de « Disagree strongly » à « Agree strongly »), l’échelle permet de générer un score continu variant généralement de 0 à 100, où un score élevé reflète des attitudes négatives, punitives ou culpabilisantes envers les survivantes de viol. L’ARVS intègre 8 items inversés pour limiter le biais d’acquiescement. Sur le plan psychométrique, l’instrument présente une consistance interne robuste, attestée par des coefficients alpha de Cronbach oscillant entre 0,82 et 0,89 à travers divers échantillons internationaux, ainsi qu’une excellente stabilité temporelle test-retest. La validité de construit et la validité convergente ont été rigoureusement établies via des corrélations significatives avec l’acceptation des mythes sur le viol, le sexisme hostile et l’adhésion à l’hypothèse du monde juste.
2. Mots-clés / Keywords
Attitudes envers les victimes de viol, ARVS, Colleen Ward, blâme de la victime, mythes sur le viol, violences sexuelles, psychométrie, victimologie, sexisme ambivalent, hypothèse du monde juste, attribution causale, agression sexuelle.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été conçue et validée par Colleen A. Ward, professeure émérite de psychologie à l’Université Victoria de Wellington (Nouvelle-Zélande) et directrice du Centre for Applied Cross-Cultural Research (CACR). Au moment de la publication initiale de l’instrument en 1988, Colleen Ward menait des recherches approfondies au Département de travail social et de psychologie de l’Université nationale de Singapour (National University of Singapore), s’intéressant tout particulièrement aux variations interculturelles des attitudes envers le viol, à l’acculturation et aux dynamiques de pouvoir fondées sur le genre.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’ARVS est d’évaluer de manière standardisée et fiable les attitudes cognitives et affectives des individus à l’égard des femmes victimes de viol. Contrairement à des échelles antérieures qui mesuraient de façon globale l’acceptation des mythes du viol (telle que l’échelle d’évaluation de Martha Burt, 1980), l’ARVS se focalise précisément sur la figure de la victime : son imputabilité, sa crédibilité supposée, son statut moral perçu et les préjudices psychologiques qu’elle subit.
Sur le plan de la recherche, l’instrument vise à expliciter les mécanismes psychosociaux qui perpétuent la stigmatisation secondaire au sein de la société. Il permet aux chercheurs en psychologie sociale et en criminologie d’examiner comment les variables démographiques (sexe, âge, niveau d’éducation), religieuses ou idéologiques prédisent l’attribution de culpabilité dans des scénarios d’agression. L’échelle est également employée pour mesurer l’efficacité de programmes de prévention et de sensibilisation aux violences fondées sur le genre en milieu universitaire ou militaire.
Dans les contextes légaux et médicolégaux, l’ARVS fournit une grille d’analyse précieuse pour comprendre les dynamiques de délibération des jurés dans les procès d’assises portant sur des agressions sexuelles. Les attitudes mesurées par l’échelle prédisent fréquemment les jugements de culpabilité de l’accusé, la crédibilité accordée au témoignage de la plaignante et la sévérité des peines recommandées. Enfin, dans les milieux cliniques et de travail social, la compréhension de ces attitudes permet d’identifier les stéréotypes intériorisés par les victimes elles-mêmes (auto-blâme) ou par les intervenants de première ligne (policiers, soignants), susceptible d’entraîner une victimisation secondaire néfaste au rétablissement psychologique.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par l’ARVS englobe un système multidimensionnel de croyances négatives, sceptiques et dévalorisantes relatives aux victimes de violences sexuelles. Bien que l’instrument soit fréquemment utilisé sous la forme d’un score unidimensionnel global reflétant le « blâme et la dépréciation de la victime », l’analyse approfondie du construit révèle plusieurs dimensions théoriques interconnectées :
- La responsabilité et la provocation attribuées à la victime (Victim Culpability & Provocation) : Cette dimension postule que la victime est, au moins partiellement, l’initiatrice ou la responsable morale de l’agression en raison de son comportement, de ses choix ou de sa tenue vestimentaire. Elle s’illustre par l’idée que sortir seule la nuit, consommer de l’alcool ou porter des vêtements jugés provocants annule le statut de victime innocente (ex. : items 7, 13, 16, 22).
- Le scepticisme et la suspicion envers les allégations de viol (Skepticism & False Reporting) : Ce volet repose sur la croyance profondément ancrée selon laquelle les femmes porteraient fréquemment de fausses accusations par vengeance, par culpabilité morale liée à une sexualité hors mariage, pour préserver leur réputation ou pour dissimuler une grossesse non désirée (ex. : items 4, 10, 14, 17, 21).
- Le préjudice perçu et la dégradation morale (Trivialization & Devaluation) : Cette composante mesure le degré de dévalorisation sociale infligé à la survivante (« une femme violée est moins désirable ») ainsi que la minimisation de l’impact traumatique sur les femmes ayant déjà une expérience sexuelle ou exerçant des professions stigmatisées (ex. : items 1, 6, 18, 24).
- Les fantasmes féminins inconscients supposés (Unconscious Desire) : Reprenant des mythes psychanalytiques déformés largement critiqués par les théories féministes, cette dimension suggère que les femmes désireraient secrètement être dominées ou violées, justifiant ainsi les actes des agresseurs (ex. : items 11, 23).
- L’obligation de résistance physique (Physical Resistance Imperative) : Cette croyance stipule qu’une véritable victime de viol se reconnaît à l’intensité de sa résistance physique, invalidant les réactions de sidération psychique, de paralysie dissociative ou de soumission forcée face à la terreur (ex. : items 2, 20).
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’ARVS s’enracine principalement dans la théorie féministe du viol (Susan Brownmiller, 1975) et dans la théorie de l’acceptation des mythes du viol (Rape Myth Acceptance – RMA) introduite par Martha Burt en 1980. Selon ce cadre, le viol ne constitue pas un acte de pulsion sexuelle incontrôlable mais un acte de violence et de domination masculine visant à maintenir le contrôle patriarcal. Les attitudes négatives envers les victimes fonctionnent comme des mécanismes idéologiques justifiant la coercition et exemptant les hommes de leur responsabilité.
Sur le plan de la psychologie sociale cognitive, l’instrument s’appuie largement sur la théorie du monde juste (Just-World Hypothesis) formulée par Melvin Lerner (1980). Selon Lerner, les êtres humains possèdent un besoin fondamental de croire que le monde est prévisible, équitable et moral, et que les individus reçoivent ce qu’ils méritent (« les bonnes personnes sont récompensées, les mauvaises sont punies »). Face à l’horreur d’un viol subi par une innocente, les observateurs éprouvent une dissonance cognitive insupportable : si une femme vertueuse peut être brutalement agressée au hasard, cela implique qu’eux-mêmes sont vulnérables. Pour préserver leur sentiment d’invulnérabilité et leur croyance en un ordre juste, les individus réattribuent la faute à la victime (« elle l’a cherché », « elle a pris des risques »).
L’échelle s’articule également avec la théorie de la justification du système de John Jost et avec la théorie du sexisme ambivalent développée ultérieurement par Peter Glick et Susan Fiske (1996). Les femmes qui transgressent les rôles traditionnels de genre (en buvant de l’alcool, en ayant des partenaires multiples ou en sortant seules tardivement) font l’objet d’un sexisme hostile particulièrement sévère, tandis que les « bonnes » femmes bénéficient d’un paternalisme protecteur conditionnel à leur soumission aux normes patriarcales.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de l’ARVS a fait l’objet de multiples validations transculturelles dès sa conception par Colleen Ward en 1988, avec des études comparatives menées notamment à Singapour, au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Nouvelle-Zélande :
- Validité de construit et convergente : L’ARVS démontre des corrélations positives élevées et statistiquement significatives avec l’échelle d’acceptation des mythes sur le viol de Burt (Rape Myth Acceptance Scale, r = 0,70 à 0,78, p < 0,001) et avec les mesures d’attitudes sexistes (Attitudes Toward Women Scale de Spence et Helmreich, r = 0,55 à 0,65). Elle est également corrélée positivement avec les échelles de conservatisme social, de dominance sociale et d’autoritarisme de droite (RWA).
- Validité discriminante : Les scores à l’ARVS se distinguent nettement des mesures générales d’empathie non spécifique ou d’anxiété générale, prouvant que l’instrument capte des représentations sociocognitives normatives relatives au genre et à la sexualité, et non une simple propension générale à la négativité.
- Validité prédictive : Dans des dispositifs expérimentaux de simulation de procès (mock jury studies), les scores à l’ARVS prédisent de manière robuste l’attribution de responsabilité causale à la victime (β = 0,45 à 0,58, p < 0,001), la diminution de la peine assignée au prévenu et une probabilité accrue de prononcer un verdict d’acquittement, même en présence de preuves matérielles tangibles de résistance physique.
8. Fidélité / Reliability
L’ARVS présente d’excellents indices de fidélité et de précision de mesure :
- Consistance interne : Dans l’étude princeps de Ward (1988), le coefficient alpha de Cronbach était de 0,85 pour l’échantillon singapourien et de 0,88 pour l’échantillon occidental. Les réplications contemporaines rapportent de façon constante des alphas compris entre 0,82 et 0,89, confirmant une homogénéité remarquable des 25 items.
- Fidélité test-retest : Les études évaluant la stabilité temporelle sur un intervalle de 3 à 6 semaines indiquent un coefficient de corrélation test-retest oscillant entre r = 0,81 et r = 0,86, démontrant que l’échelle mesure des attitudes stables et cristallisées plutôt que des états affectifs transitoires.
- Homogénéité des items : Les corrélations item-total corrigées s’échelonnent généralement de 0,35 à 0,68, chaque item contribuant de manière significative à la variance du score global sans redondance excessive.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Dans ses travaux originaux, Colleen Ward (1988) a soumis les 25 items à une analyse factorielle exploratoire (AFE) par la méthode des composantes principales suivie d’une rotation varimax. Bien que plusieurs facteurs initiaux aient émergé avec des valeurs propres supérieures à 1 (représentant le blâme de la victime, la dénégation du traumatisme et la suspicion envers les plaintes), le premier facteur non tourné expliquait une part substantielle de la variance totale (> 35 %).
Les analyses factorielles confirmatoires (AFC) menées ultérieurement sur des cohortes diversifiées ont soutenu la pertinence d’un modèle hiérarchique : un facteur général de second ordre (« Attitude générale envers les victimes de viol ») coiffant trois à quatre facteurs de premier ordre fortement corrélés entre eux :
- Facteur 1 : Culpabilité et incitation comportementale (saturations factorielles comprises entre 0,52 et 0,76 pour les items relatifs aux sorties nocturnes, à l’alcool et aux vêtements) ;
- Facteur 2 : Instrumentalisation et fausses allégations (saturations entre 0,48 et 0,71 pour les items touchant aux plaintes mensongères par vengeance ou grossesse) ;
- Facteur 3 : Minoration du traumatisme et préjugés moraux (saturations entre 0,44 et 0,68).
Ces résultats justifient empiriquement l’utilisation préconisée par les auteurs d’un score global total, tout en permettant aux chercheurs d’explorer les sous-dimensions thématiques lors d’analyses plus granulaires.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Nature de l’outil : Questionnaire d’auto-évaluation psychométrique (self-report inventory).
- Nombre total d’items : 25 énoncés.
- Format de réponse : Échelle de Likert à 5 points comprenant les modalités suivantes :
- Disagree strongly (Fortement en désaccord)
- Disagree mildly (Plutôt en désaccord)
- Neutral (neither agree nor disagree) (Neutre / Ni en désaccord ni d’accord)
- Agree mildly (Plutôt d’accord)
- Agree strongly (Fortement d’accord)
- Temps de passation : Environ 5 à 10 minutes.
- Procédure de cotation :
- Les items réguliers sont cotés de 0 (attitude la plus favorable à la victime / rejet du mythe) à 4 (attitude la plus hostile / adhésion forte au blâme), ou de 1 à 5 selon la métrique adoptée.
- Items inversés (marqués d’un astérisque *) : Items 3, 5, 7, 10, 12, 15, 19 et 22. Ces items doivent impérativement faire l’objet d’une inversion de cotation (ex. : 0 devient 4, 1 devient 3, etc.) avant le calcul du total.
- Score global : La somme des 25 items donne un score brut qui est fréquemment converti sur une échelle normalisée de 0 à 100. Un score de 0 indique une absence totale de blâme envers la victime et un rejet absolu des mythes, tandis qu’un score de 100 dénote une adhésion maximale aux attitudes culpabilisantes et punitives à l’égard des victimes de viol.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication originale : 1988.
- Auteure principale : Colleen A. Ward.
- Statut des droits et accessibilité : L’instrument a été publié dans une revue universitaire à comité de lecture (Psychology of Women Quarterly) et reproduit dans divers recueils institutionnels du domaine public et associatif (notamment le compendium de Michael Flood pour le Sexual Violence Research Initiative – SVRI).
- Tarifs : Gratuit pour une utilisation non commerciale dans le cadre de la recherche académique, de l’enseignement universitaire et de l’évaluation clinique. L’autorisation formelle de l’éditeur ou de l’auteure peut être requise en cas d’intégration dans un outil commercial ou d’adaptation éditoriale.
12. Références / References
- Brownmiller, S. (1975). Against our will: Men, women, and rape. Simon & Schuster.
- Burt, M. R. (1980). Cultural myths and supports for rape. Journal of Personality and Social Psychology, 38(2), 217–230. https://doi.org/10.1037/0022-3514.38.2.217
- Flood, M. (2008). Measures for the assessment of dimensions of violence against women: A compendium. Sexual Violence Research Initiative (SVRI), pp. 23–24. https://www.svri.org/sites/default/files/attachments/2016-01-13/measures.pdf
- Glick, P., & Fiske, S. T. (1996). The Ambivalent Sexism Inventory: Differentiating hostile and benevolent sexism. Journal of Personality and Social Psychology, 70(3), 491–512. https://doi.org/10.1037/0022-3514.70.3.491
- Lerner, M. J. (1980). The belief in a just world: A fundamental delusion. Plenum Press. https://doi.org/10.1007/978-1-4613-3147-6
- Spence, J. T., & Helmreich, R. (1972). The Attitudes toward Women Scale: An objective instrument to measure attitudes toward the rights and roles of women in contemporary society. JSAS Catalog of Selected Documents in Psychology, 2, 66.
- Ward, C. (1988). The Attitudes toward Rape Victims Scale: Construction, validation, and cross-cultural applicability. Psychology of Women Quarterly, 12(2), 127–146. https://doi.org/10.1111/j.1471-6402.1988.tb00932.x
- Ward, C. (1995). Attitudes toward rape: Feminist and social psychological perspectives. SAGE Publications.
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response format: Disagree strongly, Disagree mildly, Neutral (neither agree nor disagree), Agree mildly, Agree strongly.
*Items marked with an asterisk are reverse scored. Range: 0-100.
- A raped woman is a less desirable woman.
- The extent of the woman’s resistance should be the major factor in determining if a rape has occurred.
- * A raped woman is usually an innocent victim.
- Women often claim rape to protect their reputations.
- * “Good” girls are as likely to be raped as “bad” girls.
- Women who have had prior sexual relationships should not complain about rape.
- *Women do not provoke rape by their appearance or behavior.
- Intoxicated women are usually willing to have sex.
- It would do some women good to be raped.
- *Even women who feel guilty about engaging in premarital sex are not likely to claim rape falsely.
- Most women secretly desire to be raped.
- *Any female may be raped.
- Women who are raped while accepting rides from strangers get what they deserve.
- Many women invent rape stories if they learn they are pregnant.
- *Men, not women, are responsible for rape.
- A woman who goes out alone at night puts herself in a position to be raped.
- Many women claim rape if they have consented to sexual relations but have changed their minds afterwards.
- Accusations of rape by bar girls, dance hostesses and prostitutes should be viewed with suspicion.
- *A woman should not blame herself for rape.
- A healthy woman can successfully resist a rapist if she really tries.
- Many women who report rape are lying because they are angry or want revenge on the accused.
- *Women who wear short skirts or tight blouses are not inviting rape.
- Women put themselves in situations in which they are likely to be sexually assaulted because they have an unconscious wish to be raped.
- Sexually experienced women are not really damaged by rape.
- In most cases when a woman was raped she deserved it.