1. Résumé / Abstract
L’Échelle de sexisme moderne (Modern Sexism Scale — MSS), élaborée par Janet K. Swim, Kathryn J. Aikin, Wayne S. Hall et Barbara A. Hunter (1995), constitue l’un des instruments psychométriques les plus influents en psychologie sociale pour évaluer les formes contemporaines, insidieuses et indirectes de préjugés à l’égard des femmes. Conçue en parallèle avec l’évaluation du sexisme traditionnel (Old-Fashioned Sexism — OFS), cette échelle postule que le déclin apparent des attitudes sexistes flagrantes ne traduit pas nécessairement une disparition des préjugés genrés, mais plutôt leur métamorphose sous l’effet de normes sociales proscrivant la discrimination ouverte.
L’échelle opérationnalise le sexisme moderne à travers trois composantes interdépendantes : la négation de la persistance des discriminations envers les femmes dans la société contemporaine, l’antagonisme ou le ressentiment face aux revendications et aux mouvements féministes, et le rejet des politiques publiques ou organisationnelles destinées à promouvoir l’équité de genre (telles que l’action positive ou les quotas). L’instrument se compose d’une batterie d’items évalués sur une échelle de type Likert en 5 points, allant de 1 (« Pas du tout d’accord » / Strongly disagree) à 5 (« Tout à fait d’accord » / Strongly agree).
Sur le plan métrologique, l’Échelle de sexisme moderne présente une consistance interne robuste, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,75 et 0,85 selon les échantillons d’étudiants et d’adultes. Les analyses factorielles confirmatoires corroborent l’existence d’une structure bifactorielle distincte séparant nettement le sexisme traditionnel du sexisme moderne. La validité de construit, convergente et prédictive a été largement documentée : les scores élevés à la MSS prédisent de manière significative l’opposition aux politiques d’action positive, l’attribution causale interne des échecs professionnels des femmes, ainsi qu’une moindre propension à détecter les biais sexistes dans des contextes organisationnels et médiatiques réels.
2. Mots-clés / Keywords
Sexisme moderne, sexisme traditionnel, préjugés subtils, psychométrie, attitudes de genre, discrimination à l’embauche, validité factorielle, Janet K. Swim, relations intergroupes, stéréotypes de genre, échelle de Likert, égalité professionnelle.
3. Auteurs / Authors
L’instrument a été conçu et validé par une équipe de chercheurs en psychologie sociale de l’Université d’État de Pennsylvanie (Pennsylvania State University) :
- Janet K. Swim, Ph.D. — Professeure émérite de psychologie, Département de psychologie, Université d’État de Pennsylvanie (515 Moore Building, University Park, PA 16802, États-Unis). Spécialiste reconnue des préjugés subtils, de la stigmatisation et des dynamiques de discrimination intergroupe. Adresse électronique académique : [email protected] / [email protected].
- Kathryn J. Aikin, Ph.D. — Chercheuse associée, Département de psychologie, Pennsylvania State University.
- Wayne S. Hall, Ph.D. — Chercheur associé, Département de psychologie, Pennsylvania State University.
- Barbara A. Hunter, Ph.D. — Chercheuse associée, Département de psychologie, Pennsylvania State University.
- Laurie L. Cohen, Ph.D. — Collaboratrice sur les études comparatives ultérieures relatives aux formes ouvertes, cachées et subtiles de sexisme (Swim & Cohen, 1997).
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’Échelle de sexisme moderne est de mesurer avec rigueur et sensibilité les attitudes sexistes contemporaines qui échappent aux instruments psychométriques conventionnels. Historiquement, les outils de mesure du sexisme, tels que l’Attitudes Toward Women Scale (ATWS) développée par Spence et Helmreich dans les années 1970, étaient calibrés pour capter des stéréotypes manifestes relatifs aux rôles genrés stricts, à l’infériorité intellectuelle supposée des femmes ou à la division domestique absolue du travail. Cependant, l’évolution des normes sociétales et juridiques au cours des dernières décennies du XXe siècle a rendu l’expression directe de telles opinions socialement indésirable, entraînant un effet de plancher massif sur les échelles classiques.
Dans ce contexte, les chercheurs avaient besoin d’un outil capable de capturer l’idéologie sexiste sans se heurter au biais de désirabilité sociale. La MSS répond à cette nécessité en évaluant non pas l’adhésion explicite à des stéréotypes dégradants, mais des croyances portant sur la réalité objective de la discrimination. Elle cible spécifiquement la perception selon laquelle l’égalité des chances serait déjà pleinement réalisée et que, par conséquent, les revendications continues des femmes représenteraient des exigences injustifiées ou des privilèges indus.
Sur le plan de la recherche fondamentale, l’échelle permet d’analyser l’impact de ces attitudes sur les jugements interpersonnels, les processus décisionnels en ressources humaines, et les réactions face aux mouvements sociaux (tels que #MeToo ou les mobilisations féministes). En milieu appliqué et clinique-organisationnel, la MSS sert d’outil diagnostique pour évaluer le climat de travail, comprendre les résistances culturelles aux programmes de diversité, équité et inclusion (DEI), et identifier les freins cognitifs individuels à la promotion des femmes aux postes de direction.
5. Construit psychologique / Construct
Le modèle théorique proposé par Swim et ses collègues distingue formellement deux construits complémentaires mais conceptuellement et empiriquement dissociables : le sexisme traditionnel (Old-Fashioned Sexism — OFS) et le sexisme moderne (Modern Sexism — MS).
Le sexisme traditionnel (Old-Fashioned Sexism – OFS)
Le sexisme traditionnel reflète l’endossement flagrant de l’inégalité de genre fondé sur trois piliers historiques :
- L’infériorité cognitive et biologique supposée des femmes : croyance explicite que les femmes sont intellectuellement moins compétentes ou moins douées pour la pensée rationnelle et logique que les hommes.
- La ségrégation rigide des rôles traditionnels : conviction que la sphère domestique et les soins aux enfants incombent exclusivement aux mères, tandis que les responsabilités publiques et professionnelles reviennent aux hommes.
- Le traitement différentiel explicite : valorisation des opportunités masculines par rapport aux opportunités féminines, notamment dans l’athlétisme, l’éducation formelle et l’accès à l’autorité.
Le sexisme moderne (Modern Sexism – MS)
À l’opposé des stéréotypes manifestes de l’OFS, le sexisme moderne désigne une structure attitudinale dissimulée, intégrée aux normes culturelles ambiantes, caractérisée par :
- Le déni de la discrimination continue : affirmation récurrente que les femmes ne subissent plus de préjudices systémiques sur le marché du travail ou dans la vie publique, et que les hommes et les femmes jouissent d’une parfaite égalité des chances.
- L’antagonisme face aux revendications féminines : perception négative des groupes féministes, jugés agressifs, geignards ou réclamant des avantages immérités.
- Le ressentiment envers l’attention institutionnelle et médiatique : croyance selon laquelle les gouvernements, les médias et les entreprises accordent une sollicitude excessive et injustifiée aux questions de parité de genre par rapport aux réalités vécues.
Cette distinction est cruciale : une personne peut sincèrement rejeter les affirmations du sexisme traditionnel (ex. déclarer que les femmes sont tout aussi intelligentes que les hommes) tout en manifestant un score élevé de sexisme moderne (ex. affirmer que la discrimination professionnelle n’existe plus et s’opposer farouchement aux mesures compensatoires).
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le fondement conceptuel de l’Échelle de sexisme moderne s’enracine directement dans les théories du racisme symbolique et moderne développées par David O. Sears, John B. McConahay et Donald R. Kinder dans les années 1970 et 1980. McConahay (1986) a démontré que la condamnation publique de la ségrégation et du racisme biologique direct avait conduit à l’émergence d’une forme indirecte d’hostilité raciale, s’exprimant par la négation de l’existence des discriminations et l’opposition aux politiques d’aide ciblée. Swim et ses collaborateurs (1995) ont transposé avec succès cette grille d’analyse psychosociale au domaine des relations de genre.
Le cadre théorique s’articule également avec plusieurs grands courants contemporains de la psychologie sociale :
- La théorie de la justification du système (System Justification Theory) de John Jost et Mahzarin Banaji : le sexisme moderne agit comme un mécanisme idéologique palliatif légitimant le statu quo. En affirmant que la société est intrinsèquement méritocratique et que les barrières structurelles ont été éliminées, les individus préservent leur croyance en un monde juste sans avoir à reconnaître les inégalités de pouvoir.
- La théorie de la dominance sociale (Social Dominance Theory) de Jim Sidanius et Felicia Pratto : les croyances sexistes modernes fonctionnent comme des mythes légitimateurs hiérarchiques qui justifient la sous-représentation des femmes aux échelons supérieurs de la hiérarchie sociale.
- La théorie du sexisme ambivalent de Peter Glick et Susan Fiske (1996) : bien que développée parallèlement, la MSS entretient des liens conceptuels étroits avec le sexisme hostile. Cependant, alors que le modèle ambivalent scinde le sexisme en composantes hostile et bienveillante, l’approche de Swim se focalise sur l’axe temporel et normatif opposant les stéréotypes explicites traditionnels aux résistances cognitives modernes.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de l’Échelle de sexisme moderne a été établie au moyen de multiples études empiriques rigoureuses :
Validité convergente
Dans l’article princeps de Swim et al. (1995), les scores à la MSS présentent des corrélations positives statistiquement significatives avec l’échelle de racisme moderne de McConahay (r compris entre 0,40 et 0,55), démontrant que les deux instruments mesurent une disposition générale commune à minimiser les discriminations structurelles subies par les groupes minorisés. De surcroît, la MSS corrèle modérément avec l’Attitudes Toward Women Scale (ATWS, r approximatif de 0,45 à 0,60), attestant que l’outil capte bien des attitudes genrées tout en n’étant pas redondant avec les mesures classiques.
Validité discriminante
La distinction entre sexisme moderne et sexisme traditionnel est corroborée par le fait que la corrélation inter-échelles entre l’OFS et la MSS varie entre 0,45 et 0,55. Bien que positive, cette corrélation laisse une variance non partagée supérieure à 70 %, confirmant que le sexisme moderne n’est pas un simple décalque contemporain du sexisme traditionnel. De plus, la corrélation entre la MSS et des échelles de désirabilité sociale (telle que l’échelle de Marlowe-Crowne) est proche de zéro, confirmant que les répondants expriment leurs croyances sur la MSS sans que la pression de conformité sociale ne biaise excessivement les scores.
Validité prédictive et de critère
La validité prédictive de la MSS s’est avérée particulièrement robuste dans des situations expérimentales :
- Évaluation du leadership féminin : les participants obtenant des scores élevés au sexisme moderne évaluent de manière significativement plus défavorable des candidates féminines à des postes managériaux masculinisés, même lorsque les compétences objectives présentées sont strictement équivalentes à celles de candidats masculins.
- Opposition à l’action positive : les scores à la MSS prédisent puissamment le refus d’implanter des programmes d’action positive en entreprise, indépendamment de l’orientation politique générale ou du conservatisme idéologique des participants.
- Reconnaissance du harcèlement et du sexisme : Swim et Cohen (1997) ont démontré que les personnes affichant un sexisme moderne élevé sont beaucoup moins enclines à qualifier d’injustes ou de discriminatoires des comportements sexistes subtils observés en laboratoire.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de l’Échelle de sexisme moderne a été documentée sur divers échantillons universitaires, professionnels et communautaires :
- Consistance interne : dans les études initiales de Swim et al. (1995), le coefficient alpha de Cronbach (α) pour la sous-échelle de sexisme moderne s’échelonne entre 0,75 et 0,84 à travers cinq échantillons distincts regroupant plus de 1 200 répondants. Pour la sous-échelle de sexisme traditionnel (OFS), les coefficients alpha se situent de manière similaire entre 0,66 et 0,78. Des réplications indépendantes ultérieures ont systématiquement confirmé une consistance interne globale oscillant entre 0,80 et 0,86.
- Stabilité temporelle (test-retest) : des évaluations conduites sur un intervalle de trois à six semaines ont produit des coefficients de corrélation test-retest compris entre 0,77 et 0,83, témoignant d’une excellente stabilité temporelle des croyances sous-jacentes.
- Homogénéité des items : les corrélations item-total corrigées pour l’ensemble des items du sexisme moderne dépassent le seuil recommandé de 0,35, se situant majoritairement entre 0,42 et 0,65.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
La structure dimensionnelle de l’instrument a fait l’objet d’investigations approfondies à l’aide d’analyses factorielles exploratoires (AFE) et confirmatoires (AFC) :
Analyse factorielle exploratoire (AFE)
Lors de la phase de conception initiale menée par Swim et al. (1995), une analyse en composantes principales avec rotation oblique (Promax) a été réalisée sur un ensemble d’items hétérogènes. Deux facteurs primaires bien différenciés ont émergé de manière récurrente, expliquant une part substantielle de la variance totale :
- Facteur 1 (Sexisme traditionnel / OFS) : regroupe les items relatifs à l’inégalité intellectuelle directe, aux rôles parentaux rigides et à la préférence pour les garçons dans les activités sportives, avec des saturations factorielles comprises entre 0,55 et 0,78.
- Facteur 2 (Sexisme moderne / MS) : regroupe les items mesurant la dénégation de la discrimination, le scepticisme quant aux motifs des groupes féministes et la surreprésentation médiatique des griefs des femmes, avec des saturations factorielles s’étendant de 0,48 à 0,74.
Analyse factorielle confirmatoire (AFC)
Des modèles d’équations structurelles ont comparé une solution unifactorielle (où tous les items refléteraient une dimension unique de sexisme global) à la solution bifactorielle postulée. Les indices d’ajustement ont catégoriquement confirmé la supériorité du modèle à deux facteurs corrélés :
- Chi-deux relatif (χ²/df) inférieur à 2,5.
- Comparative Fit Index (CFI) supérieur à 0,93.
- Tucker-Lewis Index (TLI) supérieur à 0,91.
- Root Mean Square Error of Approximation (RMSEA) inférieur à 0,06.
Ces paramètres statistiques ont confirmé sans ambiguïté que le sexisme moderne ne constitue pas un simple artefact méthodologique, mais bien une dimension psychologique autonome possédant sa propre cohérence interne.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’instrument se présente sous la forme d’un questionnaire auto-administré sur support papier ou informatisé :
- Type d’évaluation : échelle psychométrique d’attitudes psychosociales auto-rapportées.
- Population cible : adultes et grands adolescents (étudiants, salariés, grand public).
- Format d’évaluation : échelle de Likert en 5 points :
- 1 = Strongly disagree (Pas du tout d’accord)
- 2 = Disagree (Pas d’accord)
- 3 = Neither agree nor disagree (Neutre / Ni d’accord ni pas d’accord)
- 4 = Agree (D’accord)
- 5 = Strongly agree (Tout à fait d’accord)
- Procédure de cotation et de calcul des scores :
- Les items formulés de manière égalitaire ou inversée (signalés par un astérisque *) doivent faire l’objet d’une inversion de cotation préalable : le score inversé est obtenu via la formule Score inversé = 6 − Score brut (ainsi, 1 devient 5, 2 devient 4, etc.).
- Le score moyen de chaque sous-échelle (OFS et MS) ou le score global est calculé en effectuant la moyenne arithmétique des items correspondants.
- Un score moyen plus élevé indique une adhésion plus forte aux croyances sexistes (traditionnelles ou modernes).
- Temps de passation estimé : 5 à 10 minutes.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication princeps : 1995 (étude originale publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology).
- Statut juridique et droits d’utilisation : l’instrument est dans le domaine public à des fins de recherche académique et d’enseignement scientifique non commercial. Aucuns frais de licence (fees) ne sont requis pour l’utiliser dans le cadre d’études universitaires.
- Conditions d’utilisation : les chercheurs sont tenus de citer rigoureusement l’article original de Swim et al. (1995) dans toute publication ou rapport scientifique faisant usage de l’échelle. Pour des utilisations commerciales ou des intégrations dans des outils d’évaluation en entreprise, il convient de contacter directement l’auteure principale : Janet K. Swim.
12. Références / References
Les publications fondatrices et contemporaines relatives à l’échelle sont répertoriées ci-dessous :
- Glick, P., & Fiske, S. T. (1996). An ambivalent alliance: Hostile and benevolent sexism as mutually reinforcing ideologies. Journal of Personality and Social Psychology, 70(3), 491–512. https://doi.org/10.1037/0022-3514.70.3.491
- McConahay, J. B. (1986). Modern racism, ambivalence, and the Modern Racism Scale. In J. F. Dovidio & S. L. Gaertner (Eds.), Prejudice, Discrimination, and Racism (pp. 91–125). Academic Press.
- Spence, J. T., & Helmreich, R. (1972). The Attitudes Toward Women Scale: An objective instrument to measure attitudes toward the rights and roles of women in contemporary society. JSAS Catalog of Selected Documents in Psychology, 2, 66–67.
- Swim, J. K., Aikin, K. J., Hall, W. S., & Hunter, B. A. (1995). Sexism and racism: Old-fashioned and modern prejudices. Journal of Personality and Social Psychology, 68(2), 199–214. https://doi.org/10.1037/0022-3514.68.2.199
- Swim, J. K., & Cohen, L. L. (1997). Overt, covert, and subtle sexism: A comparison between the Attitudes Toward Women and Modern Sexism Scales. Psychology of Women Quarterly, 21(1), 103–118. https://doi.org/10.1111/j.1471-6402.1997.tb00103.x
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Scale: 5-point scale, with 1 = strongly disagree and 5 = strongly agree.
- Women are generally not as smart as men.
- I would be equally as comfortable having a woman or a man as a boss. *
- It is more important to encourage boys than to encourage girls to participate in athletics.
- Women are just as capable of thinking logically as men.’
- When both parents are employed and their child gets sick at school‚ the school should call the mother rather than the father.
- Discrimination against women is no longer a problem in the United States.
- On average‚ people in our society treat husbands and wives equally.
- It is easy to understand why women’s groups are still concerned about societal limitations of women’s opportunities.
* Note: Items marked with an asterisk (*) are reverse-scored before computing the composite scale scores.