1. Résumé / Abstract
L’Échelle de désengagement moral (Moral Disengagement Scale, MDS), développée initialement par Albert Bandura, Claudio Barbaranelli, Gian Vittorio Caprara et Concetta Pastorelli en 1996, constitue l’instrument psychométrique de référence pour mesurer les processus socio-cognitifs par lesquels les individus désactivent leurs mécanismes internes d’autorégulation morale. Ancrée dans la théorie socio-cognitive de l’agentivité morale, cette échelle explore la manière dont des individus ordinaires peuvent perpétrer des actes transgressifs, nuisibles ou destructeurs sans éprouver de culpabilité, de remords ou d’autocensure. L’instrument original comprend 32 items opérationnalisant huit mécanismes cognitifs distincts regroupés en quatre points d’ancrage du système d’autorégulation : le locus du comportement (justification morale, étiquetage euphémique, comparaison avantageuse), le locus de l’agentivité (déplacement de la responsabilité, diffusion de la responsabilité), le locus des effets ou des conséquences (distorsion des conséquences) et le locus de la victime (attribution du blâme, déshumanisation).
Chaque mécanisme est évalué par quatre items spécifiques. Les répondants se positionnent généralement sur une échelle de type Likert en 3 points (allant de 1 = Pas du tout d’accord / Pas du tout comme moi à 3 = Tout à fait d’accord / Tout à fait comme moi pour les populations d’enfants et de jeunes adolescents) ou en 5 points (de 1 = Fortement en désaccord à 5 = Fortement d’accord pour les versions destinées aux adolescents plus âgés et aux adultes). D’un point de vue psychométrique, l’instrument présente une excellente consistance interne globale, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,82 et 0,90 selon les populations étudiées. Les analyses factorielles confirmatoires mettent régulièrement en évidence une structure de second ordre où un facteur général de désengagement moral sous-tend les huit mécanismes de premier ordre, bien que des modèles bifactoriels et unidimensionnels soient également documentés dans la littérature. L’échelle démontre une validité convergente robuste avec l’agressivité physique et verbale, les conduites antisociales, la délinquance juvénile et la propension à la fraude en entreprise, ainsi qu’une relation inverse avec l’empathie, le comportement prosocial et le raisonnement moral fondé sur la justice.
2. Mots-clés / Keywords
Désengagement moral, Albert Bandura, théorie socio-cognitive, agentivité morale, régulation de soi, agressivité, comportement antisocial, déshumanisation, justification morale, éthique comportementale, psychométrie, échelle de mesure.
3. Auteurs / Authors
L’Échelle de désengagement moral a été conçue et validée par une équipe de chercheurs de premier plan en psychologie du développement, de la personnalité et de la cognition sociale :
- Albert Bandura, Ph.D. (1925–2021) : Professeur émérite de psychologie à la Stanford University (Californie, États-Unis). Théoricien de renommée mondiale, père de l’apprentissage social, du concept d’auto-efficacité (self-efficacy) et de l’agentivité humaine. Ancien président de l’American Psychological Association (APA).
- Gian Vittorio Caprara, Ph.D. : Professeur émérite de psychologie de la personnalité à l’Université de Rome « La Sapienza » (Sapienza Università di Roma, Italie). Auteur prolifique sur les traits fondamentaux de la personnalité, l’auto-efficacité civique et les conduites prosociales. Affiliation : Dipartimento di Psicologia, Sapienza Università di Roma.
- Claudio Barbaranelli, Ph.D. : Professeur titulaire de psychométrie et de méthodologie de la recherche à l’Université de Rome « La Sapienza ». Expert international en modélisation par équations structurelles et évaluation psychométrique. Affiliation : Dipartimento di Psicologia, Sapienza Università di Roma.
- Concetta Pastorelli, Ph.D. : Professeure titulaire en psychologie du développement à l’Université de Rome « La Sapienza ». Spécialiste des trajectoires d’agressivité, de la régulation émotionnelle chez les jeunes et des interventions en milieu scolaire. Affiliation : Dipartimento di Psicologia, Sapienza Università di Roma.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’Échelle de désengagement moral est de quantifier l’intensité avec laquelle un individu a recours à des manœuvres cognitives destinées à dissocier ses normes morales intériorisées de ses actions réelles. Dans le cadre conceptuel formulé par Bandura (1991, 1996), l’être humain n’agit pas uniquement sous la contrainte de sanctions sociales externes ; il développe, tout au long de sa socialisation, des standards éthiques internes et des mécanismes d’autorégulation qui guident ses conduites. Lorsque l’individu envisage une action préjudiciable à autrui, ce système interne génère des anticipations d’inconfort psychologique, de culpabilité, de remords ou d’autocensure, ce qui inhibe normalement le passage à l’acte. Cependant, les individus ne fonctionnent pas comme des exécutants automatisés de leurs normes : le désengagement moral intervient comme un processus régulateur sélectif permettant d’annuler cette sanction interne sans pour autant renoncer aux impératifs moraux dans d’autres circonstances de la vie quotidienne.
L’échelle a été initialement créée pour comprendre pourquoi et comment des enfants et des adolescents adoptent des comportements d’agression physique, d’intimidation scolaire (bullying) ou de vandalisme tout en maintenant une image positive d’eux-mêmes. L’instrument visait à combler une lacune méthodologique majeure des approches structuralistes du développement moral (notamment celles de Jean Piaget et Lawrence Kohlberg). Ces dernières évaluaient le stade de raisonnement moral abstrait face à des dilemmes hypothétiques, mais échouaient fréquemment à prédire les comportements réels de transgression. En mesurant les opérations de désengagement sociocognitif, l’échelle de Bandura et collaborateurs offre un pont prédictif direct entre cognition et action transgressive.
Au-delà de la psychologie du développement de l’enfant et de l’adolescent, l’application de l’instrument s’est largement étendue à de multiples domaines de recherche appliquée et clinique :
- Criminologie et psychologie médico-légale : Analyse de la délinquance juvénile, de la violence des gangs de rue, des agressions sexuelles et des rationalisations cognitives chez les personnes incarcérées.
- Psychologie des organisations et éthique des affaires : Détection des mécanismes de rationalisation des fraudes financières, de la corruption d’entreprise, du non-respect des règles de sécurité au travail et de l’exploitation des salariés (Detert et al., 2008 ; Moore et al., 2012).
- Recherche en marketing et consommation éthique : Explication des paradoxes du consommateur, tels que l’achat de produits issus du travail des enfants, la complaisance face au greenwashing (écoblanchiment), le piratage numérique et les incivilités envers le personnel de service.
- Psychologie du sport : Compréhension du recours au dopage, des agressions physiques sur le terrain et de la tricherie stratégique rationalisée au nom de la victoire d’équipe.
- Cyberpsychologie : Mesure des facteurs de cyberharcèlement (cyberbullying), où l’invisibilité de la victime et la distance numérique facilitent puissamment la déshumanisation et la distorsion des conséquences.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit de désengagement moral est un système multi-facettes articulé autour de huit mécanismes cognitifs interdépendants. Bandura regroupe ces huit mécanismes en quatre points d’ancrage (loci) du système d’autorégulation socio-émotionnelle :
A. Le Locus du Comportement (Behavior Locus)
Ce point d’ancrage transforme la nature même des actes répréhensibles pour les rendre socialement et personnellement acceptables, voire valorisants et louables :
- 1. Justification morale (Moral Justification) : L’action préjudiciable est recadrée comme servant un dessein moral supérieur, un devoir de loyauté, la protection de l’honneur familial ou la justice communautaire. L’agresseur s’attribue une posture d’agent moral bienfaisant. Exemple mesuré par l’échelle : « Il est normal de battre quelqu’un qui insulte votre famille » (Item 1).
- 2. Étiquetage euphémique (Euphemistic Labeling) : Recours à un langage édulcoré, aseptisé ou dévié pour masquer la gravité d’un acte violent ou illégal, transformant une agression en un jeu anodin. Exemple : Présenter le fait de gifler ou bousculer un pair comme une simple plaisanterie (« Slapping and shoving someone is just a way of joking », Item 5), ou qualifier un vol de simple « emprunt sans permission » (Item 8).
- 3. Comparaison avantageuse (Advantageous Comparison) : L’acte commis est mis en contraste avec des atrocités ou des méfaits bien plus graves commis par des tiers, ce qui le fait paraître dérisoire ou vertueux. Exemple : Minimiser les dégradations matérielles au motif que d’autres personnes battent violemment des individus (Item 6), ou juger le vol à l’étalage mineur face aux grands crimes illégaux (Item 11).
B. Le Locus de l’Agentivité (Agency Locus)
Ce locus obscurcit le lien causal direct entre l’individu et les torts engendrés, diluant ainsi le sentiment de responsabilité personnelle :
- 4. Déplacement de la responsabilité (Displacement of Responsibility) : L’individu perçoit ses actes comme dictés par des autorités externes, la pression de pairs leaders ou des contraintes environnementales insurmontables. L’agent ne se perçoit plus comme le véritable instigateur de la nuisance. Exemple : Justifier l’agressivité d’un jeune par ses mauvaises conditions de vie (Item 13) ou exonérer un enfant qui ne fait qu’exécuter les ordres de ses pairs (Item 17).
- 5. Diffusion de la responsabilité (Diffusion of Responsibility) : La responsabilité est fractionnée à travers l’action collective, l’anonymat du groupe ou la division du travail. Quand tout le monde est responsable, personne ne se sent personnellement coupable. Exemple : Affirmer qu’on ne peut pas blâmer un individu quand c’est le groupe entier qui prend la décision de commettre un méfait (Item 18), ou considérer injuste de punir un membre qui n’a joué qu’un rôle mineur (Item 19 et 21).
C. Le Locus des Effets ou Conséquences (Outcome Locus)
Ce point d’ancrage porte sur la perception des dommages physiques, émotionnels ou matériels infligés :
- 6. Distorsion ou minimisation des conséquences (Distortion of Consequences) : L’individu minimise, ignore, neutralise ou remet en cause la réalité de la souffrance de la victime. Si aucun préjudice réel n’est reconnu, la censure morale n’a pas lieu d’opérer. Exemple : Prétendre que les moqueries et les insultes ne blessent personne (Item 22 et 23), ou soutenir que les enfants aiment être taquinés parce que cela prouve qu’on s’intéresse à eux (Item 24).
D. Le Locus de la Victime (Victim Locus)
Ce locus altère la manière dont la cible du comportement est perçue et traitée :
- 7. Attribution du blâme (Attribution of Blame) : L’agresseur s’estime être une victime provoquée en attribuant l’entière causalité du conflit à la victime elle-même. La faute incombe à la négligence, à la provocation ou au comportement antérieur de la cible. Exemple : Affirmer que si les gens se font voler, c’est de leur propre faute parce qu’ils sont imprudents (Item 14), ou que les enfants maltraités l’ont bien cherché (Item 27).
- 8. Déshumanisation (Dehumanization) : Le mécanisme le plus radical, consistant à déchoir la victime de ses qualités proprement humaines, à la priver d’empathie et à la percevoir comme dépourvue de sensibilité, voire comme un animal ou un être nuisible. Exemple : Affirmer qu’il est normal de maltraiter quelqu’un qui se comporte comme un animal (Item 29) ou comme un insecte répugnant (Item 31).
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’échelle de désengagement moral est indissociable de la théorie socio-cognitive de l’agentivité morale formulée par Albert Bandura (1986, 1991, 1999, 2016). Cette approche s’inscrit en rupture avec le modèle structuraliste et développemental d’inspiration piagétienne et kohlbergienne. Pour Lawrence Kohlberg, la moralité progresse selon une séquence invariante de stades cognitifs abstraits centrés sur les principes de justice. Or, de nombreuses méta-analyses ont mis en évidence un paradoxe empirique récurrent : la corrélation entre les stades de raisonnement moral kohlbergiens et les comportements moraux réels ou délictueux demeure faible à modérée. Des individus capables de disserter de manière sophistiquée sur l’impératif catégorique peuvent commettre sans scrupule des fraudes massives ou des violences interpersonnelles.
Pour expliquer cet écart entre la pensée morale et l’action morale, Bandura postule un déterminisme réciproque triadique, dans lequel le fonctionnement humain résulte de l’interaction constante entre : (1) les déterminants internes personnels (processus cognitifs, affectifs et biologiques), (2) le comportement manifeste, et (3) les influences environnementales externes. L’agentivité morale comporte deux composantes cardinales :
- L’agentivité inhibitrice (inhibitive moral agency) : La capacité de s’abstenir d’actes inhumains ou nuisibles grâce à la vigilance de l’autocensure et de l’auto-évaluation négative.
- L’agentivité proactive (proactive moral agency) : La capacité d’agir avec humanité, bienveillance et compassion au détriment de son propre intérêt matériel.
Dans ce modèle, les standards moraux ne constituent pas des impératifs psychologiques fixes qui s’exécuteraient de manière rigide et automatique. Ils ne fonctionnent que s’ils sont activés. Entre les standards moraux intériorisés et l’action concrète s’interpose un réseau de processus de médiation cognitive : les mécanismes de désengagement moral. Ces mécanismes agissent comme des soupapes de décharge psychologique. Lorsqu’ils sont mobilisés, les auto-sanctions morales sont inhibées, ce qui neutralise le conflit intrapsychique et préserve l’estime de soi de l’individu tout en lui permettant d’obtenir les bénéfices instrumentaux de la transgression.
Bandura souligne également que le désengagement moral n’est pas uniquement un trait intra-individuel ou une pathologie du caractère (comme la psychopathie) ; il s’agit d’un processus sociocognitif malléable, pouvant être institutionnalisé, socialement appris et propagé collectivement au sein de groupes, d’entreprises ou de nations entières (comme l’illustrent la propagande de guerre, la violence systémique ou les dérives de gouvernance d’entreprise).
7. Validité / Validity
L’Échelle de désengagement moral a fait l’objet d’évaluations psychométriques approfondies au cours des trois dernières décennies, démontrant une validité conceptuelle, convergente, discriminante et prédictive particulièrement solide.
Validité de construit et validité factorielle
Dans l’étude princeps menée par Bandura, Barbaranelli, Caprara et Pastorelli (1996) auprès d’un échantillon de 798 enfants et adolescents italiens âgés de 10 à 15 ans (accompagnés des évaluations de leurs parents, pairs et enseignants), la modélisation en équations structurelles a validé l’existence d’une structure hiérarchique. Bien que les huit mécanismes soient conceptuellement discernables, ils partagent une variance commune très élevée qui justifie le calcul d’un score composite global reflétant la propension générale au désengagement moral.
Validité convergente
L’échelle présente des corrélations statistiquement significatives et théoriquement cohérentes avec une pluralité de construits comportementaux et émotionnels :
- Agressivité physique et verbale : Corrélations positives substantielles ($r$ compris entre 0,40 et 0,58) avec les conduites d’agression mesurées par hétéro-évaluation (pairs et enseignants) ainsi que par auto-évaluation.
- Comportements délinquants et antisociaux : Forte corrélation positive avec les infractions scolaires, le vandalisme et la délinquance auto-rapportée ($r \approx 0,45$ à 0,62).
- Empathie et culpabilité anticipée : Relations négatives et significatives avec l’empathie dispositionnelle ($r = -0,35$ à $-0,48$) et la capacité à ressentir de la culpabilité rétrospective ($r = -0,40$).
- Comportement prosocial : Corrélation négative marquée avec les comportements d’entraide, de partage et de soutien coopératif mesurés en milieu scolaire ($r = -0,28$ à $-0,42$).
Validité discriminante
Les études démontrent que le désengagement moral se distingue nettement de concepts voisins tels que le cynisme organisationnel, le machiavélisme, l’anxiété ou le niveau d’intelligence générale ($g$). Il ne s’agit pas d’un simple manque d’habileté cognitive ou d’une méconnaissance des règles sociales, mais d’un processus actif de rationalisation cognitive.
Validité prédictive et modèles de médiation
L’étude longitudinale de Bandura et collaborateurs (1996) a démontré par analyse de pistes causales (path analysis) que le désengagement moral n’exerce pas seulement un effet direct sur l’agression ; il opère comme un médiateur clé atténuant l’influence inhibitrice de l’empathie et de la culpabilité sur les conduites violentes. Chez l’adulte, les adaptations de l’échelle (ex. Moore et al., 2012 ; Detert et al., 2008) prédisent significativement les décisions frauduleuses, le vol sur le lieu de travail, la corruption et le silence face aux lanceurs d’alerte, même après contrôle des traits de personnalité du modèle des Big Five et du niveau de raisonnement moral de Kohlberg.
8. Fidélité / Reliability
Les propriétés de fidélité de l’Échelle de désengagement moral de 32 items ont été abondamment documentées dans la littérature psychométrique internationale :
Consistance interne
Dans l’échantillon princeps de Bandura et al. (1996), le coefficient alpha de Cronbach ($lpha$) pour l’ensemble des 32 items s’élevait à 0,82, ce qui démontre une excellente homogénéité du construit global. Dans des recherches ultérieures portant sur des adolescents et des adultes utilisant la version 32 items cotée sur une échelle de Likert en 5 points (ex. Caprara et al., 2009 ; Pelton et al., 2004), le coefficient de consistance interne global atteint fréquemment des valeurs comprises entre 0,86 et 0,91.
Au niveau des sous-échelles individuelles (chacune composée de 4 items), les coefficients alpha de Cronbach sont plus modestes mais acceptables pour des mesures composées de peu d’items :
- Justification morale : $lpha \approx 0,65 – 0,74$
- Étiquetage euphémique : $lpha \approx 0,60 – 0,72$
- Comparaison avantageuse : $lpha \approx 0,62 – 0,73$
- Déplacement de la responsabilité : $lpha \approx 0,63 – 0,75$
- Diffusion de la responsabilité : $lpha \approx 0,61 – 0,71$
- Distorsion des conséquences : $lpha \approx 0,59 – 0,70$
- Attribution du blâme : $lpha \approx 0,64 – 0,76$
- Déshumanisation : $lpha \approx 0,68 – 0,79$
En raison de la fidélité modérée de certaines sous-échelles isolées (souvent inhérente à la brièveté des 4 items par sous-domaine), les auteurs recommandent prioritairement l’utilisation du score global composite pour les protocoles de recherche et les bilans diagnostiques.
Fidélité test-retest et stabilité temporelle
Les études longitudinales examinant la stabilité temporelle du désengagement moral chez l’adolescent indiquent des coefficients de corrélation test-retest oscillant entre $r = 0,68$ et $r = 0,78$ sur un intervalle de six mois, et avoisinant $r = 0,55$ à $0,65$ sur une période de deux ans (Bandura et al., 2001 ; Caprara et al., 2014). Ces résultats attestent d’une bonne stabilité dispositionnelle dans le temps tout en confirmant la sensibilité de l’instrument aux variations contextuelles et aux interventions psychoéducatives.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
La validation empirique de l’architecture dimensionnelle de l’échelle a suscité des analyses factorielles exploratoires (AFE) et confirmatoires (AFC) minutieuses.
Structure originale hiérarchique de second ordre
Dans les travaux initiaux de Bandura et al. (1996), une analyse factorielle confirmatoire a testé l’adéquation d’un modèle hiérarchique comprenant :
- 8 facteurs de premier ordre correspondant directement aux 8 mécanismes cognitifs spécifiques (chacun saturé par ses 4 items respectifs).
- 1 facteur général de second ordre représentant le désengagement moral global, sur lequel s’ajustent les 8 mécanismes de premier ordre.
Les saturations factorielles standardisées des 32 items sur leurs facteurs de premier ordre respectifs étaient toutes statistiquement significatives ($p < 0,001$), s’étalant majoritairement entre 0,42 et 0,76. À leur tour, les 8 facteurs de premier ordre présentaient des saturations très élevées sur le facteur global de second ordre (souvent supérieures à 0,70), a\vec des indices d’adéquation robustes :$chi^2/df < 2,5$, Goodness of Fit Index (GFI) $> 0,90$, et Root Mean Square Error of Approximation (RMSEA) avoisinant $0,045 – 0,055$.
Modèles alternatifs et débats psychométriques
Au fil des adaptations transculturelles et des applications chez l’adulte, la littérature a comparé trois structures concurrentes :
- Le modèle unidimensionnel strict : Tous les 32 items saturent sur un unique facteur général. Ce modèle fournit généralement un ajustement médiocre en raison de la variance résiduelle spécifique partagée par les items au sein de chaque mécanisme.
- Le modèle à huit facteurs corrélés : Chaque mécanisme constitue une dimension autonome corrélée aux autres. Bien qu’il offre un ajustement statistique satisfaisant, les inter-corrélations très élevées entre facteurs ($r = 0,60$ à $0,85$) soulignent une multicolinéarité importante, plaidant pour un facteur d’ordre supérieur.
- Le modèle bifactoriel (Bifactor Model) : Récemment validé dans plusieurs études contemporaines (ex. travaux de modélisation chez l’adolescent), ce modèle sépare la variance commune imputable au désengagement moral global de la variance résiduelle spécifique propre à chaque domaine (locus). Il confirme que la majeure partie de la variance expliquée relève du facteur général de désengagement moral, soutenant l’emploi légitime d’une métrique sommative totale.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’instrument se présente sous la forme d’un questionnaire standardisé d’auto-évaluation administrable en passation individuelle ou collective :
- Type d’évaluation : Auto-questionnaire psychométrique (auto-évaluation) / Échelle d’attitudes cognitives.
- Nombre total d’items : 32 items déclaratifs.
- Temps d’administration : Environ 10 à 15 minutes.
- Format de réponse authentique :
- Version pour enfants et jeunes adolescents : Échelle de type Likert en 3 points : 1 = Pas du tout comme moi / Pas d’accord (Not at all like me / Disagree), 2 = Un peu comme moi / Partiellement d’accord, 3 = Tout à fait comme moi / D’accord (Completely like me / Agree).
- Version pour adolescents et adultes : Échelle de type Likert en 5 points : 1 = Fortement en désaccord (Strongly disagree) à 5 = Fortement d’accord (Strongly agree).
- Règles de cotation et calcul des scores :
- Aucun item inversé : Tous les 32 items sont orientés positivement dans le sens du désengagement moral.
- Score global : Somme arithmétique ou moyenne de l’ensemble des 32 items. Un score élevé dénote une forte propension à neutraliser l’autocensure morale et un risque accru de comportements transgressifs.
- Scores des sous-échelles (4 items chacune) :
- Justification morale (Moral Justification) : Items 1, 2, 3, 4
- Étiquetage euphémique (Euphemistic Labeling) : Items 5, 6, 7, 8
- Comparaison avantageuse (Advantageous Comparison) : Items 9, 10, 11, 12
- Déplacement de la responsabilité (Displacement of Responsibility) : Items 13, 14, 15, 16
- Diffusion de la responsabilité (Diffusion of Responsibility) : Items 17, 18, 19, 20
- Distorsion des conséquences (Distortion of Consequences) : Items 21, 22, 23, 24
- Attribution du blâme (Attribution of Blame) : Items 25, 26, 27, 28
- Déshumanisation (Dehumanization) : Items 29, 30, 31, 32
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication princeps : 1996.
- Copyright et propriété intellectuelle : L’article fondateur a été publié dans le Journal of Personality and Social Psychology, revue sous copyright de l’American Psychological Association (APA). La propriété intellectuelle conceptuelle appartient aux auteurs (Albert Bandura, Claudio Barbaranelli, Gian Vittorio Caprara et Concetta Pastorelli).
- Conditions d’utilisation et tarification : L’échelle est mise à la disposition de la communauté académique, des chercheurs et des cliniciens sans frais de licence commerciale (utilisation libre à des fins de recherche non lucrative et d’évaluation pédagogique), sous réserve de citer scrupuleusement la publication princeps de Bandura et al. (1996).
- Utilisation commerciale : Toute intégration de l’instrument dans des solutions logicielles d’évaluation payantes, des plateformes RH commerciales de recrutement ou des programmes de formation marchands requiert l’autorisation formelle de l’éditeur (APA) et des ayants droit.
12. Références / References
- Bandura, A. (1986). Social foundations of thought and action: A social cognitive theory. Prentice-Hall.
- Bandura, A. (1991). Social cognitive theory of moral thought and action. In W. M. Kurtines & J. L. Gewirtz (Eds.), Handbook of moral behavior and development (Vol. 1, pp. 45–103). Lawrence Erlbaum Associates.
- Bandura, A. (1999). Moral disengagement in the exercise of moral agency. Journal of Moral Education, 28(2), 193–209. https://doi.org/10.1080/030572499103204
- Bandura, A. (2016). Moral disengagement: How people do harm and live with themselves. Worth Publishers / Macmillan Learning.
- Bandura, A., Barbaranelli, C., Caprara, G. V., & Pastorelli, C. (1996). Mechanisms of moral disengagement in the exercise of moral agency. Journal of Personality and Social Psychology, 71(2), 364–374. https://doi.org/10.1037/0022-3514.71.2.364
- Bandura, A., Caprara, G. V., Barbaranelli, C., Pastorelli, C., & Regalia, C. (2001). Sociocognitive self-regulatory mechanisms governing transgressive conduct. Journal of Personality and Social Psychology, 80(1), 125–135. https://doi.org/10.1037/0022-3514.80.1.125
- Caprara, G. V., Fida, R., Pastorelli, C., Tramontano, C., & Barbaranelli, C. (2009). Assessing civic moral disengagement: Dimensionality and concording with disruptive conduct. Personality and Individual Differences, 47(5), 501–506. https://doi.org/10.1016/j.paid.2009.04.027
- Caprara, G. V., Tisak, M. S., Alessandri, G., Fontaine, R. G., Fida, R., & Paciello, M. (2014). The unique contribution of moral disengagement in predicting forms and functions of aggression during adolescence. International Journal of Behavioral Development, 38(1), 93–102. https://doi.org/10.1177/0165025413510967
- Detert, J. R., Treviño, L. K., & Sweitzer, V. L. (2008). Moral disengagement in ethical decision making: A study of antecedents and outcomes. Journal of Applied Psychology, 93(2), 374–391. https://doi.org/10.1037/0021-9010.93.2.374
- Moore, C., Detert, J. R., Treviño, L. K., Baker, V. L., & Mayer, D. M. (2012). Why employees do bad things: Moral disengagement and unethical organizational behavior. Personnel Psychology, 65(1), 1–48. https://doi.org/10.1111/j.1744-6570.2011.01237.x
- Pelton, J., Gound, M., Forehand, R., & Brody, G. (2004). The Moral Disengagement Scale: Extension with an American minority sample. Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment, 26(1), 31–39. https://doi.org/10.1023/B:JOBA.0000007454.36670.a5
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Scale:
3-point Likert scale (1 = Not at all like me / Disagree to 3 = Completely like me / Agree; or in many adult/adolescent versions a 5-point Likert scale: 1 = Strongly disagree to 5 = Strongly agree)
- It is alright to beat someone who bad mouths your family.
- It is alright to fight when your group’s honour is threatened.
- It is alright to lie in order to keep your friends out of trouble.
- It is alright to beat up someone who owes your gang money.
- Slapping and shoving someone is just a way of joking.
- Damaging some property is no big deal when you consider that others beat people up.
- Stealing some money is not at all serious compared to those who steal a lot of money.
- Taking someone’s bicycle without their permission is just borrowing it.
- It is okay to insult a classmate because beating him or her is worse.
- To hit someone who insults you is just showing that you have pride.
- Compared to the illegal things people do, taking some things from a store without paying for them is not very serious.
- It is okay to tell small lies because they don’t really hurt anyone.
- If kids are living under bad conditions they cannot be blamed for behaving aggressively.
- If people are careless where they leave their things it is their own fault if they get stolen.
- Kids cannot be blamed for using bad words when all their friends do it.
- A kid who gets into trouble cannot be blamed if his or her parents don’t pay attention to them.
- A kid should not be blamed for bad behavior if he or she was only doing what their friends told them to do.
- You can’t blame an individual when a group decides to do something wrong.
- It is not fair to blame someone who had only a small part in the trouble.
- If a group does something bad, it is unfair to blame one kid for it.
- It is unfair to blame a child who had only a small part in the harm done.
- Teasing someone does not really hurt them.
- Insults among kids don’t hurt anyone.
- Kids don’t mind being teased because it shows people are paying attention to them.
- If someone gets beaten up, it’s generally their own fault for getting into fights.
- If kids fight and hurt each other, it’s their own fault for getting into the fight.
- Kids who get mistreated usually bring it on themselves.
- People who are mistreated usually do things to hurt other people first.
- It is okay to treat badly someone who behaves like an animal.
- Some people deserve to be treated like animals.
- It is alright to treat badly people who behave like disgusting bugs.
- Some people have to be treated roughly because they lack feelings that can be hurt.