1. Résumé
L’Échelle de compétence perçue en santé (en anglais, Perceived Health Competence Scale ou PHCS) est un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu pour mesurer le sentiment d’efficacité personnelle et les attentes d’efficacité et d’issue d’un individu relatives à la gestion globale de sa propre santé. Développée initialement par Michael S. Smith, Kenneth A. Wallston et Craig A. Smith en 1995, cette échelle brève comprend 8 items cotés sur une échelle de Likert en 6 points, allant de 1 (« fortement en désaccord ») à 6 (« fortement en accord »). L’instrument a été élaboré pour combler une lacune théorique et empirique majeure dans le champ de la psychologie de la santé : la nécessité de disposer d’un outil combinant spécifiquement les attentes d’efficacité personnelle (la croyance en sa capacité à exécuter un comportement lié à la santé) et les attentes de résultats (la croyance que ces comportements conduiront à des améliorations tangibles de l’état de santé).
D’un point de vue structural, la PHCS fournit un score global unidimensionnel de compétence perçue en santé, bien que des analyses factorielles secondaires révèlent parfois une composante bidimensionnelle reflétant la formulation des items positifs versus inversés. Sur le plan des propriétés psychométriques, l’échelle présente une consistance interne robuste, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant typiquement entre 0,82 et 0,90 à travers diverses populations saines, gériatriques et atteintes de maladies chroniques (comme le diabète, les pathologies cardiovasculaires ou l’arthrite). La validité convergente et divergente est solidement établie par des corrélations modérées à fortes avec le lieu de contrôle de la santé (Health Locus of Control), l’auto-efficacité générale, l’adhésion thérapeutique, l’activité physique, ainsi que des associations négatives avec la détresse psychologique, l’anxiété et la dépression. La PHCS s’est imposée au fil des décennies comme un standard méthodologique dans les programmes d’intervention préventive, les études épidémiologiques et l’évaluation clinique des interventions d’autogestion des maladies chroniques.
2. Mots-clés
compétence perçue en santé, auto-efficacité en santé, psychologie de la santé, comportements de santé, autogestion des maladies, lieu de contrôle de la santé, psychométrie, évaluation clinique, adhésion thérapeutique, croyances d’efficacité
3. Auteurs
L’échelle a été créée et validée par une équipe de chercheurs de renom issus du Département de psychologie et du Département des sciences infirmières de l’Université Vanderbilt (Vanderbilt University) à Nashville, Tennessee, États-Unis :
- Michael S. Smith, Ph.D. : Chercheur en psychologie sociale et comportementale de la santé à l’Université Vanderbilt.
- Kenneth A. Wallston, Ph.D. (1942–2022) : Professeur émérite de psychologie à la Vanderbilt University School of Nursing, pionnier international de la psychologie de la santé, co-développeur de la célèbre échelle Multidimensional Health Locus of Control (MHLC) et expert mondial des croyances de contrôle de la santé.
- Craig A. Smith, Ph.D. : Professeur agrégé de psychologie et de développement humain au Peabody College de l’Université Vanderbilt, spécialiste de l’évaluation cognitive, des émotions et des théories motivationnelles du stress et de l’adaptation.
4. Objectif
L’objectif fondamental de la Perceived Health Competence Scale (PHCS) est de fournir une mesure psychométrique standardisée, concise et opérationnelle du sentiment global de compétence qu’éprouve un individu à l’égard de la gestion active de son bien-être physique et de ses problèmes médicaux. Avant la conception de la PHCS au milieu des années 1990, les chercheurs en santé publique et en médecine comportementale se heurtaient à un dilemme méthodologique : utiliser soit des instruments d’auto-efficacité générale (comme l’échelle de Schwarzer et Jerusalem), qui manquaient souvent de puissance prédictive pour des comportements préventifs spécifiques, soit des instruments ultra-spécifiques à une pathologie donnée (comme l’auto-efficacité face à l’autogestion de l’asthme ou du sevrage tabagique), lesquels interdisaient les comparaisons inter-pathologies ou l’évaluation d’échantillons issus de la population générale.
La PHCS a été conçue pour se situer à un niveau de spécificité intermédiaire (niveau de domaine spécifique). Elle évalue la capacité perçue d’un individu à mobiliser les ressources nécessaires pour atteindre les résultats de santé souhaités dans l’ensemble du domaine de la santé physique. L’outil répond aux exigences suivantes :
- Prédiction des comportements de santé : Expliquer et anticiper l’adoption de comportements favorables à la santé (alimentation saine, exercice physique régulier, participation aux dépistages préventifs, respect des posologies médicamenteuses).
- Évaluation des interventions cliniques : Mesurer l’efficacité des protocoles d’éducation thérapeutique du patient (ETP), des thérapies cognitivo-comportementales appliquées aux pathologies organiques, et des ateliers de réhabilitation fonctionnelle.
- Identification des patients à risque : Détecter précocement les personnes présentant un faible sentiment de compétence, souvent associées à des trajectoires d’impuissance acquise, de mauvaise observance et d’évitement des soins de santé primaires.
- Recherche fondamentale et épidémiologie : Servir de médiateur ou de modérateur psychologique dans les modèles transactionnels liant la personnalité (névrosisme, conscience), le statut socio-économique et la morbidité objective.
5. Construit psychologique
Le construit de compétence perçue en santé (Perceived Health Competence) est défini comme une croyance métacognitive généralisée propre au domaine de la santé, combinant à la fois le sentiment d’efficacité personnelle spécifique à la santé et les attentes d’issue positives relatives aux démarches de santé. Smith, Wallston et Smith (1995) ont articulé ce construit autour de la distinction théorique classique établie par la théorie sociale cognitive :
1. L’attente d’efficacité (Efficacy Expectation)
Il s’agit de la conviction personnelle qu’a un individu d’être capable d’exécuter avec succès les comportements requis pour préserver ou améliorer sa santé. Dans le questionnaire, cela correspond à des énoncés mesurant l’habileté perçue de régulation comportementale, comme le fait de bien se débrouiller vis-à-vis de sa santé (Item 1 : « I handle myself well with respect to my health ») ou de réussir les projets initiés pour son propre bien-être corporel (Item 4 : « I succeed in the projects I undertake to improve my health »). À l’inverse, l’absence perçue d’efficacité se traduit par la difficulté cognitive à identifier des solutions opérantes face aux aléas somatiques (Item 3 : « It is difficult for me to find effective solutions to the health problems that come my way »).
2. L’attente d’issue ou de résultat (Outcome Expectation)
L’attente d’issue concerne la croyance que les comportements déployés conduiront effectivement aux conséquences somatiques désirées. Une personne peut se sentir capable de suivre un régime restrictif (haute efficacité), mais penser que quel que soit son investissement, sa maladie empirera inévitablement en raison de sa génétique ou du destin (faible attente d’issue). La PHCS capte cette composante à travers des items évaluant si les efforts portent leurs fruits (Item 2 : « No matter how hard I try, my health just doesn’t turn out the way I would like ») et si les démarches de changement s’avèrent efficaces (Item 6 : « I find my efforts to change things I don’t like about my health are ineffective »).
3. Synthèse globale du construit
La force conceptuelle du construit réside dans l’intégration harmonieuse de ces deux sous-composantes. La PHCS ne postule pas une dissociation rigide entre efficacité et issue dans son application pratique, mais quantifie le sentiment global d’agentivité en santé. Un score élevé reflète un individu optimiste, proactif, résilient face aux symptômes, et persuadé que ses actions délibérées sont corrélées de manière causale à son état somatique.
6. Cadre théorique
La PHCS s’ancre principalement dans deux cadres conceptuels majeurs de la psychologie contemporaine : la théorie sociale cognitive d’Albert Bandura et la théorie du lieu de contrôle de Julian Rotter, enrichie par les travaux de Kenneth Wallston sur le contrôle de la santé.
L’apport de la théorie sociale cognitive de Bandura
Selon Albert Bandura (1977, 1986, 1997), le comportement humain est régulé par un système triadique d’influence réciproque entre la cognition, le comportement et l’environnement. Au cœur de ce système se trouve l’auto-efficacité (self-efficacy). Bandura a toujours souligné que l’auto-efficacité est un construit multidimensionnel et contextuel : une personne peut afficher une auto-efficacité professionnelle spectaculaire tout en affichant une impuissance totale face à sa condition physique. Smith et collaborateurs ont opérationnalisé la compétence perçue en santé non pas au niveau micro-comportemental (ex. lacer ses chaussures, monter 5 marches), mais au niveau macroscopique du domaine de vie de la santé, permettant de capturer l’agentivité de manière stable tout en préservant la spécificité thématique nécessaire.
Le modèle du lieu de contrôle de Wallston
Kenneth Wallston, co-auteur de l’échelle, a consacré sa carrière à l’étude du concept de Health Locus of Control (MHLC). Cependant, les échelles MHLC mesurent l’attribution de causalité (si la santé dépend de soi, des professionnels ou de la chance), mais ne mesurent pas explicitement si l’individu se sent compétent pour appliquer ces leviers. La PHCS a été théorisée pour répondre au modèle interactif de Wallston (1992), stipulant qu’un lieu de contrôle interne ne prédit de comportements de santé favorables que si l’individu valorise la santé et possède une croyance élevée en sa propre compétence opératoire.
7. Validité
Les études empiriques initiales de Smith, Wallston et Smith (1995) ainsi que les réplications indépendantes ultérieures (par exemple, Marks & Lutgendorf, 1999 ; Dempster & Donnelly, 2008) démontrent une validité de construit exemplaire :
Validité convergente
- Auto-efficacité générale : Corrélations positives significatives (r = 0,40 à 0,55) avec l’échelle d’auto-efficacité générale (GSES), démontrant une appartenance à la même famille de construits sans redondance.
- Lieu de contrôle interne de la santé (IHLC) : Corrélations positives substantielles (r = 0,35 à 0,48), confirmant que les individus qui croient maîtriser leur santé se perçoivent également comme plus compétents.
- Optimisme et estime de soi : Associations positives significatives avec l’orientation vers la vie (LOT-R) et l’estime de soi de Rosenberg.
Validité discriminante
- Lieu de contrôle externe / chance (CHLC) : Corrélations inverses modérées (r = -0,25 à -0,42).
- Détresse psychologique et dépression : Corrélations négatives robustes avec les scores de dépression du BDI et de l’échelle CES-D (r = -0,38 à -0,52), indiquant que la détresse somatique ou morale érode le sentiment de compétence.
- Indépendance vis-à-vis de la désirabilité sociale : Corrélations quasi nulles avec l’échelle de désirabilité sociale de Marlowe-Crowne (r < 0,15), attestant que les réponses ne reflètent pas un simple biais d’auto-présentation favorable.
Validité prédictive et de critère
Dans l’étude longitudinale de Marks et Lutgendorf (1999) auprès de personnes âgées, la PHCS s’est révélée être un prédicteur indépendant supérieur aux facteurs de personnalité du Big Five pour l’engagement dans l’exercice régulier, les choix diététiques protecteurs et l’utilisation adéquate des examens médicaux de routine. Dempster et Donnelly (2008), dans une cohorte de soins primaires au Royaume-Uni, ont confirmé que la PHCS prédit l’état de santé physique perçu (sous-échelles du SF-36) au-delà des indicateurs cliniques objectifs de morbidité.
8. Fidélité
Les propriétés métrologiques de la PHCS démontrent une stabilité et une cohérence remarquables à travers divers milieux cliniques et sociodémographiques :
Consistance interne
- Dans l’échantillon initial de développement (Smith et al., 1995), regroupant des étudiants universitaires et des adultes de la communauté, le coefficient alpha de Cronbach s’est élevé à 0,83 et 0,86.
- Dans les études ultérieures conduites auprès de patients atteints de maladies cardiovasculaires, de sclérose en plaques ou de diabète de type 2, les alphas de Cronbach rapportés se situent systématiquement entre 0,82 et 0,90.
- L’analyse item-total corrigée montre que chaque item présente une corrélation item-score total supérieure à 0,50, sans qu’aucun item n’abaisse la fiabilité globale de l’outil s’il est retiré.
Fidélité test-retest
La stabilité temporelle a été documentée lors d’études longitudinales sur des intervalles de 4 à 8 semaines. Les coefficients de corrélation test-retest (r de Pearson ou coefficient de corrélation intraclasse ICC) oscillent entre 0,76 et 0,84 en l’absence d’événement de santé majeur ou d’intervention thérapeutique directe, confirmant que la PHCS capture un trait cognitif stable tout en conservant une sensibilité aux changements éducatifs ou réadaptatifs ciblés.
9. Analyse factorielle
La structure factorielle de la PHCS a fait l’objet de plusieurs investigations approfondies au moyen de l’analyse factorielle exploratoire (AFE) et de l’analyse factorielle confirmatoire (AFC) :
Structure unidimensionnelle originale
Smith, Wallston et Smith (1995) ont initialement conçu l’échelle comme une mesure unidimensionnelle. L’AFE réalisée sur les 8 items a révélé un facteur dominant unique expliquant plus de 50 % à 58 % de la variance totale, avec une valeur propre (eigenvalue) nettement supérieure au critère de Kaiser (> 3,5), le second facteur ayant une valeur propre bien inférieure à 1,0. Les saturations factorielles de l’ensemble des 8 items sur ce facteur général s’échelonnaient de 0,58 à 0,81.
Débats méthodologiques : un ou deux facteurs ?
Plusieurs études confirmatoires ultérieures, notamment celles menées par Dempster et Donnelly (2008), ont testé des modèles alternatifs :
- Modèle à 1 facteur : Offre un ajustement satisfaisant (CFI ≈ 0,93, RMSEA ≈ 0,07).
- Modèle bifactoriel (effet de méthode) : La distinction factorielle identifiée sépare les items formulés positivement (items 1, 4, 5, 8) des items formulés négativement (items 2, 3, 6, 7). Les indices d’ajustement s’améliorent légèrement lorsque ces deux facteurs corrélés sont modélisés (CFI ≈ 0,97, RMSEA ≈ 0,04).
Néanmoins, le consensus psychométrique unanime soutient l’utilisation d’un score total composite unique, l’artefact des items négatifs représentant un effet de valence langagière bien documenté dans les échelles psychologiques plutôt qu’une scission théorique substantielle de la compétence.
10. Instrument de mesure
- Nom complet : Perceived Health Competence Scale (PHCS).
- Type d’évaluation : Questionnaire d’auto-évaluation psychométrique (self-report inventory).
- Nombre d’items : 8 items.
- Format des réponses : Échelle de Likert à 6 points ordonnée comme suit :
- 1 = Fortement en désaccord (Strongly Disagree)
- 2 = Modérément en désaccord (Moderately Disagree)
- 3 = Légèrement en désaccord (Slightly Disagree)
- 4 = Légèrement d’accord (Slightly Agree)
- 5 = Modérément d’accord (Moderately Agree)
- 6 = Fortement d’accord (Strongly Agree)
- Modalités de cotation :
- Items directs (positifs) : Items 1, 4, 5, 8 (comptabilisés tels quels, de 1 à 6).
- Items inversés (négatifs) : Items 2, 3, 6, 7 (recodés : 1 devient 6, 2 devient 5, 3 devient 4, 4 devient 3, 5 devient 2, 6 devient 1).
- Calcul du score : Somme de l’ensemble des 8 items (après recodage des items inversés). Le score total possible s’étend de 8 à 48 points. Des scores plus élevés traduisent un niveau plus important de compétence perçue en santé. Une moyenne par item (score total divisé par 8, variant de 1 à 6) peut également être employée pour faciliter l’interprétation.
- Temps de passation : Environ 2 à 3 minutes.
- Langue d’origine : Anglais américain.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
- Année de création : 1995.
- Auteurs et copyright : Michael S. Smith, Kenneth A. Wallston, et Craig A. Smith.
- Statut d’utilisation : Domaine public scientifique / Libre d’accès pour les contextes académiques, de recherche clinique et d’évaluation médicale non commerciale.
- Tarification : Gratuit (aucun coût de licence requis).
- Conditions d’usage : Les investigateurs souhaitant administrer la PHCS sont tenus de citer les auteurs originaux et l’article princeps de 1995 dans toute publication ou rapport scientifique découlant de l’utilisation de l’instrument.
12. Références
Bandura, A. (1977). Self-efficacy: Toward a unifying theory of behavioral change. Psychological Review, 84(2), 191–215. https://doi.org/10.1037/0033-295X.84.2.191
Bandura, A. (1997). Self-efficacy: The exercise of control. W. H. Freeman and Company.
Dempster, M., & Donnelly, M. (2008). Validity of the Perceived Health Competence Scale in a UK primary care setting. Psychology, Health & Medicine, 13(1), 123–127. https://doi.org/10.1080/13548500701460399
Marks, G. R., & Lutgendorf, S. K. (1999). Perceived health competence and personality factors differentially predict health behaviors in older adults. Journal of Aging and Health, 11(2), 221–239. https://doi.org/10.1177/089826439901100205
Smith, M. S., Wallston, K. A., & Smith, C. A. (1995). The development and validation of the Perceived Health Competence Scale. Health Education Research: Theory & Practice, 10(1), 51–64. https://doi.org/10.1093/her/10.1.51
Smith, M. S., Wallston, K. A., & Smith, C. A. (2013). Perceived Health Competence Scale. In C. A. Simmons & P. Lehmann (Eds.), Tools for strengths-based assessment and evaluation (pp. 136–137). Springer Publishing Company.
Wallston, K. A. (1992). Hocus-pocus, the focus isn’t strictly on locus: Rotter’s social learning theory modified for health. Cognitive Therapy and Research, 16(2), 183–199. https://doi.org/10.1007/BF01173488
13. Questions et items du questionnaire
Response Scale: (1) strongly Disagree to (6) strongly Agree
- I handle myself well with respect to my health
- No matter how hard I try‚ my health just doesn’t turn out the way I would like.
- It is difficult for me to find effective solutions to the health problems that come my way.
- I succeed in the projects I undertake to improve my health.
- I’m generally able to accomplish my goals with respect to my health.
- I find my efforts to change things I don’t like about my health are ineffective.
- Typically‚ my plans for my health don’t work out well.
- I am able to do things for my health as well as most other people.