1. Résumé
L’Échelle des croyances hétérosexuelles antagonistes (en anglais, Adversarial Heterosexual Beliefs Scale ou AHBS) est un instrument psychométrique développé par les chercheuses Louise F. Fitzgerald et Kimberly A. Lonsway en 1995. Conçue dans le cadre d’un réexamen théorique et empirique des antécédents attitudinaux de l’adhésion aux mythes sur le viol (Rape Myth Acceptance), cette mesure évalue la conviction fondamentale selon laquelle les relations interpersonnelles entre hommes et femmes sont par nature conflictuelles, manipulatrices, trompeuses et motivées par l’exploitation mutuelle. L’instrument trouve ses racines historiques dans l’échelle d’adhésion aux croyances sexuelles contradictoires/antagonistes originellement formulée par Martha R. Burt (1980), mais en affine les propriétés psychométriques et en modernise les formulations pour une applicabilité étendue en psychologie sociale et clinique.
Composée de propositions mesurées sur une échelle de type Likert en 7 points (allant de 1 = « fortement en désaccord » à 7 = « fortement d’accord »), l’AHBS examine des domaines relationnels clés : la méfiance inhérente aux fréquentations amoureuses, le jeu à somme nulle dans l’emploi et le statut socio-économique, la dynamique de domination et de pouvoir conjugal, ainsi que la nature prétendument prédatrice de la sexualité hétérosexuelle. L’échelle intègre des énoncés inversés évaluant l’égalité des sexes et la viabilité de l’amitié platonique homme-femme. Dotée d’une consistance interne robuste (généralement caractérisée par un coefficient alpha de Cronbach supérieur à 0,80) et d’une validité convergente confirmée avec l’idéologie des rôles de genre traditionnels, l’hostilité envers les femmes et l’acceptation de la violence sexuelle, l’AHBS s’avère un prédicteur empirique central dans les recherches portant sur les violences de genre, la victimisation et la psychologie du sexisme.
2. Mots-clés
Croyances hétérosexuelles antagonistes, sexisme ambivalent, mythes sur le viol, relations de genre, hostilité sexuelle, psychométrie, attitudes interpersonnelles, domination masculine, violence de genre, Kimberly Lonsway, Louise Fitzgerald.
3. Auteurs
L’échelle a été conçue et validée par :
- Kimberly A. Lonsway, Ph.D. : Psychologue spécialisée dans l’étude des agressions sexuelles, du système judiciaire et de la formation des forces de l’ordre. Elle a exercé notamment en tant que directrice de recherche pour End Violence Against Women International (EVAWI).
- Louise F. Fitzgerald, Ph.D. : Professeure émérite de psychologie et d’études féministes à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign (University of Illinois at Urbana-Champaign). Elle est une autorité internationale reconnue pour ses travaux pionniers sur le harcèlement sexuel en milieu professionnel, la mesure de la violence de genre et les dynamiques de victimisation.
4. Objectif
L’objectif fondamental de l’Échelle des croyances hétérosexuelles antagonistes est de quantifier une vision du monde relationnelle spécifique : celle qui postule une guerre structurelle, inévitable et clandestine entre les genres. Contrairement à de simples stéréotypes de genre descriptifs (définissant ce que les hommes et les femmes sont censés être), les croyances hétérosexuelles antagonistes constituent un schéma cognitif évaluatif et interprétatif qui présuppose que tout rapprochement affectif ou sexuel implique une tentative de subordination ou d’instrumentalisation de l’autre.
Sur le plan théorique, l’échelle a été développée pour opérationnaliser l’un des composantes centrales du modèle étiologique des mythes du viol proposé par Burt (1980) et reconfiguré par Lonsway et Fitzgerald (1995). Les chercheuses ont cherché à clarifier la trajectoire par laquelle les croyances culturelles générales alimentent des attitudes spécifiques tolérant, banalisant ou justifiant les agressions sexuelles. L’AHBS démontre que l’adhésion à une logique où « le sexe est un jeu de perdant/gagnant » ou où « les femmes retirent du travail aux hommes » forme le socle idéologique justifiant la coercition relationnelle et l’agression.
Dans les applications de recherche contemporaines, l’AHBS est mobilisée pour :
- Analyser les facteurs de risque attitudinaux prédisposant aux comportements sexuellement agressifs, au harcèlement de rue et à la violence entre partenaires intimes ;
- Étudier les corrélats de la méfiance conjugale et de l’insatisfaction relationnelle dans les thérapies de couple hétérosexuelles ;
- Évaluer l’efficacité des programmes d’intervention et de prévention des violences sexuelles en milieu universitaire et scolaire en mesurant les variations pré/post-test des croyances conflictuelles inter-genres ;
- Comprendre les idéologies sous-jacentes aux communautés en ligne radicales (telles que la manosphère, les incels ou les groupes masculinistes), où le postulat que les femmes exploitent intrinsèquement les hommes est central.
5. Construit psychologique
Le construit mesuré par l’AHBS désigne un ensemble cohérent d’attitudes et d’attentes cognitives postulant que les hommes et les femmes possèdent des intérêts fondamentaux inconciliables, s’excluant mutuellement, et que toute interaction hétérosexuelle est régie par la tromperie et la lutte pour le pouvoir. Ce construit s’articule autour de quatre dimensions conceptuelles majeures :
1. L’exploitation interpersonnelle et la manipulation amoureuse
Cette dimension évalue l’attente selon laquelle les partenaires romantiques potentiels agissent avec duplicité. Les individus adhérant à ces croyances considèrent la séduction non pas comme un processus d’échange émotionnel et d’intimité sincère, mais comme une manœuvre stratégique et calculatrice. Les partenaires sont perçus comme des adversaires cherchant activement à tirer profit l’un de l’autre (par exemple, manipulation financière, statutaire ou narcissique). La méfiance paranoïde devient alors une stratégie d’auto-préservation perçue comme indispensable dès le début d’une liaison.
2. Le conflit économique et social à somme nulle
Le construit dépasse l’intimité pour englober la sphère publique. Il mesure la perception selon laquelle l’émancipation féminine et l’intégration des femmes sur le marché du travail s’opèrent nécessairement au détriment direct des hommes. Cette conception « à somme nulle » (zero-sum game) pose que les ressources sociétales, les opportunités professionnelles et le prestige sont limités, et que tout gain réalisé par un sexe constitue une spoliation pour l’autre, nourrissant ainsi le ressentiment et l’antagonisme institutionnel.
3. La sexualité comme rapport de force et de prédation
Dans ce registre, la sexualité est dépeinte comme un théâtre d’affrontement où l’un des partenaires « gagne » et l’autre « perd ». L’acte sexuel n’est pas conçu comme un moment de partage consensuel ou de plaisir mutuel, mais comme un troc asymétrique ou une conquête où l’un utilise l’autre. Cette facette est psychologiquement cruciale : elle normalise l’insensibilité émotionnelle et la coercition, l’obtention de faveurs sexuelles étant perçue comme un trophée remporté au détriment de la personne séduite.
4. L’incompatibilité relationnelle et l’inévitabilité de la hiérarchie
Cette facette postule l’existence d’un fossé infranchissable entre les genres (« les hommes et les femmes ne peuvent pas vraiment se comprendre », « ils ne peuvent pas être simplement amis »). Elle s’accompagne d’un fatalisme hiérarchique selon lequel une égalité sociétale ou maritale est une illusion biologique ou sociologique impossible, légitimant la domination inéluctable d’un partenaire sur l’autre.
6. Cadre théorique
L’échelle s’inscrit au carrefour de plusieurs cadres théoriques majeurs de la psychologie féministe, de la théorie sociocognitive et de la psychologie sociale des relations intergroupes :
Le modèle étiologique de Martha Burt (1980)
Dans son étude fondatrice sur les mythes du viol, Martha R. Burt a identifié les « croyances sexuelles antagonistes » (Adversarial Sexual Beliefs) comme une variable sociopsychologique intermédiaire clé. Burt théorisait que ces croyances découlent d’une socialisation aux rôles de genre traditionnels stéréotypés et rigides, et qu’elles alimentent directement l’hostilité envers les femmes ainsi que l’acceptation de la violence interpersonnelle. Lonsway et Fitzgerald (1995) ont repris ce postulat pour en tester formellement la causalité structurelle, montrant que les croyances antagonistes servent de passerelle cognitive entre le sexisme culturel général et l’adhésion spécifique aux rationalisations du viol.
La théorie du sexisme ambivalent (Glick & Fiske, 1996)
Bien que développée de manière contemporaine, l’AHBS s’articule étroitement avec la théorie du sexisme ambivalent de Peter Glick et Susan Fiske. L’AHBS capture les fondements idéologiques du sexisme hostile, plus particulièrement la composante d’« hostilité hétérosexuelle » (la croyance que les femmes utilisent leur pouvoir sexuel pour contrôler ou manipuler les hommes). Elle formalise le versant antagoniste des relations de genre qui coexiste paradoxalement avec l’intimité hétérosexuelle obligatoire imposée par l’organisation patriarcale.
La théorie des conflits réels et de l’intergroupe
Sur le plan de la dynamique de groupe (Realistic Conflict Theory de Campbell), l’AHBS opérationnalise la transposition des rivalités intergroupes à la dyade intime. Lorsque le groupe dominant perçoit les gains du groupe subordonné comme une menace existentielle envers ses prérogatives, les relations individuelles entre membres de ces groupes sont interprétées à travers le prisme de la suspicion systématique et du conflit d’intérêts.
7. Validité
L’examen empirique des propriétés de l’AHBS par Lonsway et Fitzgerald (1995), ainsi que par des études ultérieures portant sur des populations étudiantes et communautaires, confirme une solide structure de validité psychométrique :
Validité de construit et convergente
L’AHBS présente de fortes corrélations positives statistiquement significatives avec des échelles mesurant des construits conceptuellement apparentés :
- Acceptation des mythes sur le viol (RMA) : Des corrélations substantielles (typiquement comprises entre r = 0,45 et r = 0,62, p < 0,001) ont été observées, confirmant que les individus qui conçoivent les relations hétérosexuelles comme des duels de dupes adhèrent plus massivement aux discours victim-blaming et aux distorsions cognitives sur le viol.
- Hostilité envers les femmes (Hostility Toward Women Scale) : Des coefficients de corrélation élevés (r > 0,50) démontrent que l’antagonisme relationnel s’accompagne d’un affect négatif et d’une rancœur marqués envers le genre féminin.
- Rôles de genre traditionnels (Attitudes Toward Women Scale / Gender Role Ideology) : L’AHBS est modérément à fortement corrélée avec le conservatisme des rôles de genre, les individus les plus traditionnels étant plus enclins à considérer la séparation des sphères et la compétition inter-genres comme inévitables.
Validité discriminante
Les analyses ont démontré que l’AHBS se distingue de mesures de disposition générale à la méfiance (comme la paranoïa clinique ou le scepticisme social global) et de la désirabilité sociale (faibles corrélations, généralement |r| < 0,15 avec l’échelle de Marlow-Crowne). Cela atteste que l’échelle mesure spécifiquement une vision antagoniste contextualisée aux relations hétérosexuelles, et non une simple hostilité généralisée envers l’ensemble des êtres humains.
Validité prédictive
Dans des modèles d’équations structurelles (Structural Equation Modeling, SEM), Lonsway et Fitzgerald (1995) ont démontré que les croyances hétérosexuelles antagonistes exercent un effet prédictif direct et indirect substantiel sur l’acceptation de la violence sexuelle masculine et sur les attitudes de tolérance envers les comportements sexuels coercitifs.
8. Fidélité
La fidélité de l’Échelle des croyances hétérosexuelles antagonistes a été documentée au sein de multiples échantillons empiriques :
- Consistance interne : Dans l’étude princeps de Lonsway et Fitzgerald (1995), le coefficient alpha de Cronbach rapporté s’élève à 0,81 au sein de l’échantillon de validation initial, témoignant d’une très bonne homogénéité interne des items. Des recherches subséquentes dans divers contextes anglo-saxons et internationaux ont répliqué des valeurs d’alpha oscillant typiquement entre 0,78 et 0,86.
- Corrélations item-total : Les corrélations item-total corrigées se situent généralement au-dessus du seuil standard de 0,35 pour l’ensemble des propositions, les énoncés inversés conservant des saturations satisfaisantes après recodage.
- Stabilité temporelle (test-retest) : Bien que les croyances mesurées puissent faire l’objet de modifications suite à des modules d’intervention psycho-éducatifs ciblés, les évaluations test-retest à moyen terme (sur des périodes de 4 à 8 semaines dans des groupes contrôles) démontrent une excellente stabilité temporelle avec des coefficients de corrélation intraclasse dépassant généralement r = 0,75.
9. Analyse factorielle
Lors des analyses factorielles exploratoires (AFE) conduites lors de la réévaluation de l’échelle par Lonsway et Fitzgerald, la solution factorielle a mis en évidence un facteur dominant expliquant une proportion substantielle de la variance totale, justifiant l’utilisation de l’AHBS comme une mesure unidimensionnelle globale de l’antagonisme hétérosexuel.
Cependant, des analyses factorielles confirmatoires (AFC) plus poussées menées dans le champ élargi de la psychologie sociale des stéréotypes révèlent une structure hiérarchique ou multidimensionnelle sous-jacente comprenant plusieurs facteurs de premier ordre fortement inter-corrélés :
- Méfiance et manipulation interpersonnelle (ex. items 1, 2, 3, 4) — saturations factorielles observées comprises entre 0,55 et 0,78 ;
- Conflit structurel socio-économique (items 6, 7) — saturations comprises entre 0,60 et 0,72 ;
- Prédation sexuelle et hiérarchie de couple (items 8, 9, 10, 11, 12) — saturations factorielles se situant entre 0,48 et 0,68 ;
- Rejet de la symétrie relationnelle et de l’égalité (items inversés 13, 14, 15) — saturations négatives significatives sur le facteur global d’antagonisme avant inversion (0,45 à 0,65 après recodage).
Dans la pratique psychométrique courante, les scores sont additionnés ou moyennés pour former un indice global, le modèle factoriel de second ordre confirmant que ces dimensions traduisent toutes une idéologie sous-jacente unifiée de rivalité entre les genres.
10. Instrument de mesure
- Type d’instrument : Questionnaire d’auto-évaluation psychologique (self-report inventory).
- Format d’administration : Papier-crayon ou passation informatisée / en ligne.
- Nombre d’items : 14 propositions (numérotées de 1 à 14 dans le recueil définitif des items vérifiés).
- Échelle de réponse : Échelle de type Likert en 7 points : de 1 = « fortement en désaccord » (strongly disagree) à 7 = « fortement d’accord » (strongly agree).
- Procédure de cotation :
- Les items 1 à 11 expriment une posture d’antagonisme direct et sont cotés directement de 1 à 7.
- Les items 12, 13 et 14 représentent des croyances égalitaires ou collaboratives et doivent faire l’objet d’un recodage inversé (1 devient 7, 2 devient 6, 3 devient 5, 4 reste 4, 5 devient 3, 6 devient 2, 7 devient 1).
- Le score global s’obtient soit par la somme arithmétique de l’ensemble des items (étendue théorique de 14 à 98), soit par la moyenne des items (étendue de 1,00 à 7,00).
- Un score élevé reflète une adhésion prononcée à la vision selon laquelle les hommes et les femmes sont des adversaires naturels mutuellement manipulateurs.
- Durée approximative de passation : 3 à 5 minutes.
11. Permissions, tarifs et année du test
- Année de publication : 1995 (publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology).
- Droits d’auteur et accessibilité : L’échelle a été publiée à des fins de recherche académique dans des revues scientifiques à comité de lecture et des compendiums spécialisés (comme le compendium du Sexual Violence Research Initiative / Michael Flood, 2008).
- Tarifs : L’utilisation de l’instrument est gratuite pour la recherche non commerciale, l’enseignement universitaire et les interventions de santé publique, sous réserve de citer adéquatement les auteures d’origine (Lonsway & Fitzgerald, 1995).
- Licence / Utilisation clinique : Tout usage commercial ou intégration dans des progiciels propriétaires requiert l’autorisation préalable expresse des ayants droit.
12. Références
- Burt, M. R. (1980). Cultural myths and supports for rape. Journal of Personality and Social Psychology, 38(2), 217–230. https://doi.org/10.1037/0022-3514.38.2.217
- Flood, M. (2008). Measures for the assessment of dimensions of violence against women: A compendium. Sexual Violence Research Initiative (SVRI), p. 32. http://www.svri.org/measures.pdf
- Glick, P., & Fiske, S. T. (1996). The Ambivalent Sexism Inventory: Differentiating hostile and benevolent sexism. Journal of Personality and Social Psychology, 70(3), 491–512. https://doi.org/10.1037/0022-3514.70.3.491
- Lonsway, K. A., & Fitzgerald, L. F. (1995). Attitudinal antecedents of rape myth acceptance: A theoretical and empirical reexamination. Journal of Personality and Social Psychology, 68(4), 704–711. https://doi.org/10.1037/0022-3514.68.4.704
13. Questions et items du questionnaire
Response Scale: seven-point Likert-type scale where 1 = strongly disagree and 7 = strongly agree
- In dating relationships people are mostly out to take advantage of each other.
- If you don’t show who’s boss in the beginning of a relationship you will be taken advantage of later.
- Most people are pretty devious and manipulative when they are trying to attract someone of the opposite sex.
- Men and women are generally out to use each other.
- It’s impossible for men and women to truly understand each other.
- In the work force any gain by one sex necessitates a loss for the other.
- When women enter the work force they are taking jobs away from men.
- Men and women cannot really be friends.
- Sex is like a game where one person « wins » and the other « loses. » 10. In all societies it is inevitable that one sex is dominant.
- It is natural for one spouse to be in control of the other.
- When it comes to sex‚ most people are just trying to use the other person.
- It is possible for the sexes to be equal in society.
- Men and women share more similarities than differences.
- It is possible for a man and a woman to be « just friends. »