1. Résumé / Abstract
L’Échelle courte de dogmatisme de Troldahl (couramment désignée sous l’acronyme Short Dogmatism Scale ou SDS) est un instrument psychométrique développé en 1965 par les chercheurs Verling C. Troldahl et Fredric A. Powell. Conçue pour surmonter les contraintes logistiques et la lourdeur d’administration de l’échelle originale de dogmatisme de Milton Rokeach (Formulaire E comprenant 40 items), cette version condensée à 20 items vise à mesurer l’ouverture ou la fermeture relative du système cognitif individuel, indépendamment du contenu idéologique spécifique (qu’il soit de droite, de gauche ou apolitique).
L’instrument repose sur une échelle de réponse de type Likert en six points (« 1 = agree a little » jusqu’à « 6 = Disagree very much », souvent recodée selon la convention rokeachienne de -3 à +3). Sur le plan psychométrique, les auteurs originaux ont rapporté une corrélation extrêmement élevée entre cette forme abrégée et l’échelle complète à 40 items (allant de r = 0,93 à r = 0,95 selon les échantillons d’étudiants et de population générale), démontrant une excellente représentativité du construit. La fidélité par la méthode du partage (split-half reliability), corrigée par la formule de Spearman-Brown, oscille typiquement entre 0,70 et 0,84, confirmant sa robustesse pour les enquêtes sur le terrain et la recherche sociologique ou psychosociale à grande échelle.
Sur le plan structurel, bien que le dogmatisme soit théorisé par Rokeach comme une organisation unitaire de croyances et d’incroyances caractérisée par la rigidité cognitive, le recours à l’autorité absolue et l’intolérance envers les perspectives divergentes, les analyses factorielles révèlent plusieurs composantes interdépendantes (sentiment d’impuissance, glorification du futur, soumission à l’autorité et manichéisme idéologique). L’échelle demeure à ce jour l’un des instruments classiques les plus cités en psychologie politique et en communication de masse pour quantifier l’autoritarisme sans préjugé partisan.
2. Mots-clés / Keywords
dogmatisme, esprit ouvert et fermé, Milton Rokeach, Verling Troldahl, psychométrie, rigidité cognitive, système de croyances, échelle courte, psychologie politique, autoritarisme cognitif.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été développée et validée par :
- Verling C. Troldahl, Ph.D. (1932–1979) : Professeur au Département de communication de la Michigan State University (MSU), spécialiste de la communication de masse, des processus de diffusion de l’information et des méthodes de recherche par sondage.
- Fredric A. Powell, Ph.D. : Chercheur associé au Social Science Research Bureau de la Michigan State University et ultérieurement professeur à la State University of New York (SUNY) at Buffalo, expert en psychologie sociale et en dynamique des attitudes.
Leur travail s’appuie directement sur les fondations théoriques et empiriques posées par Milton Rokeach (1918–1988), professeur émérite à la Michigan State University et à la Washington State University, auteur de l’ouvrage séminal The Open and Closed Mind (1960).
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’élaboration de la Short Dogmatism Scale par Troldahl et Powell (1965) était de répondre à un impératif méthodologique récurrent dans la recherche empirique : l’inadaptation des instruments psychométriques longs aux contraintes des enquêtes par panel et des études sur le terrain (field studies). L’échelle originale de dogmatisme de Rokeach (Formulaire E), bien que théoriquement sophistiquée, comprend 40 propositions déclaratives souvent formulées de façon complexe et génératrice de fatigue cognitive ou de refus de réponse chez les répondants en population générale.
Troldahl et Powell ont cherché à développer une forme courte qui :
- Réduit de moitié le temps de passation (passant de 15–20 minutes à moins de 8 minutes) ;
- Conserve une variance maximale et une saturation élevée sur le facteur général de dogmatisme ;
- Présente une corrélation quasi parfaite avec l’échelle de 40 items afin d’assurer l’équivalence des scores et la continuité des comparaisons longitudinales ;
- Maintient une couverture représentative des dimensions conceptuelles du modèle de l’esprit ouvert et fermé (open and closed mind).
Dans la recherche contemporaine, l’échelle est mobilisée pour évaluer comment la structure de pensée d’un individu affecte son exposition sélective à l’information, sa résistance au changement d’attitude face à des preuves contradictoires, sa propension à adhérer à des récits complotistes et son degré d’intolérance sociale. En contexte clinique et psychosocial, elle permet d’examiner les corrélats entre la détresse existentielle, l’anxiété fondamentale et le besoin de clôture cognitive rigide.
5. Construit psychologique / Construct
Le dogmatisme, tel que conceptualisé par Rokeach et opérationnalisé par Troldahl et Powell, ne renvoie pas au contenu d’une doctrine particulière (comme le conservatisme, le communisme ou le fondamentalisme religieux), mais à la structure formelle du système de croyances d’un individu. Le construit articule plusieurs composantes majeures :
Organisation des croyances et des incroyances (Belief-Disbelief Dimension)
L’esprit dogmatique (ou « fermé ») se caractérise par une forte isolation entre les croyances adoptées et le système d’incroyances rejetées. Les systèmes alternatifs sont perçus comme des menaces homogènes et monolithiques. Par exemple, l’item 3 (« There are two kinds of people in this world: those who are on the side of truth and those who are against it ») reflète cette vision manichéenne où toute nuance médiane est éradiquée.
Vulnérabilité de la condition humaine et anxiété existentielle
Pour Rokeach, la fermeture cognitive constitue un mécanisme de défense psychologique contre une anxiété profonde et un sentiment d’inadéquation existentielle. L’esprit fermé appréhende le monde comme un environnement hostile, imprévisible et dangereux. Cette détresse est capturée par des propositions telles que l’item 10 (« Man on his own is a helpless and miserable creature ») et l’item 12 (« Most people just don’t give a ‘damn’ about others »).
Recours à l’autorité absolue
L’individu dogmatique délègue son jugement critique à des figures d’autorité jugées infaillibles, tout en rejetant catégoriquement les experts extérieurs à son groupe de référence. Cela se traduit par une obéissance aveugle ou une recherche active de directives paternalistes (item 1 : « In this complicated world of ours the only way we can know what is going on is to rely upon leaders or experts who can be trusted » ; item 8 : « I’d like it if I could find someone who would tell me how to solve my personal problems »).
Perspective temporelle orientée vers l’avenir idéalisé
Le dogmatisme s’accompagne d’une dévalorisation systématique du présent, perçu comme douloureux ou corrompu, au profit d’un futur utopique justifié par une cause transcendante (item 15 : « The present is all too often full of unhappiness. It is only the future that counts » ; item 11 : « It is only when a person devotes him/herself to an ideal or cause that his/her life becomes meaningful »).
Intolérance à l’ambiguïté et refus du compromis
Toute concession envers un opposant est vécue comme une trahison morale plutôt que comme un ajustement démocratique rationnel (item 13 : « To compromise with our political opponents is dangerous because it usually leads to the betrayal of our own side » ; item 19 : « Even though freedom of speech for all groups is a worthwhile goal, it is unfortunately necessary to restrict the freedom of certain political groups »).
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le fondement théorique de l’échelle s’inscrit dans les débats post-Seconde Guerre mondiale sur la genèse de l’autoritarisme. En 1950, Theodor W. Adorno, Else Frenkel-Brunswik, Daniel Levinson et R. Nevitt Sanford publient The Authoritarian Personality et introduisent l’échelle F (pour fascisme). Bien que révolutionnaire, l’échelle F a rapidement fait l’objet de vives critiques épistémologiques et méthodologiques, notamment de la part d’Edward Shils et de Herbert Hyman, qui ont souligné son biais politique unilatéral : elle mesurait exclusivement l’autoritarisme d’extrême droite, ignorant l’autoritarisme d’extrême gauche ou d’autres formes de rigidité non politiques.
C’est en réponse directe à cette limitation que Milton Rokeach (1960) a formulé sa théorie générale de l’organisation cognitive des croyances dans The Open and Closed Mind. Rokeach a postulé qu’il convenait de distinguer rigoureusement le contenu idéologique de la structure du raisonnement. Le dogmatisme est ainsi défini comme un autoritarisme cognitif généralisé, indépendant de tout ancrage partisan.
Selon le paradigme rokeachien :
- Un esprit ouvert évalue l’information nouvelle sur la base de sa cohérence logique interne et des données empiriques disponibles, en distinguant clairement la source de l’information du message lui-même.
- Un esprit fermé (dogmatique) traite l’information quasi exclusivement à travers le prisme de l’autorité émettrice et du système de croyances préexistant, rejetant toute donnée discordante comme hostile ou malveillante.
Troldahl et Powell (1965) ont conservé cette architecture conceptuelle fondamentale lors de leur sélection empirique d’items, veillant à ce que la réduction du nombre de variables ne biaise pas la couverture théorique établie par Rokeach.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de la version de Troldahl et Powell a été documentée à travers plusieurs étapes rigoureuses de validation empirique :
Validité de construit et corrélation avec le critère étalon
La principale démonstration de la validité de l’échelle repose sur sa concordance avec l’échelle originale de 40 items de Rokeach. Dans leur étude princeps, Troldahl et Powell (1965) ont administré l’instrument à un échantillon de 227 étudiants universitaires et à un échantillon probabiliste de 846 adultes dans le cadre d’une enquête métropolitaine à Lansing (Michigan). Les coefficients de corrélation de Pearson entre la forme abrégée à 20 items et l’échelle complète de 40 items étaient remarquables : r = 0,94 dans l’échantillon d’étudiants et r = 0,95 dans l’échantillon tout-venant. Ces valeurs exceptionnelles indiquent que la réduction de 50 % des items n’entraîne pratiquement aucune perte de l’espace variance du construit théorique d’origine.
Validité convergente
L’échelle courte de dogmatisme présente des corrélations modérées à fortes avec des instruments connexes :
- L’Échelle F d’Adorno (corrélations observées entre 0,55 et 0,72), ce qui confirme sa capacité à capturer la rigidité autoritaire tout en conservant une portée théorique plus inclusive ;
- L’échelle d’intolérance à l’ambiguïté de Budner (r variant de 0,40 à 0,58) ;
- L’échelle de rigidité intellectuelle de Gough-Sanford (r ≈ 0,45).
Validité discriminante
Des travaux ultérieurs (notamment Robinson et Shaver, 1969) ont mis en évidence que les scores à la SDS ne corrèlent que faiblement avec les mesures d’intelligence générale (QI verbal et non verbal, r typiquement compris entre -0,10 et -0,22), démontrant que le dogmatisme renvoie à une organisation du caractère et des attitudes plutôt qu’à un déficit cognitif brut. De même, les corrélations avec le statut socio-économique et le niveau d’instruction restent faibles à modérées (r ≈ -0,25 à -0,35).
8. Fidélité / Reliability
La cohérence interne et la stabilité temporelle de la forme courte de Troldahl et Powell ont fait l’objet d’évaluations systématiques :
- Cohérence interne / Split-Half : Lors de l’étude initiale de 1965, la fidélité par division binaire (items pairs vs impairs), corrigée par la formule de prophétie de Spearman-Brown, a atteint 0,79 pour l’échantillon de terrain (N = 846) et 0,84 pour l’échantillon universitaire (N = 227). Des études subséquentes ont rapporté des coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,70 et 0,81, ce qui est considéré comme très satisfaisant pour une échelle d’attitudes hétérogène de 20 items destinée à des enquêtes générales.
- Fidélité test-retest : Les mesures de stabilité temporelle sur des intervalles de 4 à 8 semaines révèlent des coefficients de fidélité test-retest de l’ordre de r = 0,73 à 0,82, attestant que le dogmatisme mesuré par cet outil constitue un trait structurellement stable chez l’adulte et non une simple fluctuation d’humeur réactionnelle.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Bien que Rokeach ait conceptualisé le dogmatisme comme un construit unidimensionnel sous-tendu par une fonction unifiée de défense de l’ego, les analyses factorielles exploratoires (AFE) conduites sur les 20 items de Troldahl ont régulièrement révélé une structure pluridimensionnelle de second ordre :
- Facteur 1 : Manichéisme et intolérance envers les opposants (regroupant les items 2, 3, 5, 13 et 19). Ce facteur capture la croyance en une vérité absolue et exclusive, ainsi que le rejet punitif de la dissidence idéologique (saturations factorielles comprises entre 0,45 et 0,68).
- Facteur 2 : Anxiété existentielle et sentiment d’isolement/impuissance (items 4, 9, 10 et 12). Cette dimension reflète la vision sombre et pessimiste de la nature humaine et du monde social contemporain (saturations entre 0,40 et 0,62).
- Facteur 3 : Déférence autoritaire et besoin de direction externe (items 1, 6, 8 et 14). Ce facteur renvoie à la délégation de l’autonomie cognitive à des leaders ou experts considérés comme dignes de confiance (saturations entre 0,42 et 0,65).
- Facteur 4 : Téléologie compensatoire et aspiration héroïque (items 7, 11, 15, 18 et 20). Ce pôle isole l’engagement messianique envers un avenir salvateur au détriment du présent vécu.
Les analyses factorielles confirmatoires (AFC) modernes démontrent qu’un modèle hiérarchique — comprenant un facteur général de dogmatisme au sommet chapeautant ces sous-dimensions de premier ordre — offre un ajustement adéquat aux données (RMSEA ≈ 0,055 ; CFI ≈ 0,91), validant ainsi l’usage licite d’un score total composite dans les recherches empiriques.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Dénomination officielle : Échelle courte de dogmatisme (Short Dogmatism Scale – Troldahl & Powell, 1965).
- Type d’évaluation : Questionnaire d’auto-évaluation psychométrique (self-report inventory).
- Nombre d’items : 20 énoncés déclaratifs.
- Temps moyen de passation : Environ 5 à 8 minutes.
- Format des réponses : Échelle ordinale en 6 points :
- 1 = Agree a little (D’accord un peu)
- 2 = Agree on the whole (D’accord dans l’ensemble)
- 3 = Agree very much (Tout à fait d’accord)
- 4 = Disagree a little (Pas d’accord un peu)
- 5 = Disagree on the whole (Pas d’accord dans l’ensemble)
- 6 = Disagree very much (Pas du tout d’accord)
- Cotation et calcul des scores :
- Dans le format de notation classique de Rokeach, les items sont présentés sans point médian pour forcer le positionnement. Les réponses sont couramment converties sur une échelle de +1 à +3 pour les accords, et de -1 à -3 pour les désaccords, puis décalées d’une constante de 4 pour éliminer les valeurs négatives (1 à 6 ou 1 à 7).
- Dans le protocole original de Troldahl, un score composite est calculé en inversant les items orientés vers l’adhésion si nécessaire, ou plus couramment en sommant les points attribués en direction du pôle dogmatique. Tous les items originaux de Rokeach sont libellés dans le sens de la fermeture cognitive (orientation unidirectionnelle), ce qui implique une vigilance accrue face aux biais d’acquiescement.
- Un score élevé indique une forte rigidité cognitive, un manichéisme accru et une dépendance accentuée à l’égard de figures d’autorité.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication : 1965 (publication initiale dans la revue académique Social Forces).
- Statut des droits d’auteur : L’article fondateur et les items ont été publiés dans le domaine public académique à des fins scientifiques et de recherche. L’utilisation de l’instrument dans le cadre d’études universitaires ou de projets de recherche non commerciaux est libre de droits sous réserve de citation appropriée des sources originales (Troldahl & Powell, 1965 ; Rokeach, 1960).
- Coût financier : Aucun coût d’accès (0,00 $ / gratuit pour l’usage académique et de recherche).
12. Références / References
- Adorno, T. W., Frenkel-Brunswik, E., Levinson, D. J., & Sanford, R. N. (1950). The authoritarian personality. Harper & Row.
- Robinson, J. P., & Shaver, P. R. (1969). Measures of political attitudes. Institute for Social Research, University of Michigan. https://www.psc.isr.umich.edu/dis/infoserv/isrpub/pdf/Measuresofsocialpsychologicalattitudes_2928_.PDF
- Rokeach, M. (1960). The open and closed mind: Investigations into the nature of belief systems and personality systems. Basic Books.
- Schulze, R. H. K. (1962). A shortened version of the Rokeach Dogmatism Scale. Journal of Psychological Studies, 13, 93–97.
- Troldahl, V. C., & Powell, F. A. (1965). A short-form dogmatism scale for use in field studies. Social Forces, 44(2), 211–214. https://doi.org/10.2307/2575416
- Zagona, S. V., & Kelly, M. A. (1966). The dogmatism scale: A review. Psychological Reports, 19(2), 539–549. https://doi.org/10.2466/pr0.1966.19.2.539
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Scale:
1 = agree a little, 2 = Agree on the whole, 3 = agree very much, 4 = disagree a little, 5 = disagree on the whole, 6 = Disagree very much
- In this complicated world of ours the only way we can know what is going on is to rely upon leaders or experts who can be trusted.
- My blood boils whenever a person stubbornly refuses to admit he’s wrong.
- There are two kinds of people in this world: those who are on the side of truth and those who are against it.
- Most people just don’t know what’s good for them.
- Of all the different philosophies which have existed in this world there is probably only one which is correct.
- The highest form of government is a democracy and the highest form of democracy is a government run by those who are most intelligent.
- The main thing in life is for a person to want to do something important.
- I’d like it if I could find someone who would tell me how to solve my personal problems.
- Most of the ideas which get printed nowadays aren’t worth the paper they are printed on.
- Man on his own is a helpless and miserable creature.
- It is only when a person devotes him/herself to an ideal or cause that his/her life becomes meaningful.
- Most people just don’t give a « damn » about others.
- To compromise with our political opponents is dangerous because it usually leads to the betrayal of our own side.
- It is often desirable to reserve judgment about what’s going on until one has had a chance to hear the opinions of those one respects.
- The present is all too often full of unhappiness. It is only the future that counts.
- The United States and Russia have just about nothing in common.
- In a discussion I often find it necessary to repeat myself several times to make sure I am being understood.
- While I don’t like to admit this even to myself‚ my secret ambition is to become a great man like Einstein‚ Beethoven or Shakespeare.
- Even though freedom of speech for all groups is a worthwhile goal‚ it is unfortunately necessary to restrict the freedom of certain political groups.
- It is better to be a dead hero than a live coward.