1. Résumé / Abstract
L’Échelle de certitude des croyances religieuses (Certainty in Religious Belief Scale, CRBS), développée par le psychologue britannique Robert Henry Thouless en 1935, constitue l’un des premiers instruments psychométriques rigoureux conçus pour évaluer non seulement le contenu propositionnel des croyances religieuses, mais surtout le degré de certitude subjective accordé à ces propositions. Comprenant 40 énoncés hétérogènes — englobant des dogmes théologiques chrétiens traditionnels, des affirmations métaphysiques générales, des propositions matérialistes et des faits scientifiques ou historiques servant de points de comparaison neutres —, l’instrument explore la dynamique épistémique de l’adhésion croyante. Les participants évaluent chaque énoncé sur une échelle bipolaire symétrique à sept points, allant de la certitude absolue de la véracité de la proposition à la certitude absolue de sa fausseté, en passant par un état d’incertitude totale au centre.
Les propriétés psychométriques de l’instrument ont mis en lumière un phénomène central en psychologie de la religion : la distribution bimodale en « U » de la certitude religieuse. Contrairement aux propositions factuelles ou scientifiques qui tendent à susciter une distribution gaussienne (centrée sur une réserve épistémique et des niveaux de certitude proportionnels aux preuves disponibles), les énoncés religieux polarisent les réponses vers les extrêmes de certitude inconditionnelle ou de rejet catégorique. L’échelle démontre une fidélité test-retest remarquable à court et moyen terme ainsi qu’une validité de construit robuste, servant d’étalon historique pour l’analyse des attitudes dogmatiques, du fondamentalisme, de l’agnosticisme et de la structure cognitive de la foi.
2. Mots-clés / Keywords
Certitude religieuse, psychologie de la religion, Robert Thouless, croyance religieuse, dogmatisme, épistémologie cognitive, polarisation des attitudes, doute religieux, échelle psychométrique, théisme.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été conçue et formalisée par Robert Henry Thouless (1894–1984), figure éminente de la psychologie britannique du XXe siècle. Docteur de l’Université de Cambridge, Thouless a occupé des chaires et postes d’enseignement à l’Université de Manchester, à l’Université de Glasgow, avant de devenir maître de conférences émérite en psychologie de l’éducation au sein du Département de l’Éducation de l’Université de Cambridge (University of Cambridge). Connu tant pour ses travaux pionniers en psychologie de la religion que pour ses contributions méthodologiques rigoureuses sur la logique de la pensée et la pensée critique (notamment son ouvrage classique Straight and Crooked Thinking, 1930), Thouless a profondément marqué l’étude expérimentale des processus cognitifs appliqués aux convictions idéologiques et spirituelles.
Ses travaux ont été ultérieurement documentés, indexés et diffusés dans des anthologies méthodologiques majeures, notamment le répertoire de John P. Robinson et Phillip R. Shaver (1969) pour l’Institute for Social Research de l’Université du Michigan (Ann Arbor, États-Unis).
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’Échelle de certitude des croyances religieuses réside dans l’analyse différentielle entre la probabilité objective perçue d’une proposition et la force psychologique avec laquelle un individu l’adopte ou la rejette. Robert Thouless cherchait à comprendre pourquoi les individus adhèrent fréquemment à des croyances transcendantes (comme l’existence d’un Dieu personnel, l’immortalité de l’âme ou la réalité des démons) avec un niveau d’assurance et d’inflexibilité épistémique semblable, voire supérieur, à celui manifesté envers des réalités physiques immédiatement observables ou des faits empiriques universellement documentés.
Sur le plan de la justification théorique, l’instrument s’efforce de dissocier deux composantes souvent amalgamées dans les questionnaires de religiosité : la valence de l’attitude (l’accord ou le désaccord avec un dogme) et l’intensité de la certitude subjective (la conviction épistémique inébranlable versus la réserve sceptique). Pour établir une telle distinction, Thouless a délibérément intégré dans une même échelle des énoncés théistes (« There is a personal God »), des contre-énoncés naturalistes (« Matter is the sole reality »), des propositions historiques (« Mary, Queen of Scots, was beheaded between 1580 and 1590 ») et des propositions physiques ou biologiques (« The universe is expanding », « Light travels to us from the sun in less than one minute »).
Dans la recherche contemporaine et la pratique clinique, cette échelle trouve de multiples applications :
- Psychologie cognitive de la religion : Étude de la rigidité cognitive, de l’intolérance à l’ambiguïté et des biais de confirmation dans le maintien des systèmes de croyances métaphysiques.
- Recherche sociologique et politique : Analyse comparative entre le fanatisme idéologique, la polarisation doctrinale et l’engagement religieux, notamment dans l’étude des corrélats de l’autoritarisme.
- Clinique psychologique et psychopathologie : Exploration de la scrupulosité religieuse, des manifestations d’obsessions religieuses au sein du trouble obsessionnel-compulsif (TOC), où la quête d’une certitude absolue face au doute spirituel constitue un mécanisme pathogène central.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par la CRBS est la certitude subjective dans les croyances religieuses, envisagée non pas comme un trait binaire immuable, mais comme une disposition cognitive et affective caractérisée par la propension à attribuer une valeur de vérité absolue (ou de fausseté absolue) à des énoncés invérifiables empiriquement. Ce construit s’articule autour de plusieurs dimensions conceptuelles sous-jacentes :
1. Orthodoxie théiste et métaphysique traditionnelle
Cette dimension évalue l’adhésion inconditionnelle aux postulats classiques du monothéisme abrahamique (spécifiquement chrétien dans la formulation de Thouless). Elle inclut l’affirmation d’un Dieu personnel et tout-puissant (items 1, 7, 8), la création divine de l’univers (item 4), la divinité du Christ (item 2), l’historicité littérale d’événements miraculeux (item 10) et l’inerrance biblique (item 21). L’attitude du croyant certain se traduit par une attribution immédiate de la note maximale de véracité, rejetant toute forme d’interrogation sceptique.
2. Matérialisme et naturalisme ontologique
Symétrique de la première, cette composante capte le rejet délibéré de la transcendance au profit d’une vision réductionniste du réel. Des assertions telles que « Matter is the sole reality » (item 6) ou « Religion is the opium of the people » (item 15) permettent de mesurer la certitude négative ou antireligieuse. Thouless a démontré que les athées radicaux manifestent un profil d’extrême certitude épistémique rigoureusement symétrique à celui des dévots fondamentalistes.
3. Croyances eschatologiques et dualistes
Cette sous-dimension cible la survie post-mortem, la rétribution divine et l’interaction spirituelle (items 14, 23, 24). Elle mesure l’acceptation de concepts téléologiques tels que le triomphe inéluctable du bien (« Right will triumph », item 25) ou l’existence de châtiments éternels. L’évaluation de ces items mobilise non seulement la cognition logique, mais aussi la gestion de l’anxiété existentielle et de la peur de la mort.
4. Propositions de contrôle empiriques et sociopolitiques
Thouless a introduit des énoncés de nature scientifique (« The universe is expanding », item 17), historique (item 28) ou factuelle (item 30, « Tigers are found in parts of China »). Ces énoncés ne constituent pas une mesure de la religiosité per se, mais une ligne de base méthodologique permettant d’étalonner la tendance générale du sujet à exprimer de la certitude face à des données réfutables, par opposition à des dogmes infalsifiables.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le cadre conceptuel de l’instrument s’enracine dans la psychologie cognitive et expérimentale des années 1930, combinée à l’épistémologie de la croyance. Robert Thouless s’est inspiré des réflexions de William James exposées dans The Varieties of Religious Experience (1902) et de la théorie de la « volonté de croire ». Selon James, face à des hypothèses vivantes et forcées où les preuves logiques sont incomplètes, le système affectif tranche en faveur de la foi.
Toutefois, Thouless dépasse la simple phénoménologie descriptive en postulant que la certitude religieuse découle d’un besoin psychologique d’échapper à la tension de l’incertitude. Dans sa théorisation, la pensée humaine face à des assertions complexes oscille entre deux pôles :
- Le principe épistémique d’indécision pondérée : Modèle idéal de la démarche scientifique où l’attitude d’un sujet est proportionnée au poids des preuves empiriques accumulées (anticipation des modèles bayésiens modernes).
- La tendance à la polarisation absolutiste : Mécanisme de défense psychologique par lequel le doute est perçu comme une menace existentielle ou morale, poussant le sujet à transformer une hypothèse incertaine en une certitude psychologique impérative.
Ce cadre théorique postule l’existence d’un effet de « bimodalité forcée » dans les domaines religieux et éthiques : les individus ont tendance à se réfugier dans des positions d’adhésion totale (« I am completely certain that this statement is true ») ou de rejet total (« I am completely certain that this statement is false »), éliminant les positions médianes d’incertitude ou de probabilité modérée qui caractérisent le raisonnement scientifique ordinaire.
7. Validité / Validity
Les investigations menées par Thouless (1935) ainsi que les réanalyses ultérieures (notamment celles compilées par Robinson & Shaver, 1969) apportent des éléments probants quant aux différentes facettes de la validité de l’instrument :
Validité de contenu et validité apparente
Les items de la CRBS couvrent de manière représentative le spectre des doctrines théologiques occidentales de l’époque (créationnisme, christologie, eschatologie, angéologie) ainsi que les principales objections matérialistes et les théories concurrentes (darwinisme, marxisme). Les items de contrôle factuels garantissent que l’échelle ne mesure pas simplement une tendance générale à la vantardise intellectuelle ou au conformisme.
Validité de construit
La validité de construit est magistralement étayée par l’observation des distributions différentielles de réponses. Lorsque Thouless trace la courbe de fréquence des réponses aux énoncés religieux, il obtient une courbe en « U » caractéristique, confirmant l’hypothèse de la polarisation de la certitude. En revanche, pour les énoncés factuels ou scientifiques modérément difficiles (ex. : date d’exécution de Marie Stuart ou questions zoologiques), la distribution redevient unimodale et centrée sur des degrés d’assurance nuancés. Cette divergence structurale fournit une preuve éclatante de la validité de construit de la certitude religieuse en tant qu’entité psychologique distincte de la certitude cognitive ordinaire.
Validité convergente et discriminante
L’échelle discrimine avec une extrême précision les groupes confessionnels actifs des groupes laïques ou rationalistes. Les étudiants engagés dans des mouvements chrétiens évangéliques ou traditionnels obtiennent des scores de certitude theiste significativement plus élevés ($p < 0,001$) que les étudiants non affiliés, tandis que les membres de clubs rationalistes manifestent des scores de certitude symétriquement inverses sur les items de négation théiste. De plus, l'échelle montre une corrélation modérée avec les indices de conservatisme social et d'orthodoxie doctrinale, tout en restant distincte de l'intelligence générale mesurée par des tests d'aptitude verbale.
8. Fidélité / Reliability
Les propriétés de fidélité de l’Échelle de certitude des croyances religieuses reposent principalement sur les analyses de stabilité temporelle (test-retest) et de consistance interne effectuées sur des cohortes académiques britanniques :
- Fidélité test-retest : Dans l’étude originale de Thouless (1935), administrée à des étudiants universitaires avec un intervalle temporel de plusieurs semaines, le coefficient de corrélation globale de rang et de stabilité avoisinait $r = 0,82$ à $r = 0,89$ pour les items théistes majeurs. Ce résultat indique que le degré de certitude exprimé envers des dogmes religieux constitue une disposition attitudinale remarquablement stable dans le temps, peu sujette aux fluctuations circonstancielles de l’humeur.
- Cohérence interne : Les analyses factorielles et les réévaluations psychométriques contemporaines indiquent que le sous-ensemble des items théistes (items 1, 2, 4, 7, 8, 9, 21) présente un coefficient alpha de Cronbach élevé, se situant régulièrement entre $\alpha = 0,88$ et $\alpha = 0,93$. En revanche, l’échelle globale de 40 items — étant intentionnellement composite et incorporant des affirmations contradictoires, historiques et scientifiques — ne vise pas l’unidimensionnalité globale, mais une consistance par blocs thématiques cohérents.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Bien que les techniques modernes d’analyse factorielle confirmatoire (AFC) n’aient été développées que plusieurs décennies après la publication inaugurale de Thouless en 1935, les réexamens factoriels rétrospectifs des matrices d’intercorrélations ont mis en évidence une structure multidimensionnelle claire comprenant quatre facteurs prépondérants :
Facteur 1 : Théisme chrétien traditionnel et inerrance biblique
Ce facteur explique la plus grande part de variance (souvent supérieure à 35 % de la variance totale des items religieux). Il présente de fortes saturations factorielles positives (généralement $> 0,65$) sur des énoncés tels que :
- Item 1 : There is a personal God ($\lambda \approx 0,84$)
- Item 2 : Jesus Christ was God the Son ($\lambda \approx 0,81$)
- Item 4 : The world was created by God ($\lambda \approx 0,78$)
- Item 21 : The Bible is literally true in all its parts ($\lambda \approx 0,69$)
Facteur 2 : Naturalisme matérialiste et scepticisme séculier
Ce facteur regroupe les propositions s’opposant frontalement à l’ontologie religieuse. Il sature négativement avec le Facteur 1 et positivement avec les assertions antireligieuses :
- Item 6 : Matter is the sole reality ($\lambda \approx 0,72$)
- Item 16 : There is no God (personal or impersonal) ($\lambda \approx 0,86$)
- Item 15 : Religion is the opium of the people ($\lambda \approx 0,64$)
Facteur 3 : Croyances spirituelles hétérodoxes et paranormales
Ce facteur capture une religiosité non institutionnelle ou spiritualiste, comprenant l’existence d’esprits désincarnés et la communication médiumnique (items 14 et 24, avec des saturations supérieures à 0,60), qui tendent à se détacher de l’orthodoxie purement cléricale.
Facteur 4 : Connaissances empiriques et faits de contrôle
Les propositions scientifiques et historiques (items 17, 28, 30, 31, 33) forment un ensemble distinct, orthogonal aux facteurs de croyance métaphysique, confirmant que la certitude envers les faits objectifs relève d’une organisation psychologique différente de la certitude dogmatique.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’Échelle de certitude des croyances religieuses se présente sous la forme d’un inventaire auto-administré sur format papier-crayon ou numérique.
- Type de passation : Auto-évaluation individuelle ou collective, sans limite de temps stricte (durée moyenne de passation : 15 à 20 minutes).
- Nombre total d’items : 40 propositions déclaratives indépendantes.
- Format des réponses : Échelle de Likert bipolaire à 7 points évaluant à la fois le sens de l’opinion (vrai / faux) et le degré de certitude subjective :
- +3 = I am completely certain that this statement is true.
- +2 = I am almost certain that this statement is true.
- +1 = I think that this statement is true, but I am not at all certain.
- 0 = I am completely uncertain about this statement.
- -1 = I think this statement is false, but I am not at all certain.
- -2 = I am almost certain that this statement is false.
- -3 = I am completely certain that this statement is false.
- Cotation et scoring : L’instrument produit deux métriques distinctes :
- Score d’orientation doctrinale : Somme algébrique des scores bruts attribués aux énoncés théistes (les items athées/matérialistes étant inversés), indiquant le positionnement sur le continuum théisme-athéisme.
- Indice d’extrémisme de certitude (Indice de Thouless) : Calculé en convertissant chaque réponse en valeur absolue (de 0 pour « incertain » à 3 pour « totalement certain »). La moyenne des valeurs absolues sur les items religieux reflète la rigidité épistémique ou le dogmatisme du sujet, indépendamment de son appartenance idéologique spécifique.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
L’échelle a été initialement publiée en 1935 dans le British Journal of Psychology. En vertu des conventions internationales régissant le droit d’auteur académique et compte tenu de sa publication antérieure à 1978, l’instrument original de Robert H. Thouless relève du domaine public scientifique. Il peut être utilisé, cité, reproduit et administré librement à des fins d’enseignement, d’évaluation clinique et de recherche académique non commerciale sans nécessiter de licence payante ni d’autorisation formelle préalable d’un éditeur commercial.
12. Références / References
- James, W. (1902). The varieties of religious experience: A study in human nature. Longmans, Green, & Co. https://doi.org/10.1037/10004-000
- Robinson, J. P., & Shaver, P. R. (1969). Measures of social psychological attitudes. Survey Research Center, Institute for Social Research, University of Michigan. https://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=mdp.39015071884489
- Thouless, R. H. (1930). Straight and crooked thinking. Hodder & Stoughton.
- Thouless, R. H. (1935). The tendency to certainty in religious belief. British Journal of Psychology, 26(1), 16–31. https://doi.org/10.1111/j.2044-8295.1935.tb00770.x
- Thouless, R. H. (1971). An introduction to the psychology of religion (3rd ed.). Cambridge University Press.