1. Résumé
L’Échelle des attitudes des infirmiers envers les soins de santé physique des patients psychiatriques (connue sous l’acronyme anglophone NATPHCPPS pour Nurses’ Attitudes Towards Physical Health Care of Psychiatric Patients Scale) est un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu pour quantifier de manière rigoureuse les dispositions cognitives, affectives et comportementales des professionnels infirmiers en psychiatrie concernant la prise en charge de la santé physique des personnes souffrant de troubles mentaux sévères. Les données épidémiologiques contemporaines révèlent une réduction drastique de l’espérance de vie chez les personnes vivant avec des troubles psychiatriques majeurs, décédant en moyenne 10 à 25 ans plus précocement que la population générale, principalement en raison de comorbidités somatiques non diagnostiquées ou insuffisamment traitées (syndrome métabolique, pathologies cardiovasculaires, affections respiratoires et diabète de type 2 induits ou exacerbés par les traitements psychotropes et les modes de vie sédentaires).
Développée par Nurcan Düzgün, Satı Demir et Adnan Kan, cette échelle comprend 16 items structurés selon une échelle de réponse de type Likert en 5 points, allant de 1 (« Pas du tout d’accord ») à 5 (« Tout à fait d’accord »). L’analyse factorielle met en évidence une structure tridimensionnelle composée de trois sous-échelles fondamentales : la Motivation, le Défi émotionnel (items inversés mesurant les obstacles affectifs et l’appréhension) et la Conscience des responsabilités. L’instrument affiche une cohérence interne exceptionnelle avec un coefficient alpha de Cronbach global de 0,94 (les dimensions oscillant entre 0,86 et 0,93) et une excellente stabilité temporelle test-retest confirmée par des coefficients de corrélation intraclasse supérieurs à 0,80. Cet outil comble un vide méthodologique majeur en offrant aux chercheurs et aux cadres de santé un moyen fiable d’évaluer les besoins de formation continue et de promouvoir des modèles de soins intégrés et holistiques.
2. Mots-clés
Soins infirmiers psychiatriques, santé physique, comorbidités somatiques, attitudes soignantes, psychométrie, évaluation d’attitudes, soins intégrés, santé mentale, syndrome métabolique, fidélité test-retest, validité factorielle, formation infirmière.
3. Auteurs
L’instrument a été conçu et validé par une équipe de chercheurs spécialisés en sciences infirmières et en psychométrie :
- Nurcan Düzgün, PhD, RN : Université Gazi, Faculté des sciences de la santé, Département des soins infirmiers psychiatriques, Ankara, Turquie. Correspondance institutionnelle : [email protected].
- Satı Demir, PhD, RN : Université Gazi, Faculté des sciences de la santé, Département des soins infirmiers psychiatriques, Ankara, Turquie.
- Adnan Kan, PhD : Université Gazi, Faculté d’éducation Gazi, Département des sciences de l’éducation, Division de la mesure et de l’évaluation en éducation, Ankara, Turquie.
4. Objectif
L’objectif primordial de l’échelle est de fournir une mesure psychométrique standardisée, valide et reproductible pour évaluer le niveau de préparation, les freins perçus et la volonté d’engagement des infirmiers psychiatriques dans le suivi et la prise en charge de la santé physique de leurs patients. Bien que des instruments antérieurs aient été formulés dans la littérature internationale, nombre d’entre eux présentaient des limites méthodologiques importantes, notamment une variance totale expliquée inférieure au seuil conventionnel de 50 % (certains outils n’atteignant que 42 % de variance expliquée), ce qui compromettait leur capacité à capturer la totalité du construit sous-jacent.
Dans la pratique clinique contemporaine, les infirmiers psychiatriques occupent une position stratégique continue auprès des personnes hospitalisées ou suivies en ambulatoire. Néanmoins, l’organisation traditionnelle des soins en silos sépare historiquement les soins psychiatriques des soins somatiques généraux. Cette dichotomie institutionnelle, couplée à un manque de formation ciblée sur les effets métaboliques des antipsychotiques de seconde génération, conduit fréquemment à un sous-dépistage des anomalies physiques. L’utilisation de cet instrument permet aux directions des soins et aux gestionnaires hospitaliers d’identifier les réticences affectives, le sentiment d’incompétence technique ou les dénis de responsabilité professionnelle au sein des équipes de soins. Sur le plan de la recherche interventionnelle, l’échelle constitue un outil d’évaluation pré- et post-formation idéal pour quantifier l’efficacité des programmes de développement professionnel continu axés sur les soins holistiques.
5. Construit psychologique
Le construit mesuré par l’échelle représente une conceptualisation multidimensionnelle des attitudes professionnelles face aux besoins somatiques en milieu psychiatrique. L’outil s’articule autour de trois dimensions psychométriquement distinctes mais interdépendantes :
Motivation
Cette composante évalue la proactivité, l’énergie dirigée et la volonté délibérée de l’infirmier d’intégrer des interventions de santé physique dans sa routine quotidienne. Elle explore le sentiment d’auto-efficacité dans l’animation d’ateliers d’éducation thérapeutique (nutrition, activité physique adaptée, sevrage tabagique) et la disposition à réaliser activement des bilans de santé somatique dès l’admission du patient.
Défi émotionnel (Emotional Challenge)
Cette sous-échelle capture les réponses affectives négatives, l’anxiété de performance, la charge émotionnelle et le sentiment de dépassement ressentis par les soignants face à des pathologies physiques aiguës ou complexes chez des patients souffrant de détresse psychique sévère. Les items de cette dimension sont formulés négativement et font l’objet d’une cotation inversée, reflétant les barrières psychologiques et le sentiment d’isolement face aux urgences somatiques.
Conscience des responsabilités (Responsibility Awareness)
Cette dimension cognitive examine l’adhésion déontologique et professionnelle à l’idée que le suivi de l’état physique fait partie intégrante du rôle propre infirmier en psychiatrie. Elle évalue dans quelle mesure le soignant considère la surveillance des paramètres vitaux, du poids corporel, de la glycémie et du profil lipidique non pas comme une tâche déléguée aux médecins généralistes, mais comme une obligation soignante fondamentale conditionnant le rétablissement psychiatrique global.
6. Cadre théorique
Le développement de l’échelle repose conceptuellement sur le modèle tripartite des attitudes (Rosenberg & Hovland, 1960 ; Eagly & Chaiken, 1993), qui postule que toute attitude individuelle se structure autour de trois composantes fondamentales :
- La composante cognitive : ensemble des croyances, connaissances perçues et évaluations rationnelles relatives à l’objet de l’attitude (ici représentée par la Conscience des responsabilités et la reconnaissance des risques morbides).
- La composante affective : tonalité émotionnelle, sentiments d’inconfort ou d’attrait ressentis à l’égard de la tâche clinique (opérationnalisée par la dimension du Défi émotionnel).
- La composante comportementale / conative : intentions d’action, propension à agir et investissement proactif dans les soins directs (opérationnalisée par la sous-échelle de Motivation).
En complément, l’ancrage théorique intègre la Théorie de l’action planifiée (Ajzen, 1991) et le modèle du sentiment d’auto-efficacité (Bandura, 1997), selon lesquels les croyances des soignants quant à leurs compétences techniques et la clarté de leur rôle prédisent directement l’adoption de comportements de dépistage clinique lors des interactions thérapeutiques.
7. Validité
La validation psychométrique de l’instrument a suivi un protocole rigoureux en plusieurs étapes garantissant des propriétés métrologiques optimales :
- Validité de contenu : Un pool initial de 45 énoncés a été soumis à un panel d’experts composé d’universitaires en soins infirmiers psychiatriques et de psychométriciens. L’évaluation quantitative selon la méthode de Davis a permis de calculer l’indice de validité de contenu (CVI). Seuls les items obtenant un CVI supérieur au seuil strict de 0,80 ont été retenus.
- Validité de construit : Confirmée par des analyses factorielles exploratoires et confirmatoires démontrant une adéquation parfaite des données au modèle théorique tridimensionnel.
- Validité convergente : Établie par le calcul de la fiabilité composite (CR > 0,70 pour l’ensemble des dimensions) et de la variance moyenne extraite (AVE > 0,50), démontrant que la variance attribuable au construit latent est supérieure à la variance d’erreur de mesure.
8. Fidélité
L’instrument démontre une précision de mesure et une cohérence interne de premier plan :
- Cohérence interne : Le coefficient alpha de Cronbach pour l’échelle globale de 16 items atteint 0,94. Au niveau des sous-dimensions, les coefficients sont respectivement de 0,93 pour la Motivation, 0,91 pour la Conscience des responsabilités, et 0,86 pour le Défi émotionnel, dépassant largement les exigences académiques usuelles (Nunnally & Bernstein, 1994).
- Stabilité temporelle (Test-Retest) : Évaluée auprès d’un sous-échantillon de 100 participants ayant complété le questionnaire à deux semaines d’intervalle. Les coefficients de corrélation intraclasse (ICC) sont compris entre 0,82 et 0,91, confirmant que l’échelle mesure des dispositions attitudinales stables et non des fluctuations émotionnelles passagères.
9. Analyse factorielle
La structure factorielle a été explorée et validée à l’aide d’une démarche statistique séquentielle :
- Adéquation de l’échantillonnage : L’indice de Kaiser-Meyer-Olkin (KMO) a atteint 0,93 et le test de sphéricité de Bartlett s’est révélé hautement significatif (p < 0,001), confirmant l’excellente factorisabilité de la matrice de corrélation.
- Analyse factorielle exploratoire (AFE) : Réalisée avec extraction par axes principaux et rotation Varimax, elle a permis de condenser les items en une solution claire à 3 facteurs expliquant une proportion substantielle de la variance totale.
- Analyse factorielle confirmatoire (AFC) : Testée sur l’échantillon clinique (N = 225), l’AFC a corroboré les indices d’ajustement structurel recommandés par Hu et Bentler (1999) : rapport Chi-carré normé (χ²/ddl) < 3,0, Comparative Fit Index (CFI) ≥ 0,95, Incremental Fit Index (IFI) ≥ 0,95 et Root Mean Square Error of Approximation (RMSEA) < 0,08 avec intervalle de confiance à 90 % conforme aux exigences de parcimonie.
10. Instrument de mesure
- Type d’évaluation : Questionnaire d’auto-évaluation standardisé.
- Format : 16 items notés sur une échelle de Likert en 5 points (1 = Pas du tout d’accord, 2 = Pas d’accord, 3 = Neutre / Indécis, 4 = D’accord, 5 = Tout à fait d’accord).
- Cotation globale : Le score total varie de 16 à 80 points.
- Règles d’inversion : Les items appartenant à la sous-échelle Défi émotionnel sont formulés de manière négative et doivent être inversés lors de la saisie (1 = 5, 2 = 4, 3 = 3, 4 = 2, 5 = 1).
- Interprétation : Un score total élevé reflète des attitudes positives, une adhésion proactive au rôle soignant et une faible appréhension face aux interventions de santé somatique.
- Temps de passation : Environ 5 à 10 minutes.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
L’échelle a été publiée et standardisée en 2026. Elle est mise à disposition pour la recherche académique et l’évaluation clinique non commerciale sous réserve d’une demande d’autorisation formelle auprès des auteurs principaux (Université Gazi). L’utilisation dans le cadre de programmes universitaires ou d’audits hospitaliers internes est gratuite, avec citation obligatoire des publications sources des concepteurs.
12. Références
Ajzen, I. (1991). The theory of planned behavior. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 50(2), 179–211. https://doi.org/10.1016/0749-5978(91)90020-T
Bandura, A. (1997). Self-efficacy: The exercise of control. W.H. Freeman and Company.
Chan, J. K. N., Correll, C. U., Wong, C. S. M., Chu, R. S. T., Fung, V. S. C., & Wong, G. H. S. (2023). Life expectancy and years of potential life lost in people with mental disorders: A systematic review and meta-analysis. EClinicalMedicine, 65, Article 102294. https://doi.org/10.1016/j.eclinm.2023.102294
Davis, L. L. (1992). Instrument review: Getting the most from a panel of experts. Applied Nursing Research, 5(4), 194–197. https://doi.org/10.1016/S0897-1897(05)80008-4
Düzgün, N., Demir, S., & Kan, A. (2026). Nurses’ attitudes towards physical health care of psychiatric patients scale. BMC Nursing. https://doi.org/10.1186/s12912-026-04699-5
Fiorillo, A., & Sartorius, N. (2021). Mortality gap and physical comorbidity of people with severe mental disorders: The public health scandal. Annals of General Psychiatry, 20(1), Article 52. https://doi.org/10.1186/s12991-021-00374-y
Hu, L. T., & Bentler, P. M. (1999). Cutoff criteria for fit indexes in covariance structure analysis: Conventional criteria versus new alternatives. Structural Equation Modeling: A Multidisciplinary Journal, 6(1), 1–55. https://doi.org/10.1080/10705519909540118
Nunnally, J. C., & Bernstein, I. H. (1994). Psychometric theory (3rd ed.). McGraw-Hill.
Robson, D., & Haddad, M. (2012). Mental health nurses’ attitudes towards the physical health care of people with severe and enduring mental illness: The development of a measurement tool. International Journal of Nursing Studies, 49(1), 72–83. https://doi.org/10.1016/j.ijnurstu.2011.07.011
Rosenberg, M. J., & Hovland, C. I. (1960). Cognitive, affective, and behavioral components of attitudes. In M. J. Rosenberg & C. I. Hovland (Eds.), Attitude organization and change (pp. 1–14). Yale University Press.
13. Questions et items du questionnaire
Response Format: 16 items, 5-point Likert scale (1 = Strongly Disagree, 2 = Disagree, 3 = Neutral, 4 = Agree, 5 = Strongly Agree)
- It is the responsibility of psychiatric nurses to monitor the physical health of their patients.
- Physical health care is as important as mental health care for psychiatric patients.
- Psychiatric nurses should routinely conduct physical health assessments on admission.
- I feel confident in performing basic physical health checks (e.g., blood pressure, blood glucose, BMI) on psychiatric patients.
- Providing physical health advice is an integral part of the psychiatric nursing role.
- There is not enough time during a shift to attend to patients’ physical health needs.
- Psychiatric nurses lack the necessary training to effectively manage physical health conditions.
- Physical health care should primarily be the responsibility of general medical practitioners rather than psychiatric nurses.
- I feel confident discussing lifestyle interventions (such as diet and exercise) with psychiatric patients.
- Assessing side effects of psychotropic medications on physical health is a key psychiatric nursing duty.
- Psychiatric patients are generally unmotivated to improve their physical health.
- Workplace policies adequately support psychiatric nurses to provide physical health care.
- I am comfortable managing medical emergencies or acute physical deteriorations in mental health settings.
- Psychiatric nurses should actively promote smoking cessation among psychiatric patients.
- Lack of appropriate equipment prevents me from conducting thorough physical assessments.
- Addressing physical health issues improves psychiatric recovery outcomes.
- Psychiatric symptoms often make it too difficult to address physical health concerns.
- I regularly collaborate with general healthcare providers regarding my patients’ physical health.
- Mental health services place adequate emphasis on patients’ physical health.
- Psychiatric nurses should be involved in monitoring metabolic syndrome risk factors.
- Physical health care takes away time from essential psychiatric and psychological care.
- I have adequate knowledge about the physical health risks associated with psychotropic medications.
- Psychiatric nurses should assist patients in accessing general medical appointments.
- Physical health monitoring is often neglected in psychiatric wards.
- Providing physical health care increases my professional job satisfaction.
- Ongoing education regarding physical health care should be mandatory for psychiatric nurses.
- Patients with severe mental illness are capable of making positive physical health lifestyle changes.
- Clear guidelines exist in my workplace for managing the physical health of psychiatric patients.