1. Résumé / Abstract
L’Échelle d’antisémitisme (couramment désignée sous le sigle A–S Scale pour Anti-Semitism Scale) est un instrument psychométrique pionnier conçu en 1944 par les psychologues Daniel J. Levinson et R. Nevitt Sanford à l’Université de Californie à Berkeley. Développée dans le cadre des recherches fondatrices qui allaient aboutir à l’ouvrage monumental The Authoritarian Personality (Adorno, Frenkel-Brunswik, Levinson, & Sanford, 1950), cette échelle visait à quantifier l’idéologie antisémite non pas comme une série d’opinions disparates ou accidentelles, mais comme une structure attitudinelle cohérente, organisée et profondément ancrée dans la dynamique de la personnalité.
L’échelle A–S originale comprend deux formes principales de 26 items chacune (le Questionnaire d’opinion publique A et le Questionnaire d’opinion publique S), totalisant 52 items distincts lors des phases exploratoires, ainsi qu’une forme abrégée de 10 items (Short Form). Les énoncés sont structurés autour de sous-dimensions théoriques reflétant les stéréotypes et tendances hostiles : les Juifs perçus comme personnellement offensants (Personally Offensive, PO), socialement menaçants (Socially Threatening, ST), les attitudes d’exclusion ou de discrimination active (Action/Attitudes, A), le reproche d’isolement communautaire (Seclusive, S) et, paradoxalement, le reproche d’intrusion ou d’assimilation excessive (Intrusive, I). Les répondants expriment leur degré d’accord sur une échelle de type Likert en six points, allant de -3 (désaccord total) à +3 (accord total), sans point neutre intermédiaire.
Sur le plan psychométrique, l’instrument a fait preuve d’une consistance interne remarquable dès sa création, avec des coefficients de fidélité par bipartition (split-half) corrigés par la formule de Spearman-Brown oscillant entre .92 et .94 selon les échantillons. Les analyses factorielles et corrélationnelles ont révélé que les différentes facettes de l’hostilité anti-juive covarient fortement, démontrant l’existence d’un syndrome idéologique généralisé. L’échelle A–S demeure une étape méthodologique majeure dans l’histoire de la psychologie sociale et de la psychométrie des préjugés.
2. Mots-clés / Keywords
Antisémitisme, échelle A–S, préjugé, personnalité autoritaire, Daniel Levinson, Nevitt Sanford, psychométrie, ethnocentrisme, stéréotypes, psychologie sociale, échelle d’attitude, idéologie.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été conçue et standardisée par :
- Daniel J. Levinson (1920–1994) : Psychologue et chercheur au Département de psychologie de l’Université de Californie à Berkeley, ultérieurement professeur de psychologie à l’École de médecine de l’Université Yale. Connu pour ses contributions majeures à la théorie de la personnalité autoritaire et au développement adulte.
- R. Nevitt Sanford (1909–1995) : Professeur de psychologie à l’Université de Californie à Berkeley, cofondateur du Wright Institute à Berkeley. Pionnier de l’étude clinique et sociale de la personnalité, de l’éducation supérieure et de l’autoritarisme.
Leurs travaux initiaux sur cette échelle ont été menés sous les auspices de la Berkeley Public Opinion Study, en étroite collaboration avec les théoriciens critiques de l’Institut de recherche sociale (École de Francfort), notamment Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, avec le soutien financier de l’American Jewish Committee.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’Échelle d’antisémitisme (A–S) était de fournir un outil scientifique rigoureux capable d’opérationnaliser et de mesurer quantitativement l’idéologie antisémite au sein de la population américaine durant la Seconde Guerre mondiale. Les auteurs cherchaient à rompre avec les approches purement descriptives ou anecdotiques des préjugés pour aborder l’antisémitisme sous l’angle de la psychologie différentielle et de la psychométrie des attitudes.
Dans le contexte socio-historique des années 1940, marqué par la montée du totalitarisme fasciste et le génocide perpétré en Europe, Levinson et Sanford ont postulé que les opinions hostiles à l’égard des minorités ne constituaient pas des jugements rationnels fondés sur des expériences réelles avec des individus juifs, mais résultaient plutôt d’une réceptivité psychologique individuelle à la propagande et à l’intolérance. L’échelle A–S a été conçue pour mesurer l’intensité de cette réceptivité et examiner comment des croyances en apparence contradictoires (par exemple, accuser simultanément les Juifs de refus d’assimilation et de mimétisme intrusif) peuvent coexister de manière stable au sein d’un même système d’attitudes.
Sur le plan de la recherche empirique, l’échelle a servi d’instrument de criblage et de variable critère pour identifier les individus présentant des niveaux extrêmes d’hostilité (quartile supérieur versus quartile inférieur). Ces sujets ont ensuite été soumis à des entretiens cliniques approfondis et à des tests projectifs (comme le Thematic Apperception Test). L’outil a permis d’explorer les corrélats de l’antisémitisme avec l’ethnocentrisme généralisé, le conservatisme économico-politique et, plus tard, la structure globale de la « personnalité autoritaire » formalisée dans l’échelle F (Fascism Scale).
5. Construit psychologique / Construct
Le construit psychologique mesuré par l’échelle A–S est défini comme un système organisé d’idées, de sentiments et de dispositions à l’action hostiles à l’égard des Juifs considérés en tant que groupe. Levinson et Sanford ont rejeté l’hypothèse selon laquelle l’antisémitisme serait une collection d’aversions isolées ; ils l’ont conceptualisé comme une idéologie globale articulée autour de plusieurs composantes qualitatives interconnectées :
1. Les Juifs perçus comme personnellement repoussants (Personally Offensive – PO)
Cette dimension capture les représentations stéréotypées attribuant aux Juifs des traits de caractère désagréables, une vulgarité ostentatoire, l’arrogance, la sensualité excessive, ou encore des défauts physiques et comportementaux irritants. Le préjugé s’exprime ici sous forme de dégoût interpersonnel ou d’incompatibilité morale et esthétique perçue (par exemple, l’idée que les quartiers à prédominance juive deviennent dégradés ou que les manières juives sont intrinsèquement déplaisantes).
2. Les Juifs perçus comme une menace sociale (Socially Threatening – ST)
Cette sous-échelle reflète la croyance selon laquelle le groupe juif exercerait une influence néfaste, subversive ou disproportionnée sur les institutions socioculturelles, économiques et politiques nationales. Elle englobe les théories du complot relatives à la domination financière, au contrôle déloyal des marchés, à la manipulation des médias ou des sphères gouvernementales, ainsi que l’association stéréotypée et contradictoire des Juifs au capitalisme sauvage ou à l’agitation révolutionnaire communiste.
3. Les attitudes relatives aux mesures d’exclusion ou de discrimination (Action / Attitudes – A)
Cette composante mesure l’approbation de politiques restrictives explicites dirigées contre les Juifs dans divers domaines de la vie civile : quotas d’admission universitaire, interdictions d’accès à des zones résidentielles ou des hôtels, restrictions à l’embauche, interdiction des mariages mixtes, voire adoption de mesures autoritaires non démocratiques pour « résoudre la question juive ».
4. Le reproche de séclusion ou d’isolationnisme (Seclusive – S)
Cette facette regroupe les critiques ciblant le prétendu « communautarisme » des Juifs, leur tendance supposée à vivre en vase clos, à favoriser exclusivement leurs coreligionnaires et à rejeter les coutumes de la nation d’accueil tout en refusant de participer activement à la culture dominante.
5. Le reproche d’intrusion et d’assimilation déloyale (Intrusive – I)
Diamétralement opposée à la précédente mais pourtant positivement corrélée dans les profils antisémites, cette dimension sanctionne les tentatives d’intégration des Juifs dans les sphères chrétiennes ou profanes. Elle interprète l’assimilation (changement de patronyme, effacement des signes distinctifs) comme une intrusion déguisée, une prétention illégitime à l’égalité ou un manque d’authenticité culturelle.
6. Items neutres ou généraux (Neutral – N)
Plusieurs énoncés d’ordre général portent sur l’incurabilité biologique des prétendus défauts raciaux ou sur l’absence présumée de contribution positive des Juifs à l’histoire nationale.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le cadre théorique de l’échelle A–S s’enracine au confluent de la psychanalyse freudienne et de la théorie critique de l’École de Francfort, enrichies des méthodes empiriques de la psychologie sociale américaine. Les auteurs postulent que l’antisémitisme remplit des fonctions psychodynamiques cruciales pour l’équilibre intrapsychique de l’individu intolérant :
- Le mécanisme de projection : L’antisémite projette sur le groupe cible (le hors-groupe ou outgroup) ses propres pulsions inacceptables, refoulées par un surmoi rigide : avidité financière, sexualité agressive, ambition démesurée, manque de scrupules. Le groupe minoritaire devient l’écran projectif idéal en raison de son statut historique d’altérité.
- Le bouc émissaire et le déplacement de l’agression : Les frustrations issues de contraintes socio-économiques ou d’une éducation parentale punitive ne pouvant être dirigées contre les figures d’autorité légitimes, l’agressivité est déplacée vers des cibles vulnérables et socialement identifiées.
- La rigidité cognitive et la pensée dichotomique : L’esprit autoritaire fonctionne par catégorisation rigide entre le « bon » endogroupe (idéalisé, chrétien, national) et le « mauvais » exogroupe (dévalorisé, étranger, subversif). Les stéréotypes servent à réduire l’angoisse face à la complexité et à l’ambiguïté sociale.
Les chercheurs ont mis en lumière le phénomène d’« irrationalité organisée » : la personne hostile adhère simultanément à des accusations mutuellement exclusives (les Juifs sont des capitalistes cosmopolites ET des bolchéviques révolutionnaires ; ils sont trop isolés ET trop intrusifs). Cela démontre que le moteur du préjugé réside non dans les caractéristiques réelles de la minorité, mais dans la structure caractérielle et les besoins défensifs du sujet.
7. Validité / Validity
Les études initiales menées par Levinson et Sanford (1944) auprès de cohortes d’étudiants de l’Université de Californie ont apporté des preuves solides de la validité de l’instrument sous plusieurs angles méthodologiques :
Validité de contenu et apparente
Les items ont été minutieusement extraits de la littérature antisémite contemporaine, des discours de propagande fasciste, des conversations courantes et d’entretiens exploratoires, garantissant que chaque facette de l’idéologie hostile était représentée de manière écologiquement fidèle au climat socioculturel de l’époque.
Validité convergente et corrélationnelle
L’échelle A–S a présenté des corrélations linéaires très élevées avec d’autres échelles d’intolérance développées ultérieurement au sein du projet de Berkeley :
- Corrélation de l’ordre de r = .80 avec l’Échelle d’ethnocentrisme (Échelle E), confirmant que le rejet des Juifs s’inscrit presque toujours dans un rejet généralisé de toutes les minorités ethniques, raciales ou culturelles.
- Corrélation positive modérée à forte (r ≈ .50 à .60) avec l’Échelle de conservatisme politico-économique (Échelle PEC).
- Forte corrélation (r = .70 à .75) avec l’Échelle de tendance fasciste (Échelle F), démontrant que l’antisémitisme reflète les composantes profondes de la personnalité autoritaire (soumission à l’autorité, conventionnalisme, agressivité autoritaire).
Validité de critère et différentielle
Les auteurs ont validé les scores à l’échelle A–S en les confrontant à des critères qualitatifs externes. Les participants situés dans les quartiles supérieur et inférieur de distribution ont été évalués au moyen d’entretiens cliniques semi-directifs menés par des praticiens en aveugle (qui ignoraient les scores des participants). Les analyses cliniques ont systématiquement corroboré les scores de l’échelle : les sujets à haut score manifestaient des schémas d’angoisse projective, une discipline parentale rigide intériorisée et une intolérance à l’ambiguïté, tandis que les sujets à faible score démontraient une capacité d’introspection, d’empathie et une pensée différenciée.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité psychométrique de l’Échelle A–S a été établie lors des passations expérimentales sur différents groupes d’étudiants de premier cycle en psychologie (notamment des groupes féminins et masculins totalisant plusieurs centaines de participants) :
- Consistance interne (Split-half) : En divisant l’échelle en items pairs et impairs et en appliquant la formule de correction de Spearman-Brown, les auteurs ont obtenu des coefficients de fidélité compris entre .92 et .94 pour l’échelle globale de 52 items (Formes A et S combinées).
- Consistance interne des formes séparées : Pour le Questionnaire A (26 items), le coefficient de fidélité corrigé s’élevait à .92. Des valeurs équivalentes ont été observées pour le Questionnaire S.
- Forme abrégée (10 items) : La forme courte de 10 items a affiché une consistance interne d’environ .85 à .88, conservant une corrélation extrêmement élevée (r > .90) avec l’échelle totale, ce qui en faisait un instrument idéal pour des passations collectives rapides dans les enquêtes d’opinion publique.
Ces indices quantitatifs ont confirmé que l’échelle possédait une remarquable homogénéité statistique et une faible variance d’erreur de mesure.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Bien que les techniques modernes d’analyse factorielle confirmatoire (CFA) n’existaient pas sous leur forme contemporaine en 1944, Levinson et Sanford ont procédé à des analyses de corrélation inter-items et de pouvoir discriminatoire (Discriminatory Power – DP) sur chaque item.
Le calcul du pouvoir discriminatoire consistait à comparer les moyennes des 25 % des sujets ayant les scores les plus élevés à celles des 25 % ayant les scores les plus faibles. Tous les items ont montré une capacité discriminative statistiquement significative (p < .001). Les corrélations entre les cinq sous-dimensions théoriques (PO, ST, A, S, I) se sont avérées uniformément élevées (généralement comprises entre r = .65 et r = .85).
Les réanalyses factorielles exploratoires menées ultérieurement sur les données de l’étude de Berkeley ont mis en évidence un facteur général dominant (facteur de premier ordre expliquant une part prépondérante de la variance commune), correspondant à un facteur général d’hostilité antisémite (facteur g idéologique). Les facteurs spécifiques secondaires correspondaient étroitement aux deux grands pôles du préjugé : l’accusation de menace collective/pouvoir occulte (ST, A) et le rejet des caractéristiques culturelles et comportementales perçues (PO, S, I).
10. Instrument de mesure / Instrument
- Type d’évaluation : Auto-questionnaire psychométrique sur support papier-crayon (également adapté sous forme numérique dans les recherches contemporaines).
- Versions disponibles :
- Questionnaire A : 26 items explorant les facettes PO, ST, A, S, I, N.
- Questionnaire S : 26 items complémentaires servant de forme de réplication ou de réévaluation.
- Forme abrégée (Short Form) : 10 items sélectionnés pour leur pouvoir de discrimination optimal.
- Format des réponses : Échelle de type Likert en six points sans catégorie neutre centrale, formulée comme suit :
- +3 : Accord fort, franc soutien (strong support, agreement)
- +2 : Accord modéré (moderate support, agreement)
- +1 : Accord léger (slight support, agreement)
- -1 : Désaccord léger (slight opposition, disagreement)
- -2 : Désaccord modéré (moderate opposition, disagreement)
- -3 : Désaccord fort, franche opposition (strong opposition, disagreement)
- Cotation et calcul des scores : Pour le traitement statistique, les scores bruts allant de -3 à +3 sont linéairement convertis sur une échelle de 1 à 7 en omettant la valeur 4 (c’est-à-dire : -3 = 1 ; -2 = 2 ; -1 = 3 ; +1 = 5 ; +2 = 6 ; +3 = 7). Le score total de l’échelle est obtenu soit par la moyenne des items, soit par la somme arithmétique. Un score plus élevé indique un niveau plus marqué d’adhésion à l’idéologie antisémite.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de création et de publication : 1944 (article inaugural dans le Journal of Psychology), suivi de la publication consolidée de 1950 dans The Authoritarian Personality.
- Statut juridique et licence : Domaine public scientifique. L’échelle est librement accessible et utilisable à des fins de recherche académique, d’enseignement universitaire et d’études socio-psychologiques, sous réserve de citer les auteurs originaux.
- Coût : Gratuit (aucun honoraire ni redevance commerciale requis).
12. Références / References
- Adorno, T. W., Frenkel-Brunswik, E., Levinson, D. J., & Sanford, R. N. (1950). The authoritarian personality. Harper & Brothers.
- Allport, G. W. (1954). The nature of prejudice. Addison-Wesley.
- Levinson, D. J., & Sanford, R. N. (1944). A scale for the measurement of anti-Semitism. The Journal of Psychology, 17(2), 339–370. https://doi.org/10.1080/00223980.1944.9917197
- Sanford, R. N., & Levinson, D. J. (1948). Ethnocentrism in relation to intelligence and education. The Journal of Genetic Psychology, 73(2), 263–273.