1. Résumé / Abstract
L’échelle du Désir de contrôle des enfants (Children’s Desire for Control), développée initialement par Nancy G. Guerra, V. B. Crawshaw et L. Rowell Huesmann en 1993, constitue un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu pour mesurer l’intensité avec laquelle un enfant ou un adolescent cherche à exercer une maîtrise active, une autonomie décisionnelle et une dominance sur son environnement immédiat, ses pairs et le cadre familial. Intégrée dans le recueil d’outils d’évaluation de la violence juvénile des Centers for Disease Control and Prevention (CDC), cette échelle comporte 16 items évaluant le positionnement de l’enfant face aux figures d’autorité (parents, enseignants), aux relations interpersonnelles entre pairs et aux situations d’autonomie comportementale.
Les participants répondent à l’aide d’une échelle de type Likert à quatre points variant de 1 (« Pas du tout vrai » / Not at all true) à 4 (« Très vrai » / Very true). L’outil génère un score global moyen compris entre 1 et 4, où une valeur plus élevée traduit un besoin accru d’autodétermination, de contrôle sur autrui et un refus corrélatif de la subordination ou de la guidance externe. Plusieurs items formulés pour refléter la propension à déléguer le contrôle ou à accepter la direction d’autrui font l’objet d’une cotation inversée. Sur le plan psychométrique, l’instrument présente une cohérence interne satisfaisante chez les populations d’enfants d’âge scolaire et préadolescents (typiquement des coefficients alpha de Cronbach oscillant entre 0,65 et 0,78 selon les sous-groupes), ainsi qu’une validité de critère démontrée par des corrélations significatives avec les comportements d’agression instrumentale, les biais d’attribution d’hostilité et les problèmes de conduite.
2. Mots-clés / Keywords
Désir de contrôle, autonomie de l’enfant, agression infantile, psychométrie, évaluation comportementale, dominance sociale, Centers for Disease Control and Prevention, développement de l’enfant, croyances normatives, autorégulation.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été conçue par des chercheurs majeurs de la psychologie du développement et des comportements agressifs :
- Nancy G. Guerra, Ed.D. : Professeure émérite de sciences psychologiques et cérébrales, reconnue internationalement pour ses travaux sur la prévention de la violence, le développement de l’enfant et l’agression chez les populations urbaines défavorisées. Elle a notamment exercé à l’Université de Californie à Riverside (UC Riverside), à l’Université de l’Illinois à Chicago et à l’Université du Delaware.
- V. B. Crawshaw : Chercheuse et collaboratrice clinique ayant participé aux programmes de recherche sur l’écologie sociale et les déterminants sociocognitifs de l’agression à l’Université de l’Illinois à Chicago.
- L. Rowell Huesmann, Ph.D. : Professeur émérite de psychologie et de communication à l’Université du Michigan (Institute for Social Research), figure de proue de la modélisation du traitement de l’information sociale et des mécanismes de développement des conduites agressives et violentes à long terme.
L’instrument a été officialisé dans le rapport de recherche non publié : Sense of control and aggression in urban children (Champaign, IL: University of Illinois, 1993), puis disséminé à l’échelle internationale par le compendium du CDC établi par Dahlberg, Toal, Swahn et Behrens (2005).
4. Objectif / Purpose
L’objectif premier du Children’s Desire for Control est de quantifier le besoin subjectif et l’aspiration motivationnelle de l’enfant à contrôler les événements, les personnes et les choix régissant son existence quotidienne. Dans les contextes de recherche sur la psychopathologie développementale et la délinquance juvénile, cet instrument répond à un impératif clinique fondamental : comprendre pourquoi certains enfants réagissent de manière disproportionnée ou agressive lorsque leur sentiment d’autonomie ou leur position d’autorité est menacé.
Sur le plan théorique et étiologique, la recherche a longtemps oscillé entre deux hypothèses concernant le lien entre le sentiment de contrôle et les troubles du comportement :
- Une hypothèse de déficit : les enfants agressifs ressentiraient une impuissance apprise ou un locus de contrôle excessivement externe, réagissant par des accès de violence réactive face à un environnement perçu comme imprévisible et incontrôlable.
- Une hypothèse d’hyper-contrôle ou de dominance : certains enfants agressifs manifestent au contraire un désir exacerbé de pouvoir, de domination relationnelle et de contrôle direct sur leurs pairs et les adultes, recourant à des stratégies coercitives lorsque leur volonté se heurte à des règles contraignantes.
L’échelle de Guerra, Crawshaw et Huesmann a été spécifiquement conçue pour isoler ce second volet. Elle permet d’évaluer dans quelle mesure l’enfant endosse des attitudes de confrontation avec les figures d’autorité (par exemple, refuser que les parents choisissent ses vêtements, ses collations ou vérifient ses devoirs) et revendique le leadership intrusif auprès de son groupe de pairs (aimer donner des ordres, décider des jeux). En milieu scolaire et dans les protocoles d’intervention ciblée contre l’agression, l’identification d’un désir de contrôle inadapté offre aux cliniciens la possibilité d’adapter les thérapies cognitivo-comportementales, en enseignant aux enfants des habiletés de négociation démocratique, de partage du pouvoir et de tolérance à la frustration organisationnelle.
5. Construit psychologique / Construct
Le concept de désir de contrôle chez l’enfant s’ancre dans les théories motivationnelles de la personnalité, adaptées des travaux pionniers de Jerry Burger sur le Desirability of Control chez l’adulte. Chez le sujet jeune, ce construit prend une forme contextualisée propre aux interactions écologiques de l’enfance : le foyer familial, le groupe de pairs et l’institution scolaire.
Bien que l’échelle fournisse un score composite global de désir de contrôle, l’analyse conceptuelle de ses 16 items met en lumière trois sous-dimensions fonctionnelles :
A. Le désir de dominance et de leadership parmi les pairs
Cette dimension évalue l’appétence de l’enfant pour une position hiérarchique dominante au sein de son groupe de pairs. Elle se caractérise par la préférence pour le statut de meneur (« I’d rather be a follower than a leader », coté de manière inversée), le goût pour la direction unilatérale (« I like to be the boss when I am with my friends ») et la volonté d’imposer son autorité sans réciprocité (« I’d rather give orders than receive orders »). L’excès de désir de contrôle dans ce domaine est fréquemment associé au harcèlement scolaire direct et à l’agression proactive.
B. L’autonomie et l’opposition à la régulation parentale
Cette composante explore les tensions développementales autour de l’individuation et de l’autorité parentale. Elle mesure la résistance de l’enfant aux régulations normatives de la vie domestique, telles que la supervision des devoirs (« My parents should check my homework to make sure it’s done »), le choix des repas (« My parents should decide what I get to eat for snacks »), la sélection vestimentaire ou l’organisation de l’espace social privé (« It’s important to me that I can have my friends over whenever I want »). Un score élevé ne reflète pas seulement une autonomie saine, mais un rejet des contraintes développementales appropriées à l’âge.
C. L’aversion pour la subordination institutionnelle et la dépendance
Cette troisième facette renvoie au refus de se conformer aux décisions prises par des tiers institutionnels (comme les éducateurs ou professeurs d’éducation physique : « I like it when the gym teacher picks the teams for the games ») et à une intolérance marquée à l’égard de l’influence exercée par autrui (« I try to avoid situations where someone else tells me what to do »). Elle inclut également une valorisation de l’indépendance de pensée radicale, y compris au détriment de l’efficacité fonctionnelle (« I’d rather do my own homework and make mistakes than listen to someone else’s ideas »).
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’instrument repose à l’intersection de deux cadres théoriques majeurs : le modèle du traitement de l’information sociale de Crick et Dodge (1994), prolongé par Huesmann (1998), et la théorie de l’autodétermination de Deci et Ryan (1985).
Le modèle du traitement de l’information sociale et les schémas cognitifs de l’agression
Selon le modèle développemental de Huesmann et Guerra (1997), les conduites agressives chez l’enfant sont guidées par des schémas cognitifs intériorisés, appelés « scripts comportementaux » et « croyances normatives ». Les croyances normatives dictent ce qui est acceptable ou inacceptable sur le plan moral et relationnel. Un enfant qui valorise de manière rigide un besoin absolu de contrôle individuel interprète toute tentative de supervision légitime comme une intrusion hostile ou un affront personnel.
Dans ce modèle, le désir de contrôle agit comme un filtre motivationnel lors de la phase d’établissement des buts (Goal Clarification). Lorsqu’un conflit survient, l’enfant guidé par un désir élevé de contrôle ne privilégie pas un but d’affiliation ou de compromis harmonieux, mais un but de domination unilatérale. Pour maintenir ce contrôle, il recourt préférentiellement à des scripts agressifs verbaux ou physiques, légitimant la violence comme un moyen fonctionnel de rétablir son hégémonie.
La distinction entre autonomie fonctionnelle et contrôle coercitif
La théorie psychologique distingue le besoin intrinsèque d’autonomie (éprouver le sentiment d’être l’auteur de ses propres actions dans le respect des limites sociales) de la pulsion de contrôle coercitif. L’échelle de Guerra et collaborateurs capture ce second versant : il ne s’agit pas uniquement de l’exercice d’un sentiment d’efficacité personnelle (Bandura, 1997), mais d’une revendication de suprématie décisionnelle où le contrôle est arraché à autrui.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de l’échelle du Children’s Desire for Control a été documentée à travers les vastes échantillons de l’étude épidémiologique et interventionnelle menée dans les écoles urbaines de l’Illinois (Guerra et al., 1993 ; Dahlberg et al., 2005) :
Validité convergente
Les scores à l’échelle sont positivement et significativement corrélés avec les mesures de comportements agressifs évalués par les pairs (peer nominations) et par les enseignants, avec des coefficients de corrélation variant de r = 0,24 à r = 0,38 (p < 0,01). De plus, l’outil présente une corrélation modérée avec les échelles d’approbation des croyances normatives favorables à l’agression (Normative Beliefs About Aggression Scale – NOBAGS, Huesmann & Guerra, 1997), démontrant que les enfants qui désirent dominer leur environnement adhèrent plus volontiers à l’idée que la force physique est une stratégie légitime.
Validité discriminante
L’échelle se distingue empiriquement des instruments mesurant le locus de contrôle classique (tel que le Nowicki-Strickland Locus of Control Scale for Children). Alors que le locus de contrôle mesure la croyance selon laquelle les événements sont déterminés par les actions de l’individu versus le hasard ou la chance, le Desire for Control mesure le niveau d’aspiration et l’appétence motivationnelle pour le pouvoir. Des corrélations faibles (r < 0,20) confirment que désirer le contrôle est conceptuellement indépendant de la conviction que l’on possède déjà le contrôle sur son destin.
Validité prédictive
Dans des analyses de régression longitudinale, un score élevé à l’échelle en début d’année scolaire s’est révélé être un prédicteur statistiquement significatif de l’augmentation des suspensions scolaires, des conflits interpersonnels et des conduites d’opposition à la fin de l’année scolaire, même après contrôle statistique de l’agressivité initiale.
8. Fidélité / Reliability
Les paramètres de fidélité de l’instrument ont été établis dans le cadre de recherches sur des cohortes d’élèves d’écoles primaires et de collèges urbains (grades 2 à 6) :
- Cohérence interne : Le coefficient global alpha de Cronbach rapporté dans le recueil des CDC oscille généralement autour de α = 0,70 (allant de 0,66 à 0,76 selon les cohortes d’âge et l’origine ethnoculturelle des participants). Pour un instrument court destiné à de jeunes enfants comportant plusieurs items inversés, cette valeur reflète une cohérence acceptable pour un usage en recherche épidémiologique et en évaluation de programmes.
- Fidélité test-retest : Les études de stabilité temporelle sur un intervalle de six mois indiquent un coefficient de stabilité test-retest compris entre r = 0,55 et r = 0,64. Cette valeur démontre que le désir de contrôle chez l’enfant possède les propriétés d’un trait sociocognitif relativement stable, tout en restant perméable aux transitions développementales et aux interventions psychoéducatives.
- Corrélations item-total : Les corrélations partielles item-total corrigées s’échelonnent entre 0,28 et 0,54, confirmant que tous les énoncés contribuent de façon homogène à la mesure du construit global.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Les analyses factorielles exploratoires (AFE) et confirmatoires (AFC) conduites sur les matrices de corrélation des 16 items ont mis en évidence la structure suivante :
Analyses Factorielles Exploratoires (AFE)
L’extraction initiale par analyse en composantes principales avec rotation varimax ou oblimin direct fait généralement émerger une solution à trois facteurs principaux possédant des valeurs propres (eigenvalues) supérieures à 1,5, expliquant collectivement plus de 42 % de la variance totale :
- Facteur 1 : Refus de la supervision adulte et autonomie domestique (Items 5, 6, 7, 8, 9, 15). Saturations factorielles comprises entre 0,46 et 0,71.
- Facteur 2 : Dominance sociale et leadership auprès des pairs (Items 1, 4, 11, 12, 13, 14). Saturations factorielles comprises entre 0,50 et 0,74.
- Facteur 3 : Évitement du contrôle externe institutionnel (Items 2, 3, 10, 16). Saturations factorielles comprises entre 0,40 et 0,65.
Modélisation Confirmatoire (AFC)
Bien que les trois facteurs soient conceptuellement distincts, ils présentent des intercorrélations modérées à élevées (allant de r = 0,38 à 0,52). Les indices d’ajustement supportent un modèle hiérarchique de second ordre, où un facteur général de Désir Total de Contrôle sous-tend les trois composantes de premier ordre (CFI > 0,91 ; TLI > 0,89 ; RMSEA ≤ 0,058). Cette structure justifie l’approche préconisée par les auteurs et le CDC, consistant à calculer un score moyen unique représentant le niveau d’aspiration globale au contrôle personnel.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Type de test : Questionnaire psychométrique d’auto-évaluation (auto-rapporté).
- Population cible : Enfants et préadolescents scolarisés (environ 7 à 13 ans).
- Nombre d’items : 16 énoncés formulés à la première personne.
- Format de réponse : Échelle ordinale de Likert à 4 points :
- 1 = Not at all true (Pas du tout vrai)
- 2 = Not very true (Pas très vrai)
- 3 = Sort of true (Plutôt vrai)
- 4 = Very true (Très vrai)
- Cotation et calcul des scores :
- Les items 4, 8, 10, 11, 12, 14 et 16 font l’objet d’une cotation inversée (reverse scoring : 1 devient 4, 2 devient 3, 3 devient 2, 4 devient 1), car ils décrivent l’acceptation ou la préférence d’être dirigé par autrui.
- Le score total (Total Desire for Control scale) est calculé en effectuant la moyenne arithmétique des 16 items.
- L’intervalle de score s’étend de 1,00 (désir minimal de contrôle / forte acceptation de la dépendance) à 4,00 (désir maximal de contrôle / forte revendication d’autonomie et de dominance).
- Administration : Passation individuelle ou collective en classe, d’une durée approximative de 10 à 15 minutes. Pour les enfants les plus jeunes (classes de CE1/CE2), la lecture à voix haute des items par l’examinateur est recommandée.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de développement : 1993 (Université de l’Illinois).
- Publication de référence : Compendium des Centers for Disease Control and Prevention (CDC), 2005.
- Statut des droits d’auteur et licence : Domaine public scientifique. L’instrument a été mis à la disposition de la communauté internationale de chercheurs et de praticiens par le biais des publications du gouvernement fédéral des États-Unis (CDC).
- Tarifs d’utilisation : Gratuit (aucun coût d’acquisition ni redevance). L’utilisation à des fins de recherche non commerciale, d’évaluation clinique et d’intervention scolaire ne nécessite pas d’autorisation payante. La citation appropriée des concepteurs originaux (Guerra, Crawshaw & Huesmann, 1993) et du recueil du CDC est toutefois exigée par l’éthique académique.
12. Références / References
- Bandura, A. (1997). Self-efficacy: The exercise of control. W. H. Freeman and Company.
- Burger, J. M., & Cooper, H. M. (1979). The desirability of control. Motivation and Emotion, 3(4), 381–393. https://doi.org/10.1007/BF00994052
- Crick, N. R., & Dodge, K. A. (1994). A review and reformulation of social information-processing mechanisms in children’s social adjustment. Psychological Bulletin, 115(1), 74–101. https://doi.org/10.1037/0033-2909.115.1.74
- Dahlberg, L. L., Toal, S. B., Swahn, M., & Behrens, C. B. (2005). Measuring Violence-Related Attitudes, Behaviors, and Influences Among Youths: A Compendium of Assessment Tools (2nd ed., pp. 138–139). Centers for Disease Control and Prevention, National Center for Injury Prevention and Control. https://www.cdc.gov/violenceprevention/pdf/YV_Compendium.pdf
- Deci, E. L., & Ryan, R. M. (1985). Intrinsic motivation and self-determination in human behavior. Plenum Press. https://doi.org/10.1007/978-1-4899-2271-7
- Guerra, N. G., Crawshaw, V. B., & Huesmann, L. R. (1993). Sense of control and aggression in urban children [Unpublished manuscript]. University of Illinois at Chicago, Champaign, IL.
- Huesmann, L. R. (1998). The role of social information processing and cognitive schema in the acquisition and maintenance of habitual aggressive behavior. Dans R. G. Geen & E. Donnerstein (Eds.), Human aggression: Theories, research, and implications for social policy (pp. 73–109). Academic Press. https://doi.org/10.1016/B978-012278805-5/50005-5
- Huesmann, L. R., & Guerra, N. G. (1997). Children’s normative beliefs about aggression and aggressive behavior. Journal of Personality and Social Psychology, 72(2), 408–419. https://doi.org/10.1037/0022-3514.72.2.408