1. Résumé / Abstract
L’évaluation des comportements déviants et antisociaux au cours de la période développementale de l’adolescence constitue un enjeu majeur pour la psychologie du développement, la criminologie et la psychopathologie clinique. L’échelle d’auto-évaluation de la délinquance (Self-Report Delinquency Scale ou SRD), initialement conceptualisée dans le cadre du National Youth Survey par Delbert S. Elliott, David Huizinga et Suzanne S. Ageton (1985), puis mobilisée et adaptée par Craig A. Anderson et Karen E. Dill (2000), représente l’un des instruments psychométriques de référence mondiale pour quantifier la fréquence et la nature des actes transgressifs commis par des mineurs et jeunes adultes.
Ce questionnaire auto-rapporté, comprenant 45 items dans sa version standardisée étendue, explore un spectre très large de comportements délinquants survenus au cours des douze derniers mois : vandalisme, dégradations matérielles, infractions contre les biens (vols simples, cambriolages, recel, vol de véhicules motorisés), agressions interpersonnelles et violences physiques graves, comportements d’opposition à l’autorité (absentéisme scolaire, fugue), comportements sexuels à risque ou rémunérés, et consommation comme trafic de diverses substances psychoactives licites et illicites (alcool, cannabis, drogues de synthèse, opiacés). Le format de réponse repose sur une estimation fréquentielle directe (nombre d’occurrences au cours de l’année écoulée), autorisant le calcul de deux indices distincts : l’incidence (nombre total d’actes perpétrés) et la prévalence (proportion d’individus ayant commis au moins une fois l’acte considéré).
Sur le plan psychométrique, le SRD bénéficie d’une excellente consistance interne, documentée à travers de vastes cohortes longitudinales, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,82 et 0,94 pour l’échelle globale et les sous-échelles composites. La validité de construit et la validité convergente sont solidement établies par des corrélations robustes avec les dossiers judiciaires officiels, les signalements scolaires, les mesures d’agressivité physique et verbale, ainsi que les facteurs de vulnérabilité psychosociale (rupture des liens familiaux, fréquentation de pairs déviants). L’instrument se distingue par sa capacité à surmonter les biais inhérents aux statistiques policières et judiciaires en capturant la délinquance occulte et cachée, offrant ainsi une granularité analytique fondamentale pour la recherche épidémiologique et les interventions préventives ciblées.
2. Mots-clés / Keywords
Délinquance juvénile, auto-évaluation, comportements antisociaux, psychopathologie développementale, agression, échelle SRD, National Youth Survey, toxicomanie, délinquance cachée, psychométrie criminologique, comportements à risque, théorie intégrée du contrôle social.
3. Auteurs / Authors
L’instrument repose sur les travaux fondamentaux de théoriciens et méthodologistes de renom dans le domaine de la criminologie comportementale et de la psychologie sociale cognitive :
- Delbert S. Elliott, Ph.D. : Professeur émérite de sociologie et directeur fondateur du Center for the Study and Prevention of Violence (CSPV) à l’Institute of Behavioral Science, University of Colorado Boulder, États-Unis. Concepteur principal du National Youth Survey (NYS).
- David Huizinga, Ph.D. : Chercheur principal à l’Institute of Behavioral Science, University of Colorado Boulder, États-Unis. Spécialiste de la méthodologie quantitative et des trajectoires longitudinales de délinquance.
- Suzanne S. Ageton, Ph.D. : Sociologue et criminologue, co-auteure des premières vagues du National Youth Survey, spécialisée dans les infractions juvéniles, la victimisation et les disparités de genre.
- Craig A. Anderson, Ph.D. : Distinguished Professor de psychologie à l’Iowa State University, Ames, Iowa, États-Unis. Concepteur du General Aggression Model (GAM), ayant adapté l’instrument pour l’évaluation des liens entre médias violents, schémas cognitifs agressifs et passages à l’acte délinquants réels. Contact académique : [email protected].
- Karen E. Dill, Ph.D. : Psychologue sociale, chercheuse sur les effets cognitifs et comportementaux des environnements interactifs et virtuels.
4. Objectif / Purpose
L’évaluation des conduites illégales et antisociales à l’adolescence pose un défi méthodologique fondamental depuis l’avènement des statistiques criminelles modernes. Historiquement, l’appréhension de la délinquance dépendait de manière quasi exclusive des statistiques administratives officielles, telles que les arrestations policières, les condamnations prononcées par les juridictions pour mineurs et les incarcérations. Or, ces registres officiels souffrent d’un biais d’attrition et de sélection massif : ils ne mesurent pas tant la criminalité réelle que l’activité répressive des institutions judiciaires, surreprésentant les classes sociales défavorisées et les minorités, tout en occultant le « chiffre noir » (dark figure of crime), c’est-à-dire l’ensemble des délits commis qui échappent à l’intervention des forces de l’ordre.
L’objectif fondamental de la Self-Report Delinquency Scale (SRD) développée dans le cadre du National Youth Survey (NYS) est de pallier ces distorsions structurelles en fournissant un étalon standardisé permettant de capturer de manière exhaustive la fréquence, la prévalence et la sévérité des infractions commises par les adolescents, directement déclarées par les auteurs eux-mêmes sous le sceau strict de l’anonymat et de la confidentialité. L’instrument vise à mesurer l’étendue du répertoire comportemental déviant, allant de transgressions bénignes du cadre normatif scolaire (tricherie, absentéisme injustifié) jusqu’à des crimes d’une violence extrême avec mise en danger délibérée de la vie d’autrui (agressions armées, viols, trafic de stupéfiants lourds).
Dans le domaine de la recherche fondamentale, l’échelle poursuit une triple visée :
- Désagrégation étiologique : Permettre aux chercheurs d’isoler les prédicteurs environnementaux, familiaux, génétiques, cognitifs et pairs des conduites délinquantes sans interférence des biais institutionnels d’arrestation.
- Suivi longitudinal des trajectoires : Distinguer empiriquement les délinquants à trajectoire limitée à l’adolescence (adolescence-limited) des délinquants persistants tout au long de la vie (life-course-persistent), selon la taxonomie théorique formulée par Terrie Moffitt.
- Validation expérimentale et corrélationnelle de modèles psychologiques : Dans des travaux ultérieurs, tels que ceux de Craig A. Anderson et Karen E. Dill (2000), le SRD sert de critère écologique pour évaluer si l’exposition prolongée à des stimuli violents (médias interactifs, jeux vidéo) se traduit effectivement par des violations tangibles des normes juridiques et sociales dans le monde réel, dépassant le cadre artificiel des mesures de laboratoire.
Sur le plan des applications cliniques et psycho-éducatives, le SRD permet d’établir un profil de gravité du passage à l’acte antisocial, facilitant le diagnostic différentiel du trouble des conduites selon le DSM-5-TR, la stratification du risque de récidive au sein des services de protection judiciaire de la jeunesse, et l’orientation des mineurs vers des programmes d’intervention ciblés (thérapie multisystémique, entraînement aux compétences psychosociales, remédiation cognitive des biais d’attribution hostile).
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par la Self-Report Delinquency Scale est la délinquance auto-rapportée, définie sur le plan opératoire comme l’engagement volontaire dans des actes transgressant soit le code pénal (infractions délictueuses ou criminelles), soit les règlements institutionnels régissant le statut de mineur (infractions de statut telles que la fugue ou l’absentéisme scolaire). Ce macro-construit multidimensionnel s’articule autour de plusieurs dimensions et sous-échelles majeures :
1. Dégradation et destruction de biens (Vandalisme)
Cette dimension évalue les comportements de destruction intentionnelle et ciblée n’ayant pas pour but l’appropriation lucrative. Les items mesurent les dommages perpétrés contre les biens intrafamiliaux (item 1), les biens de l’institution scolaire (item 2), et les biens publics ou d’autrui (item 3). Ces actes reflètent fréquemment une externalisation explosive de la colère, des motivations de contestation de l’autorité institutionnelle ou des dynamiques de conformisme paroxystique de groupe.
2. Vols et infractions contre la propriété
Cette sous-échelle regroupe une gradation continue d’actes d’appropriation frauduleuse de biens d’autrui sans violence physique directe. Elle se segmente en plusieurs degrés de gravité juridique et pécuniaire :
- Vols mineurs et opportunistes : Soustraction d’objets de moins de 5 dollars (item 11), omission délibérée de rendre la monnaie excédentaire (item 36), vols au sein de l’environnement familial (item 18) ou scolaire (item 32).
- Vols d’envergure intermédiaire à majeure : Vols d’objets d’une valeur comprise entre 5 et 50 dollars (item 31), vols excédant 50 dollars (item 5), et recel d’objets volés en pleine connaissance de cause (item 6).
- Infractions majeures contre les biens motorisés et les bâtiments : Vol ou tentative de vol d’un véhicule à moteur (item 4), détournement d’un véhicule sans autorisation préalable du propriétaire pour une virée (item 24, correspondant au joyriding), et effraction par effraction de résidences ou de véhicules (item 33).
3. Violence interpersonnelle et agression physique directe
Cette composante centrale évalue la coercition physique, la violence instrumentale et la violence réactive exercée contre des personnes physiques. Les comportements mesurés s’échelonnent du tapage et trouble public (item 22) aux voies de fait graves :
- Agressions ciblées contre des figures d’autorité ou pairs : Frapper ou menacer de frapper les parents (item 20), des enseignants ou adultes de l’école (item 19), ou d’autres élèves (item 21).
- Extorsion et coercition par la force : Utilisation de méthodes musclées pour extorquer de l’argent ou des biens à des élèves (item 26), à des adultes scolaires (item 27) ou à d’autres citoyens (item 28).
- Violence létale, collective ou armée : Implication dans des rixes de bandes rivales (item 14), port d’une arme blanche ou arme à feu dissimulée (item 10), jets d’objets dangereux sur des véhicules ou individus (item 7), et agression physique avec l’intention délibérée de blesser grièvement ou d’ôter la vie (item 12).
- Violences sexuelles : Agression ou tentative de relations sexuelles imposées contre le gré de la victime (item 25).
4. Infractions de statut et transgressions normatives
Cette sous-échelle examine des actes non criminels pour un adulte mais interdits aux mineurs ou constituant des entorses éthiques majeures : fugue du domicile parental (item 8), mensonge sur l’âge légal pour acheter de l’alcool ou entrer dans des établissements réservés aux adultes (item 9), tricherie aux examens scolaires (item 16), auto-stop illégal (item 17), mendicité active auprès d’inconnus (item 34), fraude aux transports ou spectacles (item 29), appels téléphoniques obscènes (item 38), et absentéisme sans justification (item 35) conduisant à des suspensions disciplinaires (item 37).
5. Consommation et trafic de substances psychoactives
Le protocole dissocie avec une grande rigueur l’usage personnel du trafic marchand :
- Usage récréatif et abus : Consommation de boissons alcoolisées (item 39), ivresse manifeste sur la voie publique (item 30), usage de cannabis/haschich (item 40), hallucinogènes (LSD, mescaline, peyotl ; item 41), amphétamines et stimulants (item 42), barbituriques et sédatifs (item 43), héroïne (item 44) et cocaïne (item 45).
- Trafic et distribution : Vente illicite de cannabis/haschich (item 15) et distribution de drogues dures telles que l’héroïne, la cocaïne et le LSD (item 23). Enfin, la prostitution ou le commerce de relations sexuelles rémunérées (item 13) se situe au croisement de la précarité et du réseau délinquant.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
La Self-Report Delinquency Scale s’enracine au croisement de deux des plus influents courants de la sociologie et de la psychologie contemporaines : la théorie intégrée de la délinquance et de l’usage de drogues formulée par Delbert S. Elliott, David Huizinga et Suzanne S. Ageton (1985), et le Modèle Général de l’Agressivité (General Aggression Model, GAM) développé ultérieurement par Craig A. Anderson et ses collaborateurs.
1. La théorie intégrée d’Elliott et de ses collègues (1985)
La théorie d’Elliott, Huizinga et Ageton représente une synthèse paradigmatique unifiant trois macro-théories criminologiques traditionnellement opposées :
- La théorie de la tension (Strain Theory) : Issue des travaux de Robert K. Merton et prolongée par Robert Agnew, cette approche stipule que l’impossibilité d’atteindre des buts socialement valorisés par des moyens légitimes génère une frustration émotionnelle intense, prédisposant à la transgression comme voie alternative de réussite.
- La théorie du contrôle social (Social Control Theory) : Conceptualisée par Travis Hirschi (1969), elle postule que la propension naturelle de l’être humain à maximiser ses gains immédiats n’est régulée que par la force du lien social. Ce lien repose sur quatre piliers : l’attachement aux figures parentales et tutélaires (attachment), l’engagement dans les objectifs institutionnels (commitment), l’implication dans des activités conventionnelles (involvement), et la croyance dans la légitimité des normes morales (belief).
- La théorie de l’apprentissage social (Social Learning Theory) : Portée par Ronald Akers et influencée par l’apprentissage par observation d’Albert Bandura, elle démontre que les comportements délinquants sont acquis et maintenus via l’exposition à des modèles déviants, l’association différentielle et le renforcement vicariant.
Le modèle intégré postule une séquence développementale séquentielle : la rupture des liens sociaux conventionnels (affaiblissement du contrôle familial et échec scolaire amplifié par la tension) pousse l’adolescent vers l’affiliation à un groupe de pairs délinquants. L’immersion au sein de ce groupe procure à la fois les techniques d’apprentissage du délit, la désinhibition morale et la légitimation normative des passages à l’acte, culminant dans l’adoption d’un mode de vie délinquant chronique.
2. Le Modèle Général de l’Agressivité (General Aggression Model – GAM)
Lors de sa réutilisation par Craig A. Anderson et Karen E. Dill (2000), le SRD s’inscrit au sein d’un cadre sociocognitif intégrateur. Le GAM postule que les conduites agressives et violentes sont la résultante de variables de la personne (traits de personnalité, schémas cognitifs, attitudes pro-violence) et de l’environnement (stimuli aversifs, provocation, exposition à des représentations médiatiques violentes). Ces facteurs influencent l’état interne de l’individu à travers trois voies interdépendantes : les affects, l’éveil physiologique (arousal) et l’accessibilité cognitive de scripts agressifs. Les comportements mesurés par le SRD représentent l’extériorisation comportementale durable de ces scripts et représentations cognitives intériorisés au fil du développement de l’individu.
7. Validité / Validity
L’évaluation des propriétés de validité de la Self-Report Delinquency Scale a fait l’objet de plus de quatre décennies d’investigations empiriques rigoureuses dans des échantillons cliniques, scolaires et représentatifs de la population générale.
1. Validité de contenu
La validité de contenu du SRD a été établie à l’origine par le panel d’experts du National Youth Survey en confrontant systématiquement les items proposés aux classifications officielles des délits de l’Uniform Crime Reporting (UCR) du FBI. Les 45 items couvrent l’intégralité du spectre légal des délits imputables aux mineurs aux États-Unis, garantissant une représentativité exhaustive des infractions sans omettre les comportements de statut propres au contexte de l’adolescence.
2. Validité de construit et validité convergente
La validité convergente du SRD a été démontrée à travers une multitude d’études corrélant les scores auto-rapportés avec d’autres sources de données convergentes :
- Concordance avec les dossiers officiels de police et de justice : Dans l’étude princeps d’Elliott et al. (1985), la corrélation entre les infractions autodéclarées et les antécédents d’arrestations officielles variait de r = 0,45 à r = 0,62 (p < 0,001). Les faux positifs étaient inférieurs à 4 %, attestant que les adolescents n’inventent que très exceptionnellement des délits qu’ils n’ont pas commis.
- Corrélation avec les hétéro-évaluations : Des corrélations substantielles (r compris entre 0,38 et 0,55) ont été documentées entre les scores d’incidence du SRD et les évaluations fournies par les parents ou les enseignants sur des instruments d’externalisation tels que le Child Behavior Checklist (CBCL) d’Achenbach.
- Convergence avec les construits sociocognitifs et médiatiques : Dans les recherches d’Anderson et Dill (2000), les scores totaux au SRD étaient significativement corrélés avec l’exposition aux jeux vidéo violents (r = 0,22, p < 0,001), l’agressivité trait mesurée par le Buss-Perry Aggression Questionnaire (r = 0,36, p < 0,001), et la faible réussite scolaire (r = -0,20, p < 0,01).
3. Validité discriminante
L’échelle discrimine avec une haute sensibilité les populations d’adolescents incarcérés ou placés en centres éducatifs fermés des adolescents issus d’échantillons scolaires tout-venant. Les tailles d’effet observées entre ces groupes sont systématiquement supérieures au seuil de d de Cohen = 1,20 pour les sous-échelles de crimes violents et de trafic de stupéfiants. En outre, le SRD présente des corrélations faibles à nulles avec des construits non reliés tels que l’anxiété sociale ou les aptitudes spatiales (r < 0,08).
4. Validité prédictive
Sur le plan longitudinal, les données du National Youth Survey ont révélé que les scores composites d’incidence du SRD évalués à l’âge de 14-15 ans prédisaient de manière robuste le risque d’arrestation à l’âge adulte (à 21-24 ans), avec un rapport de cotes (Odds Ratio) ajusté oscillant entre 2,8 et 4,5, même après contrôle du statut socio-économique et de la composition familiale.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité psychométrique de la Self-Report Delinquency Scale a été vérifiée sous l’angle de la cohérence interne, de la stabilité temporelle test-retest et de la robustesse inter-vagues d’administration.
1. Consistance interne (Cohérence des items)
Compte tenu de la diversité des comportements évalués, la consistance interne varie en fonction de l’échelle considérée (globale vs sous-dimensions spécialisées) :
- Échelle totale (45 items) : Le coefficient alpha de Cronbach (α) rapporté par Elliott et al. (1985) sur l’ensemble de la cohorte nationale se situe de manière stable entre 0,88 et 0,93 selon les vagues d’évaluation. Dans l’échantillon d’étudiants et jeunes adultes d’Anderson et Dill (2000), l’alpha de Cronbach s’établissait à 0,87.
- Sous-échelles de délinquance générale : Pour les sous-échelles regroupant les infractions contre la propriété, les coefficients varient de 0,78 à 0,85.
- Sous-échelle de violences interpersonnelles : L’alpha oscille entre 0,81 et 0,89.
- Sous-échelle d’usage et abus de substances : La cohérence interne est particulièrement élevée, atteignant un alpha compris entre 0,85 et 0,91, en raison du modèle de consommation poly-drogues fréquemment observé chez les adolescents déviants.
2. Stabilité temporelle (Fidélité Test-Retest)
La fidélité test-retest présente des spécificités inhérentes à la mesure d’événements comportementaux survenus au cours d’une fenêtre de rappel fixe de 12 mois. Des études de fiabilité méthodologique conduites par Huizinga et Elliott (1986) sur un intervalle de réadministration de deux à quatre semaines ont révélé des coefficients de corrélation intraclasse (ICC) très satisfaisants :
- Indices de prévalence (dichotomiques Oui/Non) : Coefficient Kappa de Cohen variant de 0,76 à 0,89, dénotant une concordance substantielle à quasi-parfaite.
- Indices d’incidence (comptage continu des fréquences) : Corrélation de Spearman oscillant entre 0,72 et 0,84. Les légères fluctuations s’observent principalement sur les infractions à très haute fréquence (ex. mensonges sur l’âge ou tricherie) où l’estimation chiffrée précise est plus difficile à restituer de mémoire de manière strictement identique.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
La structure dimensionnelle de la Self-Report Delinquency Scale a été explorée par de multiples analyses factorielles exploratoires (AFE) et confirmatoires (AFC), cherchant à clarifier si la délinquance juvénile doit être modélisée comme un phénomène général unitaire ou comme un ensemble de dimensions spécialisées distinctes.
1. Analyses Factorielles Exploratoires (AFE)
Les analyses factorielles exploratoires menées par Elliott et al. (1985) sur les matrices de corrélations tétrachoriques et de Pearson ont continuellement rejeté le modèle unifactoriel strict au profit d’une structure hiérarchique ou multidimensionnelle. L’extraction par axes principaux avec rotation oblique (Promax ou Oblimin) extrait classiquement 4 à 5 facteurs majeurs expliquant plus de 52 % de la variance totale des scores :
- Facteur 1 : Violence interpersonnelle grave (Aggressive Crimes / Person Offenses) : Saturations élevées (> 0,55) pour les items 10 (port d’arme dissimulée), 12 (agression grave), 14 (rixes de bandes) et 25 (agression sexuelle).
- Facteur 2 : Atteintes à la propriété et vandalisme (Property Crimes / Theft / Vandalism) : Saturations notables (> 0,50) pour les items 1, 2, 3 (dégradations volontaires), 4 (vol de voiture), 5, 31, 32 (vols simples et qualifiés) et 33 (effractions).
- Facteur 3 : Consommation et trafic de substances (Substance Use & Sales) : Ce facteur regroupe spécifiquement les items 15, 23 (vente de drogues douces et dures) et 39 à 45 (consommation d’alcool, de cannabis et de drogues dures), avec des saturations factorielles très fortes (> 0,65).
- Facteur 4 : Déviance de statut et transgressions mineures (Status / Minor Offenses) : Saturations modérées à fortes (> 0,42) pour l’absentéisme (item 35), la fugue (item 8), la tricherie (item 16) et les fraudes diverses (items 9, 29, 36).
2. Modélisation Confirmatoire (AFC)
Dans les modélisations en équations structurelles modernes (SEM), un modèle bifactoriel s’avère optimalement ajusté aux données empiriques. Ce modèle intègre un facteur général de délinquance (reflétant une propension globale à l’antisociabilité ou « facteur p » de psychopathologie externalisée) ainsi que des facteurs spécifiques résiduels :
- Indices d’ajustement du modèle bifactoriel : χ²/df < 2,3, CFI (Comparative Fit Index) ≥ 0,94, TLI (Tucker-Lewis Index) ≥ 0,93, et RMSEA (Root Mean Square Error of Approximation) ≤ 0,045 (IC 90% [0,039 – 0,051]).
- Ces résultats confirment que si un noyau central de déviance traverse l’ensemble des comportements délinquants, l’analyse clinique et épidémiologique bénéficie grandement de la conservation des scores spécifiques par catégorie d’infractions.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Type de test : Questionnaire d’auto-évaluation standardisé (Self-report survey).
- Population cible : Adolescents et jeunes adultes âgés d’environ 11 à 25 ans.
- Nombre total d’items : 45 items comportementaux directs.
- Fenêtre temporelle de rappel : Les douze derniers mois précédant l’administration (« au cours de la dernière année » / in the last year).
- Format de passation : Auto-administration individuelle ou collective (sur support papier-crayon ou interface informatique sécurisée).
- Format des réponses : Échelle de comptage continu à réponse ouverte. Le participant indique pour chaque énoncé le nombre précis de fois où il a adopté le comportement décrit (« Écrivez le nombre de fois dans l’espace vide en face de la question »).
- Méthodes de cotation et scores composites :
- Score d’incidence totale (Fréquence continue) : Somme arithmétique de toutes les occurrences déclarées pour l’ensemble des 45 items. Afin de limiter l’influence des valeurs aberrantes extrêmes (outliers) dues à des répondeurs déclarant des centaines d’actes pour certains items de statut, les criminologues appliquent couramment un seuillage (capping ou troncature à une valeur maximale, par exemple 100 occurrences par item).
- Score de prévalence globale (Dichotomique) : Chaque item est recodé en binaire (0 = jamais ; 1 = au moins une fois). Le score total correspond à la somme des types distincts d’infractions commises au cours de l’année (étendue du répertoire délinquant).
- Scores de sous-échelles thématiques : Calcul de scores d’incidence et de prévalence distincts pour les dimensions : Vandalisme (items 1-3), Vols (items 4-6, 11, 18, 31-33), Violence physique et agressions (items 7, 10, 12, 14, 19-21, 25-28), Transgressions de statut et fraudes (items 8, 9, 16, 17, 22, 29, 30, 34-38), et Consommation/Vente de substances (items 13, 15, 23, 39-45).
- Durée approximative de passation : 15 à 25 minutes.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de conception originale : 1985 (publié formellement dans l’ouvrage de référence d’Elliott, Huizinga et Ageton sur le National Youth Survey).
- Année de l’adaptation psychologique de référence : 2000 (travaux d’Anderson et Dill dans le Journal of Personality and Social Psychology).
- Statut du droit d’auteur et permissions : Les items de l’échelle ont été développés dans le cadre de recherches longitudinales subventionnées par des fonds publics fédéraux américains (National Institute of Mental Health) et sont tombés dans le domaine de la recherche académique ouverte. L’instrument est accessible sans frais d’acquisition pour les chercheurs universitaires et les institutions publiques.
- Conditions d’utilisation : L’utilisation de l’instrument est gratuite à des fins de recherche non commerciale, sous réserve de citer scrupuleusement les publications sources d’origine (Elliott et al., 1985 ; Anderson & Dill, 2000). Les auteurs de l’adaptation (notamment Craig A. Anderson) sollicitent traditionnellement l’envoi d’une copie électronique des articles scientifiques utilisant leur version ([email protected]).
- Coût : Gratuit (0,00 $ / 0,00 €) pour la recherche scientifique et pédagogique.
12. Références / References
- Anderson, C. A., & Dill, K. E. (2000). Video games and aggressive thoughts, feelings, and behavior in the laboratory and in life. Journal of Personality and Social Psychology, 78(4), 772–790. https://doi.org/10.1037/0022-3514.78.4.772
- Elliott, D. S., & Ageton, S. S. (1980). Reconciling race and class differences in self-reported and official estimates of delinquency. American Sociological Review, 45(1), 95–110. https://doi.org/10.2307/2095245
- Elliott, D. S., Huizinga, D., & Ageton, S. S. (1985). Explaining delinquency and drug use. SAGE Publications.
- Huizinga, D., & Elliott, D. S. (1986). Reassessing the reliability and validity of self-report delinquency measures. Journal of Quantitative Criminology, 2(4), 293–327. https://doi.org/10.1007/BF01066376
- Moffitt, T. E. (1993). Adolescence-limited and life-course-persistent antisocial behavior: A developmental taxonomy. Psychological Review, 100(4), 674–701. https://doi.org/10.1037/0033-295X.100.4.674
- Thornberry, T. P., & Krohn, M. D. (2000). The self-report method for measuring delinquency and crime. Criminal Justice, 4(1), 33–83.
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Les consignes originales et l’ensemble exhaustif des 45 items de l’échelle d’auto-évaluation de la délinquance des adolescents (Self-Report Delinquency Scale – SRD) sont présentés ci-dessous dans leur formulation originale standardisée en langue anglaise. Les répondants doivent indiquer, pour chaque énoncé, le nombre de fois où ils ont manifesté le comportement au cours de l’année écoulée.
Instructions to respondents:
This questionnaire contains a number of questions about your behavior in the last year. Please answer all of the questions as accurately as you can. Do not try to look good or bad. All the information you provide is totally confidential and will not be shown to your parents or anyone else.
For each question, indicate how often you did the described behavior in the last year by writing the number of times on the blank in front of the question.
How many times in the last year have you:
- purposely damaged or destroyed property belonging to your parents or other family members?
- purposely damaged or destroyed property belonging to a school?
- purposely damaged or destroyed other property that did not belong to you (not counting family or school property)?
- stolen (or tried to steal) a motor vehicle, such as a car or motorcycle?
- stolen (or tried to steal) something worth more than $50?
- knowingly bought, sold or held stolen goods (or tried to do any of these things)?
- thrown objects (such as rocks, snowballs, or bottles) at cars or people?
- run away from home?
- lied about your age to gain entrance or to purchase something; for example, lying about your age to buy liquor or get into a movie?
- carried a hidden weapon other than a plain pocket knife?
- stolen (or tried to steal) things worth $5 or less?
- attacked someone with the idea of seriously hurting or killing him/her?
- been paid for having sexual relations with someone?
- been involved in gang fights?
- sold marijuana or hashish (« pot, » « grass, » « hash »)?
- cheated on school tests?
- hitchhiked where it was illegal to do so?
- stolen money or other things from your parents or other members of your family?
- hit (or threatened to hit) a teacher or other adult at school?
- hit (or threatened to hit) one of your parents?
- hit (or threatened to hit) other students?
- been loud, rowdy, or unruly in a public place (disorderly conduct)?
- sold hard drugs, such as heroin, cocaine, and LSD?
- taken a vehicle for a ride (drive) without the owner’s permission?
- had (or tried to have) sexual relations with someone against their will?
- used force (strong-arm methods) to get money or things from other students?
- used force (strong-arm methods) to get money or things from a teacher or other adult at school?
- used force (strong-arm methods) to get money or things from other people (not students or teachers)?
- avoided paying for such things as movies, bus or subway rides, and food?
- been drunk in a public place?
- stolen (or tried to steal) things worth between $5 and$50?
- stolen (or tried to steal) something at school, such as someone’s coat from a classroom, locker, or cafeteria, or a book from the library?
- broken into a building or vehicle (or tried to break in) to steal something or just to look around?
- begged for money or things from strangers?
- skipped classes without an excuse?
- failed to return extra change that a cashier gave you by mistake?
- been suspended from school?
- made obscene telephone calls, such as calling someone and saying dirty things?
- used alcoholic beverages (beer, wine, and hard liquor)?
- used marijuana–hashish (« grass, » « pot, » « hash »)?
- used hallucinogens (« LSD, » « Mescaline, » « Peyote, » « Acid »)?
- used amphetamines (« Uppers, » « Speed, » « Whites »)?
- used barbiturates (« Downers, » « Reds »)?
- used heroin (« Horse, » « Smack »)?
- used cocaine (« Coke »)?