1. Résumé / Abstract
L’échelle de Confiance dans l’intégrité de l’entreprise (Trust in Company’s Integrity Scale ou TICS), développée par Roger C. Mayer et James H. Davis (1999), constitue une mesure psychométrique standardisée conçue pour évaluer la perception qu’ont les employés de l’intégrité morale, de l’équité procédurale et de l’adhésion à des principes éthiques par la direction générale (top management). Émanant directement du modèle tripartite fondamental de la confiance organisationnelle formulé par Mayer, Davis et Schoorman (1995) — qui distingue l’habileté (ability), la bienveillance (benevolence) et l’intégrité (integrity) —, cet instrument isole spécifiquement la dimension morale régissant la relation de travail.
Composée de cinq items administrés selon une échelle de Likert en 5 points allant de 1 (« Fortement en désaccord ») à 5 (« Fortement en accord »), l’échelle capte l’alignement perçu entre les discours et les actes de l’équipe dirigeante, son sens de la justice ainsi que la cohérence de ses pratiques organisationnelles. D’un point de vue psychométrique, l’outil présente des propriétés remarquables : la cohérence interne, attestée par un coefficient alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,82 et 0,88 selon les vagues d’échantillonnage de l’étude quasi-expérimentale princeps, confirme son homogénéité unifactorielle. Les analyses factorielles confirmatoires établissent systématiquement une validité discriminante nette par rapport aux composantes de bienveillance et de compétence, ainsi qu’une validité prédictive robuste vis-à-vis des attitudes professionnelles telles que la satisfaction au travail, l’engagement organisationnel et la disposition à prendre des risques relationnels au sein de l’entreprise.
2. Mots-clés / Keywords
confiance organisationnelle, intégrité managériale, modèle ABI, justice organisationnelle, Roger Mayer, James Davis, psychométrie du travail, comportement organisationnel, éthique des affaires, évaluation de la performance
3. Auteurs / Authors
L’instrumentation et la validation empirique de cette échelle ont été formalisées par deux chercheurs pionniers dans le domaine de la psychologie industrielle et organisationnelle :
- Roger C. Mayer, Ph.D. : Professeur émérite de management au College of Management de la North Carolina State University (Raleigh, Caroline du Nord, États-Unis). Auparavant affilié à l’Université Purdue et à l’Université Baylor, il est mondialement reconnu pour ses travaux théoriques et empiriques sur la dynamique de la confiance interpersonnelle et organisationnelle.
- James H. Davis, Ph.D. : Professeur de management stratégique et directeur du département de management au Mendoza College of Business de l’Université de Notre Dame (Notre Dame, Indiana, États-Unis) et titulaire de chaires universitaires à l’Utah State University. Ses recherches portent sur la gouvernance d’entreprise, la théorie de l’intendance (stewardship theory) et les mécanismes psychologiques de la confiance managériale.
- F. David Schoorman, Ph.D. (co-concepteur du cadre théorique sous-jacent) : Professeur de psychologie organisationnelle à l’Université Purdue (West Lafayette, Indiana, États-Unis), co-auteur de l’article théorique séminal publié en 1995 dans l’Academy of Management Review.
4. Objectif / Purpose
L’objectif premier de l’échelle d’intégrité de Mayer et Davis (1999) est de quantifier empiriquement le niveau auquel les membres d’une organisation perçoivent que la direction générale adhère à un ensemble de principes moraux et professionnels jugés acceptables et équitables par les collaborateurs. Dans leur étude quasi-expérimentale sur le terrain, Mayer et Davis cherchaient à évaluer l’impact direct de la mise en place d’un nouveau système d’évaluation du rendement sur la confiance que les employés accordent à la direction.
Dans les contextes de recherche en psychologie du travail, l’échelle permet de décomposer l’effet global de la confiance en identifiant spécifiquement si les défaillances relationnelles au sein d’une organisation découlent d’un manque perçu de compétences techniques, d’un déficit d’empathie (bienveillance) ou d’une rupture du contrat moral (intégrité). L’intégrité représente la colonne vertébrale de la prévisibilité managériale : sans elle, les salariés ne peuvent anticiper les décisions stratégiques ni croire aux promesses explicites ou implicites de leurs dirigeants.
Sur le plan appliqué et diagnostique, l’utilisation de cet instrument offre aux praticiens des ressources humaines et aux psychologues organisationnels un levier d’audit éthique. Lors de périodes de restructuration, de fusions-acquisitions, de crises de gouvernance ou de réformes structurelles des politiques de rémunération, la mesure de l’intégrité perçue met en lumière le degré de cynisme organisationnel et l’acceptabilité perçue des règles de justice distributive et procédurale. Elle permet d’anticiper les comportements de retrait (absentéisme, turnover) et de mesurer la propension des salariés à coopérer spontanément au-delà des exigences formelles de leur contrat de travail.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit de l’intégrité perçue (perceived integrity) est défini au sein du modèle ABI comme la croyance de l’individu faisant confiance (le trustor) que la partie à qui l’on fait confiance (le trustee) adhère à un ensemble de principes que le premier trouve acceptables. Cette définition opérationnelle repose sur plusieurs dimensions conceptuelles interdépendantes :
- La cohérence entre les paroles et les actes (Behavioral Integrity) : Ce volet correspond à l’alignement observé entre les déclarations formelles de l’équipe dirigeante et ses actions concrètes. Un score élevé sur l’item inversé (« Les actions et comportements de la direction ne sont pas très cohérents ») traduit une absence de double discours et une constance temporelle des décisions.
- L’adhésion à des principes directeurs solides (Sound Principles) : Il ne suffit pas que la direction agisse avec régularité ; ses décisions doivent découler d’un cadre éthique rationnel, explicite et justifiable, plutôt que d’un opportunisme circonstanciel ou d’arbitraires stratégiques.
- Le sens de la justice et de l’équité (Sense of Justice and Fairness) : L’intégrité intègre la perception que les dirigeants s’efforcent d’être justes dans leurs interactions avec autrui. Ce sous-construit renvoie à la justice organisationnelle (procédurale et interactionnelle), signifiant que les intérêts des employés sont traités sans favoritisme ni discrimination.
- La crédibilité et le respect de la parole donnée (Keeping Commitments) : L’absence d’ambiguïté quant au respect des promesses formulées par la direction (« Je n’ai jamais à me demander si la direction respectera sa parole ») constitue le marqueur psychologique ultime de la fiabilité morale.
Il est crucial de distinguer l’intégrité de la bienveillance : la bienveillance traduit le sentiment que la direction se soucie sincèrement du bien-être personnel de l’employé (motivation affective altruiste), tandis que l’intégrité renvoie à un jugement rationnel et normatif sur la fidélité de la direction envers ses propres engagements et ses valeurs éthiques, même en l’absence de lien affectif direct.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le socle théorique de l’instrument s’enracine dans le Modèle intégratif de la confiance organisationnelle formalisé par Mayer, Davis et Schoorman (1995). Ce modèle a révolutionné la psychologie organisationnelle en dissociant clairement la propension générale à faire confiance (un trait de personnalité du subordonné), les facteurs de crédibilité perçue (les caractéristiques attribuées au management, composées de l’Habileté, de la Bienveillance et de l’Intégrité) et la décision de faire confiance (la volonté délibérée de se rendre vulnérable aux actions de l’autre).
Selon cette perspective cognitive de la confiance, l’intégrité joue un rôle déterminant dès les premiers stades de la relation employeur-employé. Alors que la bienveillance requiert un historique relationnel étendu pour être perçue et validée affectivement, l’intégrité peut être évaluée plus rapidement par les subordonnés à travers l’observation de signes publics : cohérence des politiques institutionnelles, clarté des règles écrites, traitement accordé aux collègues et respect des accords collectifs. Cette lecture s’appuie également sur la théorie des signaux (signaling theory) et la théorie de l’échange social (social exchange theory) initiée par George Homans et Peter Blau : la démonstration continue d’intégrité par les dirigeants signale que le risque d’exploitation unilatérale des subordonnés est minime, favorisant l’émergence d’une réciprocité positive.
7. Validité / Validity
L’échelle d’intégrité de Mayer et Davis (1999) a fait l’objet d’examens psychométriques rigoureux confirmant ses qualités de mesure dans divers environnements industriels et institutionnels :
- Validité de construit et validité factorielle : Les analyses confirmatoires démontrent que les cinq items s’ajustent de manière optimale à un facteur unique distinct. Les modèles emboîtés testant une structure unidimensionnelle globale de la crédibilité (fusionnant compétence, bienveillance et intégrité) ont produit un ajustement significativement dégradé par rapport au modèle tridimensionnel théorisé ($p < 0,001$).
- Validité convergente : L’échelle montre des corrélations positives élevées et théoriquement cohérentes avec les échelles de justice procédurale ($r \approx 0,55$ à $0,70$), de justice interactionnelle et avec les mesures de confiance globale dans la direction ($r > 0,60$). Les employés qui perçoivent une intégrité forte expriment une probabilité plus élevée de considérer les processus d’évaluation et de rétribution comme légitimes.
- Validité discriminante : Les matrices de corrélations démontrent que, bien que corrélée à l’habileté ($r \approx 0,40$ à $0,55$) et à la bienveillance ($r \approx 0,50$ à $0,65$), la variance partagée de l’intégrité ne dépasse pas la variance moyenne extraite (AVE), démontrant que les subordonnés distinguent formellement le respect des principes moraux par la direction de sa compétence technique ou de son affection supposée.
- Validité prédictive : L’intégrité perçue prédit significativement la réduction de l’intention de départ volontaire (turnover intentions), l’accroissement des comportements de citoyenneté organisationnelle (Organizational Citizenship Behaviors, OCB) et l’acceptation des changements structurels au sein de l’entreprise.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de l’échelle a été examinée de manière longitudinale lors de l’étude quasi-expérimentale de Mayer et Davis (1999), menée auprès du personnel d’une entreprise manufacturière à travers trois vagues successives d’administration (Temps 1, Temps 2 et Temps 3) :
- Cohérence interne (Alpha de Cronbach) : Les coefficients alpha de Cronbach obtenus dans l’échantillon initial sont de $\alpha = 0,82$ au Temps 1, $\alpha = 0,85$ au Temps 2, et $\alpha = 0,88$ au Temps 3. Ces valeurs dépassent largement le seuil psychométrique conventionnel de 0,70 pour les échelles de recherche fondamentale et appliquent un niveau de précision suffisant pour des analyses d’intervention organisationnelle.
- Fidélité composite : Les calculs de fidélité composite (Composite Reliability, CR) rapportés dans la littérature ultérieure adoptant ces items (notamment Colquitt et al., 2007) confirment des coefficients oscillant entre 0,84 et 0,89.
- Fidélité test-retest : Bien que conçue pour être sensible aux changements réels intervenus dans l’environnement organisationnel (comme la refonte du système d’évaluation des performances), l’échelle démontre une stabilité temporelle substantielle dans les groupes témoins non soumis aux interventions organisationnelles ($r > 0,65$ sur des intervalles de plusieurs mois).
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Dans l’investigation empirique de Mayer et Davis (1999), ainsi que dans les méta-analyses subséquentes (Colquitt, Scott, & LePine, 2007 ; Dirks & Ferrin, 2002), la structure factorielle des items de l’intégrité a été rigoureusement éprouvée :
Les analyses factorielles exploratoires (AFE) avec rotation oblique révèlent une structure claire à trois facteurs correspondant fidèlement aux dimensions théoriques de Mayer et al. (1995). Les cinq items de l’intégrité saturent massivement sur leur facteur cible, avec des saturations factorielles standardisées comprises entre 0,64 et 0,83, et des saturations croisées (cross-loadings) sur les facteurs d’habileté et de bienveillance résiduelles inférieures à 0,25.
Lors des analyses factorielles confirmatoires (AFC), le modèle tridimensionnel présente des indices d’ajustement conformes aux standards méthodologiques les plus stricts :
- Chi-deux normé ($\chi^2/df$) : valeurs généralement comprises entre 1,5 et 2,4.
- Comparative Fit Index (CFI) : supérieur à 0,95.
- Tucker-Lewis Index (TLI) : supérieur à 0,94.
- Root Mean Square Error of Approximation (RMSEA) : inférieur à 0,06 (avec intervalles de confiance à 90 % serrés).
- Standardized Root Mean Square Residual (SRMR) : inférieur à 0,05.
Ces éléments statistiques confirment l’unidimensionnalité stricte de l’échelle d’intégrité lorsqu’elle est utilisée de manière isolée, tout en garantissant sa parfaite articulation au sein de la batterie complète de crédibilité managériale.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Type d’évaluation : Questionnaire psychométrique d’auto-évaluation (self-report measure) évaluant les perceptions cognitives des subordonnés envers la direction.
- Format : Échelle de type Likert en 5 points (1 = Strongly disagree / Fortement en désaccord, 5 = Strongly agree / Fortement en accord).
- Nombre total d’items : 5 items formulés sous la forme d’affirmations déclaratives relatives au comportement et aux principes de l’équipe de direction.
- Procédure de cotation :
- L’item 5 est un item inversé (« Top management’s actions and behaviors are not very consistent ») et doit impérativement faire l’objet d’un recodage avant tout calcul (1 devient 5, 2 devient 4, 3 reste 3, 4 devient 2, 5 devient 1).
- Le score global d’intégrité managériale perçue s’obtient en calculant la moyenne arithmétique des 5 items (après inversion de l’item 5).
- Le score total varie de 1,00 à 5,00, les valeurs les plus élevées témoignant d’une perception forte d’intégrité, d’équité et de cohérence morale chez les dirigeants.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication princeps : 1999 (modèle théorique précurseur publié en 1995).
- Statut du droit d’auteur : L’article original est la propriété de l’American Psychological Association (APA). Toutefois, conformément aux règles académiques usuelles en psychométrie et comportement organisationnel, les items sont reproduits dans le domaine de la recherche scientifique et sont accessibles librement pour des travaux non commerciaux, des mémoires universitaires et des recherches académiques, sous réserve d’une citation bibliographique rigoureuse de l’article source de Mayer et Davis (1999).
- Tarifs d’utilisation : Gratuit pour les contextes de recherche académique et d’enseignement supérieur. Pour toute intégration commerciale à des fins lucratives, d’évaluation d’entreprise rémunérée ou d’inclusion dans des plateformes logicielles propriétaires, l’autorisation formelle de l’éditeur (APA) et des auteurs peut être requise.
12. Références / References
- Colquitt, J. A., Scott, B. A., & LePine, J. A. (2007). Trust, trustworthiness, and trust propensity: A meta-analytic test of their unique relationships with risk taking and job performance. Journal of Applied Psychology, 92(4), 909–927. https://doi.org/10.1037/0021-9010.92.4.909
- Dirks, K. T., & Ferrin, D. L. (2002). Trust in leadership: Meta-analytic findings and implications for research and practice. Journal of Applied Psychology, 87(4), 611–628. https://doi.org/10.1037/0021-9010.87.4.611
- Mayer, R. C., & Davis, J. H. (1999). The effect of the performance appraisal system on trust for management: A field quasi-experiment. Journal of Applied Psychology, 84(1), 123–136. https://doi.org/10.1037/0021-9010.84.1.123
- Mayer, R. C., Davis, J. H., & Schoorman, F. D. (1995). An integrative model of organizational trust. Academy of Management Review, 20(3), 709–734. https://doi.org/10.2307/258792
- Schoorman, F. D., Mayer, R. C., & Davis, J. H. (2007). An integrative model of organizational trust: Past, present, and future. Academy of Management Review, 32(2), 344–354. https://doi.org/10.5465/amr.2007.24348410
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response scale: 5-point Likert scale (1 = Strongly disagree, 5 = Strongly agree)
- Sound principles seem to guide top management’s behavior.
- Top management has a strong sense of justice.
- I never have to wonder whether top management will stick to its word.
- Top management tries hard to be fair in dealings with others.
- Top management’s actions and behaviors are not very consistent. (Reverse-scored)