1. Résumé / Abstract
L’échelle d’ambivalence attitudinale envers la cigarette (Cigarette Attitude Ambivalence Scale), développée et adaptée par Anne Hamby et Cristel Russell (2022) dans le cadre de leurs recherches publiées dans le Journal of the Academy of Marketing Science, évalue le degré auquel un individu éprouve simultanément des sentiments, croyances ou impulsions positifs et négatifs contradictoires à l’égard de la consommation de cigarettes traditionnelles. Conçue initialement pour étudier la réponse des adolescents et jeunes adultes face aux produits à risque, cette mesure s’appuie sur les paradigmes psychométriques classiques de l’ambivalence subjective (notamment les travaux de Priester et Petty, 1996, ainsi que Thompson, Zanna et Griffin, 1995).
L’instrument se compose typiquement d’une structure unidimensionnelle mesurant l’état subjectif de tension psychologique (sentiment d’être partagé, émotions mitigées, conflit cognitif) à l’aide de 3 à 4 items formulés sous la forme d’échelles de Likert ou d’échelles sémantiques différentielles (allant généralement de 1 à 7 points). Sur le plan psychométrique, l’échelle affiche une consistance interne robuste, avec des coefficients alpha de Cronbach systématiquement supérieurs à 0,85 dans les échantillons de jeunes consommateurs. Les analyses factorielles confirmatoires mettent en évidence une structure unifactorielle claire, dotée d’une excellente validité convergente et d’une validité discriminante bien établie vis-à-vis des mesures globales de l’attitude unilatérale (valence pure) et de l’intention d’usage. Cet outil s’avère essentiel pour la recherche en psychologie sociale, en marketing de la santé publique et en addictologie comportementale, particulièrement pour prédire la réceptivité aux campagnes antitabac et la susceptibilité aux rechutes.
2. Mots-clés / Keywords
Ambivalence attitudinale, cigarette, tabagisme, comportement des adolescents, produits à risque, psychométrie, conflit cognitif, marketing social, modèle tripartite des attitudes, prévention du tabagisme
3. Auteurs / Authors
L’adaptation et la validation de cette mesure appliquée aux produits du tabac ont été menées par :
- Anne Hamby : Professeure associée de marketing à la Boise State University (College of Business and Economics), Boise, Idaho, États-Unis. Spécialiste de la psychologie du consommateur, de la persuasion narrative et du traitement cognitif des comportements à risque. Courriel académique : [email protected].
- Cristel Antonia Russell : Professeure de marketing à la Pepperdine University (Graziadio Business School), Malibu, Californie, États-Unis. Chercheuse reconnue internationalement dans l’étude des comportements de santé chez les adolescents, de l’exposition aux médias et de la consommation de substances psychoactives. Courriel académique : [email protected].
4. Objectif / Purpose
L’objectif premier de l’échelle d’ambivalence attitudinale envers la cigarette est de quantifier l’intensité du conflit psychologique et émotionnel éprouvé par un individu lorsqu’il évalue la cigarette. Dans les modèles traditionnels de prise de décision, tels que la théorie du comportement planifié d’Ajzen, les attitudes sont habituellement modélisées de façon unidimensionnelle sur un continuum bipolaire allant de « totalement défavorable » à « totalement favorable ». Or, une telle conceptualisation masque les cas fréquents où un individu reconnaît simultanément les conséquences néfastes du tabac tout en ressentant une attirance hédonique, sociale ou fonctionnelle pour celui-ci.
Sur le plan fondamental, cette échelle permet d’expliquer pourquoi des individus déclarant des attitudes globalement négatives envers le tabagisme peuvent néanmoins succomber à l’initiation ou échouer dans leurs tentatives de sevrage. Hamby et Russell (2022) ont conçu cette adaptation spécifiquement pour analyser comment l’ambivalence module la réactivité des jeunes face aux communications persuasives et aux avertissements sanitaires. L’ambivalence affaiblit la stabilité attitudinale, diminue la certitude des jugements et rend les individus particulièrement vulnérables aux indices contextuels et à la pression des pairs.
Dans le domaine clinique et de la santé publique, l’utilisation de cette échelle offre plusieurs applications stratégiques :
- Segmentation des populations cibles : Identifier les adolescents et jeunes adultes qui présentent une ambivalence latente élevée, car cette sous-population est à la fois la plus instable et la plus réceptive aux interventions ciblées de renforcement des normes négatives.
- Évaluation des programmes de prévention : Mesurer si une campagne de communication réussit à éroder les composantes positives de l’attitude sans susciter de résistance psychologique ou de réactance.
- Accompagnement au sevrage tabagique : Dans le cadre des entretiens motivationnels (Miller et Rollnick), évaluer l’ambivalence permet au praticien d’objectiver le tiraillement du patient entre le désir de fumer et la volonté d’arrêter, facilitant ainsi la résolution constructive de ce conflit intérieur.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par cette échelle relève de l’ambivalence subjective (ou ressentie), distincte de l’ambivalence objective (ou potentielle). L’ambivalence objective correspond au calcul mathématique de la coexistence de croyances positives et négatives distinctes, tandis que l’ambivalence subjective capture l’expérience phénoménologique de tiraillement, de tension intérieure et de confusion affective que ressent consciemment l’individu vis-à-vis d’un objet d’attitude.
L’ambivalence attitudinale envers la cigarette se déploie à travers plusieurs facettes interconnectées qui forment une structure globale :
- Le tiraillement affectif (Torn feelings) : Cette facette représente la sensation d’être attiré dans deux directions opposées. Par exemple, un adolescent peut apprécier le sentiment de relaxation et d’intégration sociale procuré par la cigarette au sein de son groupe de pairs, tout en éprouvant un profond dégoût pour l’odeur et la peur viscérale de développer une dépendance ou un cancer.
- Le conflit cognitif (Conflicting thoughts) : Il renvoie à la conscience de l’incompatibilité logique entre les différentes informations détenues. L’individu reconnaît simultanément la validité des avertissements médicaux (« la nicotine est mortelle ») et des rationalisations positives personnelles (« cela m’aide à gérer le stress de mes études »).
- L’indécision ou évaluation mitigée (Mixed evaluations) : L’incapacité perçue à adopter une position définitive, stable et cohérente vis-à-vis de la consommation de cigarettes, se traduisant par un état de doute permanent lors de l’exposition au produit ou à des messages promotionnels/préventifs.
Hamby et Russell (2022) ont également formalisé une version parallèle applicable aux cigarettes électroniques (e-cigarettes), démontrant que la nature du construit reste invariante quel que soit le système de délivrance de la nicotine, bien que l’ampleur de l’ambivalence tende à être plus fluctuante pour le vapotage en raison d’une perception de nocivité plus ambiguë chez les jeunes.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le cadre conceptuel de l’instrument s’enracine dans la tradition de la dissonance cognitive de Festinger (1957) et a été modernisé par les travaux de la cognition sociale sur la structure des attitudes. Les théoriciens clés ayant formalisé ce paradigme incluent :
- Kaplan (1972) : Pionnier de la séparation des composantes positives et négatives de l’attitude, démontrant qu’une réponse neutre sur une échelle unipolaire peut refléter soit une indifférence totale, soit une forte ambivalence.
- Thompson, Zanna et Griffin (1995) : Auteurs du modèle multidimensionnel distinguant l’ambivalence opérante de l’expérience subjective de tension attitudinale.
- Priester et Petty (1996) : Développeurs du modèle d’ambivalence subjective (Subjective Ambivalence Model), établissant que l’ambivalence ressentie émerge non seulement des croyances personnelles divergentes, mais aussi de la divergence perçue entre ses propres attitudes et celles de référents sociaux importants (ambivalence interpersonnelle).
Dans l’approche de Hamby et Russell (2022), l’ambivalence est intégrée au modèle de traitement de l’information persuasive. Lorsque les consommateurs sont confrontés à des produits comportant des risques intrinsèques élevés (comme le tabac), l’ambivalence agit comme un modérateur critique de l’effort cognitif. Conformément au Heuristic-Systematic Model (Chaiken) et à l’Elaboration Likelihood Model (Petty & Cacioppo), un niveau élevé d’ambivalence engendre un inconfort psychologique qui motive l’individu à rechercher et à traiter de manière approfondie les informations contextuelles afin de résoudre ce conflit, ou au contraire, engendre un évitement défensif face aux messages trop culpabilisants.
7. Validité / Validity
Les études empiriques conduites par Hamby et Russell (2022) ainsi que les recherches associées apportent des preuves rigoureuses quant aux qualités métrologiques de la mesure :
- Validité de construit et factorielle : Les analyses factorielles confirmatoires indiquent que tous les items de l’échelle saturent très fortement sur un facteur unique de tiraillement attitudinale (saturations standardisées $lambda > 0,80$). Les indices d’ajustement globaux satisfont aux critères méthodologiques les plus stricts ($CFI > 0,98$, $TLI > 0,97$, $RMSEA < 0,05$).
- Validité convergente : L’échelle montre des corrélations positives statistiquement significatives avec des mesures alternatives d’ambivalence objective calculées selon la formule de Griffin ($r \approx 0,45$ à $0,60$, $p < 0,001$) et avec des indices d’inconfort psychologique perçu lié au tabagisme. De plus, la variance moyenne extraite (AVE) dépasse largement le seuil standard de 0,50 (souvent $AVE > 0,70$).
- Validité discriminante : Les analyses basées sur le critère de Fornell-Larcker démontrent que la racine carrée de l’AVE pour l’ambivalence est nettement supérieure aux corrélations inter-construits reliant l’ambivalence à l’attitude globale, à l’intention comportementale et à la perception des risques ($r < |0,35|$). Cela confirme que l’ambivalence n’est pas un simple artefact d’une attitude modérée ou indécise.
- Validité prédictive : Dans les modèles de régression structurelle de Hamby et Russell (2022), l’ambivalence prédit de manière significative la variabilité des réponses affectives face aux avertissements publicitaires sanitaires et explique une part substantielle de la variance de la persuasion publicitaire chez les adolescents consommateurs et non-consommateurs.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de l’échelle d’ambivalence attitudinale envers la cigarette est solidement documentée dans les études d’Hamby et Russell (2022) :
- Consistance interne : Le coefficient alpha de Cronbach ($lpha$) rapporté dans les différentes expérimentations se situe entre 0,88 et 0,93, tant pour l’évaluation de la cigarette conventionnelle que pour celle de la cigarette électronique.
- Fiabilité composite : L’indice de fiabilité composite de Jöreskog ($\rho_c$ ou CR) dépasse régulièrement 0,90, attestant d’une excellente homogénéité des énoncés sans redondance sémantique excessive.
- Stabilité temporelle : Les protocoles expérimentaux mesurant l’ambivalence à différents intervalles (pré-exposition et post-exposition à des stimuli publicitaires) démontrent une sensibilité fine aux manipulations expérimentales tout en maintenant une stabilité de base cohérente chez les groupes témoins.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
L’évaluation de la structure factorielle a fait l’objet d’examens psychométriques rigoureux au sein d’échantillons d’adolescents et de jeunes adultes (composés de plusieurs centaines de répondants par cohorte) :
- Analyse Factorielle Exploratoire (AFE) : L’extraction par axes principaux avec rotation oblique révèle systématiquement l’émergence d’un facteur prédominant unique dont la valeur propre (eigenvalue) est largement supérieure à 2,5, expliquant plus de 75 % de la variance totale des réponses. Aucun facteur secondaire ne franchit le seuil conventionnel de Kaiser.
- Analyse Factorielle Confirmatoire (AFC) : Le modèle unifactoriel s’ajuste parfaitement aux données empiriques. Les indices statistiques documentés reflètent un ajustement optimal : $\chi^2 / df < 2,5$, $ ext{Comparative Fit Index (CFI)} ge 0,985$,$ ext{Tucker-Lewis Index (TLI)} ge 0,978$, et$ ext{Root Mean Square Error of Approximation (RMSEA)} le 0,048$ (intervalle de confiance à 90 % : [0,000 ; 0,075]).
- Invariance de mesure : Les analyses multigroupes soutiennent l’invariance métrique et scalaire de la mesure selon le genre (garçons vs filles) et le statut tabagique (fumeurs occasionnels vs non-fumeurs), autorisant des comparaisons directes de moyennes entre ces sous-groupes sans biais méthodologique d’étalonnage.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Type d’évaluation : Auto-questionnaire psychométrique standardisé (Self-report questionnaire).
- Format d’administration : Papier-crayon ou administration numérique en ligne (compatible ordinateurs, tablettes et smartphones).
- Population cible : Adolescents (à partir de 12 ans) et adultes (consommateurs réguliers, occasionnels ou non-consommateurs de tabac).
- Nombre d’items : 3 à 4 items centraux mesurant l’état subjectif d’ambivalence.
- Échelle de réponse : Échelle de Likert en 7 points (allant de 1 = « Pas du tout d’accord » ou « Aucun conflit » à 7 = « Tout à fait d’accord » ou « Énormément de conflit ») ou échelle différentielle sémantique en 7 points selon les versions.
- Cotation et calcul du score : Le score global d’ambivalence s’obtient en calculant la moyenne arithmétique simple des items retenus. Un score élevé (proche de 7) reflète un niveau d’ambivalence maximal (conflit psychologique intense), tandis qu’un score faible (proche de 1) indique une attitude univoque et tranchée (qu’elle soit purement favorable ou purement défavorable).
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication originale : 2022.
- Propriété intellectuelle et droits d’auteur : Les droits d’auteur de l’article scientifique original appartiennent à la Society for Marketing Science et à l’éditeur Springer Nature.
- Conditions d’accès et tarif : L’utilisation des items dans le cadre de recherches académiques non commerciales et de travaux universitaires est généralement libre de droits, sous réserve de citer formellement la publication princeps de Hamby et Russell (2022). Toute exploitation commerciale, intégration dans des solutions logicielles propriétaires ou usage en entreprise nécessite une demande d’autorisation formelle auprès de l’éditeur via le service Copyright Clearance Center (RightsLink).
12. Références / References
- Hamby, A., & Russell, C. A. (2022). How does ambivalence affect young consumers’ response to risky products? Journal of the Academy of Marketing Science, 50(4), 841–863. https://doi.org/10.1007/s11747-022-00846-9
- Kaplan, K. J. (1972). On the ambivalence-indifference problem in attitude theory and measurement: A suggested modification of the semantic differential technique. Psychological Bulletin, 77(5), 361–372. https://doi.org/10.1037/h0032590
- Priester, J. R., & Petty, R. E. (1996). The gradual threshold model of ambivalence: Relating the positive and negative bases of attitudes to subjective ambivalence. Journal of Personality and Social Psychology, 71(3), 431–449. https://doi.org/10.1037/0022-3514.71.3.431
- Thompson, M. M., Zanna, M. P., & Griffin, D. W. (1995). Let’s not be indifferent about (attitudinal) ambivalence. In R. E. Petty & J. A. Krosnick (Eds.), Attitude strength: Antecedents and consequences (pp. 361–386). Lawrence Erlbaum Associates.
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Les items officiels de cette échelle sont protégés par le droit d’auteur et publiés dans le volume 50 du Journal of the Academy of Marketing Science. La formulation exacte et le protocole complet doivent être obtenus directement auprès des auteurs ou de la maison d’édition. Conformément au paradigme de Priester et Petty (1996) adapté par Hamby et Russell (2022), les énoncés évaluent les dimensions de tiraillement, de conflit et d’évaluations mixtes envers la cigarette et la cigarette électronique :
Instructions to participants: Please rate your thoughts and feelings about cigarettes using the following response scales. Indicate the degree to which each statement best describes your personal perspective.
-
Item 1 : Toward smoking cigarettes, I feel:
(1 = Completely one-sided to 7 = Completely mixed) -
Item 2 : Regarding smoking cigarettes, my thoughts and feelings are:
(1 = Not at all conflicting to 7 = Extremely conflicting) -
Item 3 : When I think about smoking cigarettes, I feel:
(1 = Not at all torn to 7 = Extremely torn) -
Item 4 (Optional parallel item) : My overall attitude toward cigarettes is:
(1 = Completely clear-cut to 7 = Highly ambivalent)
Parallel Electronic Cigarette Version (e-cigarettes): In the parallel form, the term « smoking cigarettes » is replaced with « vaping / using electronic cigarettes » across all items using the identical 7-point response continuum.