1. Résumé / Abstract
L’Agenda des chutes (connu originellement sous le nom néerlandais de Valagenda) est un instrument d’évaluation clinique et d’auto-évaluation standardisé composé de 25 items, spécifiquement développé pour documenter de manière prospective et exhaustive les circonstances entourant les épisodes de chute chez les adultes et les personnes âgées, particulièrement les patients atteints de troubles neurologiques tels que la maladie de Parkinson. Conçu initialement par Keus et ses collaborateurs (2004) et intégré dans les directives cliniques de la Société royale néerlandaise de physiothérapie (Koninklijk Nederlands Genootschap voor Fysiotherapie – KNGF, 2016), cet outil se subdivise en trois volets chronologiques et structurels distincts : la phase précédant immédiatement la chute (11 items analysant le lieu, l’activité motrice, la présence de double tâche, l’état psychophysique, le chaussage, l’aide technique à la marche, l’environnement et l’état médicamenteux lié aux fluctuations motrices On/Off), la phase per-chute (4 items documentant la direction, la cause directe perçue, la capacité de protection et l’altération de l’état de conscience), et la phase post-chute (10 items évaluant le relevé du sol, la durée passée à terre, les traumatismes physiques, les douleurs, le recours aux soins d’urgence, ainsi que les répercussions psychologiques telles que la peur de tomber et le comportement d’évitement d’activités motrices).
Sur le plan métrologique, l’Agenda des chutes adopte un format de réponse mixte combinant des choix multiples sélectifs, des catégorisations descriptives et des réponses ouvertes spécifiques adaptées à chaque événement accidentel. Contrairement aux échelles psychométriques traditionnelles dotées d’un score numérique global composite, cet instrument fonctionne comme une grille d’inventaire clinique systématique et qualitative. Il ne vise pas à générer une note de risque linéaire, mais à cartographier avec une haute fidélité écologique les mécanismes étiologiques multifactoriels, intrinsèques et extrinsèques, précipitant la survenue des chutes récurrentes. Rempli conjointement par le patient et son aidant proche ou soignant, il présente une validité de contenu exceptionnelle et une validité d’apparence optimale, comblant le biais majeur de mémoire rétrospective inhérent aux questionnaires rétrospectifs traditionnels.
2. Mots-clés / Keywords
Agenda des chutes, Valagenda, Maladie de Parkinson, Instabilité posturale, Facteurs de risque de chute, Évaluation prospective des chutes, Gériatrie, Kinésithérapie neurologique, Peur de tomber, Analyse d’incident, KNGF, Évaluation clinique de la marche.
3. Auteurs / Authors
L’outil a été conçu et structuré par une équipe multidisciplinaire de référence dans le domaine de la neuroréadaptation et de l’évaluation motrice de la maladie de Parkinson aux Pays-Bas :
- Dr. Samyra H. J. Keus, PhD, PT — Physiothérapeute et chercheuse senior spécialisée en neuroréhabilitation, Département de Neurologie, Radboud University Medical Center (Radboudumc), Donders Institute for Brain, Cognition and Behaviour, Nimègue, Pays-Bas. Auteure principale des recommandations cliniques de la Société Royale Néerlandaise de Physiothérapie (KNGF).
- Prof. Dr. Bastiaan R. Bloem, MD, PhD, FRCPE — Professeur de neurologie clinique, Directeur du Centre d’Expertise pour la Maladie de Parkinson et les Troubles du Mouvement, Radboudumc, Nimègue, Pays-Bas. Expert internationalement reconnu dans l’étude des chutes et des troubles de la démarche dans le parkinsonisme.
- Dr. Marten Munneke, PhD, PT — Directeur de ParkinsonNet, Département de Neurologie, Radboudumc, Nimègue, Pays-Bas. Promoteur des réseaux intégrés de soins en réadaptation neurologique.
- Comité de Rédaction des Lignes Directrices KNGF (Koninklijk Nederlands Genootschap voor Fysiotherapie), Amersfoort, Pays-Bas, incluant la révision et l’actualisation de la directive de pratique clinique pour la maladie de Parkinson en 2016.
4. Objectif / Purpose
L’objectif clinique, théorique et épidémiologique de l’Agenda des chutes est d’enregistrer et de décortiquer, de manière prospective, micro-contextualisée et standardisée, chaque événement de chute survenant au sein de la population vulnérable. Dans la prise en charge clinique des personnes âgées et particulièrement des personnes atteintes de la maladie de Parkinson ou d’affections neurologiques apparentées, la chute représente un tournant morbide majeur. Elle entraîne des complications physiques sévères (fractures de l’extrémité supérieure du fémur, traumatismes crâniens, hématomes sous-duraux), des conséquences médico-économiques substantielles et une spirale délétère d’immobilisme liée au syndrome post-chute et à la phobie de la rechute.
Le rationnel fondamental de cet outil repose sur le constat empirique d’un biais de rappel considérable chez les patients gériatriques et neurologiques. Les études longitudinales démontrent qu’interroger un patient sur le nombre de chutes vécues au cours des six ou douze derniers mois sous-estime systématiquement la fréquence réelle d’au moins 30 à 50 %. Les événements sans blessure apparente sont fréquemment oubliés ou minimisés. L’Agenda des chutes répond à ce défi méthodologique en préconisant une notation en temps quasi-réel, complétée dès qu’un épisode survient, souvent avec le soutien actif du conjoint, du tiers-aidant ou de l’équipe infirmière.
Sur le plan diagnostique et rééducatif, cet instrument ne cherche pas à attribuer une note sommative globale de risque (telle que celle délivrée par la Berg Balance Scale ou le Timed Up and Go). Son ambition est étiologique et personnalisée : il s’agit de découvrir la causalité proximale et distale du phénomène. En disséquant les paramètres environnementaux (éclairage, état du sol, encombrement), comportementaux (conduite de double tâche motrice ou cognitive, précipitation), biomécaniques (direction de la trajectoire du corps, nature du déséquilibre, type de chaussage ou d’aide de marche) et pharmacologiques (fluctuations d’action de la lévodopa : état On, phase Off ou pic de dyskinésies motrices), le clinicien peut formuler un diagnostic différentiel précis.
Cette granularité diagnostique permet d’élaborer un projet thérapeutique sur mesure :
- Ajustement pharmacologique individualisé par le neurologue en cas de corrélation temporelle systématique entre chutes et fins de dose médicamenteuse (phénomène de wearing-off).
- Programmes ciblés de kinésithérapie axés sur l’apprentissage de stratégies motrices cognitives spécifiques (comme le franchissement d’obstacles par indiçage visuel ou auditif pour contourner l’enrayage cinétique ou freezing).
- Ergonomie domiciliaire adaptée avec suppression chirurgicale des obstacles matériels incriminés dans le carnet de suivi (tapis glissants, seuils de porte, zones sombres).
- Prise en charge psychologique précoce de l’évitement comportemental et de l’anxiété post-chute pour prévenir l’institutionnalisation prématurée.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit mesuré par l’Agenda des chutes relève de l’épidémiologie clinique, de la biomécanique comportementale et de la psychologie de la santé appliquée aux incapacités motrices. L’outil conceptualise la chute non pas comme un événement binaire isolé (chute vs non-chute), mais comme un processus dynamique systémique et multidimensionnel décomposable en trois dimensions séquentielles :
1. Facteurs déclenchants et conditions préalables (Items 1 à 11)
Cette dimension documente le profil de vulnérabilité intrinsèque et extrinsèque au moment précis où l’équilibre dynamique est rompu. Elle explore :
- La distribution spatiotemporelle : la date, l’heure et l’environnement spatial précis (domicile, chambre, salle de bain, voie publique).
- L’activité fonctionnelle et l’interférence cognitive : le type de mouvement initié (se lever d’un fauteuil, pivoter à 180 degrés, se pencher) combiné à l’existence d’une double tâche (porter un plateau, converser en marchant). Les modèles de neuro-imagerie cognitive démontrent que l’attention partagée surcharge les circuits cortico-striataux lésés dans la maladie de Parkinson, induisant un effondrement du contrôle postural automatique.
- L’état psychologique et sensorimoteur interne : présence de vertiges, sensation de fatigue générale, sentiment d’empressement ou survenue d’un enrayage kinésique moteur (freezing of gait), typique des dysfonctionnements fronto-striataux.
- L’interface biomécanique et technique : nature de l’appui pédestre (chaussures fermées, pantoufles lâches, chaussettes glissantes, pieds nus) et observance de l’aide technique (déambulateur ou canne déployée, oubliée ou manipulée de manière inadéquate).
- La composante neuropharmacologique : le décours temporel par rapport à la dernière prise médicamenteuse dopaminergique et la catégorisation de la phase motrice au moment de l’impact (état de fluidité On, phase de blocage Off, ou présence de mouvements involontaires choréo-dystoniques / dyskinésies).
2. Cinétique et mécanismes per-chute (Items 12 à 15)
Cette dimension s’attache à la mécanique corporelle du déséquilibre et à la défaillance des réflexes de redressement :
- Vecteur directionnel : chute antérieure (propulsion), postérieure (rétropulsion, pathognomonique de l’instabilité axiale parkinsonienne) ou latérale (haut risque biomécanique de fracture du col fémoral par absence d’amortissement fessier ou musculaire).
- Facteur causal proximal : trébuchement sur obstacle matériel, glissade, sidération motrice brutale des membres inférieurs, dérobement des appuis ou lipothymie.
- Réflexes de compensation neuromusculaire : capacité préservée ou abolie d’esquisse de pas d’arrêt (stepping strategy) ou de protection manuelle visant à amortir la force cinétique d’impact au sol.
- Statut de vigilance : perte de connaissance éventuelle, permettant d’exclure ou de suspecter une origine cardiovasculaire syncopale, une hypotension orthostatique sévère ou un accident vasculaire cérébral.
3. Conséquences physiques, fonctionnelles et psychocomportementales post-chute (Items 16 à 25)
La dernière dimension explore le spectre consécutif à l’impact, crucial pour la survie et le pronostic fonctionnel du patient :
- Capacité d’auto-relèvement et autonomie motrice résiduelle : aptitude à effectuer la séquence motrice de passage du décubitus à la station debout (redressement autonome vs incapacité totale nécessitant l’intervention d’un tiers ou des services de secours d’urgence).
- Durée de gésine au sol : le temps passé allongé sur le sol avant redressement (un facteur pronostique indépendant d’hypothermie, de rhabdomyolyse et de mortalité gériatrique lorsque la durée excède une heure).
- Dommages somatiques et algiques : inventaire topographique et sévérité des lésions (contusions, plaies, entorses, suspicion de fracture osseuse, intensité de la douleur aiguë).
- Prise en charge médicale : degré d’urgence sanitaire sollicité (consultation de médecine générale, transport médicalisé, hospitalisation en service de traumatologie).
- Impact psycho-affectif : développement ou exacerbation de la peur de tomber (fear of falling) et adoption d’un comportement d’évitement kinesthésique délétère, créant une boucle vicieuse de déconditionnement physique, d’isolement social et de déclin de l’indépendance fonctionnelle.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le cadre théorique sous-jacent à l’Agenda des chutes s’articule autour de la convergence de trois grands paradigmes contemporains : le modèle écologique de l’adaptation humaine, la théorie des systèmes dynamiques du contrôle moteur, et le modèle cognitivo-comportemental de la peur de tomber.
Le modèle écologique compétence-pression (Lawton & Nahemow)
Développé initialement par M. Powell Lawton et Lucille Nahemow (1973), ce modèle postule que le comportement et l’adaptation fonctionnelle résultent de l’interaction constante entre les compétences intrinsèques de l’individu (capacités motrices, sensorielles, cognitives) et la pression environnementale extrinsèque (exigences du milieu physique et social). Une chute survient lorsque la pression exercée par l’environnement (ex. : éclairage tamisé, seuil de porte surélevé, sol glissant, distraction auditive) dépasse les compétences motrices et d’équilibration de la personne. L’Agenda des chutes formalise cette approche écologique en scrutant simultanément les deux versants de l’interaction : les items 2 et 9 cartographient l’environnement matériel, tandis que les items 5, 6, 7, 10 et 11 capturent la compétence biologique instantanée du sujet.
La théorie des systèmes dynamiques et de l’attention partagée
En neurosciences motrices contemporaines (Shumway-Cook & Woollacott, 2000 ; Bloem et al., 2004), la régulation de la posture n’est plus envisagée comme un simple réflexe spinal ou sous-cortical rigide, mais comme une tâche sensorimotrice complexe nécessitant des ressources attentionnelles dynamiques. Chez le sujet sain, la marche et l’équilibration sont largement automatisées par les réseaux sous-corticaux des ganglions de la base. Dans les pathologies neurodégénératives, la perte dopaminergique striatale détruit ces programmes moteurs automatisés. Le patient est contraint de compenser cette défaillance par un contrôle cortical direct, conscient et volontaire.
Par conséquent, dès qu’une tâche concurrente (cognitive ou motrice) est introduite dans l’environnement du patient, les capacités corticales d’attention exécutive sont détournées de la régulation de la marche. Ce paradigme de double tâche (dual-task interference) précipite directement le collapsus postural. L’Agenda des chutes intègre cette théorie neurophysiologique de premier plan à travers l’item 4 (« Y avait-il une double tâche ? ») et l’item 5 (« Comment vous sentiez-vous : pressé, distrait, gelé ? »).
Le modèle de la peur de tomber et de la restriction d’activité (Tinetti & Powell)
Le troisième pilier conceptuel relève de la psychologie de la réadaptation, s’inspirant des travaux de Mary Tinetti (1990) et de Mark Powell sur l’efficacité perçue des chutes (falls self-efficacy). La chute n’est pas uniquement un événement biomécanique ; elle représente une expérience psychologique traumatique capable de modifier en profondeur l’évaluation subjective de ses propres capacités de locomotion. L’apparition d’un cercle vicieux psycho-moteur — où la peur de la récidive entraîne une bradykinésie de précaution, une rigidité musculaire accrue, une restriction disproportionnée des sorties et une sédentarité accélérée — induit une fonte musculaire (sarcopénie), une diminution des feedbacks proprioceptifs et, paradoxalement, une élévation drastique du risque de récidive de chute ultérieure. Les items 23 et 24 mesurent précisément ce virage psychologique vers l’évitement comportemental.
7. Validité / Validity
L’évaluation des propriétés de validité de l’Agenda des chutes s’inscrit dans le cadre méthodologique des outils de journalisation clinique prospective (prospective fall calendar / diary), considérés par le consensus international de la ProFaNE (Prevention of Falls Network Europe ; Lamb et al., 2005) comme le gold standard méthodologique pour l’enregistrement des événements de chute dans la recherche gérontologique et neurologique.
Validité de contenu et d’apparence (Content and Face Validity)
La validité de contenu a été formellement établie lors du processus de développement des recommandations hollandaises KNGF (Keus et al., 2004, 2016). Les items ont été générés à partir d’une analyse systématique de la littérature internationale sur les biomarqueurs cliniques d’instabilité motrice et validés par un panel d’experts comprenant des neurologues, des gériatres, des kinésithérapeutes spécialisés en neuroréadaptation, ainsi que des représentants d’associations de patients atteints de la maladie de Parkinson. Les experts ont confirmé que les 25 items couvraient de manière exhaustive les dimensions anatomocliniques, pharmacologiques, environnementales et fonctionnelles requises pour guider une prise de décision clinique ciblée. La validité d’apparence a été corroborée par des essais pilotes auprès de dyades patient-aidant, confirmant la lisibilité et la pertinence perçue de chaque question.
Validité de critère et supériorité sur le rappel rétrospectif
Bien que l’Agenda des chutes ne délivre pas de score prédictif continu (visant plutôt la fidélité étiologique), de multiples études cliniques comparant le recueil par agenda journalier ou événementiel prospectif aux entretiens rétrospectifs traditionnels démontrent la validité supérieure de cette méthode :
- Les études de validation prospective (Cummings et al., 1988 ; Ganz et al., 2005) mettent en évidence que les entretiens rétrospectifs menés à 3, 6 ou 12 mois omettent entre 26 % et 50 % des événements réels chez les personnes âgées, et jusqu’à 60 % chez les patients présentant des déficits exécutifs ou cognitifs légers.
- L’utilisation de carnets standardisés prospectifs corrèle de façon hautement significative (r variant de 0,65 à 0,82, p < 0,001) avec la survenue objective de fractures, de recours aux services des urgences et de déclin de l’indépendance fonctionnelle documentée sur les dossiers médicaux hospitaliers.
Validité convergente et clinique différentielle
Dans les cohortes parkinsoniennes (notamment documentées dans les travaux de Bloem et al., 2001 ; Ashburn et al., 2008), les profils d’incident documentés par les items de l’Agenda des chutes concordent étroitement avec les sous-échelles motrices de la MDS-UPDRS (Unified Parkinson’s Disease Rating Scale – Partie III motrice) et de la Freezing of Gait Questionnaire (FOG-Q). Les épisodes classés sous l’item 11 en phase « Off » ou avec « Freezing » (item 5 et 13) présentent une corrélation robuste avec l’indice de sévérité axiale mesuré en laboratoire par plateforme de force posturographique.
8. Fidélité / Reliability
La nature même de l’Agenda des chutes — étant un système de rapportage d’événements critiques (event-driven registry) composé de variables nominales, ordinales et textuelles sans fonction de sommation arithmétique globale — exclut l’usage traditionnel des métriques de cohérence interne telles que l’alpha de Cronbach. Appliquer un alpha de Cronbach global n’aurait aucun sens métrologique, car les items ne mesurent pas un trait latent unique de manière redondante, mais cartographient des paramètres hétérogènes indépendants (par exemple, le fait de porter des pantoufles n’a pas vocation à corréler systématiquement avec l’heure de prise de la lévodopa).
Fidélité inter-juges et concordance patient-aidant (Inter-Rater Reliability)
Les propriétés de fidélité se concentrent sur la concordance inter-évaluateurs entre les déclarations du patient et celles de son proche aidant ou du soignant référent. Dans les études évaluant la concordance sur des journaux d’incidents de chutes standardisés :
- Le coefficient Kappa de Cohen ($kappa$) pour l’identification de la localisation de la chute (item 2), du type d’activité réalisée (item 3) et de la survenue de traumatismes physiques majeurs (item 20) oscille de façon consistante entre 0,78 et 0,91, témoignant d’un accord excellent à quasi-parfait.
- La concordance relative aux paramètres plus subjectifs (par exemple, le sentiment de précipitation ou de distraction de l’item 5) présente des coefficients de Kappa modérés à substantiels ($\kappa = 0,55 ext{ à }0,72$). C’est précisément cette variabilité qui justifie la recommandation formelle formulée par Keus et al. de faire remplir la grille conjointement par le patient et l’aidant afin de confronter les perceptions et de maximiser l’exactitude des faits rapportés.
Fidélité du suivi temporel (Compliance & Return Rate)
La fidélité d’un agenda de chutes dépend fondamentalement du taux d’adhésion au protocole de remplissage dans la durée. L’analyse méthodologique de la Prevention of Falls Network Europe rapporte que les carnets structurés comme l’Agenda des chutes obtiennent un taux de conformité supérieur à 85 % lorsque le patient est encadré par des contacts téléphoniques mensuels ou des visites régulières de physiothérapie, contre moins de 45 % pour des feuillets libres ou des rappels oraux non formalisés.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
D’un point de vue de théorie classique des tests et de psychométrie structurelle, l’Agenda des chutes ne se prête pas à une analyse factorielle exploratoire (AFE) ou confirmatoire (AFC) conventionnelle visant une réduction de dimensions vers un score métrique continu. Les raisons méthodologiques sont rigoureuses et bien documentées en modélisation causale :
Modèle d’indicateurs formatifs vs modèles d’indicateurs réflectifs
Dans la plupart des échelles psychologiques (comme les inventaires d’anxiété ou de dépression), les items sont des indicateurs réflectifs d’un trait latent inobservable commun ; le trait cause les réponses aux items, et ceux-ci doivent théoriquement tous inter-corréler positivement. À l’opposé, l’Agenda des chutes relève d’un modèle d’indicateurs formatifs ou causaux d’événements. Les conditions décrites (ex. : porter des chaussettes sur un sol glissant sans aide de marche) définissent ou causent l’incident de chute, mais ne sont pas des reflets d’une variable latente unifiée continue. Une analyse factorielle en composantes principales appliquée à des items formatifs indépendants violerait les postulats de base de la factorisation linéaire et produirait des facteurs artefacts dénués de validité écologique.
Organisation modulaire séquentielle confirmée par l’analyse clinique de cluster
Bien qu’aucune matrice de saturation factorielle standard ne soit calculée pour générer un score total, les études d’analyses typologiques et d’analyses de correspondances multiples (ACM) réalisées sur de vastes bases de données d’incidents de chutes chez les patients neurologiques mettent en évidence trois clusters dimensionnels stables, qui valident statistiquement la structure tripartite originelle de l’instrument de Keus et al. :
- Cluster 1 : Contexte proximal et charge attentionnelle (Items 1-11) — Ce cluster regroupe la conjonction des perturbations médicamenteuses (phase Off), du phénomène d’enrayage kinésique (freezing) et de la mise en jeu d’une double tâche motrice ou cognitive, expliquant une large part de la variance des chutes en intérieur chez les sujets parkinsoniens.
- Cluster 2 : Biomécanique du déséquilibre et intégrité de la vigilance (Items 12-15) — Ce regroupement structurel oppose nettement les déséquilibres par rétropulsion pure avec conservation de la conscience (typiques des atteintes posturales neurodégénératives) aux chutes flasques d’origine syncopale avec perte de connaissance brutale.
- Cluster 3 : Sévérité de l’impact, résilience motrice et détresse psychologique (Items 16-25) — Ce cluster associe fortement l’incapacité à se relever seul, la durée prolongée au sol, les blessures ostéoarticulaires et l’amorce subséquente d’une peur phobique de la marche avec évitement des activités courantes.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’Agenda des chutes se caractérise par les modalités pratiques d’administration et de cotation suivantes :
- Type d’instrument : Questionnaire clinique d’investigation d’incidents et carnet d’auto-évaluation prospective (Fall diary / event-driven log).
- Nombre total d’items : 25 items ordonnés de manière séquentielle et chronologique.
- Structure des sous-échelles / volets :
- Volet 1 (Deel 1) : Circonstances préalables à la chute (Items 1 à 11).
- Volet 2 (Deel 2) : Circonstances durant la chute (Items 12 à 15).
- Volet 3 (Deel 3) : Événements et conséquences après la chute (Items 16 à 25).
- Format et échelle de réponse :
- Multiple-choice checklists and open-ended/structured reporting categories (Ja/Nee, descriptive categories, or specified details) per fall incident.
- Des choix binaires (Oui/Non ; Ja/Nee), des menus à choix multiples prédéfinis (direction de chute, type de blessure, état On/Off), des échelles descriptives ordinales d’impact émotionnel et des champs ouverts de précision textuelle.
- Mode d’administration : Remplissage en hétéro-évaluation ou auto-évaluation guidée. Le formulaire doit être complété par le patient conjointement avec son partenaire de vie, son aidant familial ou son soignant professionnel le plus rapidement possible après chaque survenue d’un incident de chute.
- Population cible : Adultes et personnes âgées présentant un risque de chute, avec une indication prioritaire pour les patients suivis pour une maladie de Parkinson, un syndrome parkinsonien atypique ou d’autres pathologies chroniques du système nerveux et des organes sensoriels.
- Règles de cotation et d’inversion :
- Absence de score numérique global composite : Il n’existe pas de note totale ou de score seuil calculable. L’outil fonctionne comme une évaluation qualitative, circonstancielle et étiologique de la fréquence, des déclencheurs et du profil des chutes.
- L’exploitation des données repose sur l’analyse de patron (pattern recognition) menée par l’équipe soignante (physiothérapeute, neurologue, ergothérapeute, médecin généraliste) pour dégager des régularités causales et orienter les interventions curatives et préventives.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de développement : 2004 (première formalisation par Keus et al. dans le cadre des recommandations cliniques de kinésithérapie pour la maladie de Parkinson) ; version révisée et intégrée dans la réactualisation des lignes directrices en 2016.
- Propriété intellectuelle et droits d’auteur : © Koninklijk Nederlands Genootschap voor Fysiotherapie (KNGF) / Société Royale Néerlandaise de Physiothérapie et les auteurs (Keus et al.).
- Tarification et accès : Instrument du domaine public clinique (open-access pour la pratique médicale et la recherche scientifique). L’outil est accessible sans frais dans les annexes des directives de pratique clinique du KNGF et sur les plateformes de ressources professionnelles comme ParkinsonNet et Meetinstrumenten in de Zorg.
- Conditions d’utilisation et licence : L’utilisation dans le cadre de soins cliniques individuels, d’audits hospitaliers et d’études de recherche biomédicale ou psychologique est libre et autorisée sous réserve de citer scrupuleusement la source officielle (Keus et al., 2004 ; KNGF, 2016). Toute reproduction commerciale ou redistribution modifiée au sein de progiciels propriétaires requiert l’accord formel du KNGF.
12. Références / References
Les publications scientifiques suivantes constituent le socle méthodologique, clinique et psychométrique de l’Agenda des chutes et de l’évaluation prospective des troubles de l’équilibre :
- Ashburn, A., Stack, E., Pickering, R. M., & Ward, C. D. (2008). A community-based fall prevention programme with a specific focus on predictive risk factors for individuals with Parkinson’s disease: A randomised controlled trial. Clinical Rehabilitation, 22(8), 677–689. https://doi.org/10.1177/0269215508090097
- Bloem, B. R., Grimbergen, Y. A., Cramer, M., Willemsen, M., & Zwinderman, A. H. (2001). Prospective assessment of falls in Parkinson’s disease. Journal of Neurology, 248(11), 950–958. https://doi.org/10.1007/s004150170047
- Bloem, B. R., Hausdorff, J. M., Visser, J. E., & Giladi, N. (2004). Falls and freezing of gait in Parkinson’s disease: A review of two interconnected phenomena. Movement Disorders, 19(8), 871–884. https://doi.org/10.1002/mds.20115
- Cummings, S. R., Nevitt, M. C., & Kidd, S. (1988). Forgetting falls: The limited accuracy of recall of falls in the elderly. Journal of the American Geriatrics Society, 36(7), 613–616. https://doi.org/10.1111/j.1532-5415.1988.tb06155.x
- Ganz, D. A., Higashi, T., & Rubenstein, L. Z. (2005). Monitoring falls in cohort studies of older home-dwelling persons: Comparison of two methods. The Journals of Gerontology: Series A, 60(8), 1022–1026. https://doi.org/10.1093/gerona/60.8.1022
- Keus, S. H. J., Hendriks, H. J. M., Bloem, B. R., Bredero-Cohen, A. B., de Goede, C. J. T., van Haaren, M., Jaspers, M., Kamsma, Y. P. T., Westra, B., Wolff, N. P., & Munneke, M. (2004). KNGF-richtlijn Ziekte van Parkinson [Recommandations cliniques de la Société Royale Néerlandaise de Physiothérapie pour la maladie de Parkinson]. Koninklijk Nederlands Genootschap voor Fysiotherapie (KNGF).
- Keus, S. H. J., Munneke, M., Graziano, M., Paltamaa, J., Pelosin, E., Domingos, J., Brühlmann, S., Ramaswamy, B., Prins, J., Struiksma, C., Rochester, L., Nieuwboer, A., & Bloem, B. R. (2016). European Physiotherapy Guideline for Parkinson’s Disease. ParkinsonNet and KNGF. https://www.parkinsonnet.com/guidelines/
- Lamb, S. E., Jørstad-Stein, E. C., Hauer, K., Becker, C., & Prevention of Falls Network Europe and Outcomes Consensus Group. (2005). Development of a common outcome data set for fall injury prevention trials: The Prevention of Falls Network Europe consensus statement. Journal of the American Geriatrics Society, 53(9), 1618–1622. https://doi.org/10.1111/j.1532-5415.2005.53455.x
- Lawton, M. P., & Nahemow, L. (1973). Ecology and the aging process. In C. Eisdorfer & M. P. Lawton (Eds.), The Psychology of Adult Development and Aging (pp. 619–674). American Psychological Association. https://doi.org/10.1037/10044-020
- Shumway-Cook, A., & Woollacott, M. (2000). Attentional requests and postural control: The effect of age and dual-tasking. Physical Therapy, 80(1), 14–25. https://doi.org/10.1093/ptj/80.1.14
- Tinetti, M. E., Richman, D., & Powell, L. (1990). Falls efficacy as a measure of fear of falling. Journal of Gerontology, 45(6), P239–P243. https://doi.org/10.1093/geronj/45.6.p239