L’expérience de transposition (apprentissage relationnel vs absolu) – Kenneth Spence

Analyse approfondie de l’expérience de transposition de Kenneth Spence, opposant l’apprentissage relationnel gestaltiste au modèle néo-béhavioriste absolu.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 11, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 11, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Au cœur de l’histoire de la psychologie scientifique et de l’épistémologie cognitive, peu de controverses ont suscité des débats aussi profonds et structurants que celle entourant la nature de l’apprentissage discriminatif chez l’animal et l’humain. Dès les premières décennies du XXe siècle, une ligne de fracture théorique majeure a divisé les tenants d’une approche réductionniste, mécaniste et associationniste — incarnée par l’essor du béhaviorisme nord-américain — et les partisans d’une lecture holiste, dynamique et structuraliste représentée par la psychologie de la forme (ou Gestaltpsychologie). Au centre de cette discorde conceptuelle s’est installée l’énigme de la transposition : comment un sujet biologique, ayant appris à distinguer deux grandeurs physiques distinctes, réagit-il lorsqu’il est confronté à une nouvelle paire de stimuli dont aucun ne correspond aux objets initiaux, mais qui préserve le rapport métrique original ?

Pour les théoriciens de la Gestalt, le fait qu’un poulet ou un chimpanzé choisisse spontanément l’élément le plus grand (ou le plus clair) d’une nouvelle paire constituait la preuve expérimentale irréfutable que l’organisme perçoit et intègre d’emblée des relations globales, des configurations qualitatives et des structures invariantes, transcendant les propriétés physiques atomiques des composantes stimulatoires. Face à ce défi direct lancé aux principes de l’associationnisme élémentaire, les théoriciens du conditionnement ont longtemps semblé démunis, risquant de voir l’ensemble de leur édifice mécaniste relégué au rang de réductionnisme stérile incapable de rendre compte des opérations perceptives fondamentales de l’esprit animal.

C’est dans ce contexte intellectuel incandescent que le psychologue américain Kenneth Wartenbee Spence propose, en 1937, un modèle quantitatif d’une élégance formelle redoutable. Élaborée dans le giron du néo-béhaviorisme rigoureux de Clark L. Hull, la théorie de Spence accomplit un véritable tour de force conceptuel : elle démontre avec une précision mathématique implacable que l’émergence d’un choix apparemment « relationnel » peut être déduite de manière purement mécanique de l’interaction de gradients d’apprentissage strictement « absolus ». En postulant la sommation algébrique de deux processus physiologiques hypothétiques — un gradient d’excitation et un gradient d’inhibition se diffusant le long d’une dimension physique continue —, Spence ne s’est pas contenté de proposer une interprétation alternative de la transposition proche ; il a formulé une prédiction inédite et contre-intuitive prévoyant l’effondrement systématique de ce transfert relationnel à mesure que l’on s’éloigne des stimuli initiaux. Cette percée a transformé à jamais la méthodologie de l’apprentissage comparé et jeté les bases des modèles computationnels contemporains de la catégorisation.

1. Introduction historique et épistémologique au débat sur la transposition

1.1 L’émergence de la controverse entre Gestalt et béhaviorisme

L’aube du XXe siècle a été marquée par une profonde crise épistémologique au sein des sciences psychologiques, caractérisée par l’épuisement des modèles structuralistes introspectifs inspirés par Wilhelm Wundt et Edward Titchener. En réponse à cette impasse, deux courants révolutionnaires mais diamétralement opposés ont émergé sur les deux rives de l’Atlantique : le béhaviorisme aux États-Unis et la psychologie de la Gestalt en Allemagne. Le béhaviorisme watsonien, prolongeant les travaux pionniers d’Edward Thorndike sur l’apprentissage instrumental, a érigé en dogme le principe selon lequel toute conduite observable doit être décomposée en liaisons atomiques reliant un stimulus physique précis à une réponse motrice définie, excluant méthodologiquement tout recours aux états mentaux internes.

À l’inverse, l’école de Berlin — portée par Max Wertheimer, Kurt Koffka et Wolfgang Köhler — a vigoureusement contesté ce qu’elle qualifiait d’« hypothèse de constance », c’est-à-dire le postulat simpliste selon lequel une sensation élémentaire correspond invariablement à une excitation locale déterminée. Pour les gestaltistes, le primat appartient irréductiblement à la structure globale (la Gestalt) : le tout est différent de la somme de ses parties, et les propriétés de chaque élément dépendent intrinsèquement de sa position et de sa fonction au sein du champ phénoménal unifié. L’organisme ne répond pas à des stimuli fragmentés pris isolément, mais à des champs de forces dynamiques et à des configurations perceptives organisées.

Cette divergence épistémologique a atteint une polarisation aiguë au cours des années 1930. Les débats ont cessé de porter uniquement sur des concepts théoriques abstraits pour s’ancrer dans des protocoles de laboratoire rigoureux portant sur l’apprentissage animal. La question sous-jacente est devenue hautement polémique : l’intelligence des vertébrés repose-t-elle sur un agrégat aveugle d’associations mécaniques forgées par le renforcement passif, ou implique-t-elle des mécanismes authentiques de structuration cognitive, voire une forme élémentaire d’appréhension des relations spatiales, dimensionnelles et temporelles ? Le problème de la transposition s’est ainsi retrouvé au carrefour de ces deux visions incompatibles de la vie psychique.

1.2 Les travaux pionniers de Wolfgang Köhler sur les primates et les oiseaux

Durant son séjour prolongé à la station de recherche anthropoïde de Tenerife, aux îles Canaries, entre 1913 et 1917, Wolfgang Köhler a développé des protocoles ingénieux afin de scruter les processus d’apprentissage chez les grands singes et les oiseaux. Dans ses expériences princeps sur la discrimination perceptive, Köhler confrontait des animaux à deux surfaces de luminance ou de taille différente, par exemple deux cartons gris, l’un moyen (désigné conventionnellement comme S+) et l’autre sombre (S-). L’animal apprenait, par essais et erreurs successifs, que de la nourriture était exclusivement accessible sous la boîte couverte par le carton le plus clair (S+).

Une fois le critère d’apprentissage atteint de manière infaillible, Köhler introduisait l’épreuve critique : il retirait le carton sombre S- et présentait à l’animal le stimulus précédemment récompensé S+ aux côtés d’un carton inédit, encore plus clair que ce dernier, noté S++. Selon une lecture associationniste naïve, le sujet aurait dû se précipiter vers S+, objet physique concret directement associé aux récompenses alimentaires antérieures. Les observations de Köhler ont révélé l’exact inverse : dans une écrasante majorité des essais, les chimpanzés et les gallinacés se tournaient spontanément vers le nouveau stimulus S++, montrant une fidélité quasi-systématique à la relation d’ordre « plus clair que » ou « plus grand que ».

Köhler désigna ce comportement sous le terme de « transposition », établissant un parallèle explicite avec la transposition musicale : tout comme une mélodie demeure immédiatement reconnaissable pour l’oreille humaine lorsqu’elle est jouée dans une tonalité différente sans qu’aucune note physique d’origine ne soit conservée, la configuration visuelle préserve sa structure opérante en dépit du remplacement complet des grandeurs physiques sous-jacentes. Köhler affirmait tenir là la démonstration expérimentale sans appel de la supériorité de l’approche gestaltiste. Néanmoins, ces protocoles pionniers comportaient des failles méthodologiques significatives, notamment l’absence de randomisation rigoureuse de la position des stimuli, la rareté des essais de contrôle en extinction et un manque d’échantillonnage paramétrique le long d’un continuum sensoriel étendu.

1.3 La réplique mécaniste : l’ambition formalisatrice de Kenneth Spence

Face au triomphe apparent de l’interprétation relationnelle, le monde du béhaviorisme s’est vu contraint de réagir sous peine de concéder l’existence de capacités d’abstraction cognitive incompatibles avec ses postulats élémentaires. Kenneth W. Spence, figure de proue de l’école néo-béhavioriste de l’Université de l’Iowa et disciple brillant de Clark L. Hull, entreprit alors de relever méthodiquement ce défi théorique. Spence partageait avec Hull une foi inébranlable dans la méthode hypothético-déductive et la formalisation mathématique rigoureuse, nourrie par le positivisme logique du Cercle de Vienne.

Pour Spence, le recours aux concepts gestaltistes tels que « l’insight », « la clôture perceptive » ou « l’appréhension directe des rapports de structure » ne constituait pas une explication scientifique légitime, mais relevait plutôt d’un vocabulaire mentaliste, circulaire et non falsifiable. L’objectif épistémologique de Spence était clair : il fallait sauver le paradigme associationniste en montrant qu’un système opérant strictement sur la base de liaisons physiques locales, médiatisées par des processus physiologiques continus, pouvait mécaniquement produire un choix orienté vers la nouveauté sans qu’aucune « conscience relationnelle » n’ait besoin d’être postulée chez l’organisme.

Cet effort de théorisation a culminé en 1937 avec la publication d’un article monumental dans la Psychological Review, intitulé « The Differential Response in Animals to Stimuli Varying within a Single Dimension ». Dans ce manifeste programmatique, Spence formula un modèle mathématique fondé sur l’interaction des gradients de généralisation de l’excitation et de l’inhibition. Ce texte historique ne se contentait pas de réinterpréter a posteriori les découvertes de Köhler ; il redéfinissait les critères de scientificité de la psychologie de l’apprentissage en dérivant des prédictions quantitatives testables, capables de trancher expérimentalement entre l’explication mécaniste et l’hypothèse cognitive.

2. Le paradigme de la transposition : principes et méthodologie classique

2.1 La phase d’entraînement discriminatif

La mise en œuvre du paradigme expérimental de la transposition repose sur une procédure hautement standardisée, conçue pour isoler les variables physiques manipulées de toute interférence contextuelle. La première étape, qualifiée de phase d’entraînement ou d’acquisition discriminative, confronte le sujet à un choix forcé simultané entre deux stimuli qui ne diffèrent rigoureusement que selon une dimension physique continue unique. Cette dimension peut être spatiale (la superficie de formes géométriques régulières), photométrique (la luminance ou la réflectance spectrale d’une surface), chromatique (la longueur d’onde lumineuse) ou encore acoustique (la fréquence fondamentale d’un son).

Le dispositif expérimental — souvent une boîte de discrimination de type Wisconsin General Test Apparatus (WGTA) pour les primates ou un labyrinthe de Yerkes pour les rongeurs — met en jeu une contingence de renforcement différentiel stricte. Le sujet est confronté à deux cibles, désignées respectivement par S+ et S-. Tout choix dirigé vers S+ est immédiatement suivi de l’obtention d’une récompense biologique congruente (boulette nutritive, goutte de liquide sucré), tandis que la désignation de S- est systématiquement associée à une issue aversive ou neutre : absence de nourriture (extinction), allongement du délai d’attente (délai de punition temporelle), ou signal sonore signalant l’erreur.

L’apprentissage se poursuit sur des dizaines, voire des centaines d’essais quotidiens, jusqu’à ce que le sujet atteigne un critère d’acquisition statistique prédéfini, typiquement fixé à un taux d’exactitude de 85 % à 90 % de choix corrects sur plusieurs blocs d’essais consécutifs. La rigueur méthodologique impose un contrôle draconien des facteurs de confusion : la position spatiale respective des stimuli S+ et S- (gauche/droite) fait l’objet d’une pseudo-randomisation équilibrée selon les suites de Gellermann pour prévenir la formation de biais moteurs directionnels ; l’éclairage ambiant, la texture des matériaux et les odeurs des réceptacles de nourriture sont minutieusement neutralisés ou tenus constants.

2.2 La phase de test critique : le transfert relationnel

Dès que le comportement de discrimination s’est stabilisé autour de l’asymptote d’apprentissage, le protocole bascule dans sa phase critique d’évaluation : le test de transfert dimensionnel. L’expérimentateur présente alors au sujet une paire inédite de stimuli qui partage la même dimension métrique fondamentale, mais dont les valeurs physiques absolues diffèrent des stimuli employés durant l’acquisition. Dans le paradigme classique ascendant, si le sujet a été entraîné sur la paire (S- = 100 cm², S+ = 160 cm²), la nouvelle paire comportera le stimulus S+ précédent (160 cm²) et un nouveau stimulus encore plus grand, noté S++ (par exemple 256 cm²).

Pour prévenir un conditionnement immédiat ou une réorganisation rapide des contingences durant cette phase évaluative, les essais de test sont conduits selon des procédures rigoureusement contrôlées. Deux méthodes prédominent : l’administration d’essais non renforcés (en extinction pure), au cours desquels aucune récompense n’est délivrée quel que soit le choix effectué, ou le recours à un schéma de renforcement intermittent équivalent, accordant une récompense partielle probabiliste aux deux stimuli sans distinction pour maintenir le comportement opérant actif sans biaiser la sélection.

La transposition est opérationnellement définie par la fréquence statistique avec laquelle le sujet choisit le stimulus qui maintient la relation de magnitude relative apprise durant la phase d’entraînement. Si l’animal sélectionne de manière significative S++ plutôt que S+, son comportement valide le transfert relationnel (« choisir le plus grand des deux »). Une distinction méthodologique fondamentale, introduite ultérieurement pour tester la robustesse des modèles, sépare la transposition proche (les stimuli de test sont contigus ou très voisins des stimuli d’entraînement le long de la dimension physique) de la transposition distante (les nouveaux stimuli sont situés à plusieurs intervalles logarithmiques ou unités physiques de distance de la paire d’origine).

2.3 L’interprétation gestaltiste originelle du phénomène

Pour l’école de la Gestalt, la mise en évidence empirique de la transposition ne constituait rien de moins qu’une confirmation éclatante de ses thèses ontologiques. Selon Wolfgang Köhler et Kurt Koffka, les organismes vivants ne perçoivent pas le monde extérieur sous la forme d’intensités sensorielles brutes ou d’unités de stimulation déconnectées, mais intègrent spontanément des structures d’ordre, des gradients perceptifs environnementaux et des rapports de contraste. L’animal n’enregistre pas la valeur absolue « surface de 160 centimètres carrés » ; il perçoit la propriété émergente « être plus grand que ».

Cette interprétation postule l’existence d’une invariance perceptive fondamentale face aux transformations physiques du substrat matériel. Le cerveau est décrit non comme une chambre d’enregistrement passive de réflexes conditionnés, mais comme un milieu électrophysiologique continu régi par les lois de l’isomorphisme psychophysique. Dans ce système dynamique, les gradients d’énergie cérébrale s’équilibrent en réponse à la configuration relationnelle totale du champ de vision. L’apprentissage ne consiste pas en la création d’un chemin synaptique linéaire reliant un photorécepteur à une chaîne musculaire, mais en une réorganisation globale du champ perceptif, conduisant à la détection d’une structure invariante pérenne.

Les gestaltistes voyaient dans la transposition la manifestation universelle d’une compétence d’abstraction biologique élémentaire partagée par l’ensemble des vertébrés. Le transfert vers un nouveau stimulus ne dépend pas d’un calcul analytique sophistiqué, mais d’une réponse naturelle à la loi de la bonne forme et aux discontinuités de luminance ou de dimensionnalité. En formulant ainsi leur modèle, les tenants de la Gestalt soutenaient que l’apprentissage relationnel constituait la modalité primaire, universelle et indépassable de l’intelligence biologique, reléguant l’hypothèse de l’apprentissage des valeurs absolues à une fiction artificielle entretenue par les dispositifs d’appauvrissement méthodologique des laboratoires béhavioristes.

3. Le modèle théorique quantitatif de Kenneth Spence (1937)

3.1 Le gradient d’excitation et le conditionnement positif

Pour réfuter la nécessité d’invoquer une appréhension cognitive des structures globales, Kenneth Spence est revenu aux axiomes fondamentaux du conditionnement néo-béhavioriste en les formalisant avec une rigueur géométrique sans précédent. Le point de départ du modèle réside dans la formation du gradient d’excitation. Lorsque l’organisme est récompensé de manière répétée en répondant au stimulus spécifique S+, une force associative excitatrice se développe et se consolide. Cette force culmine précisément au point métrique occupé par le stimulus S+ sur l’axe continu de la dimension physique considérée.

Toutefois, en vertu du principe fondamental de la généralisation du stimulus identifié initialement par Ivan Pavlov, cette tendance excitatrice ne demeure pas confinée à la valeur physique exacte de S+. Elle rayonne et diffuse bilatéralement le long de l’axe métrique de part et d’autre de cette valeur centrale. La dispersion de l’excitation adopte la forme d’une courbe en cloche symétrique, assimilable à une distribution normale gaussienne ou à une fonction exponentielle décroissante.

Dans la théorie de Spence, l’amplitude maximale atteinte par le pic du gradient excitateur est directement déterminée par des variables d’apprentissage empiriques : le nombre total d’essais récompensés, la magnitude de la récompense alimentaire délivrée et le délai temporel séparant l’émission de la réponse de l’ingestion du renforçateur. Sur le plan mathématique, cette excitation conditionnée est conceptualisée comme une composante directe du potentiel de réaction hullien (noté conventionnellement sEr), mesurant la disposition quantitative de l’organisme à diriger son action vers un point précis de l’espace physique de stimulation.

3.2 Le gradient d’inhibition et l’extinction discriminative

Le second pilier de la construction théorique de Spence, souvent sous-estimé par les modèles antérieurs d’apprentissage, réside dans l’introduction explicite d’un gradient d’inhibition conditionnée. L’apprentissage discriminatif n’est pas un processus d’acquisition unilatérale ; il repose de manière symbiotique sur l’extinction systématique des réponses dirigées vers le stimulus non récompensé S-. Chaque fois que l’animal choisit S- et subit une absence de renforcement, une valeur inhibitrice (notée sIr dans la nomenclature hullienne) s’accumule de façon cumulative.

Tout comme l’excitation, cette force inhibitrice ne reste pas cantonnée à la coordonnée physique exacte de S-. Elle génère un gradient de généralisation inhibitrice qui se propage le long de la dimension métrique, atteignant son niveau le plus élevé au point S- et déclinant progressivement à mesure que l’on s’éloigne de cette valeur négative. L’inhibition agit comme une force de freinage ou de répulsion psychologique, réduisant la probabilité d’apparition de toute réponse motrice orientée vers les stimuli partageant les caractéristiques de S-.

Un paramètre déterminant du modèle spencien concerne la géométrie comparative de ces deux gradients : empiriquement et théoriquement, la pente du gradient d’inhibition est généralement modélisée comme étant plus abrupte et resserrée que celle du gradient d’excitation. Cette dynamique assure que l’impact de l’extinction reste particulièrement virulent dans le voisinage immédiat du stimulus prohibé, créant une frontière discriminative nette tout en exerçant une pression latérale majeure sur les régions adjacentes du spectre physique.

3.3 La sommation algébrique des potentiels d’excitation et d’inhibition

L’innovation conceptuelle décisive de Spence repose sur la sommation algébrique locale de ces deux gradients antagonistes. L’organisme ne réagit pas à l’excitation ou à l’inhibition de manière séparée ; son comportement effectif est gouverné par la force associative nette en chaque coordonnée physique de l’échelle dimensionnelle. Cette résultante opérationnelle, ou potentiel de réaction effectif net (désigné par sĒr), s’obtient simplement par une soustraction arithmétique point par point :

sĒr = sEr – sIr

En tout point du continuum où l’excitation dépasse l’inhibition, la valeur résultante est positive, traduisant une probabilité d’approche de l’animal. Inversement, là où l’inhibition l’emporte sur l’excitation, la résultante est négative, se traduisant par un évitement comportemental actif. Lorsque deux stimuli sont présentés simultanément lors d’un essai de choix, la règle décisionnelle prédit que l’animal sélectionnera invariablement l’objet associé au potentiel de réaction net le plus élevé.

Cette formulation d’une simplicité désarmante cache une conséquence théorique monumentale : en aucun cas le sujet n’a besoin de comparer mentalement les deux stimuli, ni d’évaluer le rapport de proportion qui les unit, ni d’extraire la moindre règle logique d’ordonnancement dimensionnel. Chaque stimulus déclenche de manière indépendante son propre potentiel de réaction net en vertu de sa valeur absolue sur la dimension physique, et le choix final n’est rien d’autre que l’expression du triomphe mécanique de la valeur associative nette la plus forte.

4. La mécanique mathématique du décalage de la réponse maximale

4.1 L’interaction géométrique des deux courbes de généralisation

Pour saisir comment un modèle strictement absolu génère un comportement qui mime l’apprentissage relationnel, il est impératif d’analyser la topologie géométrique issue du croisement des deux fonctions de généralisation. Considérons un continuum dimensionnel physique, tel que la surface géométrique de cibles carrées. Positionnons le stimulus non renforcé S- à une valeur arbitraire de 100 unités et le stimulus renforcé S+ à 160 unités. Au-dessus de ces deux points s’élèvent respectivement le gradient d’inhibition centré sur 100 et le gradient d’excitation centré sur 160.

Comme les deux stimuli sont métriquement proches, les bases des deux cloches se recouvrent largement. La zone de recouvrement la plus critique se situe sur le flanc inférieur du gradient d’excitation : les valeurs situées entre 100 et 160 subissent l’influence inhibitrice directe émanant de S-. En conséquence, toute la portion proximale de la courbe d’excitation de S+ se trouve lourdement rabotée par la soustraction de l’inhibition sous-jacente. L’inhibition exercée par S- diminue l’efficacité associative non seulement en S-, mais également au point précis S+ lui-même.

En revanche, lorsque l’on observe le flanc supérieur du gradient de S+, c’est-à-dire les valeurs physiques supérieures à 160 (s’éloignant de S-), l’influence de l’inhibition décroît bien plus vite que l’excitation résiduelle. L’asymétrie spatiale induite par la présence unilatérale du foyer inhibiteur comprime la résultante nette du côté de S- et la libère du côté opposé. L’interaction soustractive des deux courbes déforme la topographie du potentiel net, provoquant un phénomène géométrique inattendu : le sommet effectif de la courbe résultante ne coïncide plus avec le stimulus originel S+, mais glisse vers une valeur physique extérieure.

4.2 L’explication de la transposition proche par l’apprentissage absolu

Cette translation spatiale du pic du potentiel net constitue le cœur explicatif de la transposition proche selon Spence. Supposons que l’on calcule les valeurs nettes exactes issues de cette soustraction pour notre exemple numérique : au point S+ (160), l’excitation brute s’élève par exemple à 6,5 unités, mais l’inhibition issue de S- y exerce encore un poids de 2,0 unités, ce qui confère à S+ une force associative nette de 4,5 unités (6,5 – 2,0 = 4,5).

Examinons maintenant le nouveau stimulus de test S++, positionné à une valeur de 256 unités. Bien qu’il n’ait jamais été présenté lors de la phase d’entraînement, S++ se situe sur la pente descendante du gradient de généralisation de l’excitation de S+, où il bénéficie d’une excitation résiduelle significative de, disons, 5,2 unités. Cependant, en raison de son éloignement métrique de S- (situé à 100 unités), l’inhibition résiduelle qui l’atteint est devenue presque négligeable, tombant à seulement 0,2 unité. Le potentiel net au point S++ s’établit donc à 5,0 unités (5,2 – 0,2 = 5,0).

Lorsque le sujet est placé devant le choix simultané entre S+ (160) et S++ (256), il compare mécaniquement un potentiel net de 4,5 unités face à un potentiel net de 5,0 unités. Le système nerveux de l’organisme sélectionne inéluctablement S++, non pas parce qu’il le conçoit mentalement comme « le plus grand », mais parce que la valeur physique absolue de 256 unités mobilise un potentiel de réaction effectif plus puissant que la valeur physique de 160 unités. Spence parvient ainsi à répliquer point par point les données empiriques de Köhler sans concéder la moindre parcelle théorique aux thèses de la Gestalt : le comportement relationnel émerge naturellement d’un substrat purement absolu.

4.3 La sensibilité du modèle aux paramètres des gradients

La puissance du modèle de Spence réside également dans sa plasticité paramétrique, qui lui permet de modéliser avec finesse une grande variété de conditions expérimentales. La forme finale de la courbe du potentiel de réaction net dépend de manière critique de trois paramètres fondamentaux : la distance métrique séparant S+ et S- lors de la discrimination initiale, la hauteur relative des sommets d’excitation et d’inhibition, et l’écart-type ou la pente de décroissance spatiale des gradients.

Si l’écart initial entre S+ et S- est très faible, les deux gradients se superposent presque intégralement : l’inhibition mutile massivement le potentiel excitateur, ce qui repousse le pic du potentiel net bien plus loin sur le continuum physique tout en abaissant la réactivité globale de l’animal. À l’inverse, si S+ et S- sont initialement très distants sur l’axe continu, l’inhibition n’exerce plus aucune influence sur la région où culmine l’excitation ; les deux processus opèrent de manière indépendante, le pic net demeure fixé sur S+, et le phénomène de transposition proche disparaît totalement au profit d’un choix strict pour S+.

De surcroît, la nature de la dimension sensorielle influe profondément sur les dynamiques observées. Les pentes de généralisation varient selon que l’on manipule la luminosité d’une surface, l’orientation d’une ligne ou la fréquence d’une onde sonore. Ces variations expliquent pourquoi le taux de transposition empirique peut fluctuer substantiellement d’une espèce à l’autre ou d’une modalité perceptive à l’autre, tout en demeurant soumis à la même loi mathématique d’interaction fonctionnelle entre processus facilitateurs et inhibiteurs.

5. La prédiction cruciale de Spence : l’échec de la transposition distante

5.1 Le comportement asymptotique des gradients aux extrêmes

Le génie méthodologique de Kenneth Spence s’exprime pleinement dans sa capacité à ne pas s’arrêter à une simple réinterprétation des résultats connus, mais à pousser sa théorie jusqu’à ses conséquences limites les plus radicales. Si l’explication mécaniste fondée sur les gradients de généralisation est valide, elle implique nécessairement que l’effet de transposition ne peut pas se maintenir indéfiniment lorsque l’on s’éloigne des stimuli initiaux le long de la dimension physique continue.

En effet, les gradients de généralisation possèdent une propriété mathématique universelle : ils décroissent de manière monotone pour converger asymptotiquement vers zéro ou vers un niveau de réponse basal. À mesure que l’on s’éloigne considérablement de la paire d’entraînement (S-, S+) pour explorer des stimuli de test distants, l’influence de l’excitation originelle s’estompe jusqu’à disparaître complètement. Dans ces zones périphériques de l’échelle métrique, l’excitation comme l’inhibition ont tari leurs effets, ramenant la force associative nette à un niveau indifférencié.

Spence en déduit une prédiction théorique audacieuse qui prend le contre-pied absolu de la doctrine gestaltiste. Selon la théorie de la forme, tant que le rapport géométrique entre les deux stimuli de test est préservé (par exemple un ratio de taille constant de 1 à 1,6), l’organisme doit transposer sans faille, quelle que soit la distance métrique absolue sur l’échelle continue, puisque la relation structurelle reste rigoureusement invariante. Pour Spence, au contraire, la transposition doit inévitablement s’effondrer dès que les stimuli atteignent la zone où les gradients s’éteignent, laissant place à des choix aléatoires (niveau de chance à 50 %) ou même, dans certaines configurations de gradients larges, à une inversion complète de la préférence.

5.2 L’expérience princeps de Spence avec des chimpanzés

Afin de soumettre cette divergence théorique à l’arbitrage expérimental définitif, Spence a entrepris une série d’expériences mémorables à la station de biologie des primates de Yale à Orange Park, en Floride, dont les résultats détaillés ont été consignés dans son ouvrage classique de 1942. Le protocole employait de jeunes chimpanzés soumis à des tâches de discrimination visuelle de surfaces géométriques planes.

Les primates étaient d’abord entraînés à distinguer une surface carrée de 160 cm² (S+) d’une surface de 100 cm² (S-). Le renforcement était garanti par l’accès à de la nourriture dissimulée dans un compartiment sous la boîte portant le carton adéquat. Une fois l’apprentissage parfaitement stabilisé, les sujets étaient exposés à quatre conditions de test distinctes, chacune maintenant le même rapport dimensionnel relatif d’environ 1:1,6, mais s’échelonnant à des degrés d’éloignement croissant le long de l’axe métrique :

  • Test de proximité immédiate (degré 1) : confrontation de la paire 160 cm² et 256 cm² (transposition proche standard).
  • Test à distance modérée (degré 2) : confrontation de la paire 256 cm² et 409 cm².
  • Test à grande distance (degré 3) : confrontation de la paire 409 cm² et 655 cm².
  • Test à distance extrême (degré 4) : confrontation de la paire 655 cm² et 1048 cm².

Le contrôle méthodologique était exemplaire : les essais critiques étaient intercalés avec une parcimonie calculée au milieu d’essais de rappel récompensés sur la paire d’entraînement pour éviter l’extinction globale de la motivation, tout en garantissant que les réponses aux nouvelles paires ne bénéficiaient d’aucun renforcement différentiel d’apprentissage.

5.3 Les résultats confirmant l’effondrement de la transposition

Les données empiriques recueillies par Spence ont apporté une confirmation éclatante à ses prédictions quantitatives, infligeant un démenti cinglant aux prétentions universalistes de la Gestalt. Lors du test de degré 1 (transposition proche), les chimpanzés sélectionnaient massivement la plus grande boîte (256 cm²) dans près de 80 % à 90 % des présentations, reproduisant fidèlement le comportement relationnel documenté par Köhler.

Cependant, au fur et à mesure que les stimuli de test étaient décalés vers les échelons dimensionnels distants, le taux de choix relationnel s’effondrait de façon linéaire et spectaculaire. Au degré 2, la préférence pour la boîte la plus grande tombait aux alentours de 60 % ; au degré 3 et au degré 4, la performance des primates oscillait entre 45 % et 52 %, devenant strictement indifférenciable du pur hasard statistique.

Ce résultat constituait une anomalie fatale et inexplicable pour le modèle gestaltiste : si l’animal avait véritablement appris une règle d’appréhension structurelle de type « choisis toujours le plus grand des deux », pourquoi cette règle opérationnelle s’évaporait-elle totalement face à de grandes surfaces de 655 cm² et 1048 cm² alors même que le contraste perceptif relatif de 1,6 demeurait parfaitement préservé ? La dépendance empirique de la transposition à la distance absolue sur le continuum sensoriel attestait de manière péremptoire que la décision comportementale restait ancrée dans la mémoire de magnitudes physiques locales, validant avec éclat l’hypothèse de l’interaction des gradients d’excitation et d’inhibition.

6. Apprentissage relationnel vs apprentissage absolu : confrontation directe

6.1 La thèse relationnelle : perception de ratios et structures globales

En dépit des coups de boutoir portés par les expériences de Spence, le courant relationnel ne s’est pas éteint ; il a reformulé ses assises théoriques pour défendre une approche écologique de la cognition. Pour les défenseurs de la thèse relationnelle, l’organisme vivant est avant tout un détecteur de ratios, de proportions métriques et d’invariants environnementaux. Isoler des stimuli sur un fond uniforme dans une chambre noire de laboratoire constitue un artifice expérimental qui dénature les conditions normales d’exercice de la perception biologique.

Dans la nature, la luminance absolue d’un objet varie continuellement selon l’heure de la journée, le passage des nuages ou l’exposition au soleil, tandis que sa réflectance relative par rapport aux objets adjacents demeure constante. De même, la taille rétinienne d’un prédateur ou d’une source de nourriture change drastiquement en fonction de sa distance par rapport à l’observateur, tandis que les relations de proportionnalité avec les repères spatiaux environnants restent stables. La sélection naturelle a donc nécessairement façonné les systèmes nerveux pour extraire directement ces invariants structuraux indispensables à la survie.

Les relationnistes soutiennent que l’apprentissage consiste en l’encodage de règles abstraites transposables (« plus grand que », « plus sombre que », « orienté plus à droite ») qui transcendent les propriétés physiques atomiques des objets contingents. Ils postulent une continuité cognitive phylogénétique, affirmant que dès les échelons élémentaires de la série animale, les vertébrés manifestent des capacités de transfert qui ne sauraient être réduites à de simples traces mnésiques d’excitations ponctuelles.

6.2 La thèse absolue : association directe entre propriétés physiques et renforcements

À l’opposé de cet émergentisme cognitif, la thèse absolue défendue par le béhaviorisme spencien s’enracine dans une ontologie physicaliste stricte. L’organisme ne traite pas des « concepts » ou des « idées », mais des signaux neurobiologiques discrets déclenchés par l’énergie électromagnétique, mécanique ou chimique heurtant les récepteurs sensoriels. La force d’une habitude motrice est le produit direct de la contingence temporelle et spatiale associant ces impulsions afférentes élémentaires à la décharge dopaminergique ou neurophysiologique associée au renforcement biologique.

Cette approche récuse l’utilité théorique de postuler une perception de règles relationnelles pour rendre compte de discriminations dimensionnelles simples. Selon les partisans de l’apprentissage absolu, le recours aux structures globales relève d’une illusion anthropomorphique projetant sur l’animal des catégories logiques formelles qui ne sont en réalité que des descriptions verbales attribuées par l’expérimentateur humain à des résultats comportementaux.

L’élégance du modèle absolu réside dans son économie explicative : les stimuli possèdent des valeurs métriques déterminées, mesurables sur des appareils de physique (spectromètres, luxmètres, règles de mesure spatiale) ; le renforcement modifie la susceptibilité de réponse à ces coordonnées objectives ; et la généralisation neuronale propage cette susceptibilité selon des gradients d’activation synaptique. Le comportement observé est le point d’équilibre purement déterministe de cette dynamique quantitative sans qu’aucun acte de « jugement comparatif » ou d’« abstraction mentale » n’ait besoin d’être invoqué.

6.3 Le débat sur la charge cognitive et le principe de parcimonie

Ce choc doctrinal a soulevé un vif débat épistémologique quant à la juste application du canon de Lloyd Morgan, principe de parcimonie guidant la psychologie comparée selon lequel une activité ne doit jamais être interprétée comme le fruit d’une faculté psychique supérieure si elle peut être expliquée adéquatement par un processus mental situé plus bas sur l’échelle phylogénétique.

Pour les béhavioristes spenciens, le canon de Morgan imposait catégoriquement le triomphe de la thèse absolue. Le modèle de Spence n’exige que deux processus élémentaires connus — l’excitation et l’inhibition pavloviennes — combinés par une simple opération arithmétique de soustraction. En éliminant l’entité hypothétique d’une « règle relationnelle abstraite », le modèle satisfaisait aux standards les plus stricts de l’économie théorique et du réductionnisme méthodologique.

Toutefois, les tenants de l’approche cognitive ont rétorqué que la véritable parcimonie ne réside pas nécessairement dans la simplicité des mécanismes de bas niveau postulés, mais dans la généralité des principes computationnels. Ils ont souligné que le modèle de Spence exigeait un ajustement extrêmement minutieux et complexe de nombreux paramètres ad hoc (hauteurs exactes des gradients, formes mathématiques des courbes, dissymétrie des pentes d’inhibition) pour sauver les apparences de l’associationnisme. Postuler une détection perceptive directe d’un gradient de disparité pouvait paradoxalement s’avérer beaucoup plus économe en termes de modélisation computationnelle du système nerveux que de devoir faire reposer chaque choix adaptatif sur des équilibres instables d’interférences de traces absolues.

7. Le phénomène connexe du déplacement du pic (Peak Shift)

7.1 Les expériences d’opérant de Hanson (1959) sur le spectre lumineux

L’une des plus belles confirmations empiriques et extensions théoriques du modèle de sommation algébrique de Spence est intervenue plus de deux décennies après sa formulation princeps, grâce aux travaux devenus classiques d’Herbert M. Hanson en 1959. Travaillant dans le cadre du conditionnement opérant skinnérien, Hanson s’est proposé d’explorer la généralisation dimensionnelle après un entraînement discriminatif chez le pigeon, en recourant à des stimuli visuels d’une précision physique absolue : des lumières monochromatiques mesurées en nanomètres (nm).

Le protocole de Hanson utilisait un groupe expérimental de pigeons entraînés à picorer une touche éclairée par une longueur d’onde de 550 nm (jaune-vert), désignée comme S+, tout en subissant des essais d’extinction face à un stimulus S- de 555 nm (une nuance très légèrement plus verte). Un groupe contrôle recevait quant à lui un conditionnement simple avec le seul stimulus S+ de 550 nm en l’absence de tout stimulus négatif. Lors de la phase de test ultérieure, administrée en extinction complète sur un large spectre de longueurs d’onde allant de 480 nm à 620 nm, les cadences de picorage ont été mesurées avec précision.

Tandis que le groupe contrôle présentait une courbe de généralisation symétrique classique culminant très exactement sur la longueur d’onde entraînée de 550 nm, le groupe discriminatif a manifesté un profil stupéfiant baptisé peak shift (déplacement du pic de réponse). Le taux maximal de picorage ne s’est pas produit à 550 nm, mais s’est décalé latéralement vers 540 ou 535 nm, c’est-à-dire dans la direction opposée à S-, s’éloignant de la zone inhibée le long du continuum chromatique.

7.2 L’effet de contraste comportemental et sa formalisation

L’expérience de Hanson a révélé un second phénomène tout aussi spectaculaire, étroitement corrélé au déplacement du pic : le contraste comportemental positif. Non seulement le sommet de la cadence de réponse s’était décalé métriquement à l’écart de S-, mais la fréquence absolue de picorage enregistrée sur ce nouveau pic déplacé (540 nm) était considérablement plus élevée que la cadence maximale mesurée chez les animaux du groupe contrôle qui n’avaient été exposés qu’au renforcement de S+.

Ce rehaussement de la vigueur comportementale au-delà du niveau induit par le conditionnement simple témoigne d’une interaction dynamique profonde entre les contingences de renforcement et d’extinction. L’introduction du stimulus négatif S- ne se borne pas à réduire localement la réponse ; elle produit une tension motivationnelle et associative qui exacerbe la réponse aux stimuli périphériques contrastants.

Ce phénomène a été formalisé dans les modèles néo-béhavioristes ultérieurs en intégrant les notions de frustration conditionnée et de dynamogénie motivationnelle issues des travaux de Clark Hull et de Robert Amsel. L’extinction n’est pas un oubli passif, mais un processus actif générant une charge émotionnelle aversive dont l’effet dynamogène se déverse sur les systèmes de réaction résiduels, amplifiant l’intensité des comportements dirigés vers les zones sécurisées du continuum métrique.

7.3 La confirmation éclatante des prédictions mathématiques de Spence

Pour la communauté des psychologues expérimentaux de la fin des années 1950, l’expérience de Hanson a résonné comme une éclatante apothéose théorique pour Kenneth Spence. En superposant les courbes empiriques de cadence de picorage obtenues par Hanson sur les diagrammes théoriques que Spence avait tracés à la règle sur du papier millimétré en 1937, la concordance s’est avérée quasi absolue.

Le peak shift constituait la signature graphique irréfutable de la soustraction du gradient d’inhibition sur le flanc proximal du gradient d’excitation. Le déplacement du sommet de réponse vers l’extérieur et la retombée asymétrique du côté du stimulus prohibé s’expliquaient trait pour trait par la mécanique de la sommation algébrique. Aucun modèle purement relationnel ne pouvait rendre compte de façon satisfaisante de ce glissement quantitatif précis du pic de réponse opérationnelle vers une valeur physique qui n’avait jamais été renforcée ni même présentée lors de l’acquisition.

Cette validation a conféré au modèle de Spence le statut d’une loi quasi générale de l’apprentissage perceptif animal. Elle a démontré la fécondité heuristique d’une approche qui, en refusant le recours aux explications phénoménologiques pour se consacrer à la déduction mathématique de processus physiologiques hypothétiques, a su anticiper avec vingt ans d’avance des faits de laboratoire d’une complexité expérimentale remarquable.

8. Variations interspécifiques et développementales de la transposition

8.1 La transposition chez les enfants d’âge préscolaire et d’âge scolaire

La question de la transposition ne pouvait pas rester cantonnée à la psychologie animale ; elle s’est rapidement imposée comme un levier méthodologique privilégié pour explorer la genèse de la pensée conceptuelle chez l’être humain. Dans une étude devenue célèbre menée en 1946, Margaret W. Kuenne a transposé les paradigmes discriminatifs de Spence auprès d’enfants d’âges variés, répartis entre des groupes préscolaires (âgés de 3 à 4 ans) et des groupes d’âge scolaire précoce (âgés de 5 à 7 ans).

Le dispositif expérimental utilisait des boîtes couvertes de carrés de différentes dimensions physiques. Les résultats de Kuenne ont révélé une spectaculaire ligne de partage développementale : les très jeunes enfants (3-4 ans) présentaient un profil de réponse rigoureusement superposable à celui des chimpanzés de Spence. Ils réussissaient systématiquement la transposition proche, mais leur taux de choix relationnel s’effondrait au niveau de la chance lors des épreuves de transposition distante, validant de facto l’universalité du modèle des gradients de Spence à ce stade précoce de l’ontogenèse.

En revanche, les enfants plus âgés (à partir de 5-6 ans) manifestaient une rupture totale avec ce profil : ils réussissaient avec la même aisance parfaite les tests de transposition proche et les tests de transposition distante à plusieurs échelons dimensionnels d’écartement. La transition développementale ne s’opérait donc pas par une simple modification progressive des pentes de généralisation, mais marquait l’émergence discontinue d’un mode de traitement fondamentalement distinct.

8.2 Le rôle du langage et de la médiation verbale

Cette discontinuité développementale a trouvé son explication théorique majeure dans les travaux des époux Tracy et Howard Kendler sur la médiation verbale. En analysant les protocoles verbaux des enfants de l’expérience de Kuenne, les chercheurs ont constaté que la capacité à transposer à distance était directement corrélée à la verbalisation spontanée ou provoquée de la relation dimensionnelle.

L’enfant plus âgé, dès lors qu’il dispose de la compétence linguistique requise, applique mentalement un étiquetage symbolique aux stimuli : il n’enregistre plus les cibles comme des surfaces physiques isolées, mais produit une réponse médiatrice interne : « celle-ci est la plus grande boîte ». Cette étiquette verbale (« plus grand que ») acquiert une autonomie fonctionnelle complète par rapport aux dimensions physiques sous-jacentes. Lorsqu’on présente la nouvelle paire distante, l’enfant n’est plus tributaire de la propagation de gradients d’excitation métriques ; il lui suffit d’appliquer l’étiquette verbale acquise à la nouvelle configuration perceptive.

La théorie de la médiation de Kendler et Kendler a ainsi proposé une séduisante synthèse hiérarchique : l’être humain posséderait une double architecture cognitive. Le premier niveau, primaire et phylogénétiquement primitif, repose sur l’apprentissage associatif direct guidé par les gradients de Spence ; le second niveau, surérogatoire et propre à l’humain linguistiquement compétent, repose sur un système propositionnel médiatisé par le langage. Si l’on empêche la verbalisation chez l’adulte (par une tâche de surcharge cognitive ou de suppression articulatoire), on voit d’ailleurs réapparaître fugitivement le profil spencien sous-jacent.

8.3 Les études comparatives : rongeurs, oiseaux, primates non humains

L’exploration comparative systématique du paradigme de la transposition à travers l’arbre phylogénétique des vertébrés a apporté des nuances indispensables au débat originel. Chez les rongeurs (rats, souris), de nombreuses réplications ont confirmé la prédominance quasi exclusive du modèle de Spence : la transposition distante échoue systématiquement dans des conditions de test standard, attestant que leur comportement reste dicté par des représentations continues absolues régies par l’interaction excitation-inhibition.

Toutefois, la situation s’avère nettement plus complexe chez certaines espèces aviaires et chez les primates non humains. Des travaux conduits sur les corvidés (geais des chênes, corbeaux) et les pigeons par des équipes de psychologie comparée contemporaines ont mis en évidence d’authentiques compétences de transposition distante pour peu que les animaux bénéficient d’un apprentissage sur des configurations spatiales complexes ou de tests fondés sur la naturalité écologique des signaux. Les oiseaux spécialistes de la mémoire spatiale et du stockage de graines mobilisent des architectures neuro-hippocampiques remarquablement adaptées à l’extraction de coordonnées et de rapports géométriques.

De surcroît, les grands singes (chimpanzés, bonobos) soumis à des entraînements répétés à des tâches de discrimination relationnelle (paradigmes de « matching-to-sample » relationnel) démontrent la capacité d’abandonner le calcul par gradient de Spence pour basculer vers un traitement véritablement configurationnel et symbolique. La prédominance de l’apprentissage relationnel ou absolu n’est donc pas une caractéristique rigide scellée au niveau de l’espèce, mais une fonction hautement modulable dépendant des contraintes de la niche écologique et de l’histoire d’apprentissage de l’individu.

9. Les limites et critiques empiriques du modèle de Spence

9.1 Les cas de transposition distante réussie sans médiation verbale

Bien que le modèle quantitatif de Kenneth Spence ait constitué une avancée méthodologique magistrale, il a progressivement été confronté à des contradictions empiriques insolubles dans le cadre strict d’un modèle d’additivité spatiale linéaire. La plus redoutable de ces failles a été l’observation documentée de succès irréfutables à des épreuves de transposition distante chez des animaux totalement dépourvus de langage articulé.

Dans des expériences célèbres menées par Douglas H. Lawrence et Joseph De Rivera en 1954, des rats étaient soumis à un protocole ingénieux où les stimuli n’étaient pas présentés côte à côte, mais affichés sur deux battants de portes verticales à travers lesquelles l’animal devait sauter. Lawrence et De Rivera ont montré que lorsque la procédure d’apprentissage obligeait les rongeurs à comparer activement et simultanément les deux surfaces visuelles avant de déclencher leur saut moteur, ces derniers manifestaient un comportement de transposition distant robuste et durable, contredisant frontalement les limites physiques mathématisées par Spence.

Des résultats similaires ont été observés sous des conditions de surapprentissage massif (« overtraining ») : lorsqu’un animal continue à être entraîné des centaines d’essais bien après avoir atteint le critère d’acquisition de 100 % de réussite, la transposition distante réapparaît souvent de manière stable. Ce phénomène d’invariance dimensionnelle résistant à l’éloignement physique suggère qu’un traitement véritablement relationnel peut être encodé par des structures cérébrales non humaines pour peu que les dispositifs méthodologiques incitent l’organisme à porter son attention sur le différentiel relationnel plutôt que sur les éléments isolés.

9.2 La théorie de la codabilité et les effets de contexte

Une seconde ligne de critique dévastatrice est venue des théoriciens de l’attention sélective, menés notamment par Donald Broadbent, David Zeaman et Paul House. Ces auteurs ont fait remarquer que le modèle de Spence postulait implicitement une échelle sensorielle objective et statique, où chaque valeur physique engendre mécaniquement un potentiel associatif invariable.

Or, la psychophysique et la psychologie de la perception ont largement démontré que la valeur fonctionnelle d’un stimulus dépend dramatiquement de son contexte environnemental global. La théorie de la codabilité perceptive a mis en lumière des phénomènes tels que l’adaptation sensorielle (déplacement du point neutre rétinien ou auditif en fonction de la stimulation moyenne ambiante) et les illusions de contraste géométrique (comme les illusions d’Ebbinghaus ou de Ponzo). Un carré de 160 cm² ne projette pas la même valeur psychologique interne lorsqu’il est entouré d’objets minuscules ou lorsqu’il est engoncé dans un environnement colossal.

Si la perception du stimulus dépend des propriétés relationnelles du contexte global dans lequel il s’insère, le postulat de Spence assignant des gradients absolus à des coordonnées métriques fixes s’effondre. Le sujet n’apprend pas à réagir à une longueur d’onde physique, mais à une disparité perceptive relative modulée par le niveau d’adaptation du système sensoriel à un instant t, ce qui réintroduit nécessairement les principes gestaltistes au sein même de la formalisation psychophysique.

9.3 La dimensionnalité multiple et les stimuli naturels complexes

La troisième faiblesse intrinsèque du modèle de 1937 tient à sa limitation structurelle à des espaces géométriques unidimensionnels idéalisés en laboratoire. L’algèbre des gradients de Spence fonctionne de manière élégante tant que l’on manipule une variable physique unique (la surface ou la luminance) le long d’un axe cartésien linéaire isolé.

Néanmoins, dans les écosystèmes naturels, aucun organisme n’est confronté à des stimuli unidimensionnels purs. Une proie, un fruit mûr ou un partenaire sexuel constituent des entités multidimensionnelles hautement complexes, définies par une infinité de paramètres intriqués : texture, saturation chromatique, géométrie fractale, réflectance, mouvement et signal acoustique. Dès lors que l’on tente d’étendre le modèle de Spence à des espaces vectoriels multidimensionnels orthogonaux, les interactions soustractives entre gradients excitateurs et inhibiteurs deviennent exponentiellement instables.

Les phénomènes de dominance attentionnelle (ou « overshadowing »), dans lesquels une modalité sensorielle écrase et masque complètement l’acquisition d’une autre dimension pourtant informative, démontrent que le cerveau animal n’additionne pas passivement des potentiels algébriques. Il filtre activement l’information entrante, privilégie certaines configurations au détriment d’autres et opère des réductions de dimensionnalité qui dépassent irrémédiablement le cadre formel du néo-béhaviorisme classique.

10. Modélisations computationnelles et connexionnistes modernes

10.1 L’implémentation des gradients de Spence dans les réseaux de neurones

L’avènement des sciences cognitives computationnelles et des réseaux de neurones artificiels au cours des dernières décennies a permis une réhabilitation spectaculaire et inattendue du formalisme de Kenneth Spence. Les modélisateurs connexionnistes ont rapidement perçu l’équivalence algorithmique profonde reliant les gradients spenciens aux fonctions d’activation spatialisées de l’intelligence artificielle.

En particulier, les architectures computationnelles à base de réseaux à fonctions de base radiale (Radial Basis Function networks, RBF) utilisent des unités cachées dont le champ récepteur reproduit mathématiquement une courbe gaussienne de sensibilité sélective centrée sur un vecteur particulier de caractéristiques d’entrée. Lorsque ces réseaux sont entraînés avec des algorithmes d’optimisation par rétropropagation du gradient d’erreur pour discriminer un patron S+ d’un patron S- métriquement proche, on observe un comportement fascinant :

Les poids synaptiques issus des unités RBF associées à la récompense augmentent (excitation), tandis que ceux issus des unités associées au non-renforcement deviennent négatifs (inhibition latérale). De manière totalement émergente et spontanée, le réseau neuronal artificiel manifeste le phénomène de peak shift prédit par Spence et documenté par Hanson : le vecteur d’activation maximale du réseau glisse hors de la coordonnée du patron d’entraînement S+ pour s’installer sur une valeur périphérique jamais encodée lors de la phase d’apprentissage statistique.

10.2 Les modèles de traitement distribué parallèle (PDP) de la catégorisation

Le renouveau des architectures de traitement distribué parallèle (PDP) a fourni le terreau nécessaire pour réconcilier définitivement la querelle entre apprentissage d’exemplaires absolus et extraction de règles relationnelles. L’un des jalons les plus influents de cette synthèse computationnelle est incarné par le modèle ALCOVE (Attention Learning COVEring map), formalisé par le psychologue John K. Kruschke en 1992.

ALCOVE combine des représentations d’exemplaires spécifiques basées sur des nœuds de type spencien avec un mécanisme d’attention sélective dimensionnelle modulant la métrique même de l’espace psychologique. Dans cette architecture, le réseau peut simultanément ajuster l’écartement ou la compression de ses dimensions sensorielles (capturant ainsi les effets d’invariance contextuelle et d’apprentissage relationnel de la Gestalt) tout en calculant des activations locales nettes par sommation vectorielle soustractive (préservant le mécanisme rigoureux de Spence).

Le modèle computationnel démontre que selon les contraintes de la tâche imposée et la distribution statistique des données, le même réseau connexionniste peut adopter un comportement strictement gouverné par les gradients absolus (reproduisant l’échec de la transposition distante chez le jeune enfant ou le rat) ou basculer vers un profil purement relationnel (reproduisant la réussite systématique observée sous médiation verbale ou surapprentissage). La dichotomie rigide entre absolu et relationnel se dissout ainsi au profit d’un continuum d’états dynamiques au sein d’une architecture distribuée unique.

10.3 L’intelligence artificielle face au transfert d’apprentissage

Dans le domaine de l’intelligence artificielle contemporaine et de l’apprentissage profond (Deep Learning), l’expérience de transposition formulée par Spence a trouvé une résonance d’une actualité brûlante à travers le problème critique de la généralisation hors distribution (out-of-distribution generalization). Les réseaux de neurones convolutifs profonds actuels excellent dans la reconnaissance statistique d’images complexes au sein de leur domaine d’entraînement, mais échouent souvent de manière spectaculaire lorsqu’ils sont confrontés à des modifications relationnelles élémentaires.

Si un système de vision par ordinateur est entraîné à reconnaître un objet dans des conditions d’échelle ou de luminance déterminées, il tend fréquemment à sur-ajuster son calcul sur les caractéristiques physiques locales absolues des pixels, reproduisant l’effondrement distant spencien plutôt que d’extraire la relation d’ordre sémantique sous-jacente. L’incapacité historique des architectures de connexionnisme statistique à opérer des transferts relationnels abstraits sans un surcroît massif de données d’apprentissage a conduit à une remise en question de leurs fondements.

Pour dépasser ces limitations, les chercheurs en intelligence artificielle se tournent de plus en plus vers des approches hybrides neuro-symboliques. Ces modèles associent la plasticité des gradients d’activation continus de bas niveau — héritiers directs de la modélisation mathématique de Spence — à des modules symboliques capables d’implémenter des opérations de raisonnement logique relationnel. La transposition dimensionnelle constitue ainsi, un siècle après ses premières explorations de laboratoire, l’un des bancs d’essai les plus exigeants pour tester la véritable robustesse cognitive des systèmes intelligents de demain.

11. Implications théoriques pour la psychologie cognitive et la philosophie de l’esprit

11.1 Le réductionnisme mécaniste face à l’émergentisme gestaltiste

Sur le terrain de la philosophie de l’esprit et de l’épistémologie générale, la polémique sur la transposition cristallise l’un des conflits les plus fondamentaux de la pensée moderne : l’opposition irréductible entre le réductionnisme mécaniste ascendant (bottom-up) et l’émergentisme structural descendant (top-down). Kenneth Spence s’inscrit dans la droite lignée du projet physicaliste des Lumières et du néopositivisme : son modèle constitue une tentative héroïque et brillante de dissolution des entités mentales intentionnelles dans la pure dynamique physico-mathématique de processus physiologiques simples.

En démontrant qu’une conduite qui semble, aux yeux d’un observateur extérieur, guidée par une intention cognitive, un jugement rationnel ou une intuition de structure peut n’être en réalité que la résultante aveugle d’interférences arithmétiques entre deux champs d’ondes associatives continues, Spence a fourni un modèle paradigmatique de désenchantement mécaniste de la psychologie. Le sujet biologique ne poursuit pas un but abstrait ; il suit la ligne de moindre résistance tracée par le gradient de son potentiel de réaction effectif.

À l’inverse, la psychologie de la Gestalt, redécouverte aujourd’hui comme une matrice essentielle des théories des systèmes dynamiques complexes, de l’auto-organisation et de l’énaction, rappelle l’impossibilité ontologique de réduire l’expérience perceptive globale à un agrégat mécanique d’atomes physiques isolés. Le cerveau ne subit pas passivement le monde physique ; il impose activement du sens, stabilise des formes invariantes et navigue dans un univers de significations écologiques directes. La confrontation entre Spence et Köhler démontre que la vérité psychologique ne réside pas dans l’écrasement d’un niveau d’analyse par un autre, mais dans l’articulation féconde entre les mécanismes matériels de sous-systèmes locaux et les lois d’organisation globale des systèmes vivants.

11.2 La nature des représentations internes : continues ou propositionnelles

L’héritage expérimental de la transposition a également nourri le grand débat contemporain sur la nature du format des représentations mentales en sciences cognitives. Les deux approches en compétition ont posé les termes d’une dichotomie fondatrice qui continue de structurer les travaux contemporains : les représentations internes sont-elles fondamentalement analogiques et continues, ou symboliques et propositionnelles ?

Le modèle de Spence défend une conception strictement analogique et continue de la cognition élémentaire : l’information est préservée sous forme de magnitudes de forces associatives variant sans discontinuité le long de dimensions physiques isomorphes à l’environnement extérieur. Cette perspective résonne puissamment avec la théorie du « Système 1 » popularisée par Daniel Kahneman, caractérisant un mode de pensée implicite, automatique, associatif, rapide et hautement dépendant de la proximité contextuelle.

En contrepoint, l’apprentissage relationnel validé lors de la verbalisation ou de la transposition distante chez les primates évolués et l’humain renvoie au « Système 2 » : une architecture cognitive propositionnelle, discrète, opérant par manipulation de symboles syntaxiques abstraits et de règles logiques combinatoires. L’étude de la transposition à travers les âges et les espèces offre ainsi une fenêtre privilégiée sur le point de bascule exact où le format analogique continu cède le pas à la manipulation symbolique discrète, marquant l’avènement de la rationalité déductive sur l’associationnisme primaire.

11.3 La pertinence du paradigme pour la psychologie de l’apprentissage contemporaine

Bien loin de se limiter à des débats académiques d’histoire des sciences, les principes dérivés des gradients de Spence trouvent aujourd’hui des applications concrètes et fécondes dans de multiples champs de la pratique psychologique contemporaine. Le domaine de l’analyse appliquée du comportement (Applied Behavior Analysis, ABA), massivement utilisé dans l’accompagnement des enfants présentant des troubles du spectre de l’autisme ou des retards neurodéveloppementaux, s’appuie directement sur la gestion rigoureuse des gradients de discrimination.

La technique de l’apprentissage sans erreur (« errorless learning »), développée à l’origine par Herbert Terrace en prolongeant les modèles de Spence, utilise l’introduction progressive et millimétrée du stimulus négatif S- le long de sa dimension physique pour minimiser l’accumulation explosive du gradient d’inhibition émotionnelle et éviter l’apparition de réponses de frustration violente tout en stabilisant des frontières discriminatives nettes. Les éducateurs manipulent quotidiennement ces paramètres pour favoriser l’émergence fluide d’apprentissages conceptuels.

De même, en psychopathologie cognitive et comportementale, les modèles d’interaction entre gradients excitateurs et inhibiteurs constituent un cadre précieux pour comprendre l’étiologie et la persistance des troubles anxieux généralisés et des phobies spécifiques. L’extension incontrôlée d’un gradient de peur conditionnée autour d’un stimulus traumatique originel, combinée à un déficit des mécanismes d’inhibition discriminative, conduit le patient à traiter des stimuli inoffensifs distants comme menaçants. La thérapie par exposition graduée consiste précisément à réinjecter de l’inhibition conditionnée ciblée pour rétablir une frontière perceptive saine et recalibrer le potentiel de réaction net de l’individu.

12. Synthèse critique et héritage scientifique de Kenneth Spence

12.1 L’apport méthodologique : la primauté de la prédiction quantitative falsifiable

L’apport le plus impérissable de Kenneth W. Spence à la psychologie scientifique réside sans doute moins dans les détails physiologiques contingents de ses gradients que dans l’extraordinaire élévation des standards épistémologiques qu’il a imposée à sa discipline. Avant la publication de 1937, le débat entre Gestalt et associationnisme s’enlisait fréquemment dans des joutes rhétoriques ou des confrontations d’observations qualitatives sujettes à d’infinies réinterprétations biaises.

Spence a incarné l’idéal de rigueur falsificationniste promu par l’épistémologie de Karl Popper : il a construit un modèle mathématique axiomatisé, déduit des conséquences quantitatives exclusives et pris le risque scientifique majeur de formuler une prédiction contre-intuitive — l’effondrement de la transposition distante — qui aurait pu balayer instantanément l’ensemble de son édifice théorique si les données expérimentales l’avaient infirmée. En soumettant la psychologie de l’apprentissage à l’exigence d’une formulation numérique vérifiable au millimètre près, Spence a joué un rôle déterminant dans l’ancrage définitif de la psychologie dans le concert des sciences exactes et quantitatives.

Son approche méthodologique a imposé de nouvelles normes incontournables dans la conception des devis expérimentaux de laboratoire : le contrôle paramétrique continu des variables de stimulation, la modélisation formelle des processus non directement observables et la séparation méthodologique rigoureuse entre phase d’acquisition et phase de test sous extinction. Cet héritage méthodologique demeure, un siècle plus tard, la pierre angulaire de l’expérimentation en psychologie cognitive et en neurosciences comportementales.

12.2 La résolution moderne de l’antagonisme relationnel-absolu

La controverse séculaire opposant l’apprentissage relationnel à l’apprentissage absolu s’est achevée, comme souvent dans les grandes crises paradigmatiques de l’histoire des sciences, non par l’écrasement unilatéral d’une école par une autre, mais par une réconciliation dialectique intégratrice. La psychologie contemporaine a définitivement abandonné le dogme de l’exclusivité : le cerveau vivant n’est ni un simple récepteur d’associations absolues aveugles, ni un pur esprit désincarné ne traitant que des idées relationnelles platoniciennes.

La synthèse contemporaine reconnaît l’existence conjointe et coopérative de systèmes d’apprentissage multiples et modulaires au sein de l’encéphale. L’apprentissage absolu médiatisé par les gradients de Spence opère de façon continue et sous-jacente au niveau des structures cérébrales sous-corticales et des réseaux corticaux sensoriels primaires, procédant à un calibrage fin, automatique et statistique des réponses immédiates face aux variations de l’environnement matériel. En parallèle, des circuits corticaux d’ordre supérieur — notamment les réseaux fronto-pariétaux chez les mammifères supérieurs — encodent des relations structurelles invariantes, des règles opératoires et des représentations conceptuelles transposables à distance.

Le fait que l’organisme mobilise l’une ou l’autre de ces stratégies dépend étroitement de la complexité de la tâche, des contraintes d’attention sélective, du niveau d’expertise, de l’âge développemental et du contexte écologique de stimulation. Les gradients locaux de Spence fournissent en réalité les données perceptives brutes indispensables sur lesquelles peuvent ensuite opérer les mécanismes d’abstraction et d’organisation globale de la Gestalt. Le mécanisme élémentaire ne nie pas l’abstraction cognitive ; il en constitue le socle fonctionnel et la condition de possibilité biologique.

12.3 Le legs de Kenneth Spence dans l’histoire des sciences du comportement

Le rayonnement intellectuel de Kenneth Wartenbee Spence a profondément imprimé sa marque sur la psychologie du XXe siècle. En tant que directeur charismatique et influent du département de psychologie de l’Université de l’Iowa, Spence a forgé une véritable pépinière de chercheurs d’élite qui ont essaimé dans les plus prestigieuses institutions académiques mondiales, perpétuant son culte de la rigueur déductive et du contrôle expérimental.

Les concepts fondamentaux dérivés de ses travaux ont directement inspiré les formalisations mathématiques les plus sophistiquées du conditionnement moderne, à commencer par le célébrissime modèle de Rescorla et Wagner (1972), qui reprend et raffine l’idée d’une sommation algébrique des forces associatives sous la contrainte d’une capacité prédictive maximale finie. De même, les théories computationnelles contemporaines du renforcement dopaminergique, élaborées en neurosciences computationnelles autour de l’erreur de prédiction temporelle (modèles d’apprentissage par différence temporelle ou TD Learning), plongent leurs racines conceptuelles dans l’intuition spencienne d’une dynamique interactive continue entre facilitation et inhibition.

Au terme de cette fresque historique et théorique, l’expérience de transposition et la réponse formulée par Spence en 1937 s’imposent comme un chef-d’œuvre de dialectique scientifique. En voulant défendre un paradigme béhavioriste menacé, Spence a paradoxalement inventé les outils conceptuels et mathématiques qui allaient permettre l’éclosion des modèles connexionnistes de l’esprit. Son modèle reste à jamais le témoignage éclatant de la manière dont une controverse théorique menée avec passion et intégrité intellectuelle peut féconder durablement le savoir humain et éclairer les mécanismes intimes par lesquels les organismes vivants s’adaptent, apprennent et donnent forme au monde.

Références

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Honig, W. K., & Urcuioli, P. J. (1981). The legacy of Guttman and Kalish (1956): Twenty-five years of research on stimulus generalization. Journal of the Experimental Analysis of Behavior, 36(3), 405–445. https://doi.org/10.1901/jeab.1981.36-405

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Looti, M. (2026, septembre 11). L’expérience de transposition (apprentissage relationnel vs absolu) – Kenneth Spence. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/experience-transposition-apprentissage-relationnel-absolu-kenneth-spence/
Looti, Mohammed. “L’expérience de transposition (apprentissage relationnel vs absolu) – Kenneth Spence.” Base de données de psychologie en français, 11 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/experience-transposition-apprentissage-relationnel-absolu-kenneth-spence/.
Looti, Mohammed. “L’expérience de transposition (apprentissage relationnel vs absolu) – Kenneth Spence.” Base de données de psychologie en français. septembre 11, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/experience-transposition-apprentissage-relationnel-absolu-kenneth-spence/.