Dans l’histoire des sciences cognitives, la conceptualisation de l’esprit humain a longtemps été dominée par une métaphore informatique rigide, où le traitement de l’information était conçu comme une suite d’opérations logiques froides, purement calculatoires et imperméables aux fluctuations de la vie affective. Cette vision computationnelle classique, héritée des premiers travaux de la cybernétique et formalisée par les modèles fondateurs de la fin des années 1960, postulait une séparation quasi cartésienne entre la raison et l’émotion. Selon cette perspective fonctionnaliste, la mémoire, l’attention et le raisonnement opéraient dans des registres étanches, où les états internes de l’individu n’étaient perçus que comme des bruits parasites ou des anomalies statistiques au sein d’architectures cognitives immaculées.
Cette césure théorique s’est progressivement fissurée à la fin des années 1970 et au début des années 1980 sous l’impulsion de pionniers qui ont osé réintroduire la phénoménologie affective au cœur de l’expérimentation cognitive. Deux avancées paradigmatiques majeures ont alors émergé de manière presque concomitante. D’une part, les travaux novateurs de Gordon H. Bower ont cherché à intégrer formellement l’humeur et l’affect dans les modèles sémantiques et associatifs de la mémoire humaine, démontrant que nos états affectifs modulent activement l’accessibilité de nos souvenirs et la trajectoire de nos pensées. D’autre part, la déconstruction du modèle unitaire de mémoire à court terme par Alan Baddeley et Graham Hitch a donné naissance au modèle multicomposant de la mémoire de travail, doté d’une capacité limitée et d’une architecture modulaire distribuée.
Le présent article se propose d’explorer en profondeur le point de convergence fondamental entre ces deux traditions scientifiques majeures. En mobilisant le paradigme méthodologique de la double tâche, nous analyserons comment les états émotionnels — qu’ils soient induits en laboratoire ou vécus de manière endogène — agissent comme des charges cognitives concurrentes capables d’altérer, de saturer ou de biaiser sélectivement les sous-systèmes de la mémoire de travail. De la boucle phonologique au calepin visuo-spatial, jusqu’à la régulation orchestrée par l’administrateur central et l’intégration multimodale du tampon épisodique, cette synthèse académique détaille les dynamiques expérimentales, les controverses empiriques et les répercussions contemporaines de cette alliance théorique fondamentale.
- 1. Introduction aux paradigmes cognitifs : Humeur de Gordon Bower et mémoire de travail
- 2. Les fondements théoriques des travaux de Gordon Bower sur l’humeur et la mémoire
- 3. L’architecture du modèle de mémoire de travail de Baddeley et Hitch
- 4. Méthodologie expérimentale de Gordon Bower : protocoles d’induction d’humeur
- 5. Le paradigme de la double tâche : principes et instrumentation expérimentale
- 6. L’interaction entre état émotionnel et charge cognitive dans la double tâche
- 7. La boucle phonologique à l’épreuve de l’humeur et de la double tâche
- 8. Le calepin visuo-spatial face aux interférences affectives
- 9. L’administrateur central : régulation émotionnelle et contrôle exécutif
- 10. Mémoire congruente à l’humeur vs dépendante de l’état : réplications et limites
- 11. Synthèse théorique : convergence du réseau associatif et du modèle multicomposant
- 12. Implications cliniques, contemporaines et perspectives en neurosciences cognitives
- Références
1. Introduction aux paradigmes cognitifs : Humeur de Gordon Bower et mémoire de travail
1.1 La convergence historique entre affect et architecture cognitive
L’émergence de la révolution cognitive au milieu du XXe siècle s’est construite sur le rejet méthodique du behaviorisme skinnerien, réhabilitant les états mentaux internes comme objets légitimes d’investigation empirique. Toutefois, cette première vague cognitiviste s’est caractérisée par une focalisation quasi exclusive sur la « cognition froide ». Les modèles d’architecture de l’information, à l’image du modèle modal d’Atkinson et Shiffrin (1968), appréhendaient les flux mémoriels sous l’angle de tampons sensoriels, de registres à court terme et de structures de stockage à long terme interconnectés par des règles de transfert probabilistes. L’affect en était totalement absent ; il était considéré comme un phénomène épiphénoménal, d’ordre viscéral ou clinique, relevant de la psychanalyse ou de la psychologie humaniste, mais réfractaire aux rigueurs de la chronométrie mentale et de la modélisation formelle.
Ce statu quo épistémologique a été remis en question dès la seconde moitié des années 1970. Des chercheurs ont souligné l’irréalisme écologique d’un système cognitif désincarné, fonctionnant indépendamment des signaux motivationnels et affectifs qui caractérisent la survie biologique. C’est dans ce contexte de rupture que Gordon Bower, professeur à l’Université de Stanford, a développé ses premiers protocoles expérimentaux reliant l’humeur à la mémoire sémantique et épisodique. Parallèlement, en 1974, Alan Baddeley et Graham Hitch publiaient leur article séminal redéfinissant la mémoire à court terme non plus comme un réceptacle passif et statique, mais comme un système dynamique et multicomposant de maintien et de manipulation active de l’information : la mémoire de travail (working memory).
La convergence de ces deux courants a suscité une interrogation fondamentale : si l’humeur modifie la disponibilité des représentations mnésiques (thèse de Bower), et si la mémoire de travail possède une capacité de traitement strictement contingente et modulée par l’attention exécutive (thèse de Baddeley et Hitch), comment les états affectifs interagissent-ils avec les sous-systèmes de la mémoire de travail ? L’humeur constitue-t-elle un simple contexte d’encodage, ou agit-elle comme un processus consommateur de ressources cognitives qui entre directement en concurrence avec les exigences des tâches cognitives complexes ? Cette problématique centrale a inauguré une ère féconde d’expérimentations croisées entre psychologie cognitive expérimentale et psychopathologie.
1.2 Objectifs épistémologiques et cadre d’analyse
D’un point de vue épistémologique, l’étude de l’impact de l’humeur sur la mémoire de travail nécessite de conceptualiser ce que l’on nomme l’interférence cognitive médiée par l’affect. Contrairement à une interférence rétroactive ou proactive classique, qui opère entre des stimuli de même nature sémiotique (par exemple, deux listes successives de mots sans signification particulière), l’interférence affective implique des fluctuations motivationnelles, des biais d’amorçage sémantique et la genèse de pensées non pertinentes pour la tâche en cours (task-irrelevant thoughts). L’objectif est donc de disséquer précisément les rouages de cette interférence : affecte-t-elle le stockage passif ou entrave-t-elle les processus exécutifs de manipulation active ?
Pour répondre à ces exigences analytiques, le paradigme de la double tâche (dual-task paradigm) s’est imposé comme l’instrument méthodologique de référence. Dérivé des théories de la charge de travail et de l’attention partagée de Daniel Kahneman, ce paradigme postule que la réalisation simultanée de deux tâches permet de cartographier la structure fonctionnelle de l’esprit. Si deux activités cognitives interfèrent mutuellement lorsqu’elles sont exécutées de concert, on en déduit qu’elles sollicitent soit le même sous-système modulaire (concurrence structurelle), soit un réservoir commun et limité de ressources attentionnelles (concurrence de capacité générale).
Dans ce cadre d’analyse, l’approche expérimentale permet de délimiter rigoureusement les frontières entre les systèmes asservis (la boucle phonologique et le calepin visuo-spatial) et l’instance de contrôle (l’administrateur central). En confrontant des sujets placés sous induction émotionnelle contrôlée à des protocoles de double tâche savamment calibrés, les chercheurs sont parvenus à isoler l’impact différentiel de la valence affective (positive ou négative) et de l’intensité émotionnelle sur l’architecture cognitive, offrant ainsi une compréhension granulaire des limites imposées par nos états intérieurs sur nos capacités d’apprentissage et de raisonnement.
2. Les fondements théoriques des travaux de Gordon Bower sur l’humeur et la mémoire
2.1 La théorie du réseau associatif sémantique de l’affect
En 1981, Gordon Bower a publié un article fondateur intitulé « Mood and Memory » dans la revue American Psychologist, jetant les bases de la théorie du réseau associatif sémantique de l’affect. Pour formaliser l’intégration des émotions au sein de la mémoire, Bower a puisé dans les théories connexionnistes et les modèles d’accès lexical par réseau développés initialement par Quillian (1968) ainsi que Collins et Loftus (1975). Selon cette architecture sémantique, la mémoire à long terme est représentée comme un vaste maillage constitué de nœuds conceptuels interconnectés par des liens associatifs dont la force varie en fonction de l’apprentissage et de l’expérience vécue.
L’innovation conceptuelle majeure de Bower a consisté à postuler que les émotions fondamentales (telles que la joie, la tristesse, la colère ou la peur) sont elles-mêmes représentées par des nœuds centraux spécifiques au sein de ce réseau propositionnel. Un nœud émotionnel n’est pas une entité amorphe ; il est relié de manière bidirectionnelle à une multiplicité d’autres composantes :
- Des manifestations physiologiques autonomes (accélération du rythme cardiaque, sudation, modifications respiratoires) ;
- Des patterns expressifs moteurs (expressions faciales, postures, prosodie vocale) ;
- Des étiquettes verbales et lexicales désignant l’émotion ;
- Des événements biographiques et souvenirs épisodiques encodés antérieurement dans un état émotionnel similaire ;
- Des propositions sémantiques et des cognitions évaluatives congruentes avec cet état.
Le fonctionnement dynamique de cette structure repose sur le mécanisme de diffusion de l’activation (spreading activation). Lorsqu’un nœud affectif est activé — que ce soit par un événement externe, une remémoration consciente ou une induction expérimentale —, l’excitation neuronale et informationnelle ne reste pas confinée à ce foyer. Elle se propage de manière radiale le long des liens associatifs vers tous les nœuds connectés, abaissant leur seuil d’activation respectif. Par conséquent, les concepts, mots ou épisodes autobiographiques reliés à ce nœud émotionnel deviennent pré-activés (primed), ce qui facilite considérablement leur rappel à la conscience tout en inhibant les traces mnésiques associées à des valences opposées par un phénomène de compétition inhibitrice.
2.2 Mémoire dépendante de l’état vs mémoire congruente à l’humeur
L’édifice théorique de Bower repose sur une distinction méthodologique et conceptuelle cruciale qui a suscité d’abondants débats dans la littérature cognitive : la différence formelle entre la mémoire congruente à l’humeur (mood-congruent memory) et la mémoire dépendante de l’état affectif (mood-state-dependent memory).
La mémoire congruente à l’humeur décrit une relation d’adéquation entre la valence émotionnelle du matériel à mémoriser et l’état affectif de l’individu au moment de l’encodage ou de la récupération. Selon ce principe, un sujet en proie à une humeur dépressive ou triste retiendra et rappellera préférentiellement des stimuli à tonalité négative (par exemple, des mots comme « échec », « deuil » ou « tragédie »), tandis qu’un individu joyeux traitera de manière privilégiée des informations positives (« succès », « triomphe », « allégresse »). Ici, c’est la concordance intrinsèque entre la valeur sémantique de l’information et l’état affectif interne qui détermine le niveau d’efficacité cognitive et la force de la trace mnésique.
À l’inverse, la mémoire dépendante de l’état ne se focalise pas sur le contenu émotionnel du matériel — qui peut être parfaitement neutre d’un point de vue sémantique —, mais sur la congruence contextuelle entre l’état interne présent lors de la phase d’encodage et celui régnant lors de la phase de rappel. Les protocoles expérimentaux d’apprentissage symétrique et asymétrique adoptent généralement un plan factoriel 2 × 2 :
- Condition A : Encodage en humeur positive, Rappel en humeur positive (congruent) ;
- Condition B : Encodage en humeur positive, Rappel en humeur négative (incongruent) ;
- Condition C : Encodage en humeur négative, Rappel en humeur positive (incongruent) ;
- Condition D : Encodage en humeur négative, Rappel en humeur négative (congruent).
Le phénomène de dépendance d’état est avéré lorsque la performance de restitution est statistiquement supérieure dans les conditions congruentes (A et D) par rapport aux conditions croisées (B et C). Dans cette configuration, l’humeur agit comme un indice contextuel interne de récupération (retrieval cue). Malgré son élégance théorique, ce phénomène a fait l’objet de virulentes critiques méthodologiques, en raison de difficultés de réplication expérimentale que Bower lui-même a reconnues dans des réévaluations ultérieures (Bower & Mayer, 1985), soulignant l’instabilité de l’effet en comparaison avec la robustesse clinique de la mémoire congruente à l’humeur.
3. L’architecture du modèle de mémoire de travail de Baddeley et Hitch
3.1 Composantes structurales et limites de capacité
Pour appréhender la manière dont l’humeur interagit avec les opérations cognitives instantanées, il est impératif de se référer à la modélisation structurelle proposée par Baddeley et Hitch en 1974, continuellement enrichie au fil des décennies. Rompant avec l’idée d’une mémoire à court terme unitaire, ce modèle postule une organisation tripartite — devenue quadripartite par la suite — subdivisée entre des systèmes de stockage asservis et une unité centrale de supervision.
Au sommet de cette hiérarchie se trouve l’administrateur central (central executive), un système attentionnel superviseur dépourvu de capacités de stockage intrinsèques, largement analogue au Supervisory Attentional System (SAS) développé par Norman et Shallice (1986). L’administrateur central est chargé de coordonner les systèmes asservis, de sélectionner stratégiquement les opérations cognitives, d’allouer les ressources attentionnelles limitées, d’inhiber les réponses automatiques inappropriées et de basculer de manière flexible entre différentes tâches en fonction des exigences environnementales.
Sous la tutelle de cette composante exécutive opèrent les systèmes esclaves dédiés au maintien transitoire du matériel spécifique :
- La boucle phonologique (phonological loop), responsable du traitement des stimuli verbaux et acoustiques. Elle est elle-même divisée en deux sous-unités : le registre phonologique passif, capable de retenir des traces verbales pendant environ 1,5 à 2 secondes avant leur évanouissement par déclin temporel, et le processus de récapitulation articulatoire (ou boucle de répétition subvocale), mécanisme actif fonctionnant comme une « voix intérieure » qui rafraîchit périodiquement les traces pour empêcher leur dégradation.
- Le calepin visuo-spatial (visuospatial sketchpad), spécialisé dans la rétention et la manipulation des images mentales, des données spatiales et des configurations visuelles statiques et dynamiques.
- Le tampon épisodique (episodic buffer), intégré formellement par Baddeley en 2000, un sous-système de capacité limitée capable d’intégrer des informations hétérogènes issues des sous-systèmes esclaves et de la mémoire à long terme en une représentation unifiée et chronologiquement cohérente.
3.2 La notion de ressources limitées et de modularité
L’une des prémisses axiomatiques du modèle de Baddeley réside dans la notion de capacité de traitement finie. La mémoire de travail n’est pas un espace infini ; elle opère dans un goulot d’étranglement (bottleneck) structurel et temporel. Chaque composant est assujetti à des contraintes opérationnelles sévères : la boucle phonologique est limitée par l’empan temporel de prononciation (les mots longs étant moins bien rappelés que les mots courts), tandis que le calepin visuo-spatial est limité par la complexité de configuration et le nombre d’items spatiaux concurrents.
Toutefois, cette limitation s’accompagne d’un principe de modularité et d’indépendance fonctionnelle relative. Les systèmes asservis disposent de leurs propres réserves de traitement spécialisées. Il a été démontré empiriquement qu’un individu peut saturer sa boucle phonologique par la répétition continue d’une syllabe dénuée de sens sans que cela n’anéantisse totalement ses capacités de mémorisation spatiale dans le calepin visuo-spatial. La dissociation est presque totale tant que les exigences des tâches n’excèdent pas les capacités individuelles des modules esclaves.
Cependant, dès lors que la complexité des tâches augmente, ou que des arbitrages stratégiques deviennent indispensables, l’administrateur central est sollicité pour allouer des ressources attentionnelles supplémentaires. Cette architecture modulaire présente une vulnérabilité intrinsèque : toute entité cognitive ou physiologique qui monopolise l’attention de l’administrateur central ou qui parasite l’un des sous-systèmes esclaves provoque une dégradation immédiate de la performance globale. C’est précisément à cette intersection que l’humeur intervient en tant que stresseur ou régulateur des ressources mnésiques disponibles.
4. Méthodologie expérimentale de Gordon Bower : protocoles d’induction d’humeur
4.1 Techniques standardisées d’induction de l’humeur
La validité des conclusions empiriques relatives à l’impact de l’affect sur les mécanismes cognitifs repose impérativement sur la rigueur et l’efficacité des protocoles d’induction de l’humeur (Mood Induction Procedures ou MIP). Contrairement à l’étude des traits de personnalité ou des troubles cliniques stables, les chercheurs comme Bower avaient pour ambition de manipuler expérimentalement des états émotionnels transitoires chez des sujets sains, dans un cadre de causalité stricte conforme aux exigences de la méthode expérimentale.
Historiquement, Gordon Bower a exploité avec prédilection la technique d’induction hypnotique. En tant qu’hypnothérapeute et chercheur chevronné, Bower sélectionnait des participants démontrant un indice élevé de suggestibilité hypnotique sur l’échelle de Stanford. Une fois l’état de transe induit, le protocole consistait à donner des suggestions directes visant à faire revivre au sujet un épisode intensément joyeux ou profondément triste de son passé personnel. L’individu était invité à ressentir à nouveau la scène avec toute son intensité somatique et psychologique. Cette méthode présentait l’avantage indéniable de produire des états émotionnels purs, intenses et uniformes, réduisant considérablement la variabilité interindividuelle observée lors d’inductions passives.
Parallèlement à l’hypnose, Bower et ses contemporains ont validé et utilisé des alternatives standardisées afin d’élargir la portée de leurs protocoles :
- La procédure de Velten (1968), consistant à faire lire au participant une série de 60 affirmations auto-référentielles écrites à la première personne, dont le contenu s’oriente progressivement vers la dépression (« Je me sens lent, fatigué, incapable de réagir ») ou vers l’exaltation positive (« Je me sens plein d’énergie, confiant et optimiste »). Le sujet est explicitement instruit d’essayer d’éprouver l’état décrit.
- La stimulation musicale et l’imagerie guidée, combinant l’écoute d’œuvres orchestrales à forte charge émotionnelle (par exemple, l’Adagio pour cordes de Barber ou la Symphonie n°6 de Mahler pour induire la tristesse ; le Rondo de Mozart ou les danses slaves de Dvořák pour la joie) à la consigne de visualiser des scènes biographiques congruentes.
L’évaluation de l’efficacité de l’induction était systématiquement mesurée par des batteries psychométriques administrées avant et après la phase d’induction, notamment par le biais d’échelles visuelles analogiques (VAS) ou de questionnaires multidimensionnels d’humeur (comme le POMS ou le PANAS), garantissant que le déplacement affectif sur l’axe valence/activation était statistiquement significatif avant le lancement des tâches cognitives.
4.2 Défis méthodologiques et validité interne
L’utilisation de ces protocoles d’induction soulève d’immenses défis quant à la validité interne et externe des résultats obtenus. Le premier écueil réside dans les caractéristiques de la demande (demand characteristics), conceptualisées par Orne (1962). Dans une expérience où un expérimentateur demande à un sujet de lire des phrases de désespoir ou d’écouter une musique funèbre, l’hypothèse sous-jacente devient transparente pour le participant. Dès lors, il existe un risque majeur de biais de désirabilité sociale : le participant peut adapter consciemment ses réponses aux tests de mémoire pour satisfaire les attentes perçues du chercheur, produisant ainsi des artéfacts expérimentaux de congruence mnésique sans qu’une réelle modification cognitive n’ait eu lieu.
Un second problème réside dans la cinétique temporelle de l’état affectif induit. L’humeur provoquée en laboratoire par des méthodes d’induction légères est par essence éphémère ; elle subit un déclin temporel rapide (decay) et tend à retourner à son niveau homéostatique de base en l’espace de 10 à 20 minutes. Si la tâche cognitive — en particulier un protocole de double tâche exigeant une longue phase d’étalonnage — s’étend dans le temps, l’état affectif s’étiole, contaminant l’analyse différentielle des phases d’encodage et de récupération.
Enfin, la neutralité affective des stimuli d’apprentissage pose une difficulté sémiotique majeure. Concevoir un ensemble d’items linguistiques parfaitement étalonnés en termes de fréquence d’usage dans la langue, de concrétude, d’imagerie et de valeur affective neutre requiert des pré-tests normatifs considérables. Sans ce contrôle, des biais inhérents au matériel expérimental peuvent mimer ou masquer l’effet des variables émotionnelles indépendantes, compromettant irrémédiablement la reproductibilité des observations de Bower.
5. Le paradigme de la double tâche : principes et instrumentation expérimentale
5.1 Fondements de l’interférence sélective
Pour mesurer avec précision l’implication des sous-systèmes mnésiques au cours des processus cognitifs, le paradigme de la double tâche s’appuie sur le principe d’interférence sélective. La logique fondamentale est élégante : si deux opérations intellectuelles exploitent des structures neurologiques ou des mécanismes cognitifs disjoints, elles devraient pouvoir s’exécuter en parallèle avec un coût de performance minimal. Inversement, si elles requièrent la mobilisation d’un même composant structural, une dégradation spectaculaire de l’une ou des deux tâches sera enregistrée.
La distinction entre concurrence structurelle et concurrence de capacité générale est ici fondamentale :
- La concurrence structurelle se produit lorsque deux tâches se disputent les mêmes effecteurs périphériques ou les mêmes sous-systèmes esclaves (par exemple, lire un texte tout en répétant à voix haute une séquence de chiffres non corrélée sature conjointement la boucle phonologique).
- La concurrence de capacité générale survient lorsque la combinaison de deux tâches hétérogènes excède la réserve globale d’attention non spécifique pilotée par l’administrateur central, indépendamment de la modalité sensorielle des stimuli mis en jeu.
Sur le plan métrologique, le paradigme de la double tâche n’évalue pas uniquement le taux d’exactitude (pourcentage de réponses correctes ou d’erreurs commises) ; il analyse finement les temps de réaction milliseconde par milliseconde ainsi que les courbes de compromis vitesse-précision (speed-accuracy trade-off). L’analyse de ces trajectoires permet d’objectiver si le sujet tente de compenser l’interférence cognitive par un ralentissement stratégique ou si le système subit un effondrement qualitatif direct de ses processus de traitement.
5.2 Configuration des tâches concurrentes classiques
L’instrumentation expérimentale de la mémoire de travail a vu naître un ensemble standardisé de protocoles concurrents, devenus canoniques au sein de la littérature psychologique :
Pour saturer spécifiquement la boucle phonologique, la méthode princeps est la suppression articulatoire. Le participant est enjoint de prononcer de manière continue, à une cadence régulière fixée par un métronome (généralement 1 à 2 Hz), un item verbal non pertinent tel que la syllabe « thé » ou la séquence numérique « un, deux, trois, quatre ». Cette émission continue mobilise le processus de récapitulation articulatoire, bloquant la conversion des stimuli visuels en code phonologique et empêchant le rafraîchissement sub vocal des traces stockées dans le registre passif.
Pour saturer le calepin visuo-spatial, deux paradigmes prédominent :
- La tâche de poursuite visuo-motrice (pursuit rotor task), où le participant doit maintenir un stylet sur une cible en mouvement rotatif continu ;
- La matrice de Brooks, qui contraint le sujet à imaginer mentalement le déplacement d’un pion au sein d’une grille 4 × 4 selon des instructions verbales d’orientation (« dans la case du haut », « à droite »), mobilisant lourdement la représentation spatiale interne sans solliciter d’entrées motrices verbales.
Enfin, pour mobiliser et surcharger l’administrateur central, les expérimentateurs recourent à des tâches exécutives de génération aléatoire, comme la génération aléatoire de nombres ou de lettres à un rythme cadencé (Random Number Generation – RNG). Cette tâche interdit toute stratégie algorithmique automatique et exige une suppression constante des stéréotypies et des suites logiques ordinaires (comme 1-2-3 ou A-B-C), monopolisant intensivement le contrôle attentionnel inhibiteur et la flexibilité cognitive du sujet.
6. L’interaction entre état émotionnel et charge cognitive dans la double tâche
6.1 L’humeur comme tâche concurrente implicite
L’apport conceptuel le plus fascinant de la convergence entre les théories de Gordon Bower et l’approche de Baddeley consiste à envisager l’état émotionnel non pas simplement comme une couleur affective passive, mais comme une tâche concurrente implicite permanente. Lorsqu’un individu est plongé dans un état d’humeur négatif — tel que la tristesse induite expérimentalement ou la dysphonie clinique —, son système cognitif n’est pas au repos ; il est le siège d’un afflux continu de pensées spontanées, d’évaluations personnelles et de ruminations affectives.
Ces pensées non pertinentes pour la tâche (task-irrelevant thoughts) consomment des ressources attentionnelles considérables. Selon l’hypothèse de l’allocation des ressources développée par Ellis et Ashbrook (1988), la quantité totale de capacité attentionnelle disponible pour une tâche explicite est inversement proportionnelle à la magnitude de l’état émotionnel activé. En termes opérationnels, les ruminations dépressives agissent exactement comme une tâche de génération aléatoire continue : elles mobilisent activement le cortex préfrontal, monopolisant l’administrateur central pour traiter des contenus intéroceptifs et des nœuds sémantiques négatifs auto-focalisés.
L’humeur positive ou euphorique produit des effets asymétriques mais tout aussi disruptifs sous certaines contraintes. Si la joie élargit le répertoire attentionnel — conformément à la théorie du broaden-and-build de Barbara Fredrickson —, elle favorise également une profusion d’associations sémantiques divergentes et un traitement de l’information plus heuristique et moins systématique. Par conséquent, qu’il s’agisse de la dispersion associative de l’humeur positive ou du verrouillage rumatif de l’humeur négative, l’émotion opère comme une charge cognitive intrinsèque persistante qui réduit drastiquement la bande passante disponible de la mémoire de travail.
6.2 Impact sur l’allocation flexible des ressources
Cette compétition pour les ressources trouve son articulation théorique la plus aboutie dans la théorie du contrôle attentionnel (Attentional Control Theory – ACT) formulée par Eysenck, Derakshan, Santos et Calvo (2007). Dérivée des modèles de l’anxiété et de l’interférence cognitive, l’ACT établit une distinction épistémologique cruciale entre deux indicateurs de la performance humaine :
- L’efficacité de traitement (processing efficiency), qui correspond au rapport entre la performance obtenue et le coût des ressources cognitives ou énergétiques déployées (mesurée par le temps de réponse ou les indices physiologiques et neuronaux) ;
- L’efficacité de la performance (performance effectiveness), qui se résume au résultat brut ou à la précision finale de la réponse (pourcentage d’items corrects).
Sous l’influence d’un état d’humeur altéré, le système cognitif subit une dégradation précoce de son efficacité de traitement bien avant que la performance brute ne décline. Le sujet, conscient de l’interférence induite par son état émotionnel (par exemple, des pensées intrusives d’inquiétude), tente de compenser ce parasitage en déployant un sur-effort mental stratégique sous l’égide de l’administrateur central. Toutefois, lorsque la difficulté intrinsèque de la tâche principale augmente et qu’une seconde tâche concurrente exigeante est introduite en laboratoire, les mécanismes de compensation sont brutalement dépassés. Le système s’effondre, révélant la vulnérabilité profonde du contrôle cognitif face aux intrusions affectives.
7. La boucle phonologique à l’épreuve de l’humeur et de la double tâche
7.1 Effets de suppression articulatoire sous modulation affective
Dans quelle mesure la boucle phonologique — traditionnellement vue comme un module dédié au codage acoustique superficiel — est-elle vulnérable aux modulations de l’humeur théorisées par Bower ? Les recherches expérimentales croisant la suppression articulatoire et l’induction affective ont permis de répondre à cette question en révélant des dissociations fonctionnelles majeures entre le registre passif et la récapitulation active.
Dans un protocole typique, des participants induits en humeur triste ou joyeuse doivent retenir des listes de mots à valence émotionnelle variable (congruents, incongruents ou neutres) tout en exécutant une tâche de suppression articulatoire (par exemple, répéter de façon ininterrompue « bababa »). Les données expérimentales indiquent systématiquement que la suppression articulatoire abolit l’effet de similarité phonologique pour les stimuli présentés visuellement, confirmant que le codage phonologique nécessite l’accès à la boucle subvocale. Cependant, fait remarquable, le biais de mémoire congruente à l’humeur persiste même sous suppression articulatoire :
Cette découverte démontre que la sensibilité à la valence affective n’est pas tributaire du système de prononciation subvocale. Le registre phonologique passif et les représentations sémantiques activées en mémoire à long terme interagissent directement, sans nécessiter la médiation obligatoire de la « voix intérieure ». La boucle subvocale sert au maintien du signal acoustique, mais la diffusion de l’activation au sein du réseau sémantique de Bower s’opère à un niveau d’abstraction conceptuelle supérieur, démontrant la robustesse relative du registre passif face aux interférences émotionnelles directes.
7.2 Surcharge verbale et traitement des stimuli émotionnels
Néanmoins, la situation change radicalement lorsque le matériel de la tâche concurrente entre en compétition directe pour l’accès au lexique phonologique. Les pensées intrusives associées aux états dépressifs ou anxieux prennent fréquemment la forme d’un monologue intérieur (auto-dépréciations, interrogations anxiogènes récurrentes). Dès lors, ce dialogue interne affectif sature les circuits de la récapitulation articulatoire exactement de la même façon qu’une tâche de suppression verbale externe.
Cette compétition se manifeste expérimentalement par une altération majeure de l’effet de longueur des mots sous condition d’humeur négative :
| Condition Expérimentale | Empan de Mots Courts | Empan de Mots Longs | Interférence Affective Observée |
|---|---|---|---|
| Humeur Neutre (Contrôle) | Élevé (6-7 items) | Modéré (4-5 items) | Effet standard de longueur de mots préservé. |
| Humeur Négative (Induction Bower) | Modéré (4-5 items) | Faible (2-3 items) | Rétrécissement de l’empan temporel ; intrusion du monologue intérieur. |
| Humeur Négative + Double Tâche Verbale | Très faible (2 items) | Effondrement (< 2 items) | Saturation totale de la boucle articulatoire par cumul de charge. |
Ce phénomène met en exergue que lorsque l’espace de rafraîchissement articulatoire est disputé entre des consignes externes et les expressions lexicalisées de la détresse affective, la consolidation mnésique des informations neutres est immédiatement sacrifiée, au profit des traces associées au réseau émotionnel pré-activé de Bower.
8. Le calepin visuo-spatial face aux interférences affectives
8.1 Traitement spatial et stimuli émotionnels imagés
Le calepin visuo-spatial constitue une interface cognitive hautement sensible aux perturbations émotionnelles. Selon la subdivision établie par Logie (1995), ce module comprend deux entités : le visual cache (récepteur passif des caractéristiques de forme et de couleur) et l’inner scribe (mécanisme spatial actif de rafraîchissement des trajectoires et des mouvements). L’imagerie mentale affective — qu’il s’agisse de la remémoration visuelle d’un traumatisme ou de scènes de détresse — sollicite intensément ces deux composantes.
Les expérimentations inspirées des protocoles de Bower ont démontré l’existence d’une interférence sélective croisée entre les états émotionnels imagés et les tâches spatiales standardisées, comme la matrice de Brooks ou la tâche de frappe sur configurations de cibles tactiles :
Lorsqu’un sujet sous induction d’humeur dépressive est contraint de réaliser une tâche de manipulation spatiale pure, ses performances chutent de façon bien plus drastique que lors de tâches verbales neutres, pour peu que son humeur repose sur des représentations visuelles internes. L’inner scribe se trouve surchargé par le maintien d’images mentales émotionnellement chargées. Ce résultat prouve que les scènes affectives ne sont pas de pures abstractions propositionnelles : elles s’incarnent dans l’espace de travail visuo-spatial, générant une concurrence structurelle sévère avec toute activité nécessitant un repérage ou une navigation spatiale.
8.2 Biais d’attention visuo-spatiale dépendants de l’humeur
Cette saturation structurelle se double d’une altération de l’orientation de l’attention visuo-spatiale dans l’espace perceptif externe. L’un des paradigmes expérimentaux les plus révélateurs à cet égard est le paradigme de la sonde visuelle (dot-probe paradigm), conçu par MacLeod, Mathews et Tata (1986), appliqué sous conditions de double tâche :
Deux stimuli visuels — typiquement des visages exprimant la joie ou la tristesse, ou des mots à forte valence affective — sont présentés brièvement de manière bilatérale sur un écran, suivis immédiatement par l’apparition d’un point sonde à l’emplacement de l’un d’eux. Le sujet doit réagir le plus vite possible à la détection de la sonde. En situation d’humeur congruente (induite selon les règles de Bower), on observe une capture attentionnelle quasi automatique :
- Les sujets tristes réagissent significativement plus vite lorsque la sonde remplace le stimulus négatif, traduisant une difficulté de désengagement attentionnel vis-à-vis des indices congruents avec leur état interne ;
- Sous contrainte d’une double tâche visuo-spatiale simultanée (comme le maintien d’un pattern de points complexes dans le visual cache), ce biais n’est pas éliminé ; il s’exacerbe, car les fonctions exécutives préfrontales ne disposent plus de la capacité requise pour inhiber l’attraction réflexe vers les stimuli émotionnels congruents.
9. L’administrateur central : régulation émotionnelle et contrôle exécutif
9.1 Inhibition, flexibilité mentale et mise à jour
L’administrateur central représente le carrefour névralgique où s’affrontent la dynamique des émotions de Bower et la mécanique cognitive de Baddeley. Selon le modèle canonique des fonctions exécutives d’Akira Miyake et collègues (2000), le contrôle exécutif se décline en trois opérations majeures : l’inhibition des réponses dominantes, la flexibilité mentale (ou shifting) et la mise à jour de la mémoire de travail (updating). Chacune de ces fonctions subit un impact délétère sous l’effet combiné d’une humeur dérégulée et d’une double tâche.
L’altération de la fonction d’inhibition s’observe expérimentalement par le biais du test d’interférence de Stroop ou de tâches d’anti-saccades oculaires :
Sous induction d’humeur négative, les participants peinent à inhiber les distracteurs non pertinents, en particulier lorsque ces derniers possèdent une coloration affective. L’administrateur central, saturé par la gestion des contenus affectifs internes, voit sa capacité de filtrage des stimuli périphériques compromise.
De même, la flexibilité cognitive est gravement entravée. Lors d’épreuves de commutation de règles (comme le Wisconsin Card Sorting Test ou des tâches de switch numérique), le coût de commutation (switch cost) est substantiellement majoré en condition de double tâche sous humeur dépressive. L’individu persiste dans des schémas de réponse persévératifs, incapable d’actualiser rapidement les paramètres de configuration de sa mémoire de travail. Les structures neurales soutenant ces fonctions, notamment le cortex préfrontal dorsolatéral (dlPFC) et le cortex cingulaire antérieur (ACC), montrent alors des signes d’épuisement métabolique et une connectivité fonctionnelle désorganisée face à cette double contrainte cognitive et émotionnelle.
9.2 Intégration au sein du buffer épisodique
Introduit par Baddeley en 2000 pour remédier aux lacunes théoriques du modèle originel, le tampon épisodique joue un rôle intégrateur capital dans le dialogue entre mémoire de travail et affect. Ce compartiment de stockage temporaire à capacité limitée a pour mission d’opérer la liaison multimodale (cross-modal binding) des informations provenant de la boucle phonologique, du calepin visuo-spatial et de la mémoire à long terme au sein d’une gestalt unifiée.
C’est précisément au sein du tampon épisodique que l’humeur s’intègre comme un ciment contextuel. Lorsque Bower décrivait la façon dont un état émotionnel se lie intrinsèquement à une expérience vécue pour former un souvenir épisodique distinct, le mécanisme sous-jacent correspond point par point au rôle assigné au tampon épisodique :
Ce dernier rassemble les éléments phonologiques (les paroles entendues), les composantes spatiales (le décor perçu) et l’activation du nœud émotionnel central en un tout indissociable. Cependant, ce processus de liaison réclame une mobilisation considérable de l’attention exécutive. Dès lors qu’une double tâche exécutive complexe (telle que la soustraction sérielle continue) est imposée pendant la phase d’encodage, le tampon épisodique se trouve dans l’incapacité d’effectuer cette liaison globale. Il en résulte un encodage fragmenté où l’humeur cesse d’agir comme un indice de contextualisation efficace, réduisant ou annulant l’apparition ultérieure des effets de mémoire dépendante de l’état.
10. Mémoire congruente à l’humeur vs dépendante de l’état : réplications et limites
10.1 Les controverses empiriques post-Bower
L’optimisme suscité par les formulations théoriques initiales de Gordon Bower a été tempéré, au fil des décennies 1980 et 1990, par une vague d’études critiques pointant des faiblesses méthodologiques et des difficultés chroniques de réplication expérimentale. Si le concept de mémoire congruente à l’humeur s’est avéré remarquablement robuste et universellement reproductible — tant chez le sujet sain que chez le patient dépressif —, le phénomène de mémoire dépendante de l’état a suscité des controverses scientifiques majeures.
Des chercheurs de renom, tels que John Teasdale ou Eric Eich, ont tenté sans succès de reproduire systématiquement les résultats de Bower concernant le rappel dépendant de l’état avec des protocoles rigoureusement standardisés. Dans de nombreuses expériences en laboratoire, les sujets ayant encodé une liste de mots neutres sous hypnose joyeuse ne présentaient aucun déficit significatif lors d’un rappel sous hypnose triste, contredisant directement les prédictions fondamentales du modèle associatif symétrique de 1981.
Les méta-analyses contemporaines ont révélé que l’émergence de la dépendance à l’état est tributaire de facteurs modérateurs stricts :
- Le mode de récupération mnésique : l’effet n’apparaît quasiment jamais lors de tâches de reconnaissance passive (où la présence de l’item sert déjà d’indice externe puissant) et ne se manifeste de manière fiable que lors de tâches de rappel libre non indicé (free recall), où le sujet est contraint de générer lui-même ses propres stratégies de recherche mnésique ;
- Le degré d’auto-génération du matériel : les items générés activement par le sujet (effet de génération) sont bien plus sensibles à la dépendance de l’état que les listes de mots présentées passivement par l’expérimentateur ;
- L’asymétrie de valence : l’effet est nettement plus stable et documenté pour les états d’humeur positive que pour les états d’humeur négative, les individus déployant fréquemment des mécanismes d’autorégulation spontanés pour réparer une humeur sombre (mood repair), court-circuitant ainsi les contraintes expérimentales.
10.2 Raffinements méthodologiques contemporains
Face à ces défis épistémologiques, la psychologie cognitive moderne a développé des protocoles de recherche beaucoup plus sophistiqués pour réexaminer l’héritage de Bower. L’une des clarifications majeures a consisté à dissocier rigoureusement la valence affective (axe positif/négatif) du niveau d’éveil physiologique (arousal ou activation autonome). Les premiers travaux de Bower confondaient fréquemment ces deux dimensions. Or, il est aujourd’hui prouvé qu’un état hautement activateur (comme la panique ou l’exaltation maniaque) n’impacte pas la mémoire de travail de la même manière qu’un état de faible activation (comme la mélancolie ou le calme serein), l’éveil modulant directement la sélectivité attentionnelle globale (loi de Yerkes-Dodson enrichie).
Sur le plan de l’analyse statistique, l’abandon progressif des simples analyses de variance (ANOVA) au profit des modèles linéaires mixtes (LMM) a permis de modéliser avec une précision chirurgicale la variabilité interindividuelle, le déclin temporel de l’humeur minute par minute et l’impact dynamique de la double tâche sur chaque essai individuel. Ces raffinements ont permis de confirmer que si la dépendance de l’état reste un phénomène expérimental fragile et hautement contingent, l’interférence de l’humeur sur la capacité opérationnelle de la mémoire de travail est, quant à elle, une constante neurobiologique incontestable.
11. Synthèse théorique : convergence du réseau associatif et du modèle multicomposant
11.1 Modélisation intégrée de l’interface humeur-mémoire
La synthèse des découvertes issues de l’approche sémantique de Bower et de la modélisation modulaire de Baddeley permet de proposer une vision unifiée et intégrative de l’interface affect-cognition. Loin de s’exclure, ces deux modèles s’articulent harmonieusement dès lors que l’on intègre la notion de ressources attentionnelles partagées, théorisée initialement par Kahneman (1973) et étendue par Wickens (1984).
Dans cette perspective intégrée, les nœuds émotionnels de Bower ne flottent pas dans un vide conceptuel abstrait : leur mise en jeu provoque une résonance directe à travers les sous-systèmes de Baddeley selon une double dynamique :
- Une dynamique ascendante (bottom-up) : l’activation d’un nœud affectif par un stimulus sensoriel externe ou un souvenir épisodique diffuse son signal le long du réseau sémantique, projetant des représentations verbales intrusives vers la boucle phonologique et des scènes visuelles internes vers le calepin visuo-spatial. Ces projections constituent une charge cognitive parasite qui réduit l’espace de maintien disponible pour l’information immédiate ;
- Une dynamique descendante (top-down) : l’administrateur central intervient pour moduler, réprimer ou réorienter cette diffusion d’activation en allouant des ressources exécutives inhibitrices. Si une tâche cognitive concurrente externe est imposée simultanément, l’administrateur central se retrouve pris en tenaille entre les impératifs de la régulation affective et les exigences de la tâche cognitive externe, conduisant à une détérioration mesurable du contrôle exécutif.
L’humeur n’est donc ni un simple bruit physiologique ni une information sémantique isolée ; elle constitue un modulateur d’état global qui recalibre l’allocation des priorités de traitement au sein de la mémoire de travail.
11.2 Résolution des paradoxes expérimentaux
Cette formalisation intégrée permet d’élucider plusieurs paradoxes expérimentaux relevés dans la littérature historique :
Le premier paradoxe tenait au constat que certaines expérimentations sous induction d’humeur négative n’enregistraient aucun déficit de mémorisation chez les sujets. L’explication réside dans le niveau de charge cognitive imposé : lorsque la tâche principale est simple et qu’aucune double tâche concurrente n’est présente, l’administrateur central dispose d’une marge de manœuvre suffisante pour déployer un effort compensatoire. Ce sur-effort permet de masquer le parasitage émotionnel, préservant la précision brute au détriment d’une augmentation silencieuse des temps de latence ou d’une élévation de l’activité métabolique cérébrale.
Le second paradoxe concernait les disparités fréquentes observées entre le traitement des tâches verbales et visuo-spatiales sous humeur identique. La synthèse théorique démontre que l’impact de l’émotion dépend strictement du mode sémiotique dominant par lequel elle est entretenue chez l’individu. Si l’humeur se traduit par des ruminations verbales abstraites, la boucle phonologique et l’administrateur central sont sélectivement saturés, épargnant le calepin visuo-spatial. Inversement, si l’émotion réactive des souvenirs traumatiques ou des visualisations anxiogènes imagées, c’est le calepin visuo-spatial qui absorbe l’interférence structurelle, validant la pertinence de l’approche modulaire multicomposant pour rendre compte de la plasticité des états affectifs humains.
12. Implications cliniques, contemporaines et perspectives en neurosciences cognitives
12.1 Applications en psychopathologie cognitive
L’articulation des paradigmes de Bower et de Baddeley a ouvert un champ d’applications thérapeutiques et nosologiques d’une fécondité exceptionnelle en psychopathologie cognitive. Le trouble dépressif majeur (TDM) n’est plus envisagé uniquement comme un déficit biochimique de neurotransmetteurs, mais comme un état d’interférence cognitive chronique au sein de la mémoire de travail.
Chez le patient dépressif, les ruminations s’apparentent à une double tâche permanente et incontrôlable qui monopolise continuellement l’administrateur central. Cette mobilisation pathologique explique la symptomatologie clinique caractéristique : plaintes mnésiques massives, incapacité à se concentrer sur des lectures simples, ralentissement psychomoteur et prise de décision altérée. Des programmes novateurs de remédiation cognitive s’efforcent désormais de réentraîner spécifiquement les fonctions de mise à jour et d’inhibition de l’administrateur central (par exemple via des entraînements intensifs à la tâche n-back), rétablissant le contrôle préfrontal sur l’emballement du réseau associatif affectif.
Une autre application clinique éclatante concerne la compréhension neurocognitive de la thérapie EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) utilisée dans le traitement de l’état de stress post-traumatique (PTSD). Longtemps entourée de spéculations pseudoscientifiques sur la synchronisation inter-hémisphérique, l’efficacité de l’EMDR est aujourd’hui expliquée avec une clarté remarquable par le modèle de Baddeley :
La consigne demandée au patient de suivre des yeux les doigts du thérapeute (ou un signal lumineux rythmé) tout en se remémorant le souvenir traumatique constitue une véritable procédure de double tâche spatiale. Les mouvements oculaires saccadés sollicitent intensément le calepin visuo-spatial (en particulier l’inner scribe). Privé des ressources de travail nécessaires à sa reconstruction intégrale et vivide dans le tampon épisodique, le souvenir traumatique est réencodé avec une charge affective et une netteté perceptuelle considérablement affaiblies, désamorçant durablement le nœud de détresse au sein du réseau sémantique.
12.2 Neuroimagerie fonctionnelle et développements futurs
L’essor des neurosciences cognitives et de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) a fourni des corrélats neurobiologiques tangibles aux intuitions théoriques de Gordon Bower et d’Alan Baddeley. Les études contemporaines en neuroimagerie sous protocoles de double tâche émotionnelle ont objectivé les réseaux neuronaux sous-jacents :
L’interaction entre affect et mémoire de travail repose sur une boucle dynamique complexe reliant les structures sous-corticales limbiques — principalement l’amygdale, épicentre de la réactivité émotionnelle et de la détection de la saillance — aux régions néocorticales préfrontales. L’administrateur central recrute un réseau fronto-pariétal dorsal incluant le cortex préfrontal dorsolatéral (dlPFC) et le cortex pariétal postérieur, tandis que la régulation affective et l’arbitrage attentionnel dépendent étroitement du cortex cingulaire antérieur (ACC) et du cortex préfrontal ventromédian (vmPFC).
Lorsqu’un individu est soumis simultanément à une induction d’humeur négative et à une tâche cognitive exigeante, l’imagerie met en évidence une connectivité fonctionnelle anormale : l’hyperactivation de l’amygdale exerce un effet modulateur descendant inhibiteur sur le dlPFC, réduisant sa capacité d’activation soutenue nécessaire au bon fonctionnement de la mémoire de travail. Les modélisations computationnelles bio-inspirées actuelles tentent d’intégrer ces interactions sous forme de réseaux de neurones récurrents, ouvrant la voie à des applications prometteuses en ergonomie cognitive et dans la conception d’interfaces homme-machine critiques (comme le pilotage aéronautique ou la surveillance industrielle sous conditions de stress aigu), où la préservation des capacités exécutives sous tempête émotionnelle constitue un enjeu vital de sécurité.
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