L’expérience de conditionnement évaluatif – Irene Martin et A.B. Levey

Analyse académique approfondie de l’expérience pionnière de conditionnement évaluatif menée par Irene Martin et A.B. Levey sur le transfert de valence affective.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 11, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 11, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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La genèse de nos inclinations affectives et de nos répulsions viscérales constitue l’une des énigmes les plus fécondes des sciences psychologiques. Tandis que les premiers paradigmes de l’apprentissage, dominés par les figures canoniques d’Ivan Pavlov, de John Watson et de B.F. Skinner, s’attachaient à disséquer la mécanique prédictive des réflexes autonomes et des comportements opérants face à des stimuli environnementaux, une dimension essentielle de l’expérience humaine demeurait en marge des formalisations quantitatives : la transformation intrinsèque de la valeur hédonique d’un objet. Comment une entité au départ totalement neutre acquiert-elle, par simple proximité avec d’autres stimuli déjà investis de sens, le pouvoir d’éveiller une réaction spontanée d’attrait ou d’aversion ?

C’est précisément pour répondre à cette interrogation fondamentale que deux chercheurs britanniques, Irene Martin et A.B. Levey, ont mis au point, au milieu des années 1970 au sein du prestigieux Institut de Psychiatrie de Londres, un protocole expérimental révolutionnaire. En déplaçant l’attention des réflexes moteurs et viscéraux vers le jugement subjectif de valence (« j’aime » ou « je n’aime pas »), ils ont posé les fondations empiriques et conceptuelles de ce qui est aujourd’hui désigné sous le terme de conditionnement évaluatif (CE). Leurs travaux pionniers ont démontré que les jugements affectifs humains répondent à des lois d’association singulières, irréductibles aux modèles classiques d’anticipation ou d’apprentissage de signaux.

Cet article propose une exploration exhaustive et critique de l’expérience séminale de Martin et Levey, publiée en 1975. En restituant minutieusement le protocole expérimental d’origine, en décortiquant son architecture méthodologique novatrice, ses résultats statistiques et les débats théoriques virulents qu’elle a inaugurés, cette synthèse vise à mettre en lumière l’extraordinaire fécondité d’un paradigme qui continue, près d’un demi-siècle plus tard, d’irriguer la recherche fondamentale en cognition sociale, en psychopathologie clinique et en neurosciences affectives.

1. Introduction au conditionnement évaluatif et aux travaux fondateurs de Martin et Levey

1.1 Définition conceptuelle du conditionnement évaluatif

Le conditionnement évaluatif se définit formellement comme la modification de la valence affective d’un stimulus neutre — désigné sous le vocable de stimulus conditionnel (SC) — résultant de son appariement systématique avec un stimulus intrinsèquement positif ou négatif, qualifié de stimulus inconditionnel (SI). Contrairement au schéma pavlovien traditionnel, où le stimulus conditionnel devient un signal avant-coureur déclenchant une réponse préparatoire autonome (telle que la salivation d’un canidé ou le clignement palpébral humain), le conditionnement évaluatif engendre une métamorphose de la signification propre de l’objet. Le SC cesse d’être une simple annonce du SI pour adopter la tonalité affective même de ce dernier.

Cette distinction conceptuelle liminaire s’avère capitale pour délimiter le champ de l’évaluation subjective dans l’architecture cognitive. Les jugements spontanés de type « j’aime » ou « je n’aime pas » ne sauraient être réduits à de simples épiphénomènes de réflexes physiologiques ou à des anticipations comportementales pragmatiques. Ils constituent une strate évaluative continue à travers laquelle l’organisme appréhende le monde ambiant et catégorise les objets en fonction de leur valeur d’approche ou d’évitement. La formalisation de cette dynamique par Irene Martin et A.B. Levey a offert un cadre opératoire rigoureux pour quantifier des phénomènes jusqu’alors considérés comme trop diffus ou subjectifs pour une analyse expérimentale stricte.

En introduisant explicitement la terminologie d’« apprentissage évaluatif » (evaluative learning), Martin et Levey ont mis en exergue l’existence d’un transfert qualitatif direct de propriété hédonique. Ce transfert opère une modification de la perception de l’objet lui-même, suggérant que nos préférences esthétiques, nos sympathies interpersonnelles et nos aversions spontanées peuvent se forger silencieusement, au fil de cooccurrences perceptives élémentaires, indépendamment de toute visée utilitariste explicite ou de contingence de renforcement instrumentale.

1.2 La collaboration entre Irene Martin et A.B. Levey

La genèse du conditionnement évaluatif est intimement liée à la rencontre intellectuelle et à la synergie méthodologique d’Irene Martin et d’A.B. Levey au sein du Département de Psychologie de l’Institute of Psychiatry de Londres (associé au Maudsley Hospital). Cet institut représentait à l’époque l’un des bastions mondiaux de la psychologie scientifique britannique, fortement marqué par la tradition psychophysiologique empirique et les modélisations de la personnalité d’Hans Eysenck. Irene Martin s’était forgé une réputation internationale de premier plan grâce à ses recherches de haute précision sur les réponses électrodermales et le conditionnement du réflexe palpébral chez l’humain.

A.B. Levey, quant à lui, apportait une expertise méthodologique pointue dans l’analyse des processus d’apprentissage et des mécanismes sous-tendant l’intégration des signaux environnementaux. Leur collaboration a tiré profit de cette dualité féconde : allier la rigueur instrumentale de la psychophysiologie de laboratoire à une interrogation plus vaste, inspirée par la psychologie clinique et sociale, relative à la façon dont les individus développent des attitudes affectives durables sans qu’intervienne nécessairement un traumatisme ou un conditionnement aversif majeur.

Leurs interrogations initiales visaient à élucider les mécanismes de formation des préférences humaines en dehors des schémas contraignants du béhaviorisme opérant. Cette démarche a culminé avec la publication en 1975 de leur article fondateur, intitulé « Evaluative conditioning », au sein de la revue Behaviour Research and Therapy. Cet article historique a non seulement formalisé un protocole expérimental inédit utilisant des stimuli picturaux, mais a également déclenché une révision conceptuelle en profondeur de la taxonomie des formes de l’apprentissage associatif.

1.3 Importance paradigmatique dans les sciences psychologiques

L’avènement des travaux de Martin et Levey a marqué une rupture épistémologique avec l’hégémonie des modèles néo-béhavioristes stricts du renforcement. En démontrant qu’un changement d’attitude hédonique pouvait survenir sans qu’aucun renforcement primaire (nourriture, décharge électrique) ne soit administré, et sans que le sujet n’ait besoin de fournir une réponse comportementale manifeste pour obtenir un bénéfice, les auteurs ont libéré l’étude de l’affectivité de son carcan instrumental.

Ce basculement a constitué un puissant précurseur pour l’émergence des théories à double processus au sein des sciences cognitives modernes. En suggérant que l’esprit humain traite simultanément l’information selon deux axes complémentaires — un axe prédictif, centré sur la probabilité causale des événements, et un axe évaluatif, centré sur l’assimilation affective directe —, Martin et Levey ont anticipé les modèles théoriques contemporains opposant les processus propositionnels explicites aux mécanismes associatifs implicites.

L’onde de choc de ces recherches a rapidement dépassé le cadre feutré des laboratoires de psychophysiologie pour féconder la psychologie sociale (notamment l’étude des stéréotypes, des préjugés et de la persuasion publicitaire), la psychologie clinique (l’étiologie des troubles anxieux et des addictions), ainsi que l’économie comportementale. Le conditionnement évaluatif est ainsi devenu un concept matriciel pour appréhender comment l’humain navigue dans un environnement saturé de stimuli en attribuant instantanément une valence positive ou délétère aux objets qui l’entourent.

2. Contexte historique et théorique de la psychologie de l’apprentissage

2.1 L’héritage du conditionnement pavlovien classique

Au début des années 1970, la psychologie de l’apprentissage demeurait largement dominée par l’héritage d’Ivan Pavlov. Dans le paradigme classique, un stimulus neutre est couplé à un stimulus inconditionnel biologique saillant de manière à ce que le premier devienne prédictif du second. L’apprentissage est alors mesuré à l’aune d’une réponse conditionnelle (RC) comportementale ou autonome quantitative : amplitude de la salivation, accélération du rythme cardiaque, ou constriction de la réponse électrodermale. L’efficacité du conditionnement est indexée sur la capacité du stimulus conditionnel à mobiliser l’organisme en vue de la survenue imminente du stimulus inconditionnel.

Toutefois, ce modèle présentait des failles explicatives majeures dès lors qu’il s’agissait de rendre compte des nuances des préférences humaines. Les réactions affectives quotidiennes ne se résument pas à des décharges du système nerveux autonome ou à des ajustements moteurs préparatoires. Par ailleurs, des anomalies empiriques récurrentes commençaient à troubler l’orthodoxie pavlovienne : dans de nombreuses situations écologiques, les préférences ou dégoûts acquis semblaient persister avec une ténacité singulière, alors même que les règles classiques de l’extinction auraient dû effacer rapidement la réponse en l’absence répétée du stimulus inconditionnel.

De surcroît, les théorisations formalisées par Robert Rescorla et Allan Wagner au début des années 1970 insistaient lourdement sur la notion d’« erreur de prédiction » et de valeur informative du signal. Selon cette perspective, si un stimulus n’apporte aucune information nouvelle ou prédictive concernant l’apparition du SI, aucun apprentissage ne peut émerger. Or, cette exigence d’une fonction d’avertissement laissait sans explication la manière dont des objets anodins pouvaient être investis d’une coloration émotionnelle sans jamais servir de signaux fiables pour des événements biologiquement déterminants.

2.2 Le tournant cognitif des années 1970

La décennie 1970 a coïncidé avec l’essor irréversible de la révolution cognitiviste, qui a réintroduit la légitimité des états mentaux internes, des représentations sémantiques et des architectures de traitement de l’information dans la psychologie expérimentale. Ce renouveau a bousculé le schéma rigide stimulus-réponse (S-R), invitant les chercheurs à concevoir l’organisme non plus comme un simple récepteur passif d’associations mécaniques, mais comme un système doté de filtres perceptifs, d’évaluations inférentielles et de mémoires structurées.

Simultanément, les travaux pionniers de Robert Zajonc sur l’effet de simple exposition (mere exposure effect) ont apporté une preuve éclatante de la relative autonomie des processus affectifs par rapport aux processus cognitifs complexes. Zajonc démontrait qu’une simple augmentation de la fréquence d’exposition à un stimulus non signifiant suffisait à accroître son attrait, et ce, même si le sujet était incapable de reconnaître consciemment avoir déjà aperçu l’élément en question. Cette affirmation audacieuse — « les préférences n’ont pas besoin d’inférences » — a fait souffler un vent de contestation sur l’idée que tout apprentissage découle d’un calcul rationnel ou propositionnel.

Ce climat d’effervescence intellectuelle a suscité un besoin méthodologique impérieux : concevoir des protocoles expérimentaux capables d’isoler la formation des préférences esthétiques et affectives pures, à l’abri des réponses réflexes physiologiques d’une part, et des inférences cognitives sophistiquées d’autre part. C’est dans cette brèche épistémologique que se sont engagés Martin et Levey, soucieux de vérifier empiriquement comment l’association perceptive entre deux stimuli engendre une synthèse affective originale.

2.3 La formulation de l’hypothèse évaluative de Martin et Levey

Face aux limites du modèle pavlovien orthodoxe, Irene Martin et A.B. Levey ont formulé une hypothèse théorique résolument hétérodoxe : l’existence chez l’humain de deux systèmes d’apprentissage fonctionnellement dissociables. Le premier, qualifié d’apprentissage « préparatoire » (preparatory learning), correspond au conditionnement pavlovien traditionnel. Il est dévolu à la prédiction d’événements futurs cruciaux pour l’adaptation biologique et s’appuie sur des mécanismes d’anticipation exigeant une contingence probabiliste étroite entre le signal et son occurrence.

Le second système, désigné sous le terme d’apprentissage « évaluatif » (evaluative learning), opère selon une logique radicalement distincte. Martin et Levey ont postulé que ce mécanisme ne vise pas à prédire la survenue temporelle d’un événement, mais à cataloguer la texture hédonique de l’environnement immédiat. Selon cette hypothèse, la simple contiguïté spatio-temporelle entre deux stimuli suffit à induire un transfert direct de propriétés affectives, le stimulus neutre absorbant une partie de la valence du stimulus auquel il a été associé.

Les deux chercheurs ont proposé que ce conditionnement évaluatif constitue le mécanisme primaire sous-jacent à la socialisation, à l’acquisition des goûts culturels et à la genèse des attitudes. Tandis que l’apprentissage préparatoire gère la survie physiologique à court terme par la mobilisation corporelle, le système évaluatif bâtirait, de manière continue et souvent silencieuse, la cartographie des désirs et des aversions qui oriente pré-réflexivement l’individu vers ce qui est perçu comme bienfaisant ou hostile dans son milieu de vie.

3. Le paradigme expérimental original de Martin et Levey (1975)

3.1 Architecture générale du protocole d’évaluation

Pour soumettre leur hypothèse à l’épreuve des faits, Martin et Levey ont conçu une architecture expérimentale rigoureuse en trois temps séquentiels : une phase de pré-test, une phase d’acquisition (conditionnement), et une phase de post-test. Cette structure triadique visait à mesurer avec une précision millimétrique les déplacements de valence induits par l’appariement expérimental, tout en neutralisant les variations individuelles inhérentes aux jugements affectifs humains.

Le protocole reposait sur un plan d’échantillonnage intra-sujet (within-subject design), chaque participant servant de son propre témoin. Dans une telle configuration, les stimuli neutres attribués à un individu spécifique étaient divisés de telle sorte que certains étaient appariés à des stimuli inconditionnels positifs, d’autres à des stimuli inconditionnels négatifs, et un troisième groupe à des stimuli neutres de contrôle. Cette approche présentait l’immense avantage de neutraliser les biais d’échelle interindividuels et les singularités caractérielles dans la notation esthétique.

L’environnement physique de passation a fait l’objet d’une standardisation maniaque au sein du laboratoire londonien. Les sujets étaient assis dans une pièce à atténuation phonique, devant un dispositif de rétroprojection assurant une luminosité et une géométrie de présentation parfaitement uniformes. Les consignes transmises étaient calibrées pour éviter toute induction d’hypothèse chez les participants, masquant délibérément le fait que l’expérience ciblait la modification de leurs préférences intimes.

3.2 Nature et propriétés des stimuli sélectionnés

L’une des innovations majeures de Martin et Levey réside dans le choix des stimuli expérimentaux. Conscient des biais inhérents aux stimuli primaires (tels que la douleur induite par une décharge ou le soulagement physiologique) qui déclenchent d’intenses réactions préparatoires autonomes, le binôme a porté son choix sur des stimuli visuels complexes : des reproductions photographiques d’œuvres d’art picturales et de tableaux d’artistes méconnus du grand public.

Ce choix reposait sur une justification épistémologique sophistiquée. Les œuvres d’art figuratives ou semi-abstraites possèdent la propriété unique d’éveiller des réactions hédoniques immédiates et contrastées (l’appréciation esthétique d’un tableau étant hautement différenciée selon les individus), sans pour autant posséder une signification sémantique conventionnelle figée ou une utilité biologique immédiate. Cela permettait de s’affranchir des associations préalables qui polluent fréquemment les études utilisant des mots ou des visages célèbres.

Les expérimentateurs ont veillé à constituer un corpus visuel rigoureusement homogénéisé. Un ensemble initial d’une cinquantaine de diapositives d’œuvres a été étalonné pour assurer une équivalence en termes de complexité compositionnelle, de saturation chromatique, de contraste visuel et de dimensions géométriques sur l’écran. Cette rigueur garantissait qu’aucun artefact perceptif primaire ne vienne parasiter le jugement esthétique pur porté par le sujet sur l’image.

3.3 Critères d’inclusion et profil de l’échantillon expérimental

L’échantillon sollicité par Martin et Levey pour leur étude historique de 1975 était composé d’adultes volontaires, recrutés principalement au sein du personnel et des étudiants de l’Institut de Psychiatrie de Londres et des collèges universitaires affiliés. Bien que l’échantillon soit d’une taille modérée selon les standards modernes contemporains, la puissance statistique était considérablement optimisée par la nature intra-sujet du protocole et la multiplication des essais de mesure.

Un critère d’exclusion déterminant concernait l’expertise artistique préalable. Tout candidat manifestant une formation universitaire ou professionnelle en histoire de l’art, en peinture ou en critique esthétique était écarté de l’échantillon. L’objectif était de travailler avec des individus profanes, chez qui les jugements esthétiques reposaient sur des impressions spontanées plutôt que sur des grilles d’analyse théoriques, académiques ou historiques susceptibles de biaiser le protocole de tri.

Sur le plan éthique, bien que les comités d’examen institutionnels des années 1970 n’eussent pas la formalisation procédurale contemporaine, l’étude respectait scrupuleusement le consentement volontaire des sujets. Les participants étaient informés de la nature perceptuelle de l’expérience sans qu’on leur en dévoile les mécanismes profonds, et aucun stimulus intrinsèquement traumatisant, pornographique ou violent n’était inséré dans le corpus visuel, évitant ainsi toute détresse psychologique chez les volontaires.

4. Méthodologie détaillée : pré-tests, tri et sélection des stimuli

4.1 La procédure de tri initial par catégorisation forcée

La première phase expérimentale consistait en une évaluation exhaustive du corpus d’images par chaque participant, selon une technique minutieuse de tri forcé (forced-choice sorting procedure). Chaque sujet se voyait présenter individuellement l’ensemble des 50 diapositives d’œuvres d’art, projetées successivement sur l’écran pendant une durée contrôlée de quelques secondes chacune, afin d’obtenir un balayage panoramique global du spectre de stimuli.

Dans un second temps, le sujet recevait pour consigne explicite de classer physiquement ces reproductions en trois catégories distinctes selon sa réaction affective première : les tableaux « aimés » (désignés par le signe +), les tableaux « non aimés » ou déplaisants (désignés par le signe -), et les tableaux laissant une impression de totale indifférence, d’équivocité ou de « neutralité » (notés 0). Pour s’assurer d’une distribution statistique équilibrée, les expérimentateurs imposaient une contrainte de quasi-normalité dans le tri, exigeant un nombre minimal et équilibré de diapositives dans chaque compartiment.

Cette technique visait à surmonter la tendance spontanée de certains individus à tout apprécier ou à tout rejeter massivement. Par ailleurs, des vérifications de fidélité test-retest avaient été conduites au préalable pour s’assurer que les jugements affectifs portés sur ces œuvres d’art présentaient une stabilité suffisante dans le temps court, condition sine qua non pour que tout changement observé ultérieurement au post-test puisse être attribué sans ambiguïté à l’effet de l’appariement expérimental.

4.2 L’identification et l’appariement des stimuli expérimentaux

À l’issue de cette phase de tri initial, le matériel expérimental était personnalisé pour chaque sujet de manière rigoureusement individualisée. Ce point méthodologique est l’une des signatures les plus brillantes de l’expérience de Martin et Levey. Plutôt que de décider a priori qu’une image donnée serait positive pour l’ensemble des participants, les chercheurs ont sélectionné les stimuli inconditionnels positifs (SI+) parmi les images classées comme fermement « aimées » par le sujet lui-même, et les stimuli inconditionnels négatifs (SI-) parmi celles classées sans hésitation comme « non aimées ».

De manière symétrique, les stimuli conditionnels (SC) ont été impérativement prélevés au sein du réservoir d’images déclarées « neutres » (0) par ce même sujet. Ainsi, pour un participant donné :

  • Deux images neutres étaient assignées au statut de SC+ pour être appariées à deux images appréciées (SI+) ;
  • Deux autres images neutres devenaient des SC- pour être appariées à deux images déplaisantes (SI-) ;
  • Enfin, deux images neutres supplémentaires servaient de contrôles (SC0) et se voyaient appariées à d’autres images strictement neutres (SI0).

Ce protocole garantissait que, pour chaque participant, le matériel de base était calibré de façon optimale : la neutralité des SC était incontestable au point zéro de l’expérience, tandis que la charge émotionnelle des SI était garantie par le système de préférences propres à l’individu, contournant magistralement le problème de la variabilité hédonique subjective.

4.3 Contrôle des variables parasites dans le pré-test

L’assignation des images neutres aux différentes conditions d’appariement (future condition positive, négative ou de contrôle) ne laissait aucune place au hasard incontrôlé. Martin et Levey ont mis en place des protocoles de contrebalancement systématiques pour neutraliser d’éventuels biais perceptifs insidieux. Si, par malchance, les stimuli neutres assignés à la condition SC+ avaient présenté une dominante de couleurs chaudes ou des lignes plus douces que ceux assignés à la condition SC-, une altération de valence aurait pu découler de ces propriétés intrinsèques plutôt que de l’appariement.

Les expérimentateurs ont veillé à ce que les groupes de diapositives neutres attribués aux différentes paires présentent une comparabilité stricte sur le plan de la complexité visuelle, du niveau de luminosité et du style pictural (figuratif vs abstrait). De surcroît, l’ordre de présentation des images au cours du pré-test a fait l’objet d’une randomisation pour prévenir les effets de primauté ou de récence qui auraient pu contaminer les jugements affectifs initiaux.

Enfin, des mesures préliminaires ont permis de tester si le fait de manipuler ou d’observer plusieurs fois les diapositives neutres n’induisait pas un simple effet de familiarité selon le modèle de Zajonc. L’intégration de la condition témoin neutre-neutre (SC0-SI0) jouait ici un rôle d’amortisseur expérimental déterminant : elle permettait de dissocier mathématiquement le gain d’appréciation lié à la simple exposition répétée de l’effet spécifique du transfert de valence découlant de l’association avec un SI positif.

5. Procédure d’appariement et phase de conditionnement effectif

5.1 Paramètres temporels et contiguïté de présentation

Une fois les paires individualisées constituées, la phase d’acquisition débutait à l’insu de la finalité réelle de la démarche pour le sujet. Les paramètres temporels adoptés par Martin et Levey ont été calibrés avec une grande minutie pour maximiser l’association affective tout en évitant la mise en œuvre de calculs prédictifs conscients. Les stimuli étaient projetés selon une séquence temporelle rigoureuse de présentation séquentielle immédiate.

Le stimulus conditionnel (SC) apparaissait d’abord à l’écran pendant un intervalle très court, généralement de l’ordre de 3 à 5 secondes. Dès sa disparition, ou avec un chevauchement temporel minime (intervalle inter-stimulus ou ISI quasi nul), le stimulus inconditionnel (SI) lui succédait immédiatement pour une durée d’exposition équivalente. Cette contiguïté temporelle étroite visait à fusionner les deux traces perceptives dans la mémoire immédiate du participant sans laisser d’interstice temporel susceptible de favoriser un raisonnement discursif.

L’intervalle inter-essais (ITI, pour inter-trial interval) entre la disparition du SI d’une paire et l’apparition du SC de la paire suivante était quant à lui étendu à une dizaine de secondes. Cette fenêtre de repos visuel relatif avait pour fonction d’éviter l’interférence proactive ou rétroactive entre les paires différentes et d’empêcher les phénomènes d’habituation hédonique ou de saturation perceptive, garantissant que chaque nouvel appariement soit traité avec une attention sensorielle renouvelée.

5.2 Tâche de couverture et masquage des objectifs

Un défi épistémologique capital dans toute expérience de psychologie sociale ou cognitive chez l’humain réside dans la gestion des caractéristiques de la demande (demand characteristics), c’est-à-dire le risque majeur que les sujets devinent les attentes des expérimentateurs et s’y conforment inconsciemment ou délibérément pour faire « réussir » l’expérience. Martin et Levey ont déployé une stratégie de camouflage particulièrement ingénieuse.

Les participants étaient informés que l’étude portait sur l’évaluation de la mémoire visuelle et la discrimination perceptive sous contrainte temporelle. Lors de la phase de conditionnement, une consigne distractive était imposée : il était par exemple demandé aux sujets de surveiller avec vigilance la réapparition d’un détail graphique spécifique, d’appuyer sur un bouton de réponse dès qu’un certain équilibre de couleur était rompu, ou de mémoriser l’ordre de succession des images pour un prétendu test de reconnaissance ultérieur.

Cette tâche de couverture (cover story) monopolisait une part substantielle des ressources attentionnelles exécutives des volontaires. En focalisant leur conscience réflexive sur une activité de surveillance formelle ou mnésique superficielle, Martin et Levey s’assuraient que le transfert de valence hédonique entre les images associées s’opérait de manière indirecte, en arrière-plan du flux cognitif, sans que le sujet ne suspecte que sa sensibilité esthétique était à nouveau sous la toise de l’expérimentateur.

5.3 Configuration des blocs d’essais

La phase d’acquisition n’était pas organisée selon un découpage monolithique mais sous la forme de blocs d’essais pseudo-aléatoires savamment orchestrés. Les différentes paires expérimentales — les deux paires positives (SC+ / SI+), les deux paires négatives (SC- / SI-) et les deux paires neutres témoins (SC0 / SI0) — étaient imbriquées de façon dynamique au sein de chaque bloc.

Cette alternance visait à empêcher que des blocs homogènes d’associations positives ou négatives ne viennent induire une humeur globale (mood induction) chez le sujet. Si un participant avait été exposé à l’ensemble des paires positives d’affilée, l’amélioration éventuelle de la valence des SC aurait pu être imputée à une élévation globale de son humeur plutôt qu’au conditionnement spécifique de l’objet. L’entrelacement imprévisible des valences maintenait l’état affectif global du sujet dans un état d’équilibre stationnaire.

Le nombre total d’appariements par paire demeurait volontairement modéré (rarement plus de 8 à 16 répétitions au total). Martin et Levey avaient intuite avec justesse qu’une sur-répétition des paires risquait d’engendrer un désintérêt progressif, un ennui perceptif massif, voire l’éveil du soupçon chez le participant. Aucun signal de renforcement externe, aucun retour informatif (feedback de performance) n’était dispensé durant cette phase, préservant la pureté de la dynamique associative brute.

6. Mesures évaluatives et protocoles de post-test

6.1 Le re-tri evaluatif post-conditionnement

Dès l’achèvement de la phase d’acquisition, et après un court répit pour dissiper toute image rémanente sur le plan rétinien, le protocole basculait dans sa troisième phase cruciale : le re-tri évaluatif post-test. Les expérimentateurs présentaient à nouveau au sujet l’intégralité du corpus des diapositives initiales, dans un ordre complètement remanié et imprévisible.

La tâche demandée au participant était strictement identique à celle du pré-test : classer chaque œuvre d’art dans l’une des trois catégories (« aimée » [+], « neutre » [0], « non aimée » [-]). Pour affiner la granularité de la mesure, Martin et Levey ont également introduit des sous-gradations ou des échelles visuelles analogiques complémentaires, invitant les sujets à positionner les images sur un continuum linéaire d’appréciation hédonique allant du rejet absolu à l’attachement esthétique enthousiaste.

La variable dépendante maîtresse résidait dans le déplacement algébrique de position des stimuli conditionnels neutres d’origine. Les questions fondamentales étaient limpides :

  • Les images initialement neutres appariées à des œuvres aimées (SC+) avaient-elles migré vers la catégorie « aimée » ?
  • À l’inverse, les images neutres appariées à des œuvres déplaisantes (SC-) avaient-elles glissé vers la catégorie « rejetée » ?
  • Les images neutres de contrôle (SC0) étaient-elles demeurées ancrées dans le compartiment de la neutralité ?

L’insertion au milieu du paquet de nombreuses diapositives dites « de remplissage » (filler pictures) empêchait le sujet de se souvenir mécaniquement de ses décisions de tri antérieures, garantissant la spontanéité du re-classement post-expérimental.

6.2 Évaluation post-expérimentale de la conscience de contingence

Une fois les mesures de valence scellées, le protocole de Martin et Levey s’achevait par un volet diagnostique déterminant pour le devenir théorique de leur modèle : l’évaluation approfondie de la « conscience de contingence » (contingency awareness). Il s’agissait de vérifier si les modifications observées dans les préférences des sujets découlaient d’une prise de conscience explicite des associations temporelles imposées par le protocole.

Pour ce faire, les chercheurs ont mis en œuvre une procédure d’entretien semi-structuré post-expérimental, progressant par paliers successifs d’entonnoir cognitif (funnel debriefing). L’expérimentateur commençait par poser des questions très ouvertes sur les impressions générales du sujet à l’égard de la tâche de mémoire, avant de lui demander s’il avait remarqué des régularités ou des motifs particuliers dans l’ordre d’apparition des diapositives. Ce n’était qu’en toute fin de questionnaire qu’on lui demandait explicitement d’identifier quelles images avaient été présentées en tandem systématique.

Sur la base de ces déclarations minutieusement analysées, les participants étaient classés en deux sous-groupes dichotomiques : les sujets dits « conscients », capables de reconnaître ou de désigner les paires d’appariement réelles au-delà du niveau du hasard, et les sujets dits « non conscients », totalement incapables de reconstituer les couplages expérimentaux. Bien que la validité psychométrique des questionnaires rétrospectifs fît l’objet de vives querelles méthodologiques ultérieures, cette démarche de Martin et Levey constituait un effort pionnier pour ségréguer empiriquement l’apprentissage affectif implicite du savoir propositionnel explicite.

6.3 Mesures physiologiques et comportementales complémentaires

Fidèles à leur identité de psychophysiologistes de premier plan, Martin et Levey ont doublé leurs mesures de tri subjectif de monitorages physiologiques discrets sur des sous-échantillons expérimentaux. L’activité de la conductance cutanée (réponse électrodermale) et les micro-modulations du rythme cardiaque étaient enregistrées en temps réel au moyen d’électrodes cutanées fixées aux phalanges des participants.

L’objectif sous-jacent était d’observer si la présentation des SC modifiés hédoniquement déclenchait, lors du post-test, des réponses autonomes indicatrices d’un éveil physiologique d’alerte, caractéristique du conditionnement pavlovien classique. Or, de manière remarquable, les chercheurs ont constaté que si la conductance cutanée manifestait un éveil transitoire lors de l’exposition initiale aux SI fortement aversifs, elle s’éteignait ou demeurait remarquablement atone face aux SC- lors du post-test, alors même que le rejet verbal subjectif de ces mêmes stimuli était massif et univoque.

Cette discordance empirique flagrante entre le comportement expressif d’évaluation (« cette image me déplaît profondément ») et le silence relatif du système nerveux autonome a renforcé l’intuition fondatrice de Martin et Levey : le conditionnement évaluatif ne se confond pas avec une réponse corporelle préparatoire de défense. Il siège dans une altération sémantico-affective du jugement, observable dans les choix de catégorisation et les inclinaisons d’approche ou de rejet symbolique, sans requérir l’embrasement du système nerveux sympathique.

7. Résultats fondamentaux et mise en évidence du transfert de valence

7.1 Données statistiques et ampleur du déplacement évaluatif

Les résultats statistiques de l’expérience de 1975 de Martin et Levey ont apporté une éclatante confirmation empirique à leur hypothèse de travail. L’analyse des matrices de transition entre le pré-test et le post-test a révélé un déplacement hautement significatif sur le plan statistique de la valence affective des stimuli conditionnels initialement neutres.

Les stimuli neutres appariés à des images plaisantes (condition SC+) ont manifesté une probabilité de glissement vers la catégorie « aimée » nettement supérieure au niveau de variation aléatoire. Inversement, les stimuli neutres couplés aux images déplaisantes (condition SC-) ont essuyé une dégradation symétrique de leur cote d’appréciation, basculant massivement dans la catégorie des stimuli non aimés. Pendant ce temps, les stimuli neutres témoins (condition SC0) sont restés très majoritairement arrimés à leur position médiane, démontrant que la répétition perceptuelle seule ne suffisait pas à altérer la neutralité fondamentale d’un objet visuel.

Le calcul des tailles d’effet, bien que formalisé avec les outils statistiques de l’époque (notamment des tests non paramétriques de Wilcoxon et des analyses de contingence du Chi-deux), témoignait d’un impact robuste. L’ampleur du transfert de valence n’était ni marginale ni diffuse : pour une proportion substantielle de participants, des œuvres picturales initialement jugées insignifiantes ou sans saveur esthétique avaient acquis, en l’espace d’une vingtaine de minutes d’exposition associative, une charge hédonique polarisée, mimant fidèlement celle des œuvres auxquelles elles avaient été artificiellement amalgamées.

7.2 Asymétrie positive-négative observée

Au-delà du constat global de transfert de valence, une analyse fine des données quantitatives de Martin et Levey a mis en exergue une divergence frappante dans la dynamique d’apprentissage : une asymétrie systématique entre le conditionnement positif et le conditionnement négatif. Le glissement évaluatif s’est avéré notablement plus vigoureux, plus stable et plus résistant pour les stimuli neutres appariés à des stimuli déplaisants que pour ceux appariés à des stimuli plaisants.

Cette prépondérance du conditionnement aversif illustre ce que la psychologie cognitive contemporaine formalisera plus tard sous le concept de biais de négativité (negativity bias). L’appareil psychologique humain réagit avec une promptitude et une sensibilité accrues aux indices porteurs de désagrément ou de menace. Sur le plan évolutif, la valeur adaptative de l’évitement rapide d’objets potentiellement nuisibles ou toxiques surpasse largement le bénéfice tiré de l’exploration d’objets plaisants mais non essentiels à la survie immédiate.

Dans l’expérience de Martin et Levey, cela s’est traduit par une magnitude de déplacement évaluatif pour les SC- presque double de celle enregistrée pour les SC+. De surcroît, la robustesse statistique de cette détérioration de valence s’est manifestée à travers une remarquable constance selon les types de styles picturaux manipulés, confirmant que le système d’alerte et de stigmatisation affective négative intègre les associations environnementales avec une efficacité implacable.

7.3 Consistance individuelle des réponses évaluatives

L’exploration des données individuelles par Martin et Levey a également permis de cerner la variabilité interindividuelle dans l’amplitude du changement affectif. Si l’effet global était indéniable à l’échelle du groupe, tous les participants n’ont pas répondu avec la même plasticité évaluative. Certains sujets se sont révélés être d’extraordinaires « conditionneurs », modifiant spectaculairement la position de tous leurs SC, tandis qu’une minorité affichait une rigidité esthétique imperméable à l’effet de contiguïté associative.

Les chercheurs ont tenté de corréler ces variations avec des dimensions de personnalité, s’inspirant des typologies eysenckiennes de l’extraversion et du névrosisme. Les analyses exploratoires ont suggéré que les sujets manifestant une réactivité émotionnelle plus élevée (score de névrosisme plus marqué) ou une plus grande suggestibilité perceptive avaient tendance à exhiber des déplacements hédoniques d’une intensité supérieure, particulièrement dans le registre de l’aversion conditionnée.

Néanmoins, par-delà ces modulations individuelles, l’expérience de 1975 a apporté la preuve de principe incontestable de son hypothèse matricielle : la valence affective n’est pas une propriété intrinsèque, immuable et fermée d’un objet perceptif. Elle se révèle être une propriété dynamique, malléable et transférable à l’envi par le truchement de la simple contiguïté séquentielle dans le champ de la conscience visuelle.

8. Distinctions critiques entre conditionnement classique pavlovien et conditionnement évaluatif

8.1 Sensibilité à l’extinction : la robustesse du conditionnement évaluatif

L’apport le plus révolutionnaire de l’expérience de Martin et Levey réside sans conteste dans la mise en évidence des divergences fonctionnelles majeures séparant le conditionnement évaluatif du modèle classique pavlovien. Au premier rang de ces anomalies théoriques figure la spectaculaire résistance à l’extinction expérimentale manifestée par le conditionnement évaluatif.

Dans le conditionnement pavlovien traditionnel, la loi d’airain stipule que si le stimulus conditionnel est présenté de manière répétée et isolée, en l’absence systématique du stimulus inconditionnel, la réponse conditionnelle préparatoire (salivation, choc cutané) s’effondre inéluctablement pour disparaître en quelques essais. Or, lorsque Martin et Levey — puis une pléiade de chercheurs après eux, à l’instar de Frank Baeyens et Paul Eelen à l’Université de Louvain — ont soumis leurs sujets à de multiples expositions des SC seuls après la phase de conditionnement, ils ont constaté avec stupéfaction que la valence acquise persistait quasiment inaltérée.

Ce phénomène s’explique par la nature intime de la trace mnésique : dans le conditionnement évaluatif, le SC ne fonctionne pas comme un ticket de réservation prédisant la livraison ultérieure du SI, mais a vu sa propre identité esthétique ou affective modifiée en profondeur. Le tableau neutre ne signale pas la venue d’une belle œuvre ; il est devenu lui-même une œuvre perçue comme agréable ou repoussante. La présentation réitérée du tableau n’infirme aucune attente temporelle, puisqu’aucune prédiction n’avait été formulée : la valence fait désormais corps avec l’objet, conférant au conditionnement évaluatif une pérennité redoutable, similaire à celle des préjugés sociaux ou des préférences d’enfance.

8.2 Indépendance à l’égard de la contingence statistique

Le second point de fracture conceptuelle concerne le statut de la contingence statistique. Selon la théorie dominante de Rescorla et Wagner, le conditionnement classique dépend de la probabilité conditionnelle : l’apprentissage survient si et seulement si $P(SI|SC) > P(SI|\text{non}SC)$. Si le SI survient aussi fréquemment en présence qu’en l’absence du SC, la valeur informative du SC est nulle, et aucun conditionnement pavlovien n’est possible, même si la contiguïté spatio-temporelle est parfaite.

Les investigations menées par Martin et Levey ont jeté un pavé dans la mare des théoriciens de l’apprentissage en révélant que le conditionnement évaluatif viole délibérément cette loi de contingence. Le transfert de valence hédonique apparaît être tributaire de la simple contiguïté spatio-temporelle brute (le fait d’avoir été perçus ensemble, au même endroit, au même instant), faisant fi des calculs de probabilité bayésienne globale du système cognitif.

Des expériences ultérieures ont démontré que même sous des régimes de renforcement très instables ou partiels, où le SC n’est couplé au SI que dans une proportion minime des essais tandis que le SI apparaît de façon erratique dans l’environnement, le SC s’approprie malgré tout la valence du SI avec lequel il a été accidentellement coalescent. Cette imperméabilité aux statistiques probabilistes distingue formellement le conditionnement évaluatif de l’apprentissage causal prédictif.

8.3 L’absence de transfert préparatoire autonome

La troisième divergence structurante réside dans l’absence de déclenchement d’un pattern de mobilisation corporelle préparatoire. Dans le conditionnement pavlovien animal ou humain, le SC prépare physiquement l’organisme à la réception du SI : augmentation du tonus musculaire, vasodilatation ou vasoconstriction périphérique, sécrétions hormonales ou réflexes d’orientation moteurs.

Martin et Levey ont mis en relief le fait que le stimulus évaluativement conditionné n’engendre rien de tel. Un tableau neutre apparié à une image sanguinolente ou affreuse acquiert une valence subjective hautement négative (il est catégorisé « détesté » lors du post-test), mais sa présentation isole ne déclenche aucun réflexe autonome de sursaut, aucune sudation palmaire anticipatoire d’une blessure imminente. Le sujet éprouve une aversion phénoménologique, une répulsion esthétique désincarnée de toute attente de menace physique concrète.

Cette distinction a conduit Martin et Levey à formaliser la dichotomie fondamentale entre « système de signalisation » (signaling system) et « système référentiel » (referential system). Dans le premier, le SC est un vecteur dynamique d’attente projective ; dans le second, le SC devient une référence passive qui absorbe et encapsule les qualités qualitatives de son référent sans modifier l’équilibre homéostatique de vigilance corporelle immédiate.

9. Le rôle de la conscience et du traitement implicite selon Martin et Levey

9.1 L’hypothèse d’un apprentissage automatique et non conscient

L’une des affirmations les plus spectaculaires et controversées découlant de l’article de 1975 de Martin et Levey concerne le caractère inconscient et automatique de l’apprentissage évaluatif. En analysant les résultats de leurs questionnaires d’évaluation de contingence, les chercheurs britanniques ont affirmé que l’ampleur du conditionnement évaluatif était statistiquement indiscernable entre les participants qui avaient explicitement détecté les règles d’appariement des diapositives et ceux qui en étaient restés totalement ignorants.

Ce constat empirique a servi d’assise à l’hypothèse d’un encodage pré-attentionnel des valences affectives. Selon Martin et Levey, le système nerveux central disposerait d’une circuiterie archaïque et modulaire capable de lier affectivement deux informations en mémoire sans que le faisceau de la conscience focale ou de la mémoire de travail épisodique n’ait à valider ou expliciter l’association. Ce postulat défiait ouvertement l’impérialisme cognitif des années 1970-1980, qui voulait que tout apprentissage chez l’humain adulte soit médié par la formulation d’hypothèses conscientes et de règles verbales délibérées.

Pour Martin et Levey, le conditionnement évaluatif constituait la preuve expérimentale directe de l’existence d’un inconscient cognitif affectif, fonctionnant de manière automatique, silencieuse et irrépressible. Cette vision ouvrait une fenêtre fascinante sur la compréhension de la formation de nos jugements quotidiens, suggérant que nous sommes quotidiennement traversés d’attirances et d’aversions dont la source associative première nous échappe totalement.

9.2 Débats sur la méthodologie de détection de la conscience

Cette affirmation d’un conditionnement sans conscience a immédiatement suscité une levée de boucliers méthodologique au sein de la communauté des psychologues expérimentalistes. Des critiques sévères, formulées notamment par Peter Lovibond, David Shanks et Andy Field, ont mis en cause la sensibilité des outils diagnostiques employés par Martin et Levey pour établir l’inconscience de leurs sujets.

Le reproche principal portait sur l’administration rétrospective des questionnaires. Interroger un sujet sur des appariements subtils après la fin complète de l’expérience expose la mesure à un risque massif d’oubli mnésique : un participant a parfaitement pu être conscient des paires au moment exact où elles se produisaient durant la phase de conditionnement, pour ensuite en perdre la trace déclarative explicite vingt minutes plus tard au moment du debriefing. L’« inconscience » apparente des sujets ne refléterait alors qu’une simple défaillance de rappel en mémoire explicite, et non un mécanisme d’encodage fondamentalement subliminal.

Face à ces assauts, Martin et Levey ont procédé, dans leurs publications de 1987 et 1994, à des ajustements méthodologiques exigeants, introduisant des tests de reconnaissance concomitants et des mesures de discrimination par choix forcé plus sensibles. Si ces travaux ultérieurs ont admis qu’une partie des sujets bénéficiait effectivement d’une prise de conscience partielle facilitant le processus, ils ont maintenu contre vents et marées que la conscience explicite de la contingence n’était ni une condition nécessaire ni un prérequis obligatoire pour que le transfert de valence hédonique se déploie.

9.3 Modèles à double processus appliqués aux résultats

La controverse sur la conscience dans l’expérience de Martin et Levey a trouvé son dénouement théorique contemporain grâce au cadre unificateur des théories du double processus, portées par des figures majeures de la psychologie cognitive telles que Daniel Kahneman, ou Fritz Strack et Roland Deutsch à travers leur Modèle Réfléchi-Impulsif (Reflective-Impulsive Model, RIM).

Sous ce prisme théorique moderne, les résultats de Martin et Levey s’interprètent comme l’illustration paroxystique du fonctionnement du Système 1 (impulsif, automatique, associatif, économe en ressources cognitives). Le transfert évaluatif opéré par simple contiguïté relève d’une propagation passive d’activation au sein d’un réseau associatif sub-propositionnel. Lorsque les conditions de tâche n’imposent pas ou ne permettent pas une analyse analytique du Système 2 (réfléchi, propositionnel, déductif et conscient), le système impulsif encode directement la co-occurrence sensorielle sous forme d’une affinité de valence.

Le conditionnement évaluatif n’apparaît plus dès lors comme un phénomène paradoxal ou mutant, mais comme l’expression originelle de la machinerie associative de base du cerveau humain, sur laquelle viennent se greffer, dans un second temps et de manière optionnelle, des méta-représentations conscientes relatives à la causalité et à la prévisibilité du monde.

10. Résistance à l’extinction : particularités psychologiques du phénomène

10.1 Analyses empiriques de la persistance temporelle

La découverte par Martin et Levey de l’invulnérabilité du conditionnement évaluatif à l’extinction a incité de nombreux laboratoires internationaux à sonder la persistance temporelle de ces transferts de valence sur des échelles de temps prolongées. Des protocoles longitudinaux ont ainsi été déployés, réévaluant des stimuli conditionnés des heures, des jours, voire des mois après la phase d’association originelle.

Les données accumulées confirment une remarquable stabilité de la trace hédonique acquise. Alors que la mémoire épisodique des détails factuels de l’expérience (le souvenir d’avoir vu telle image dans tel laboratoire avec tel expérimentateur) décline inexorablement selon la courbe de l’oubli d’Hermann Ebbinghaus, l’empreinte affective, elle, résiste avec une robustesse singulière. Le sujet retesté deux mois plus tard continue d’attribuer une note dégradée au SC-, tout en affirmant sincèrement n’avoir aucun souvenir d’avoir jamais visualisé cette œuvre auparavant.

Cette indépendance entre la dissolution de la mémoire sémantico-factuelle et la survie de la trace affective témoigne d’une dissociation profonde des systèmes de mémoire. L’émotion ou le dégoût conditionné s’inscrit dans une mémoire implicite procédurale et affective qui résiste à l’usure temporelle, confirmant la maxime psychologique selon laquelle nous oublions rapidement les circonstances d’un événement mais conservons indéfiniment la sensation agréable ou désagréable qu’il a laissée en nous.

10.2 Mécanismes théoriques sous-tendant la non-extinction

Pour rendre compte de cette résistance spectaculaire sur le plan théorique, les chercheurs ont élaboré le modèle du « référencement hédonique » (affective referral). Dans ce cadre, au moment précis où le SC neutre est perçu en conjonction avec le SI, les attributs qualitatifs du SI sont immédiatement attribués au SC comme s’il s’agissait de ses composantes physico-chimiques ou artistiques intrinsèques.

La différence avec le conditionnement classique s’avère saisissante : dans le conditionnement classique d’anticipation, la non-survenue du SI lors des phases d’extinction crée une violation constante de l’attente (une erreur de prédiction négative), qui réécrit activement la valeur du signal et inhibe la réponse motrice. Dans le conditionnement évaluatif, la présentation du SC seul ne génère aucune erreur d’anticipation, puisqu’aucune projection vers l’avenir n’était encodée. L’image dérangeante est simplement regardée pour ce qu’elle semble être devenue : une image laide.

Les modélisations connexionnistes et les réseaux de neurones artificiels simulent aujourd’hui parfaitement cette dynamique. Lorsque le poids synaptique reliant un nœud conceptuel à un nœud d’affect est modifié de façon unilatérale, aucune rétro-propagation d’erreur inhibitrice ne vient effacer cette liaison en l’absence d’une nouvelle association active en sens contraire. La valence est « cristallisée », rendant toute extinction passive impossible en l’absence d’un reconditionnement actif et symétrique (contre-conditionnement).

10.3 Modulation de la résistance selon les types de stimuli

Il est apparu que la résistance à l’extinction dans le paradigme de Martin et Levey varie selon la nature écologique et la modalité sensorielle des stimuli mobilisés. Les travaux ultérieurs comparant des stimuli visuels, olfactifs, gustatifs et auditifs ont apporté un éclairage saisissant sur la biologie de l’apprentissage.

C’est dans les sphères du goût et de l’odorat que le conditionnement évaluatif atteint son paroxysme d’irréversibilité, un phénomène bien documenté par l’apprentissage de l’aversion gustative acquise (l’effet Garcia). Une saveur initialement neutre mariée une seule fois à une nausée devient viscéralement et définitivement repoussante, défiant toute tentative d’extinction cognitive par des dégustations sans danger. Dans l’univers visuel des images de Martin et Levey, si l’empreinte est moins violente, elle demeure profondément robuste dès lors que les images convoquent des univers symboliques denses.

Inversement, lorsque les stimuli sont de nature purement géométrique, artificielle ou dénués de résonance affective profonde (des lettres de l’alphabet, des trigrammes sans signification ou des polygones abstraits), le conditionnement évaluatif se révèle plus labile et plus perméable aux interférences de l’environnement, soulignant que la complexité sémantique du matériel utilisé par Martin et Levey a constitué l’une des clés de voûte de leur succès expérimental originel.

11. Controverses théoriques, débats méthodologiques et réplications ultérieures

11.1 La vague de scepticisme et les échecs de réplication

L’accueil réservé aux découvertes de Martin et Levey n’a pas été exempt de turbulences académiques majeures. Tout au long des années 1980 et au début des années 1990, une vague d’échecs de réplication directs a frappé le champ du conditionnement évaluatif, poussant des personnalités éminentes de la psychologie anglo-saxonne à clamer que le phénomène n’était qu’un artefact de laboratoire, une illusion statistique sans ancrage réel dans la psyché humaine.

La critique la plus redoutable formulée à l’encontre de l’expérience de 1975 concernait le protocole de tri forcé par distribution normale. Des statisticiens ont objecté que le basculement des images neutres vers les catégories aimées ou rejetées pouvait résulter d’un simple phénomène de régression vers la moyenne ou d’une instabilité psychométrique inhérente à la tâche de tri. Si un sujet a classé une image comme « neutre » avec hésitation lors du pré-test, l’instabilité naturelle de son jugement lors du post-test suffirait à faire fluctuer la position de la diapositive, créant l’illusion trompeuse d’un conditionnement expérimental.

Face à ces contestations virulentes, Irene Martin et A.B. Levey (1987, 1990) ont contre-attaqué avec une minutie exemplaire. Ils ont répliqué leurs travaux en substituant aux tris catégoriels forcés des échelles d’intervalles continues, des échelles de Likert à multiples points et des mesures de comparaison par paires. Ils ont prouvé que même après correction mathématique rigoureuse de la régression vers la moyenne, le différentiel de valence entre les SC+ et les SC- demeurait statistiquement indiscutable, réduisant au silence les soupçons d’artefact méthodologique.

11.2 Le grand débat : conditionnement propositionnel ou associatif ?

Au tournant des années 2000, le débat s’est déplacé du terrain de la réalité empirique du conditionnement évaluatif vers celui de son architecture computationnelle fondamentale. Ce débat a cristallisé l’affrontement intellectuel entre deux camps majeurs de la psychologie contemporaine :

  • Le modèle purement associatif, hérité directement de la vision originelle de Martin et Levey et défendu avec vigueur par des auteurs comme Frank Baeyens, selon lequel la contiguïté génère une formation brute de liens synaptiques au sein d’une mémoire affective dénuée de valeur de vérité ;
  • Le modèle propositionnel, défendu avec une férocité intellectuelle remarquable par Jan De Houwer et ses collègues de l’Université de Gand, qui soutient à l’inverse que tout conditionnement évaluatif est en vérité médié par des croyances explicites ou implicites concernant la relation logique unissant les stimuli.

Selon l’école propositionnelle, si le sujet associe positivement un SC à un SI, ce n’est pas par osmose sensorielle passive, mais parce qu’il valide inconsciemment une proposition cognitive du type : « ce stimulus neutre possède ou partage les attributs de ce stimulus positif ». Les tenants de cette approche ont démontré que si l’on modifie la nature de la relation verbale unissant le SC et le SI durant l’appariement (par exemple en précisant : « le stimulus A rejette ou détruit le stimulus B »), la valence transférée peut s’inverser totalement, résultat qu’un réseau associatif primitif fondé sur la pure contiguïté hebbienne serait structurellement incapable d’engendrer.

Ce débat passionné continue de mobiliser une recherche expérimentale florissante, conduisant à l’élaboration de théories intégratives sophistiquées admettant la coexistence de strates associatives primitives et de mécanismes inférentiels propositionnels de contrôle métacognitif.

11.3 Méta-analyses et confirmation de la robustesse de l’effet

Le point d’orgue de cette longue trajectoire de validation empirique a été atteint avec la publication de la méta-analyse monumentale de Wilhelm Hofmann, Jan De Houwer, Marco Perugini et Frank Baeyens en 2010 dans le prestigieux Psychological Bulletin de l’APA. Cette synthèse quantitative gargantuesque a agrégé les données issues de 214 études indépendantes conduites sur des dizaines de milliers de participants à travers le monde entier.

Les conclusions de cette méta-analyse ont définitivement consacré la découverte de Martin et Levey :

  • L’effet du conditionnement évaluatif est indéniable, universel et doté d’une taille d’effet moyenne robuste ($d \approx 0{,}52$), qualifiée de modérée à substantielle selon les métriques standard des sciences humaines ;
  • Le transfert de valence opère sur une diversité phénoménale de stimuli : images artistiques, visages humains, produits commerciaux, idéogrammes inconnus, bruits acoustiques et arômes olfactifs ;
  • L’analyse fine des modérateurs a révélé que si l’attention et la conscience de contingence maximisent l’amplitude de l’effet, ce dernier persiste de manière statistiquement significative même sous de sévères contraintes de masquage ou de distraction attentionnelle.

Près de quatre décennies après les premiers bricolages de projecteurs de diapositives dans les sous-sols de l’Institut de Psychiatrie de Londres, la modeste expérience d’Irene Martin et A.B. Levey accédait ainsi au rang de loi psychologique universellement validée.

12. Héritage scientifique, applications contemporaines et perspectives futures

12.1 Applications en psychologie clinique et psychopathologie

L’héritage intellectuel laissé par Martin et Levey s’avère particulièrement fécond au sein de la psychologie clinique et des thérapies cognitivo-comportementales (TCC). Le conditionnement évaluatif a offert une grille de lecture décisive pour élucider l’étiologie d’innombrables phobies spécifiques et troubles anxieux qui défiaient les modélisations pavloviennes classiques. De nombreux patients développent en effet des répulsions terrifiantes ou des dégoûts invalidants à l’égard d’objets ou de situations sans jamais avoir subi de traumatisme physique caractérisé (morsure, détresse respiratoire) ; la simple association séquentielle avec des indices de détresse ou de laideur morale a suffi à sceller un dégoût conditionné persistant.

Dans le domaine des troubles addictifs et du comportement alimentaire, le modèle éclaire d’un jour nouveau la genèse des envies compulsives irrésistibles (craving). Les stimuli associés de façon récurrente à la consommation de substances (un logo de marque d’alcool, un cendrier, un emballage de confiserie industrielle) se chargent d’une valence hédonique disproportionnée qui guide l’attention du patient et sabote ses résolutions d’abstinence par un attrait sensoriel direct, hors de portée des raisonnements médicaux préventifs.

En réponse, des protocoles de contre-conditionnement évaluatif clinique sont désormais couramment déployés. Dans la prise en charge de la dépression majeure ou des troubles anxieux généralisés, les thérapeutes utilisent des programmes informatisés d’entraînement cognitif associant répétitivement des représentations de soi ou des stimuli anxiogènes à des visages bienveillants ou des stimuli intrinsèquement apaisants, afin de reprogrammer la texture hédonique de la mémoire affective des patients et d’enrayer les biais attentionnels dépressiogènes.

12.2 Marketing, formation des attitudes sociales et lutte contre les préjugés

L’impact du conditionnement évaluatif dans la sphère sociétale, économique et médiatique s’est révélé gigantesque. L’industrie de la publicité moderne, de la communication politique et du marketing de marque s’est massivement emparée du paradigme de Martin et Levey, souvent sans même en connaître la paternité académique originelle.

La pratique ubiquitaire de l’endossement par les célébrités (celebrity endorsement) et du placement de produit ne repose sur rien d’autre que sur les mécanismes démontrés en 1975. Apparier à haute fréquence un nouveau soda ou un parfum inconnu à une actrice adulée ou à un paysage idyllique ne vise aucunement à transmettre un argumentaire rationnel sur la composition biochimique du produit ; l’objectif unique est d’induire un transfert passif de valence positive, de telle sorte que le logo du produit devienne, dans l’esprit du consommateur déambulant dans les allées d’un supermarché, un attracteur hédonique immédiat déclenchant l’acte d’achat machinal.

Plus fondamentalement encore, le conditionnement évaluatif a jeté une lumière crue sur les mécanismes souterrains de formation des stéréotypes et des préjugés sociaux implicites. L’association chronique, au sein des flux médiatiques et des représentations culturelles, de minorités ethniques ou sociales avec des contextes de criminalité ou de misère engendre un conditionnement négatif implicite chez les citoyens, même chez ceux qui souscrivent explicitement et sincèrement à des valeurs d’égalité et de tolérance. En miroir, les psychologues sociaux développent aujourd’hui des interventions d’« écologisation évaluative » (evaluative debunking) pour déconstruire activement ces préjugés par le contre-conditionnement systématique de visages discriminés avec des stimuli admirables ou inspirants.

12.3 Perspectives neuroscientifiques et directions de recherche actuelles

À l’ère contemporaine, l’exploration du conditionnement évaluatif s’est magnifiquement déplacée vers la neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) et l’électrophysiologie intracrânienne. Les neuroscientifiques se sont attelés à disséquer les substrats anatomiques spécifiques soutenant le découplage théorisé par Martin et Levey entre prédiction motrice et attribution de valence.

Les investigations menées par des chercheurs comme Raymond Dolan et John O’Doherty ont démontré que tandis que le conditionnement prédictif classique mobilise massivement le striatum dorsal, les aires motrices supplémentaires et le cervelet pour orchestrer l’ajustement temporel de la réponse, le conditionnement évaluatif active de façon sélective un réseau limbique et paralimbique dominé par l’amygdale basolatérale, l’insula antérieure et, en tout premier lieu, le cortex orbitofrontal (COF). C’est au sein de cette matrice orbitofrontale que la valeur hédonique subjective d’un stimulus abstrait est encodée, actualisée et représentée sur une échelle neuronale commune de désirabilité.

Aujourd’hui, à l’ère des flux massifs d’informations sur les réseaux sociaux, des algorithmes de recommandation et de la prolifération des micro-vidéos hautement stimulantes, l’expérience pionnière d’Irene Martin et A.B. Levey n’a jamais résonné avec une actualité aussi brûlante. En nous dévoilant avec près d’un demi-siècle d’avance comment des associations visuelles furtives et apparemment inoffensives modèlent imperceptiblement nos désirs, nos jugements et nos répulsions les plus intimes, ils ont offert à la science de l’esprit une clé de compréhension inestimable pour décoder la vulnérabilité et la beauté de la sensibilité humaine.

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Looti, M. (2026, septembre 11). L’expérience de conditionnement évaluatif – Irene Martin et A.B. Levey. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/experience-conditionnement-evaluatif-martin-levey/
Looti, Mohammed. “L’expérience de conditionnement évaluatif – Irene Martin et A.B. Levey.” Base de données de psychologie en français, 11 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/experience-conditionnement-evaluatif-martin-levey/.
Looti, Mohammed. “L’expérience de conditionnement évaluatif – Irene Martin et A.B. Levey.” Base de données de psychologie en français. septembre 11, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/experience-conditionnement-evaluatif-martin-levey/.