Dans les annales de la psychologie sociale expérimentale, rares sont les investigations qui ont su capturer avec autant d’acuité et d’élégance les paradoxes les plus intimes de la nature humaine que celle menée en 1978 par Steven Berglas et Edward E. Jones. Face à l’impératif universel de réussite et à l’injonction sociale d’excellence, l’intuition commune postule généralement que les individus déploient l’ensemble de leurs ressources cognitives, physiques et motivationnelles pour maximiser leurs chances de succès. Or, le comportement humain s’avère infiniment plus tortueux : confronté au spectre dévastateur de l’échec et à l’angoisse de voir sa valeur intellectuelle irrémédiablement compromise, l’individu est capable d’ériger lui-même les obstacles qui causeront sa perte potentielle.
Ce phénomène contre-intuitif, désigné sous le terme d’« auto-handicap » (self-handicapping), met en lumière une stratégie défensive sophistiquée par laquelle une personne crée activement ou revendique des circonstances défavorables préalablement à une tâche évaluative critique. Si l’issue se solde par un échec, la responsabilité causale en est déviée vers l’entrave externe plutôt que vers un déficit d’aptitude personnelle ; si, au contraire, la victoire survient en dépit de cet obstacle auto-induit, la compétence individuelle s’en trouve démesurément magnifiée. L’étude princeps de Berglas et Jones a fourni la première démonstration empirique contrôlée en laboratoire de ce mécanisme, en utilisant un protocole aussi ingénieux que provocateur impliquant le choix délibéré de substances pharmacologiques perturbatrices.
Le présent article propose une analyse exhaustive et approfondie de cette expérience fondatrice. À travers une déconstruction méthodique de son contexte épistémologique, de ses soubassements théoriques issus de la théorie de l’attribution, de sa scénarisation expérimentale rigoureuse, de ses résultats empiriques et de ses prolongements contemporains, nous explorerons comment un protocole académique audacieux a redéfini notre compréhension de la motivation, de l’estime de soi et des mécanismes d’auto-sabotage qui traversent le sport, l’éducation, le monde professionnel et la clinique psychopathologique.
- 1. Introduction et contextualisation historique de l’expérience de Berglas et Jones (1978)
- 2. Les fondements théoriques : Théorie de l’attribution et préservation de l’estime de soi
- 3. Le protocole expérimental fondateur : Méthodologie et scénarisation
- 4. La manipulation des contingences de réussite : Problèmes solubles versus insolubles
- 5. Le choix pharmacologique fictif : Actavil contre Pandocrin
- 6. Les résultats empiriques détaillés : Choix comportementaux et disparités de genre
- 7. Les mécanismes cognitifs sous-jacents : Discounting, augmenting et gestion des impressions
- 8. Typologie des stratégies d’auto-handicap : Formes comportementales versus déclaratives
- 9. Réplications, controverses et débats méthodologiques entourant l’expérience
- 10. Prolongements contemporains : Auto-handicap dans le sport, l’éducation et l’entreprise
- 11. Implications cliniques et psychopathologiques de l’auto-entrave chronique
- 12. Bilan épistémologique et héritage de Berglas et Jones dans la psychologie moderne
- Références
1. Introduction et contextualisation historique de l’expérience de Berglas et Jones (1978)
Pour appréhender la portée révolutionnaire des travaux de Steven Berglas et Edward Jones, il convient d’examiner le climat scientifique et intellectuel dans lequel leur recherche a germé à la fin des années 1970, une période de transition majeure pour les sciences du comportement.
1.1 Le paysage de la psychologie sociale à la fin des années 1970
La fin des années 1970 marque un tournant décisif dans l’histoire de la psychologie sociale nord-américaine. La discipline s’émancipe définitivement du joug du béhaviorisme orthodoxe, qui postulait que les comportements humains n’étaient que des réponses mécaniques conditionnées par des contingences de renforcement externes, dépourvues de médiation cognitive interne signifiante. Sous l’impulsion de pionniers tels que Jerome Bruner et George Miller, la « révolution cognitive » s’est installée au cœur des laboratoires, réhabilitant l’étude scientifique des états mentaux, des représentations symboliques et des processus d’auto-évaluation.
Dans ce contexte d’effervescence intellectuelle, les modèles centrés sur la perception de soi (self-perception) et la motivation acquièrent une place prépondérante. Les chercheurs cessent de concevoir l’être humain comme un simple optimiseur rationnel de récompenses matérielles pour le considérer comme un « scientifique naïf » cherchant désespérément à donner du sens à son environnement et à préserver son intégrité psychologique. Parallèlement, les paradigmes consacrés à l’auto-préservation de l’image publique et privée connaissent un essor sans précédent. Des concepts tels que la présentation de soi (Erving Goffman) et la gestion des impressions pénètrent la psychologie expérimentale, incitant les théoriciens à interroger les conduites apparemment contre-productives : pourquoi un individu rationnel saboterait-il ses propres opportunités d’accomplissement ? C’est à cette énigme fondamentale que la discipline se trouve alors confrontée.
1.2 La collaboration intellectuelle entre Edward Jones et Steven Berglas
L’émergence du paradigme de l’auto-handicap est indissociable de la rencontre féconde entre deux esprits aux sensibilités complémentaires à l’Université Duke. Edward Ellsworth Jones est déjà, à cette époque, une figure monumentale de la psychologie sociale. Concepteur, avec Keith Davis en 1965, de la théorie des inférences correspondantes, Jones a consacré une grande partie de sa carrière à disséquer les mécanismes par lesquels les observateurs attribuent des traits de personnalité stables aux acteurs, formalisant plus tard ce qui deviendra l’erreur fondamentale d’attribution. Son autorité méthodologique et sa rigueur expérimentale dans l’analyse de la perception sociale constituent le socle de l’entreprise.
À ses côtés, Steven Berglas, alors jeune chercheur doctoral possédant une sensibilité clinique aiguisée, apporte une perspective novatrice sur les pathologies de l’action et les dynamiques paradoxales de l’échec. Berglas est intrigué par les observations cliniques de patients brillants qui, à la veille d’échéances cruciales, s’adonnent à des conduites autodestructrices telles que l’abus d’alcool ou la privation délibérée de sommeil. La volonté commune des deux hommes est de transposer ces observations cliniques diffuses au sein d’un dispositif expérimental rigoureux et quantifiable. Leur collaboration scelle l’alliance entre la théorie cognitive de l’attribution et l’étude des mécanismes de défense de l’ego, permettant d’extraire l’auto-entrave du champ purement psychanalytique pour l’ancrer dans le champ de la vérification expérimentale systématique.
1.3 La publication séminale de 1978 dans le Journal of Personality and Social Psychology
À l’automne 1978 paraît dans le prestigieux Journal of Personality and Social Psychology l’article fondateur intitulé « Drug choice as a self-handicapping strategy in response to noncontingent success ». La parution de cette étude produit une onde de choc au sein de la communauté académique. L’originalité provocatrice du protocole — qui propose à des étudiants universitaires d’ingérer une substance chimique fictive censée altérer leurs performances cognitives — frappe immédiatement les esprits par son audace méthodologique et sa pertinence écologique.
L’accueil initial oscille entre la fascination pour l’élégance de la démonstration et le scepticisme quant à la portée générale d’un comportement aussi irrationnel en apparence. Pourtant, les données empiriques présentées par Jones et Berglas sont sans appel : confrontés à la perspective d’un échec menaçant une réputation intellectuelle précaire, certains individus choisissent délibérément de s’intoxiquer pour fournir un alibi externe à leur contre-performance anticipée. Cet article séminal ne s’est pas contenté d’enrichir le lexique de la psychologie ; il a redéfini pour les décennies à venir les frontières théoriques reliant l’attribution causale, la régulation de l’estime de soi et les stratégies de coping dysfonctionnelles.
2. Les fondements théoriques : Théorie de l’attribution et préservation de l’estime de soi
Pour saisir toute la profondeur du comportement d’auto-handicap, il est impératif de le situer au carrefour des modèles d’attribution causale qui ont dominé la seconde moitié du vingtième siècle.
2.1 L’héritage de la théorie de l’attribution de Fritz Heider et Harold Kelley
La théorie de l’attribution, initiée par les travaux précurseurs de Fritz Heider (1958) dans son ouvrage magistral The Psychology of Interpersonal Relations, postule que l’être humain est perpétuellement animé par le besoin d’identifier les causes des événements qui l’entourent. Heider établit la distinction cardinale entre les causes internes ou dispositionnelles (telles que l’aptitude innée, l’intelligence ou l’effort consenti) et les causes externes ou situationnelles (telles que la difficulté intrinsèque d’une tâche, la malchance ou l’intervention d’autrui). Cette partition structure la façon dont l’individu interprète le monde : attribuer un événement à une cause interne renseigne directement sur la nature de la personne, tandis qu’une attribution externe dédouane celle-ci de sa responsabilité.
Cette approche a ensuite été formalisée de manière mathématique et systémique par Harold Kelley à travers son modèle de covariation et ses célèbres principes de configuration causale. Kelley suggère que face à une action isolée, l’individu évalue la consistance, le consensus et la distinction de l’événement pour statuer sur son origine causale. Fondamentalement, l’individu a un besoin viscéral de maintenir un modèle prévisible et maîtrisable de son environnement et de son identité. Or, lorsque ses performances antérieures ne peuvent être corrélées de façon stable à ses compétences réelles, la machine attributive se dérègle, plongeant le sujet dans une insécurité existentielle que seules des manœuvres cognitives spécifiques peuvent tenter d’endiguer.
2.2 Les principes d’abaissement (discounting) et d’augmentation (augmenting)
Au cœur de l’analyse menée par Berglas et Jones résident deux principes formulés par Harold Kelley en 1972 : le principe d’abaissement causal (discounting principle) et le principe d’augmentation causale (augmenting principle). Ces deux règles logiques régissent la manière dont un observateur — qu’il s’agisse du sujet lui-même ou d’un tiers — évalue le rôle d’une cause donnée en présence d’autres causes concurrentes :
- Le principe d’abaissement (discounting) : Il stipule que le rôle attribué à une cause facilitatrice interne (comme la compétence) dans la production d’un effet donné est diminué ou écarté dès lors qu’une cause externe plausible et concurrente (comme un obstacle majeur ou la malchance) est également présente. Autrement dit, si un étudiant échoue à un examen alors qu’il était souffrant, l’observateur déprécie l’hypothèse d’un manque d’intelligence pour imputer l’échec à la maladie.
- Le principe d’augmentation (augmenting) : Il constitue le pendant inverse du premier. Lorsqu’un comportement ou une performance survient en dépit de la présence manifeste d’une force inhibitrice ou d’un obstacle extérieur substantiel, le rôle de la cause facilitatrice interne est amplifié et magnifié. Ainsi, réussir une épreuve complexe en étant malade prouve une compétence exceptionnelle.
Le coup de génie conceptuel de Jones et Berglas réside dans l’intuition que l’individu ne subit pas passivement ces principes, mais les instrumentalise de façon préventive. En introduisant activement un obstacle potentiel avant la performance, le sujet s’assure un double bénéfice attributif anticipé : il prépare le terrain pour l’abaissement du blâme en cas de défaillance, tout en aménageant l’augmentation de sa gloire en cas de succès inespéré.
2.3 La dynamique de protection contre l’angoisse d’incompétence
L’estime de soi ne doit pas être appréhendée comme une simple mesure statistique de l’auto-évaluation, mais comme une ressource psychologique profondément affective, fragile et constamment menacée par les évaluations sociales d’incompétence. Dans une société valorisant les aptitudes intellectuelles comme le déterminant fondamental du statut et de la valeur individuelle, la perspective d’être publiquement ou intimement démasqué comme intellectuellement déficient génère une anxiété existentielle aiguë.
Cette menace présente une asymétrie psychologique fondamentale : le coût cognitif et émotionnel d’un échec sans appel, attribué sans équivoque à un manque irrémédiable de talent, est perçu comme infiniment plus destructeur que le coût temporaire d’une performance médiocre imputable à un accident de parcours ou à une circonstance adverse. L’auto-handicap opère donc un arbitrage protecteur. En modulant stratégiquement les attentes sociales d’autrui ainsi que ses propres standards d’exigence, le sujet préfère sacrifier la probabilité objective de réussir pour sécuriser la sauvegarde inconditionnelle de son image de compétence.
3. Le protocole expérimental fondateur : Méthodologie et scénarisation
La puissance probatoire de l’étude de 1978 repose sur une mise en scène expérimentale d’une remarquable précision, caractéristique des grands protocoles de la psychologie sociale de cette époque.
3.1 Le recrutement et l’échantillon des participants
L’expérimentation princeps s’est déroulée au sein du département de psychologie de l’Université Duke, en Caroline du Nord. L’échantillon initial était composé d’étudiants de premier cycle universitaire (undergraduates), recrutés par le biais du vivier traditionnel des cours d’introduction à la psychologie, où leur participation était créditée dans le cadre de leurs exigences académiques ou indemnisée financièrement.
La cohorte comprenait initialement des hommes et des femmes, répartis de façon contrôlée afin d’examiner l’impact potentiel du genre sur le recours à l’auto-entrave. Les critères d’inclusion écartaient les sujets ayant une connaissance préalable des paradigmes d’attribution causale ou ceux présentant des antécédents médicaux incompatibles avec l’ingestion déclarée de substances psychoactives. Au total, plusieurs dizaines de participants ont été convoqués individuellement dans le laboratoire, placés dans un contexte hautement codifié garantissant le sérieux et l’autorité de l’institution universitaire.
3.2 La mise en place de la supercherie expérimentale (cover story)
Afin de masquer les véritables finalités de la recherche et d’éviter les biais de désirabilité sociale ou de caractéristiques de la demande expérimentale, une histoire de couverture (cover story) particulièrement élaborée a été mise en œuvre. L’expérience était officiellement présentée comme une étude pharmacologique de pointe visant à évaluer les effets secondaires de drogues nootropiques sur le rendement intellectuel et la concentration mentale.
Dès leur arrivée au laboratoire, les participants étaient accueillis par un expérimentateur en blouse blanche évoluant dans un environnement d’allure médicale, entouré de flacons calibrés, de questionnaires physiologiques et d’appareils de mesure standardisés. On leur expliquait que la recherche explorait comment certaines substances biochimiques pouvaient altérer ou faciliter la transmission neuronale lors de la résolution de problèmes abstraits complexes. Cette justification scientifique conférait une légitimité totale à la proposition ultérieure d’ingérer des drogues, désamorçant tout soupçon immédiat quant à la nature psychologique de la manipulation.
3.3 La séquence chronologique des étapes d’intervention
Le protocole expérimental se déployait selon une progression chronologique rigoureuse divisée en quatre phases critiques distinctes :
- Le pré-test d’intelligence spatiale : Le sujet était d’abord soumis à un test intellectuel exigeant de vingt items, composé d’analogies logiques et visuelles, présenté comme une mesure très précise de l’efficience cognitive générale.
- La délivrance du feedback standardisé : À l’issue de cette première passation, l’expérimentateur corrigeait ostensiblement les réponses et communiquait au sujet un score exceptionnellement élevé, félicitant le participant pour son score spectaculaire qui le situait parmi les meilleurs percentiles.
- La phase de choix de la substance : Avant d’engager le second test intellectuel, d’une difficulté annoncée comme strictement équivalente au premier, l’expérimentateur informait le sujet qu’il devait choisir entre deux substances chimiques aux effets diamétralement opposés. C’est à cet instant précis qu’était mesurée la variable dépendante centrale.
- Le débriefing éthique post-expérimental : Une fois le choix consigné et le dosage sélectionné par le participant, l’expérimentation s’interrompait avant toute absorption réelle de substance. Un débriefing minutieux et bienveillant était immédiatement conduit pour révéler la supercherie, dissiper tout résidu d’anxiété et expliquer la dynamique de l’expérience.
4. La manipulation des contingences de réussite : Problèmes solubles versus insolubles
Le cœur névralgique de la manipulation opérée par Berglas et Jones réside dans la dissociation artificielle entre la performance objectivement accomplie par le sujet et le feedback triomphal qui lui est délivré.
4.1 La conception des deux conditions expérimentales
Pour créer des architectures cognitives radicalement divergentes, les chercheurs ont scindé les participants en deux conditions expérimentales contrastées lors de la première épreuve de raisonnement logique :
- La condition de réussite contingente (problèmes solubles) : Les participants de ce groupe étaient confrontés à des items logiques de difficulté modérée mais parfaitement solubles. Chaque problème obéissait à des règles inductives claires (progressions géométriques, symétries axiales, relations analogiques transparentes). Le sujet éprouvait le sentiment gratifiant de progresser méthodiquement vers la solution exacte, accumulant une certitude intérieure quant à la validité de ses réponses.
- La condition de réussite non-contingente (problèmes insolubles) : Les sujets de ce groupe recevaient un cahier de test d’apparence strictement identique au précédent. Cependant, seize des vingt items étaient en réalité totalement insolubles, ambigus ou dépourvus de structure logique univoque. Les propositions de réponses ne correspondaient à aucune clé de décryptage stable, contraignant les étudiants à deviner au hasard, dans un état d’hésitation et de confusion cognitive permanente.
L’élément déterminant de cette scénarisation résidait dans l’équivalence de présentation : les problèmes insolubles avaient la même typographie, la même texture graphique et la même forme d’analogie que les problèmes solubles, interdisant aux sujets de suspecter que le test lui-même était truqué.
4.2 L’induction de la réussite non-contingente
L’intervention critique du protocole intervenait au moment précis de la proclamation des résultats. Quelle que soit la condition expérimentale à laquelle ils avaient été assignés, et indépendamment des réponses réellement fournies sur leur feuille d’examen, l’ensemble des participants recevait un feedback identique, flatteur et dithyrambique : l’expérimentateur déclarait qu’ils avaient obtenu l’extraordinaire score de 16 bonnes réponses sur 20.
Pour les participants de la condition contingente, ce résultat venait corroborer leur sentiment d’efficacité personnelle ; le score était congruent avec leur expérience subjective de maîtrise. En revanche, pour les sujets de la condition non-contingente, cette annonce produisait un choc cognitif et émotionnel massif. Ayant passé vingt minutes à hésiter et à répondre au hasard, ils s’entendaient déclarer qu’ils appartenaient à l’élite intellectuelle. Cette rétroaction imméritée créait une scission brutale entre la reconnaissance externe de leur éclatante réussite et l’incapacité interne d’en identifier les causes tangibles. Le succès était indiscutable aux yeux de l’autorité scientifique, mais ressenti par l’individu comme totalement accidentel, inexplicable et fondamentalement non reproductible.
4.3 L’état de vulnérabilité psychologique généré
Par cette mise en scène, Jones et Berglas sont parvenus à induire artificiellement en laboratoire ce que la psychologie clinique décrira plus tard sous le vocable de syndrome de l’imposteur. Les sujets en condition non-contingente se retrouvaient piégés dans une cage dorée : investis d’une réputation intellectuelle prestigieuse mais dépourvus de la moindre boussole méthodologique pour la réitérer.
L’annonce immédiate d’un second test de difficulté similaire déclenchait une terreur sourde : celle de la régression vers la moyenne, de la dégradation brutale du score et du démasquage inéluctable de leur prétendue incompétence. Privés de tout sentiment de contrôle perçu sur les déterminants de leur performance future, ces étudiants se trouvaient placés dans un état de vulnérabilité psychologique absolue, les rendant extraordinairement réceptifs à toute opportunité de dédouanement extérieur.
5. Le choix pharmacologique fictif : Actavil contre Pandocrin
Afin d’offrir une issue comportementale à cette insoutenable tension cognitive, les expérimentateurs ont conçu un instrument de mesure aussi dramatique que révélateur : le choix entre deux médicaments aux propriétés supposées opposées.
5.1 La caractérisation scientifique simulée des substances
L’expérimentateur introduisait deux substances pharmacologiques chimériques, présentées sous des appellations évocatrices et accompagnées de descriptions physiologiques pseudo-scientifiques très détaillées :
- L’Actavil : Présenté comme un puissant stimulant nootropique facilitateur, l’Actavil était décrit comme un composé favorisant la clarté mentale, l’accélération des processus associatifs et l’optimisation des performances intellectuelles lors de tâches de raisonnement abstrait.
- Le Pandocrin : À l’inverse, le Pandocrin était dépeint comme un inhibiteur cognitif temporaire, un composé sédatif léger dont l’effet secondaire majeur consistait à embrumer l’attention, à ralentir la vitesse de traitement de l’information et à dégrader significativement les scores obtenus à des tests intellectuels standardisés.
Pour lever toute réticence éthique ou médicale chez les étudiants, l’expérimentateur insistait lourdement sur l’innocuité totale des deux molécules, certifiant qu’aucun effet secondaire durable ou délétère pour la santé physique ne subsisterait au-delà d’une courte période d’environ trente minutes.
5.2 L’opportunité comportementale de l’auto-entrave
L’expérimentateur introduisait ensuite le dilemme sous une formulation faussement neutre : bien que l’objectif scientifique officiel fût d’observer les effets des deux drogues, le choix de la substance spécifique à ingérer avant le second test était entièrement laissé à l’appréciation et à la discrétion analytique de l’étudiant. De surcroît, le participant pouvait refuser toute drogue ou choisir précisément le dosage administré.
Le Pandocrin apparaissait dès lors aux yeux du sujet vulnérabilisé comme une véritable aubaine stratégique. L’inhibiteur cognitif cessait d’être une menace pour se métamorphoser en une armure psychologique providentielle. En choisissant d’ingérer une drogue reconnue comme nuisible à la concentration, l’individu se dotait d’une excuse publique et privée irréfutable : si le second test révélait un effondrement du score — ce que le sujet en condition non-contingente anticipait avec certitude —, la responsabilité n’en incomberait aucunement à sa propre intelligence, mais à la toxicité paralysante du Pandocrin.
5.3 La mesure opérationnelle de la variable dépendante
La variable dépendante principale de l’expérimentation était rigoureusement opérationnalisée par le choix de la substance et le niveau de dosage sélectionné sur une échelle graduée. Les participants devaient consigner par écrit leur décision sur un formulaire confidentiel standardisé comportant plusieurs paliers d’intensité :
- Choix explicite de l’Actavil (avec dosage croissant de 1 à 3 unités).
- Option neutre d’ingestion d’aucun produit.
- Choix explicite du Pandocrin (avec dosage croissant de 1 à 3 unités, représentant une entrave légère, modérée ou sévère aux facultés de concentration).
Cette formalisation quantitative permettait non seulement d’enregistrer une décision comportementale binaire (choisir le facilitateur versus choisir l’inhibiteur), mais également de jauger la magnitude de l’inclination à s’auto-handicaper à travers la quantité de handicap réclamée par le sujet pour blinder son alibi cognitif.
6. Les résultats empiriques détaillés : Choix comportementaux et disparités de genre
Les données collectées par Berglas et Jones ont révélé des patterns comportementaux d’une netteté saisissante, confirmant de manière spectaculaire leurs hypothèses théoriques tout en mettant au jour une discordance imprévue liée au genre des participants.
6.1 L’adhésion massive des sujets en condition non-contingente
L’analyse statistique des choix de substances a apporté une validation empirique sans équivoque de l’hypothèse d’auto-handicap. Parmi les sujets masculins placés dans la condition d’angoisse cognitive — c’est-à-dire ceux ayant obtenu une réussite spectaculaire mais inexplicable sur des problèmes insolubles —, une écrasante majorité s’est délibérément tournée vers le Pandocrin, la substance inhibitrice de performance.
Le contraste avec la condition contrôle de réussite contingente était saisissant sur le plan probabiliste ($p < .01$). Les participants ayant résolu des problèmes logiques solubles, confortés dans la certitude de leur propre compétence par la transparence de leur succès, ont très majoritairement opté pour l'Actavil (la substance facilitatrice) ou pour l'absence de drogue, désireux d'exploiter pleinement leur potentiel ou d'améliorer encore leur performance. Ce décalage comportemental radical démontrait avec éclat que le choix de s'auto-entraver n'était pas le produit d'un masochisme aléatoire, mais bien une réponse stratégique directement déclenchée par l'incertitude quant à l'origine causale de sa propre réussite.
6.2 L’asymétrie de genre majeure mise en évidence en 1978
Toutefois, la découverte la plus inattendue et débattue de l’étude résidait dans l’asymétrie béante apparue entre les participants masculins et féminins. Alors que les hommes en condition de réussite non-contingente recouraient massivement au Pandocrin pour ériger une barrière défensive, les femmes placées dans des conditions expérimentales rigoureusement identiques ne manifestaient aucune propension significative à choisir la drogue inhibitrice.
Pour Jones et Berglas, cette discordance fondamentale ne traduisait pas une absence d’anxiété évaluative chez les femmes, mais renvoyait à des socialisations de genre profondément différenciées à l’époque :
- Les hommes étaient soumis à des impératifs culturels de réussite où la revendication d’une compétence intellectuelle innée et éclatante constituait le pilier central de l’identité masculine et du statut social.
- Les femmes, davantage socialisées dans une valorisation de l’effort méthodique, de la conformité aux consignes et de l’humilité cognitive, semblaient répugner à adopter une conduite de sabotage actif qui heurtait directement leur sens de la responsabilité scolaire, préférant affronter l’évaluation plutôt que de recourir à un subterfuge pharmacologique.
6.3 Les déclarations verbales rétrospectives des participants
Lors du questionnaire post-décisionnel administré avant le dévoilement final, les expérimentateurs ont interrogé les sujets sur les motivations conscientes ayant dicté leur sélection de drogue. Les justifications verbales des participants ayant choisi le Pandocrin constituent un chef-d’œuvre de rationalisation rétrospective.
Pratiquement aucun participant n’admettait lucidement avoir sélectionné le poison cognitif par peur panique de l’échec ou par lâcheté intellectuelle. Les sujets invoquaient des motifs éminemment nobles ou altruistes : un intérêt désintéressé pour le progrès de la recherche pharmacologique, le désir de tester leur résistance mentale face à l’adversité, ou la conviction curieuse qu’une drogue sédative les aiderait paradoxalement à se calmer pour mieux se concentrer. Cette incapacité ou ce refus viscéral de verbaliser le mobile défensif illustre la puissance des processus d’auto-tromperie (self-deception) nécessaires au maintien d’une image de soi cohérente et respectable.
7. Les mécanismes cognitifs sous-jacents : Discounting, augmenting et gestion des impressions
L’expérience de Berglas et Jones ne s’est pas bornée à décrire un comportement spectaculaire ; elle a permis de formaliser les équations cognitives profondes qui gouvernent l’économie psychologique de l’acteur social.
7.1 L’architecture du double bénéfice attributif
Le recours à une stratégie d’auto-handicap telle que l’ingestion d’un produit perturbateur restructure entièrement l’espace des attributions causales futures en éliminant le pire scénario possible pour l’ego. Cette matrice décisionnelle s’articule autour d’un calcul inconscient optimisant le ratio coût-bénéfice symbolique :
| Issue du second test | Sans auto-handicap (Scénario standard) | Avec auto-handicap (Pandocrin) |
|---|---|---|
| Échec / Contre-performance | Attribution interne dévastatrice : Incompétence, manque d’intelligence. | Abaissement (Discounting) : La cause interne est écartée au profit de la cause externe : C’est la faute de la drogue. |
| Succès / Maintien du score | Attribution interne modérée : Performance attendue, niveau confirmé. | Augmentation (Augmenting) : La compétence interne est magnifiée : Un véritable génie capable de réussir même drogué. |
L’auto-handicap place ainsi l’individu dans une situation rhétorique et psychologique « gagnant-gagnant » sur le plan symbolique, bien que désastreuse sur le plan de la performance empirique réelle : l’entrave garantit l’immunité face au blâme tout en ouvrant la porte à l’héroïsation du talent en cas de triomphe.
7.2 Auto-tromperie versus gestion de l’image publique
Une querelle théorique majeure a rapidement émergé au sein de la psychologie sociale suite à cette publication : l’auto-handicap est-il une manœuvre purement intrapsychique destinée à se mentir à soi-même (self-deception pour préserver l’estime de soi privée) ou s’agit-il avant tout d’une tactique théâtrale de manipulation d’autrui (gestion des impressions et sauvegarde de l’image publique face à l’expérimentateur et aux pairs) ?
Bien que des recherches ultérieures aient prouvé que la présence d’un auditoire extérieur amplifie considérablement le recours à l’auto-handicap, Berglas et Jones ont soutenu avec force que le processus est prioritairement ancré dans la régulation intime du soi. Les sujets en condition non-contingente ne cherchaient pas seulement à tromper l’expérimentateur en blouse blanche ; ils avaient désespérément besoin de préserver leur propre sentiment illusoire d’excellence intellectuelle face au verdict terrifiant de la réalité objective.
7.3 L’impact sur l’anxiété de performance à court terme
Sur le versant purement affectif, l’adoption de l’entrave comportementale procure un soulagement immédiat et mesurable de l’anxiété somatique. Dès lors que le participant a couché sur le papier son choix d’ingérer le Pandocrin, la tension psychologique liée à l’enjeu du test s’effondre brutalement.
Ce soulagement s’explique par un déplacement focal de l’attention cognitive : l’angoisse diffuse et incontrôlable d’incompétence est convertie en une explication technique, matérielle et réversible. L’obstacle pharmacologique absorbe l’ensemble de la charge anxieuse. Toutefois, cette régulation émotionnelle à court terme constitue un piège redoutable : elle engendre une analgésie psychologique temporaire qui paie le prix fort lors des évaluations futures, enfermant le sujet dans une dépendance fonctionnelle à l’égard de ses propres entraves.
8. Typologie des stratégies d’auto-handicap : Formes comportementales versus déclaratives
À la suite des travaux séminaux de Jones et Berglas, la littérature scientifique a considérablement élargi le spectre du concept, établissant une distinction fondamentale entre deux grandes modalités de mise en œuvre de l’auto-entrave.
8.1 L’auto-handicap comportemental (behavioral self-handicapping)
L’auto-handicap comportemental désigne la forme la plus spectaculaire, celle-là même qui était modélisée dans l’expérience de 1978. Dans cette configuration, le sujet met activement et matériellement en place un obstacle réel et tangible qui réduit objectivement ses chances de succès :
- Consommation délibérée d’alcool, de drogues ou de substances toxiques la veille d’une échéance critique.
- Privation volontaire de sommeil par des activités récréatives nocturnes inappropriées.
- Choix d’environnements de travail saturés de distractions sonores ou organisationnelles.
- Sous-entraînement manifeste et réduction délibérée du temps consacré à l’effort préparatoire.
Cette modalité présente la caractéristique d’être irréversible une fois commise et d’exercer un coût fonctionnel extrêmement lourd. En sabotant physiquement ses chances réelles d’accomplissement, le sujet subit une dégradation bien réelle de ses résultats, payant un tribut objectif exorbitant pour sauver son crédit subjectif.
8.2 L’auto-handicap auto-déclaré (claimed self-handicapping)
Face au coût souvent prohibitif de l’entrave physique, les individus recourent fréquemment à une variante plus subtile et économique : l’auto-handicap auto-déclaré ou revendiqué (claimed self-handicapping). Cette approche consiste à alléguer verbalement, préalablement à la performance, l’existence d’un désavantage subjectif sans pour autant ériger de barrière matérielle effective :
- Invocation d’un état de stress paralysant ou d’une crise d’angoisse soudaine.
- Revendication de céphalées, de douleurs somatiques imprécises ou d’une fatigue chronique.
- Plaintes récurrentes concernant des circonstances extérieures défavorables (problèmes familiaux imaginaires ou amplifiés, matériel prétendument défectueux).
L’immense avantage de l’auto-handicap déclaré réside dans sa flexibilité cognitive : il n’altère en rien les capacités physiologiques ou cognitives réelles du sujet au moment de passer l’épreuve. L’individu conserve l’intégralité de ses moyens pour réussir tout en ayant déposé préventivement une réclamation attributive en cas de naufrage. Cependant, son pouvoir de conviction est plus précaire, demeurant vulnérable au scepticisme d’autrui.
8.3 Comparaison de l’efficacité protectrice et du coût relationnel
Bien que l’auto-handicap comportemental offre une couverture causale absolue (l’action délétère étant irréfutable), il s’avère infiniment plus coûteux sur le plan interpersonnel. Les travaux conduits notamment par Frederick Rhodewalt ont démontré que les pairs et les évaluateurs portent un jugement moral extrêmement sévère sur les individus qui s’auto-handicapent de façon active.
Alors qu’un handicap subi suscite l’empathie, l’auto-entrave comportementale est perçue par l’entourage comme une preuve d’immaturité, de paresse intentionnelle et de lâcheté éthique. Les individus recourant de manière chronique au Pandocrin de la vie quotidienne sont rapidement marginalisés socialement. À l’inverse, l’auto-handicap déclaré est socialement plus tolérable à court terme, mais son érosion est inéluctable : la répétition incessante de plaintes somatiques ou de justifications circonstancielles finit par éveiller la méfiance des observateurs, détruisant la crédibilité de celui qui en use.
9. Réplications, controverses et débats méthodologiques entourant l’expérience
Comme tout classique de la psychologie expérimentale, l’étude de Berglas et Jones a fait l’objet d’un examen critique impitoyable, suscitant une vaste vague de réplications, d’ajustements et de controverses épistémologiques.
9.1 Les tentatives de réplication et la variabilité des résultats
Dès le début des années 1980, plusieurs laboratoires ont cherché à reproduire les résultats de Berglas et Jones afin d’en éprouver la robustesse. L’une des réplications les plus célèbres, conduite par Kolditz et Arkin en 1982, a introduit une modulation méthodologique cruciale en comparant une condition où le choix de la drogue demeurait strictement anonyme et privé à une condition où il était porté à la connaissance directe de l’expérimentateur.
Les données de Kolditz et Arkin ont révélé que le choix de s’auto-handicaper diminuait considérablement lorsque le sujet avait la certitude absolue que personne d’autre que lui ne connaîtrait sa décision, suggérant une composante de gestion des impressions encore plus forte que ne l’avaient envisagé les auteurs originaux. Parallèlement, d’autres protocoles ont avec succès substitué au paradigme pharmacologique des entraves plus naturelles et écologiques, telles que le choix d’écouter une musique assourdissante et distrayante durant un test intellectuel (Shepperd et Arkin, 1989) ou le refus délibéré de s’entraîner à un jeu vidéo d’adresse cognitive. La robustesse globale du phénomène a ainsi été confirmée par une pluralité d’approches empiriques.
9.2 La controverse persistante sur les différences de genre
La divergence de genre observée en 1978 — les hommes s’auto-handicapant massivement tandis que les femmes s’y refusaient — a déclenché une controverse théorique majeure qui a alimenté la recherche pendant plus de deux décennies. Les méta-analyses exhaustives menées par McCrea, Hirt et Milner ont fini par trancher ce débat complexe :
- Les différences de genre sont particulièrement massives et systématiques en ce qui concerne l’auto-handicap comportemental : les hommes recourent significativement plus que les femmes à la prise d’alcool, au manque de sommeil et à la réduction délibérée de l’effort.
- En revanche, les disparités de genre s’effacent presque totalement lorsqu’il s’agit d’l’auto-handicap auto-déclaré : les femmes rapportent tout autant d’anxiété paralysante, de fatigue ou de symptômes physiques invalidants avant une épreuve que leurs homologues masculins.
Ces constats reflètent les matrices de socialisation différenciées : pour les femmes, l’effort et l’application scolaire ont historiquement constitué le vecteur légitime d’émancipation et de reconnaissance, rendant le sabotage délibéré du travail psychologiquement inacceptable, tandis que l’idéologie masculine traditionnelle lie intimement l’estime de soi à l’illusion d’une aisance géniale sans effort.
9.3 Les questions éthiques soulevées par le paradigme de Berglas et Jones
Avec le recul historique et l’évolution des normes déontologiques encadrant l’expérimentation sur les sujets humains, le protocole de 1978 apparaît aujourd’hui comme une illustration fascinante d’une époque révolue de la psychologie sociale. L’utilisation d’une supercherie pharmacologique lourde, consistant à faire croire à de jeunes étudiants qu’ils vont s’administrer des substances psychotropes capables d’endommager leur efficience mentale, soulève des interrogations éthiques fondamentales.
L’induction artificielle d’un sentiment brutal d’incompétence et d’un état de détresse cognitive lié à l’imposture constitue un facteur de stress psychologique aigu qui, selon les critères contemporains des comités d’éthique institutionnels (IRB), exigerait des protocoles de consentement éclairé infiniment plus contraignants. Si le débriefing immédiat a permis de neutraliser les effets négatifs chez les participants de Duke, la réplication littérale d’un tel protocole aujourd’hui se heurterait à des obstacles institutionnels quasi insurmontables, consacrant le statut d’exception historique de cette étude.
10. Prolongements contemporains : Auto-handicap dans le sport, l’éducation et l’entreprise
Loin de constituer une curiosité confinée aux laboratoires universitaires, le modèle de l’auto-handicap s’est imposé comme une grille d’analyse indispensable pour décrypter les dysfonctionnements comportementaux dans les sphères majeures de l’activité humaine contemporaine.
10.1 L’auto-handicap dans le milieu académique et scolaire
Le milieu scolaire et universitaire constitue le terreau d’élection de l’auto-handicap. Dans les contextes académiques saturés d’évaluations normatives et de classements hiérarchiques, une multitude d’étudiants perçoivent les examens non pas comme un outil de mesure de leurs apprentissages, mais comme une assignation identitaire définitive quant à leur quotient intellectuel.
La procrastination académique chronique représente la forme la plus endémique d’auto-handicap en milieu éducatif. En repoussant les révisions à l’ultime nuit précédant une épreuve décisive, l’étudiant s’offre une issue attributive idéale : en cas d’échec cuisant, la note désastreuse sera imputée au manque de temps matériel et non à une déficience intellectuelle ; si l’examen est validé in extremis, l’étudiant pourra se glorifier d’une brillance hors du commun capable de triompher sans préparation. Toutefois, ce mécanisme a un coût destructeur à long terme : il est corrélé de manière étroite au désengagement cognitif, à l’anxiété chronique et à un taux d’abandon précoce dramatique au sein des cycles universitaires.
10.2 Les conduites d’entrave dans le sport de haut niveau
Dans l’arène sportive d’élite, où la frontière entre la gloire et l’oubli se joue au centième de seconde, le spectre de la contre-performance hante les athlètes. L’auto-handicap s’y manifeste sous des formes somatiques et comportementales d’une grande perversité :
- Apparition mystérieuse de contractures musculaires ou de douleurs articulaires diffuses à la veille d’une finale internationale, sans substrat lésionnel radiologique identifiable.
- Négligence spectaculaire du protocole d’échauffement ou alimentation aberrante avant une compétition déterminante.
- Perturbation volontaire des cycles de sommeil ou sorties nocturnes ostentatoires lors des stages préparatoires.
Ce phénomène s’observe tout particulièrement chez les sportifs propulsés trop rapidement au statut de favoris après un exploit initial fulgurant. Rongés par l’angoisse de ne pouvoir réitérer ce qu’ils considèrent intérieurement comme un coup de chance non reproductible — rejouant à l’identique la condition de réussite non-contingente de Berglas et Jones —, ces athlètes préfèrent entrer diminués sur le terrain afin de protéger leur aura sportive contre le risque d’une défaite sans équivoque.
10.3 Les dynamiques organisationnelles et le monde du travail
Le monde corporatif contemporain n’échappe nullement à cette logique destructrice. Dans des cultures d’entreprise hypercompétitives valorisant la performance absolue et traquant sans pitié l’incompétence, de nombreux managers et collaborateurs déploient des stratégies d’auto-entrave sophistiquées pour protéger leur statut professionnel :
- L’acceptation délibérée de surcharges de travail intenables : En acceptant simultanément dix projets prioritaires tout en sachant pertinemment que le calendrier est irréalisable, le cadre prépare son alibi : le retard final sera justifié par l’excès de dévouement et l’insuffisance des ressources allouées.
- Le refus systématique de déléguer : Conserver l’exclusivité d’une tâche complexe tout en sabotant son exécution permet de justifier l’échec par l’incompétence présumée des subordonnés qui ne peuvent prêter main-forte.
- La prolifération bureaucratique : S’engager dans un perfectionnisme procédural stérile pour repousser la livraison d’un livrable critique.
Ces conduites exercent un impact hautement délétère sur le climat organisationnel, paralysant l’innovation, détruisant la cohésion d’équipe et freinant l’apprentissage institutionnel issu de l’erreur constructive.
11. Implications cliniques et psychopathologiques de l’auto-entrave chronique
Si l’auto-handicap ponctuel représente une réponse adaptative banale pour sauvegarder son estime de soi, sa sédimentation en une modalité défensive chronique bascule dans le champ de la psychopathologie clinique.
11.1 L’association avec les troubles de la personnalité et l’humeur
L’auto-handicap structurel s’enracine dans des constellations de traits de personnalité hautement vulnérables. Le lien le plus étroit et documenté concerne le perfectionnisme dysfonctionnel ou névrotique. L’individu perfectionniste pose des standards irréalistes et absolutistes ; face à l’impossibilité pratique d’atteindre une perfection mythique, toute performance imparfaite équivaut à un anéantissement total de sa valeur. L’auto-handicap devient l’unique instrument permettant de préserver intact le fantasme d’une omnipotence potentielle jamais mise à l’épreuve de la réalité.
De surcroît, le recours compulsif à l’auto-entrave est intimement corrélé aux structures du narcissisme vulnérable. Contrairement au narcissique grandiose, le narcissique fragile est dévoré par une insécurité chronique et une dépendance viscérale au regard approbateur externe. L’obstacle auto-induit protège désespérément une image grandiose menacée d’effondrement. Enfin, des comorbidités majeures sont documentées avec le trouble anxieux généralisé et les épisodes dépressifs caractérisés, où l’auto-sabotage fait office de modalité d’évitement comportemental systématisé.
11.2 Le cercle vicieux de l’auto-handicap récurrent
L’auto-handicap chronique constitue par excellence une prophétie autoréalisatrice dévastatrice. Initialement conçu comme une béquille pour protéger l’estime de soi, il engendre une spirale régressive qui consume méthodiquement les ressources psychologiques et sociales de l’individu :
- L’érosion objective des compétences réelles : En refusant de s’entraîner, en réduisant le temps d’étude et en s’enivrant avant les examens, le sujet cesse d’acquérir les compétences effectives requises par son domaine, creusant un gouffre entre ses aptitudes réelles et les exigences de la tâche.
- La dégradation irrémédiable de l’estime de soi : La répétition d’échecs empiriques — même nantis d’alibis externes — finit par perforer la carapace défensive. Le sujet prend conscience de sa dépendance aux faux-fuyants, sombrant dans le mépris de soi.
- La rupture des liens sociaux : L’entourage immédiat, les collègues et les proches, initialement compatissants devant les malchances invoquées, développent une aversion prononcée pour ces justifications incessantes, aboutissant au rejet affectif et à l’isolement social de l’auto-handicapeur.
11.3 Pistes thérapeutiques issues des modèles d’attribution
La prise en charge thérapeutique de l’auto-handicap s’appuie principalement sur les approches cognitivo-comportementales (TCC) et la restructuration des styles attributifs. Le pivot du traitement consiste à déconstruire méthodiquement l’équation névrotique fusionnant « valeur personnelle » et « résultat d’une tâche » : l’individu doit réapprendre qu’un échec fonctionnel ne constitue en aucun cas une disqualification ontologique de son être.
L’intégration des travaux de Carol Dweck sur les théories implicites de l’intelligence constitue un levier clinique fondamental. Il s’agit de faire migrer le patient d’un « état d’esprit fixe » (fixed mindset) — où l’intelligence est perçue comme un trait inné figé devant être prouvé en permanence — vers un « état d’esprit de développement » (growth mindset), où les compétences sont envisagées comme malléables et développables par l’effort délibéré. Dans ce cadre, l’erreur n’est plus une menace existentielle à masquer par le Pandocrin, mais une information métacognitive indispensable à l’apprentissage et à l’accomplissement authentique de soi.
12. Bilan épistémologique et héritage de Berglas et Jones dans la psychologie moderne
Plus de quatre décennies après sa formulation, l’expérience de Berglas et Jones conserve une actualité et une puissance d’inspiration intactes au sein des sciences de l’esprit contemporaines.
12.1 L’intégration de l’auto-handicap dans les théories modernes du soi
Le paradigme de l’auto-handicap s’est parfaitement imbriqué dans les architectures théoriques contemporaines les plus sophistiquées. Au sein de la théorie de l’autodétermination de Deci et Ryan, l’auto-handicap est désormais interprété comme le symptôme direct d’un climat minant le besoin psychologique fondamental de compétence : lorsque la motivation extrinsèque et la régulation introjectée étouffent l’intérêt intrinsèque, l’entrave surgit comme l’ultime bastion de préservation du moi.
De même, les liens conceptuels avec la célèbre théorie de la menace du stéréotype formulée par Claude Steele sont manifestes : les membres de groupes stigmatisés, placés sous la pression d’un stéréotype négatif contestant leurs aptitudes intellectuelles, manifestent une vulnérabilité accrue aux stratégies d’auto-handicap pour neutraliser le risque de confirmer le stéréotype redouté. Enfin, l’économie comportementale a puisé dans ces travaux pour documenter la rationalité limitée des agents économiques, démontrant que l’optimisation des gains matériels est systématiquement subordonnée à la préservation du capital symbolique de l’ego.
12.2 Les nouveaux défis à l’ère numérique et des réseaux sociaux
La révolution numérique a démultiplié la pertinence des intuitions de 1978. Dans l’écosystème hyper-connecté des réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram, TikTok), les individus sont exposés en continu à des flux ininterrompus de réussites éclatantes, scénarisées et décontextualisées de leurs pairs. Cette exposition permanente alimente des comparaisons sociales ascendantes dévastatrices et catalyse une anxiété de légitimité sans précédent dans l’histoire humaine.
Sur ces plateformes s’observe quotidiennement une réinvention numérique de l’auto-handicap déclaré : la mise en scène complaisante de nuits blanches d’épuisement, l’étalage de faux syndromes d’épuisement ou la dramatisation d’obstacles techniques avant le lancement d’un projet public. Ces conduites constituent les décalques contemporains du Pandocrin, savamment orchestrés pour amortir l’évaluation d’une audience planétaire impitoyable et insatiable de perfection.
12.3 La pérennité d’un chef-d’œuvre de la psychologie expérimentale
L’expérience de Steven Berglas et Edward Jones demeure l’un des sommets méthodologiques et conceptuels de la psychologie sociale du vingtième siècle. Elle témoigne d’une époque où l’ingéniosité théâtrale du laboratoire permettait d’épingler avec une précision chirurgicale les recoins les plus inavouables de l’âme humaine.
La grandeur de cette étude réside dans sa capacité à nous placer face à notre propre lâcheté cognitive : le constat universel que l’être humain préfère souvent orchestrer son propre déclin sous le couvert d’un obstacle honorable plutôt que de risquer de réussir tout en révélant ses limites intrinsèques. En transformant un dilemme pharmacologique simulé en un miroir impitoyable de nos fragilités, Berglas et Jones ont offert à la science un monument de lucidité épistémologique qui continue, aujourd’hui encore, d’éclairer notre condition.
Références
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