Les études sur la théorie des schémas de genre – Sandra Bem

Analyse académique approfondie de la théorie des schémas de genre de Sandra Bem : genèse théorique, méthodologie du BSRI, données empiriques et impacts critiques.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 11, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 11, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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L’avènement de la psychologie cognitive dans la seconde moitié du XXe siècle a profondément bouleversé la compréhension des processus par lesquels les individus appréhendent, catégorisent et interprètent leur environnement socioculturel. Au cœur de cette révolution conceptuelle s’inscrivent les travaux précurseurs de la psychologue américaine Sandra Lipsitz Bem. En formulant en 1981 la théorie des schémas de genre (Gender Schema Theory), Bem n’a pas seulement proposé une articulation novatrice entre la psychologie du développement, le traitement cognitif de l’information et la sociologie des rôles sexués ; elle a également initié une rupture épistémologique radicale avec les modèles bipolaires et normatifs qui dominaient jusqu’alors l’évaluation de la personnalité et de la santé mentale.

Pendant des décennies, la recherche clinique et différentielle a postulé que l’adhésion stricte aux rôles de sexe biologiquement assignés constituait le garant indispensable d’un équilibre psychologique optimal. En concevant le genre non plus comme une fatalité biologique immuable ni comme une simple dimension comportementale unidimensionnelle, mais comme une structure cognitive organisatrice activement intériorisée par le sujet, Bem a révélé les mécanismes subtils par lesquels la culture s’inscrit au sein même des réseaux sémantiques individuels. Cette approche a permis de conceptualiser l’androgynie psychologique et d’expliquer comment les taxonomies de genre conditionnent imperceptiblement l’attention sélective, l’encodage mnésique, les inférences causales et la régulation du soi.

Le présent article propose une analyse exhaustive et critique des fondements, de la méthodologie expérimentale, des répercussions cliniques et des prolongements contemporains des études sur la théorie des schémas de genre de Sandra Bem. De la conception du célèbre inventaire des rôles sexuels (BSRI) aux démonstrations empiriques basées sur le paradigme du clustering mnésique, en passant par l’analyse des trois lentilles culturelles du genre et les controverses métrologiques face aux approches alternatives de Janet Spence, ce tour d’horizon documente l’impact indélébile d’une œuvre pionnière sur la psychologie sociale moderne et les études contemporaines de la diversité de genre.

1. Introduction et contexte historique de la théorie des schémas de genre

1.1 Le paysage psychologique des années 1970 et les modèles bipolaires

Au début des années 1970, la psychologie américaine demeurait largement sous l’emprise de paradigmes hérités du premier structuralisme clinique et des postulats fonctionnalistes d’après-guerre. La conception dominante de la masculinité et de la féminité s’enracinait dans un modèle strictement bipolaire et unidimensionnel. Selon cette approche, la masculinité et la féminité formaient les deux extrémités mutuellement exclusives d’un même continuum psychologique : tout accroissement des traits masculins chez un individu était mathématiquement et psychologiquement censé entraîner une diminution proportionnelle de ses caractéristiques féminines, et réciproquement.

Cette vision mécanique se reflétait fidèlement dans les outils psychométriques phares de l’époque, en premier lieu l’échelle Masculinité-Féminité (Mf) du Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI) ou encore l’échelle de féminité du California Psychological Inventory (CPI) de Gough. Dans le MMPI, initialement développé dans les années 1940 pour identifier les « inversions sexuelles », un score élevé chez un homme indiquait une proximité avec les réponses typiques des femmes, immédiatement interprétée à l’époque comme un signe de déviance ou de fragilité psychopathologique. Ces instruments reposaient sur un postulat théorique rigide : la conformité absolue aux rôles de genre traditionnels constituait la condition sine qua non d’une santé mentale saine, tandis que l’incongruence ou l’ambiguïté de rôle était assimilée à un facteur d’inadaptation sociale, de névrose ou de trouble de l’identité.

1.2 L’émergence de la pensée de Sandra Bem et la remise en cause du binarisme

C’est dans ce contexte intellectuel corseté, marqué par le renouveau sociopolitique de la deuxième vague féministe, que se déploie la trajectoire académique de Sandra Lipsitz Bem. Formée à l’Université Stanford, profondément influencée par les questionnements sur la justice sociale et les entraves systémiques imposées à l’autonomie des femmes, Bem va entreprendre de dynamiter les fondements mêmes de cette métrologie bipolaire. Elle perçoit avec acuité l’impasse normative d’une discipline qui érige les stéréotypes sociétaux de genre en critères universels d’adaptation psychologique.

Dès ses premiers articles fondateurs au milieu des années 1970, Bem propose une rupture conceptuelle majeure : l’indépendance dimensionnelle de la masculinité et de la féminité. Elle postule qu’un individu peut manifester à la fois des traits d’assertivité, de courage et d’instrumentalité (traditionnellement associés à la masculinité) et des traits d’empathie, de tendresse et d’expressivité relationnelle (traditionnellement codés comme féminins). Cette conceptualisation novatrice visait explicitement à dépathologiser les conduites et personnalités non conformes aux normes prescrites. Ce faisant, Bem ne cherchait pas seulement à raffiner une théorie différentielle ; elle poursuivait un projet délibérément libérateur, affirmant que la rigidité des frontières du genre constitue une entrave au plein épanouissement du potentiel humain.

1.3 Définition épistémologique du concept de schéma cognitif appliqué au genre

Pour conférer à sa critique sociopolitique une armature scientifique inattaquable, Sandra Bem s’approprie les concepts émergents de la révolution cognitive des années 1970 et 1980. Elle emprunte directement aux travaux de pionniers comme Jean Piaget, Ulric Neisser et Hazel Markus la notion de « schéma ». En psychologie cognitive générale, un schéma désigne une structure de connaissances organisée, un réseau sémantique préexistant qui guide activement la perception, la sélection, l’interprétation et la récupération de l’information environnementale.

Transposé au domaine du genre, le schéma devient, selon la formulation de Bem en 1981, une structure cognitive organisatrice qui prédispose l’individu à percevoir et à organiser le monde extérieur à travers le prisme dichotomique du genre. L’innovation épistémologique est ici considérable : le genre cesse d’être conçu comme un simple répertoire de comportements appris par renforcement passif (comme le soutenait le béhaviorisme strict) ou comme une identification psychosexuelle résultant d’un conflit pulsionnel (selon l’orthodoxie psychanalytique). Le sujet devient un agent constructeur actif qui, immergé dans une culture saturée d’indices genrés, intègre une grille de lecture cognitive transformant la réalité biologique en un principe directeur universel de classification.

2. Les fondements théoriques de l’approche cognitive du genre

2.1 L’intégration des perspectives cognitives et socioculturelles

La théorie des schémas de genre de Sandra Bem réalise une synthèse élégante et féconde entre les déterminants sociologiques macroscopiques et les mécanismes cognitifs microscopiques. Bem ne conçoit pas la cognition humaine comme un système computationnel fonctionnant en vase clos, isolé de son environnement social. Au contraire, elle affirme que l’esprit humain ne fabrique pas le schéma de genre ex nihilo ; il absorbe le matériau brut que la culture dominante met à sa disposition à chaque instant de son développement.

Dans la plupart des sociétés humaines, et singulièrement dans les sociétés occidentales contemporaines, le sexe biologique est érigé en principe classificatoire primaire. La société attribue une signification genrée à une multitude d’éléments qui n’ont pourtant aucun lien fonctionnel intrinsèque avec la reproduction biologique : les vêtements, les professions, les émotions, les jouets, et même les postures corporelles ou les intonations de voix. Cette omniprésence institutionnelle et linguistique fournit à l’enfant une trame sémantique omniprésente. Dès lors, l’individu intègre les normes socioculturelles sous forme de nœuds associatifs au sein de sa mémoire sémantique, formant une structure cognitive prête à être activée dès que le contexte présente des stimuli congruents.

2.2 Le rôle du traitement de l’information dans la typification sexuelle

Le point névralgique de la théorie de Bem réside dans la modélisation du traitement de l’information chez les individus sexuellement typés. Bem insiste sur une distinction théorique fondamentale : il existe une différence radicale entre le simple fait de détenir un savoir descriptif sur les stéréotypes de genre d’une culture donnée et le fait de posséder un schéma de genre actif qui gouverne spontanément sa propre cognition.

Dans un environnement donné, la quasi-totalité des membres d’une communauté culturelle connaît les stéréotypes associés aux hommes et aux femmes. Pourtant, tous ne traitent pas le monde de la même façon. L’individu « sexuellement typé » (gender-typed) se caractérise par une disposition cognitive spécifique : une propension automatique et inconsciente à découper la réalité sociale, les objets inanimés, les concepts abstraits et sa propre identité selon les frontières du masculin et du féminin. Chez ces sujets, le seuil d’activation des catégories de genre est considérablement abaissé. Dès lors, le genre fonctionne chez eux non comme une simple information descriptive parmi d’autres, mais comme une lentille perceptuelle dominante qui surdétermine l’encodage mnésique et la prise de décision.

2.3 Distinctions conceptuelles : Identité de genre, rôles et schémas

Afin d’éviter tout flottement terminologique, Sandra Bem s’est employée à distinguer rigoureusement la notion de schéma de genre de deux concepts connexes mais épistémologiquement distincts : l’identité de genre et les rôles de genre sociaux. L’identité de genre fondamentale renvoie à la certitude intime et subjective d’appartenir à une catégorie sexuée donnée (généralement la conscience de soi en tant qu’homme ou en tant que femme, bien que les conceptualisations modernes y incluent les identités non-binaires). Pour Bem, un individu peut posséder une identité de genre parfaitement stable et assurée sans pour autant appliquer un schéma cognitif genré à l’ensemble de ses expériences vécues.

De même, les rôles de genre correspondent aux attentes normatives et aux prescriptions comportementales qu’une société associe à un sexe biologique précis au sein des sphères publiques et privées. Le schéma de genre, quant à lui, est une structure intrapsychique de nature cognitive et métacognitive. Il opère comme un médiateur épistémique entre l’individu et son milieu. Alors que le rôle de genre relève de la sociologie et de l’injonction comportementale externe, le schéma de genre désigne l’appareil de traitement de l’information par lequel ces injonctions sont internalisées, filtrées et projetées sur le concept de soi et sur autrui.

3. L’Inventaire des rôles sexuels de Bem (BSRI) : Instrumentation et mesure

3.1 Genèse et méthodologie de conception du BSRI

Pour mettre à l’épreuve ses postulats théoriques, Bem avait besoin d’un instrument psychométrique capable d’opérationnaliser la masculinité et la féminité de manière non exclusive. C’est ainsi qu’elle publie en 1974 le Bem Sex-Role Inventory (BSRI), qui deviendra rapidement l’un des questionnaires les plus employés de l’histoire de la psychologie différentielle. La genèse méthodologique du BSRI repose sur un protocole empirique strict, fondé sur le critère de désirabilité sociale différentielle.

Plutôt que de sélectionner des items reflétant des comportements réellement observés de façon différentielle chez les hommes et les femmes, Bem a demandé à des panels de juges indépendants d’évaluer dans quelle mesure un ensemble de traits de personnalité était jugé culturellement plus désirable pour un homme que pour une femme dans la société américaine contemporaine. Au terme d’un filtrage statistique rigoureux, Bem a retenu 60 adjectifs :

  • 20 items caractérisés par une désirabilité sociale significativement supérieure pour un homme (échelle de Masculinité : par exemple, indépendant, assertif, ambitieux, dominant) ;
  • 20 items caractérisés par une désirabilité sociale significativement supérieure pour une femme (échelle de Féminité : par exemple, chaleureux, compatissant, doux, tendre) ;
  • 20 items neutres du point de vue du genre, servant d’échelle de contrôle psychométrique pour neutraliser les biais de réponse générale (par exemple, adaptable, sincère, inefficace, jaloux).

3.2 L’orthogonalité des dimensions : Masculinité et Féminité indépendantes

L’innovation métrologique majeure du BSRI réside dans le principe d’orthogonalité statistique. Contrairement aux échelles traditionnelles fondées sur une logique différentielle soustractive (Score = Réponses Masculines – Réponses Féminines), le BSRI traite la masculinité et la féminité comme deux variables aléatoires continues, indépendantes et non corrélées sur le plan structural.

Cette géométrie psychométrique permet de cartographier l’espace psychologique du genre sous la forme d’un plan cartésien à deux axes perpendiculaires. Dès lors, il devient conceptuellement et empiriquement possible pour un même individu d’obtenir simultanément un score très élevé en masculinité et un score tout aussi élevé en féminité, ou au contraire de présenter des niveaux faibles sur les deux versants. La rupture avec les modèles linéaires précédents est consommée : l’acquisition de traits expressifs et communautaires ne se fait plus au détriment de l’acquisition de traits instrumentaux et agentiques. Les deux dimensions coexistent au sein du répertoire de personnalité de l’individu.

3.3 Catégorisation quadripartite : Typé, Typé inversé, Androgyne et Indifférencié

À l’origine, Bem utilisait une métrique basée sur un test t de Student pour évaluer la différence relative entre le score moyen de masculinité et le score moyen de féminité d’un sujet, classant comme androgynes ceux dont la différence n’était pas statistiquement significative. Toutefois, sous l’impulsion méthodologique de Janet Spence et de ses collaborateurs, la communauté scientifique a rapidement adopté la méthode de classification par division médiane (median split), que Bem a elle-même formalisée en 1977.

Cette approche distribue les répondants au sein d’une typologie quadripartite selon que leurs scores se situent au-dessus ou en dessous des médianes respectives de l’échantillon :

  • Sexuellement typé (Gender-typed) : Hommes scoring haut en masculinité et bas en féminité ; Femmes scoring haut en féminité et bas en masculinité.
  • Sexuellement typé inversé (Cross-sex-typed) : Hommes scoring haut en féminité et bas en masculinité ; Femmes scoring haut en masculinité et bas en féminité.
  • Androgyne : Individus des deux sexes présentant des scores simultanément supérieurs aux médianes sur les deux axes (masculinité élevée et féminité élevée).
  • Indifférencié (Undifferentiated) : Individus se situant en dessous des médianes sur les deux axes (masculinité basse et féminité basse).

Cette distinction entre l’androgynie et l’indifférenciation s’est révélée capitale, car ces deux profils, bien qu’également équilibrés en termes de balance, présentent des dynamiques adaptatives et d’estime de soi radicalement divergentes.

3.4 Propriétés psychométriques, validité et controverses métrologiques

Dès sa parution, le BSRI a fait l’objet d’un examen psychométrique approfondi. Les analyses initiales rapportées par Bem ont démontré une consistance interne satisfaisante, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,80 et 0,86 pour l’échelle de masculinité, et entre 0,78 et 0,82 pour l’échelle de féminité. La fidélité test-retest à court et moyen terme s’est également révélée très robuste (r > 0,85 sur des intervalles de quatre semaines).

Cependant, l’inventaire a rapidement suscité d’intenses débats métrologiques. Les analyses factorielles exploratoires et confirmatoires menées dans divers laboratoires ont fréquemment échoué à reproduire une structure bifactorielle pure. Plusieurs items de la sous-échelle de masculinité s’agrégeaient autour d’un facteur d’assertivité sociale, tandis que d’autres saturaient sur la dominance ou l’autonomie. De surcroît, des critiques se sont élevées quant à la nature purement contextuelle et temporelle des items choisis, plusieurs chercheurs soulignant que la désirabilité des traits varie grandement selon les cultures, les classes socio-économiques et les époques historiques.

4. L’étude fondatrice de 1981 : Schématisation du genre et traitement de l’information

4.1 Hypothèse centrale et protocole expérimental de rappel libre

En 1981, Sandra Bem publie dans le Journal of Personality and Social Psychology l’article qui scelle l’acte de naissance empirique de sa théorie : « Gender Schema Theory: A Cognitive Account of Sex Typing ». L’objectif de Bem était de démontrer que les individus classés comme sexuellement typés sur le BSRI ne se distinguent pas uniquement par l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, mais qu’ils possèdent une organisation cognitive particulière qui structure leur appréhension de n’importe quel stimulus, même dépourvu de charge affective directe.

L’hypothèse expérimentale prédisait que les sujets typés, lors d’une tâche de mémorisation, utiliseraient spontanément la dimension du genre comme principe organisateur de leur rappel mnésique. Pour tester cette prédiction, Bem a conçu un paradigme expérimental de rappel libre structuré. Les participants (hommes et femmes typés, androgynes, et non typés) étaient exposés à une liste de 60 mots présentés de manière aléatoire sur un écran. La liste comprenait des noms propres masculins et féminins, des animaux genrés et des objets du quotidien culturellement connotés comme masculins ou féminins, soigneusement appariés selon la fréquence linguistique pour éviter tout artefact sémantique hors genre.

4.2 Le clustering sémantique fondé sur le genre comme preuve empirique

Pour mesurer rigoureusement l’organisation de la mémoire, Bem a mobilisé la méthode du clustering sémantique (regroupement conceptuel lors du rappel séquentiel). En psychologie cognitive, lorsqu’un sujet apprend une liste aléatoire d’items appartenant à différentes catégories taxonomiques (par exemple, des fruits, des outils, des meubles), la tendance à restituer ces items par blocs contigus appartenant à la même catégorie signale que cette catégorie a servi de structure de stockage et de récupération dans la mémoire de travail et la mémoire à long terme.

Bem a calculé un ratio de clustering basé sur l’indice de déviation par rapport au hasard (mesures standardisées dérivées des modèles de Bousfield ou de Roenker). Si le genre fonctionne comme un schéma cognitif actif, les individus sexuellement typés devraient regrouper les mots masculins ensemble et les mots féminins ensemble lors du rappel, même si ces mots n’ont pas été présentés de manière ordonnée. En revanche, les individus androgynes ou indifférenciés ne devraient pas manifester ce biais de clustering genré, organisant plutôt leur rappel selon d’autres critères sémantiques ou selon l’ordre chronologique de présentation.

4.3 Résultats empiriques : Différenciation cognitive entre individus typés et non typés

Les résultats statistiques de l’étude de 1981 ont corroboré de manière spectaculaire les prédictions de Bem. Les participants sexuellement typés (hommes masculins et femmes féminines selon le BSRI) ont affiché des scores de clustering genré significativement plus élevés que les participants androgynes ou typés inversés. Face à des items neutres ou hétérogènes, leur cerveau a automatiquement opéré un tri catégoriel fondé sur le genre.

Parallèlement, Bem a mesuré les temps de réaction (latences de réponse) lors de tâches où les participants devaient indiquer si un trait donné leur était applicable. Les individus typés prenaient des décisions beaucoup plus rapides lorsque le trait évalué était congruent avec leur propre genre social (par exemple, une femme typée répondant rapidement à l’adjectif « sensible » et hésitant plus longuement face à « dominante »). Cette démonstration a apporté la preuve expérimentale que le typage sexuel n’est pas un simple décalque de préférences comportementales, mais bien l’expression d’un appareil cognitif qui filtre l’encodage et la restitution de l’information.

5. Mécanismes cognitifs : Attention sélective, mémoire et perception

5.1 Filtrage perceptif et catégorisation automatique par le genre

L’existence d’un schéma de genre actif induit une modification substantielle des processus perceptifs élémentaires. Dès qu’un individu schématisé entre dans un environnement social, son attention sélective est captée de manière prioritaire par les marqueurs de genre. La taxonomie sexuelle s’impose comme une heuristique de jugement pré-attentionnelle : avant même d’enregistrer l’âge, l’origine ethnique ou le statut socioprofessionnel d’une personne, le système cognitif schématisé extrait et traite l’indice biologique ou comportemental du sexe.

Cette catégorisation automatique obéit au principe d’économie cognitive théorisé par Eleanor Rosch. En regroupant l’ensemble de la population en deux classes exclusives, le schéma réduit drastiquement la complexité du réel et fournit des inférences instantanées sur la conduite prévisible d’autrui. Cependant, ce gain en rapidité computationnelle s’effectue au détriment de l’exactitude : l’individu schématisé tend à percevoir les membres du groupe opposé comme un ensemble homogène (biais d’homogénéité de l’exogroupe) et à accentuer artificiellement les contrastes intergroupes tout en occultant les continuités psychologiques réelles.

5.2 Distorsions mnésiques et mémorisation congruente au genre

Les ramifications du schéma de genre s’étendent puissamment à l’architecture mnésique. Les recherches de psychologie cognitive expérimentale, inspirées par le paradigme de Bem, ont abondamment documenté le phénomène de facilitation mnésique pour les stimuli congruents au schéma. Lorsqu’un comportement observé s’aligne sur les stéréotypes traditionnels (par exemple, un homme réparant une machine ou une femme berçant un enfant), il s’insère sans friction cognitive dans le réseau sémantique préexistant, ce qui maximise son encodage et sa récupération ultérieure.

À l’inverse, face à des informations incongruentes avec le schéma (par exemple, un homme exerçant le métier de sage-femme ou une fillette manipulant des outils de chantier), le système mnésique subit de profondes distorsions. Des expériences menées auprès d’enfants et d’adultes ont mis en évidence trois destins cognitifs pour l’information incongruente :
l’omission pure et simple (amnésie sélective pour l’événement dissonant) ;
la réinterprétation ou transformation rétroactive lors de la restitution (l’enfant se rappelle avoir vu une femme médecin et un homme infirmier, inversant les rôles réellement observés pour les rendre conformes à son schéma) ;
ou encore la mémorisation hyper-détaillée mais isolée sous forme d’anomalie ou d’exception statistique confirmant la règle implicite.

5.3 Inférences cognitives et attribution causale différentielle

Le schéma de genre ne se borne pas à enregistrer des états de fait passés ; il sert de moteur inférentiel pour combler les lacunes de l’information perceptive immédiate. Confronté à une situation sociale ambiguë ou incomplète, le sujet schématisé génère des hypothèses plausibles guidées par ses attentes stéréotypées. Si un individu pleure sur son lieu de travail, le schéma incitera à attribuer cet événement à la fragilité émotionnelle ou à l’instabilité hormonale s’il s’agit d’une employée, mais à une colère justifiée, à un stress extrême ou à une injustice organisationnelle intolérable s’il s’agit d’un cadre masculin.

Ce mécanisme s’articule directement avec la théorie de l’attribution causale de Fritz Heider et Bernard Weiner. Les succès et les échecs sont décodés de manière asymétrique : le succès d’un homme dans une tâche instrumentale complexe est majoritairement attribué à des facteurs internes, stables et dispositionnels (compétence, talent, intelligence stratégique), tandis que la même réussite accomplie par une femme tend à être attribuée à des facteurs externes, instables ou conjoncturels (effort acharné, chance, facilité de la tâche, bienveillance du jury). Le schéma agit ainsi comme une prophétie cognitive autoréalisatrice qui immunise les croyances de genre contre les réfutations empiriques du monde réel.

6. L’androgynie psychologique : Bien-être et flexibilité comportementale

6.1 L’hypothèse de la flexibilité adaptative des individus androgynes

L’un des apports les plus célèbres de Sandra Bem est d’avoir érigé l’androgynie psychologique en un modèle théorique supérieur d’adaptation humaine. Bem partait de la prémisse théorique que la rigidité des frontières traditionnelles du genre appauvrit l’éventail des réponses comportementales à la disposition de l’individu. Un homme excessivement typé, craignant d’altérer sa virilité perçue, peut se retrouver incapable de manifester de l’empathie, d’exprimer sa tristesse ou de prodiguer des soins délicats. De même, une femme hautement typée peut éprouver des inhibitions paralysantes dès lors qu’il s’agit de négocier fermement son salaire, de prendre des initiatives agressives ou de diriger un groupe.

L’individu androgyne, en revanche, n’étant pas assujetti aux contraintes restrictives d’un schéma cognitif hyper-rigide, posséderait une « flexibilité comportementale adaptative ». Libre d’emprunter à la fois au registre instrumental et au registre expressif, il est capable de sélectionner la réponse comportementale la plus pertinente en fonction des exigences objectives de la situation, et non en fonction des injonctions de son sexe biologique. L’androgynie est ainsi conceptualisée non pas comme une absence d’identité, mais comme une plasticité fonctionnelle maximale.

6.2 Études empiriques sur l’efficacité comportementale situationnelle

Pour valider expérimentalement cette hypothèse de flexibilité, Bem et ses collaborateurs ont soumis des participants de différents profils du BSRI à une série d’épreuves de laboratoire soigneusement calibrées. Dans l’une de ces études, conçue pour tester l’indépendance de jugement face à la conformité de groupe (reprenant le paradigme classique de Solomon Asch), les individus androgynes et les hommes masculins ont manifesté un niveau similaire de fermeté et de résistance à la pression normative sociale, se montrant significativement plus indépendants que les femmes sexuellement typées.

Cependant, dans une situation expérimentale ultérieure exigeant compassion et sollicitude relationnelle (par exemple, interagir avec un chaton apeuré ou réconforter un pair en détresse), les hommes masculins ont échoué à adopter des conduites nourricières, se montrant distants et embarrassés. Les individus androgynes, quant à eux, ont manifesté des niveaux élevés de tendresse et d’attention bienveillante, égalant les scores des femmes hautement typées. Ces séries d’expériences ont fourni la preuve empirique que les sujets androgynes sont les seuls à exceller indifféremment dans les contextes requérant de l’instrumentalité ou de l’expressivité, démontrant ainsi la supériorité de leur répertoire comportemental.

6.3 Androgynie et santé mentale : Le débat sur le modèle de la masculinité

La thèse de Sandra Bem affirmant que l’androgynie constitue le sommet de la santé psychologique et du bien-être a suscité d’immenses débats au cours des décennies 1980 et 1990. Plusieurs équipes de chercheurs, menées notamment par Janet Spence, Robert Helmreich et plus tard Mark Whitley, ont soumis les données corrélationnelles à des régressions multiples pour identifier quelle composante du BSRI expliquait réellement la variance de l’estime de soi et des indices de santé mentale.

Leurs conclusions ont ébranlé l’hypothèse de l’androgynie au profit de ce qui a été désigné sous le nom de « modèle de la masculinité » (Masculinity Model of Well-Being). Ces études ont révélé que l’estime de soi, l’optimisme et la faible propension aux affects dépressifs étaient presque exclusivement corrélés avec le score à l’échelle de Masculinité du BSRI, l’apport de la Féminité s’avérant marginal ou statistiquement négligeable. Bem a réagi vigoureusement à ces constats, arguant que cette primauté apparente des traits masculins ne prouvait nullement leur supériorité intrinsèque sur le plan de la physiologie ou du développement, mais reflétait simplement le biais androcentrique d’une société compétitive et patriarcale valorisant financièrement et statutairement les vertus d’affirmation de soi au détriment des qualités relationnelles.

7. Socialisation, développement de l’enfant et acquisition des schémas

7.1 L’apprentissage précoce des lentilles de genre dans l’enfance

L’édification du schéma de genre débute dès les premiers mois de la vie humaine. Les travaux en psychologie du développement inspirés par la théorie de Bem montrent que dès l’âge de 18 à 24 mois, les enfants sont capables de catégoriser visuellement les photographies d’hommes et de femmes et commencent à repérer les marqueurs perceptifs superficiels associés au genre, tels que la longueur des cheveux, le timbre de la voix ou la typologie vestimentaire.

Entre 2 et 3 ans, l’étiquetage verbal se met en place : l’enfant apprend à s’auto-désigner comme « fille » ou « garçon ». Cette auto-catégorisation déclenche immédiatement une phase de sur-vigilance cognitive. Durant la période s’étendant de 3 à 6 ans, la rigidité schématique atteint son paroxysme. L’enfant recherche activement des régularités sociétales pour consolider sa compréhension naissante du monde. À ce stade développemental, toute violation de la norme (un garçon qui pleure ou une fille qui joue au camion) est vécue et dénoncée par l’enfant comme une transgression morale ou physique intolérable, traduisant le caractère dogmatique des schémas cognitifs immatures.

7.2 Le rôle des agents de socialisation : Famille, pairs et médias

Cette structuration cognitive précoce est puissamment étayée et entretenue par les grands agents de socialisation. Au sein de la cellule familiale, les parents opèrent souvent des renforcements différentiels, tant par leurs verbalisations que par l’aménagement de l’environnement physique (couleurs des chambres, choix des jouets, incitation aux jeux moteurs rugueux pour les garçons et aux jeux de simulation domestique pour les filles). Même les parents animés de convictions égalitaires transmettent involontairement des scripts schématiques par leurs réactions émotionnelles implicites.

Cette matrice est décuplée par le groupe de pairs. Dès la maternelle, on assiste au phénomène spontané de ségrégation par sexe, les enfants préférant s’associer avec des partenaires de même genre. Cette autarcie récréative renforce des sous-cultures comportementales distinctes et solidifie le schéma de genre en polarisant les modes d’interaction. Enfin, l’exposition aux médias de masse, aux contes traditionnels, aux programmes télévisés et aux contenus numériques actuels bombarde en continu l’enfant d’associations stéréotypées ultra-saillantes qui parachèvent la cristallisation du schéma cognitif.

7.3 L’expérience parentale de Bem : L’éducation non sexiste appliquée

L’engagement théorique de Sandra Bem ne s’est pas confiné aux murs des laboratoires universitaires ; il a nourri une célèbre expérience éducative menée au sein de sa propre famille avec son mari Daryl Bem et leurs deux enfants, Jeremy et Emily. Bem s’est efforcée de concevoir un protocole de socialisation parentale visant délibérément à inoculer ses enfants contre l’acquisition du schéma de genre culturel dominant, expérience qu’elle relate de manière détaillée dans plusieurs essais et ouvrages autobiographiques.

Pour neutraliser l’assimilation prématurée des stéréotypes, les Bem ont mis en œuvre des stratégies systématiques :
éliminer des albums pour enfants les représentations sexistes en modifiant les illustrations au marqueur ou en inversant les pronoms ;
proscrire toute division sexuée des corvées domestiques ;
et surtout, enseigner explicitement aux enfants que la seule définition objective et indiscutable du sexe biologique repose sur l’anatomie génitale et la reproduction biologique, et non sur des attributs socioculturels arbitraires. Selon cette optique, porter des robes, avoir les cheveux longs ou aimer la mécanique n’a strictement aucun rapport causal avec le fait d’être un garçon ou une fille. Bien que cette éducation ait permis à ses enfants de développer une grande liberté créative, Bem a elle-même reconnu la puissance d’érosion de l’environnement externe : dès l’entrée à l’école, la pression normative des pairs et des enseignants s’est heurtée avec violence au modèle éducatif familial, illustrant les limites écologiques d’une résistance individuelle isolée.

8. Évolution théorique : Les trois lentilles du genre (« The Lenses of Gender »)

8.1 La polarisation des genres et l’exagération des différences

Au début des années 1990, Sandra Bem publie un ouvrage de synthèse majeure qui marque l’approfondissement structural de sa théorie : The Lenses of Gender: Transforming the Debate on Sexual Inequality (1993). Bem y dépasse l’analyse strictement psychométrique pour examiner les fondements historiques, philosophiques et juridiques des inégalités de genre. Elle identifie trois « lentilles » invisibles et omniprésentes à travers lesquelles les cultures occidentales filtrent et construisent la réalité : la polarisation des genres, l’androcentrisme et l’essentialisme biologique.

La première lentille, la polarisation des genres, postule que la différence entre hommes et femmes doit être considérée comme un principe organisateur central embrassant chaque pan de l’existence humaine. Cette lentille ne se contente pas de constater les distinctions biologiques indispensables à la procréation ; elle superpose artificiellement cette dichotomie binaire sur des territoires sans aucun lien avec la physiologie : la moralité, les trajectoires de carrière, les désirs esthétiques, les capacités cognitives. Elle impose une règle implicite : ce qui est masculin ne peut en aucun cas être féminin, effaçant délibérément l’immense variabilité intra-groupe pour ne donner à voir qu’un gouffre inter-groupes fantasmé.

8.2 L’androcentrisme comme norme épistémique et sociétale

La deuxième lentille identifiée par Sandra Bem est l’androcentrisme. Cette structure cognitive sociétale ne se contente pas de différencier les sexes ; elle établit l’expérience masculine, le corps masculin et les valeurs masculines comme le point de repère universel et neutre de l’humanité, reléguant la femme au statut d’altérité déviante, de sous-catégorie déficiente ou de simple particularisme biologique.

Bem dissèque comment l’androcentrisme structure les institutions fondamentales. En droit, la figure du « bon père de famille » ou de « l’individu raisonnable » a été historiquement calibrée sur des trajectoires de vie d’hommes affranchis des charges de maternité et de soins domestiques. Dans la recherche biomédicale, les études cliniques ont pendant des décennies utilisé quasi exclusivement des sujets masculins comme cobayes standards (au motif que les fluctuations hormonales féminines complexifieraient inutilement les données), induisant des biais dramatiques dans le diagnostic de pathologies comme les maladies cardiovasculaires chez les femmes. L’androcentrisme fait ainsi du privilège masculin un cadre épistémique invisible mais tout-puissant.

8.3 L’essentialisme biologique et la naturalisation des construits

La troisième lentille, l’essentialisme biologique, opère comme le mécanisme de légitimation rationnelle des deux premières. Il s’agit de la tendance intellectuelle récurrente à expliquer et à justifier l’ensemble des inégalités sociétales, des distributions professionnelles et des asymétries de pouvoir par des causes d’ordre anatomique, hormonal, neurologique ou génétique.

Sandra Bem dénonce la propension des discours scientifiques dominants — de la phrénologie du XIXe siècle à certaines dérives réductionnistes de la sociobiologie et de la psychologie évolutionniste contemporaine — à transformer un arrangement socioculturel contingent en une fatalité dictée par les lois immuables de l’évolution naturelle. Pour Bem, le corps et la biologie existent indéniablement, mais ils constituent une matrice ouverte et malléable, un potentiel plastique que la culture façonne, encode et instrumentalise pour pérenniser des rapports hiérarchiques.

9. Comparaisons théoriques : Apprentissage social vs Développements cognitifs

9.1 Confrontation avec la théorie de l’apprentissage social de Bandura

Pour asseoir la singularité de sa théorie des schémas de genre, Sandra Bem a dû la situer dans le champ théorique face aux deux géants de la psychologie du développement des années 1970 : la théorie de l’apprentissage social et la théorie du développement cognitif. La théorie de l’apprentissage social, portée brillamment par Albert Bandura et Walter Mischel, postulait que la typification sexuelle s’opère essentiellement par conditionnement opérant (récompenses directes des conduites sexuellement conformes et sanctions des déviances) et par apprentissage vicariant (imitation de modèles observés chez les pairs, les parents et les médias).

Tout en reconnaissant la validité partielle de ces mécanismes, Bem leur oppose une objection fondamentale : l’apprentissage social traite l’enfant comme un récepteur trop passif de stimulations environnementales extérieures. Pour Bem, l’enfant ne se contente pas d’imiter des comportements spécifiques qu’on lui ordonne de reproduire ; il extrait des invariants relationnels abstraits et bâtit une architecture conceptuelle autonome. Le renforcement externe ne suffit pas à rendre compte de l’extraordinaire inventivité avec laquelle les jeunes enfants étendent spontanément des stéréotypes à des domaines auxquels ils n’ont jamais été directement exposés.

9.2 Dialogue critique avec la théorie du développement cognitif de Kohlberg

D’un autre côté, Lawrence Kohlberg avait proposé en 1966 une théorie structuraliste du développement cognitif inspirée de Piaget. Selon Kohlberg, la typification sexuelle est le résultat d’une « auto-socialisation cognitive active ». L’enfant apprend d’abord sa propre étiquette de sexe, puis, vers l’âge de 5 à 7 ans, acquiert la « constance du genre » (la compréhension logique que le sexe d’une personne demeure inchangé malgré les variations superficielles d’apparence, de coiffure ou de vêtements). Une fois cette constance acquise, l’enfant ressentirait un impératif interne de congruence cognitive le poussant à valoriser tout ce qui se rapporte à son propre sexe biologique.

Bem conteste vigoureusement l’affirmation de Kohlberg selon laquelle la typification sexuelle serait une étape universelle, naturelle et inévitable du développement de l’intelligence générale. Elle soutient que la constance du genre est une acquisition logique pure (l’invariance d’une catégorie physique), alors que la schématisation du genre est une construction sociale contingente. Pour Bem, si une culture ne passait pas son temps à organiser le monde autour du sexe, un enfant ayant atteint la constance du genre ne ressentirait aucun besoin spontané d’organiser ses jeux, ses goûts et ses amitiés selon cette dichotomie. Le schéma est transmis par la culture, et non généré spontanément par la maturation logique du cerveau.

9.3 L’originalité spécifique du modèle schématique de Bem

L’originalité du modèle de Bem réside dans cette position tierce, véritable synthèse dialectique. Elle retient de Bandura le constat que le contenu du genre est fourni de l’extérieur par la culture, mais elle s’en écarte en affirmant que ce contenu n’est pas un catalogue d’actions, mais une grammaire mentale intégrée. Elle retient de Kohlberg l’idée que le sujet s’auto-socialise activement, mais récuse l’universalité biologique de ce processus, soulignant sa nature éminemment idéologique.

Cette perspective permet d’expliquer une anomalie théorique majeure que ni Bandura ni Kohlberg ne pouvaient éclairer convenablement : la remarquable variabilité individuelle au sein d’une même communauté socioculturelle. Dans une société identique, baignée des mêmes médias et partageant les mêmes impératifs légaux, pourquoi certains individus deviennent-ils hyper-typés tandis que d’autres évoluent vers l’androgynie ou l’indifférenciation ? Bem répond en montrant que l’appropriation du schéma cognitif dépend de micro-facteurs d’encodage et d’expériences précoces différenciées, conférant au modèle une finesse différentielle inédite.

10. Débats critiques, réplications et contestations méthodologiques

10.1 Les critiques de Spence, Helmreich et Edwards sur la structure du BSRI

La publication de la théorie et des outils de Bem a déclenché l’une des controverses les plus âpres de la psychologie sociale américaine, cristallisée dans une série d’articles polémiques échangés avec Janet Spence et Robert Helmreich, concepteurs de l’outil concurrent Personal Attributes Questionnaire (PAQ). Spence et Helmreich ont rejeté avec force l’idée que le BSRI ou le PAQ mesurent véritablement le « genre » dans toute sa complexité sociologique et identitaire.

Leur critique principale affirme que les échelles du BSRI mesurent en réalité deux constellations de traits de personnalité hautement spécifiques : l’instrumentalité (l’orientation vers la tâche, l’affirmation de soi, la maîtrise) et l’expressivité (la sensibilité relationnelle, le soin, l’orientation vers autrui). Spence a soutenu qu’il était abusif de postuler que ces deux faisceaux de traits constituent le reflet direct d’un schéma cognitif global englobant les rôles professionnels, l’orientation sexuelle, l’identité corporelle et les préférences esthétiques. Selon le modèle multifactoriel de Spence, les manifestations psychologiques du genre sont fragmentées et hétérogènes, interdisant toute réduction à un indice métrologique unitaire.

10.2 Difficultés de réplication des effets de clustering mémoriel

Au-delà des querelles métrologiques sur les questionnaires, c’est l’armature expérimentale de la théorie — au premier chef l’étude de clustering de 1981 — qui a essuyé des contestations méthodologiques directes. Plusieurs laboratoires indépendants ont tenté de reproduire les résultats de rappel libre obtenus par Sandra Bem, avec des fortunes diverses.

Des chercheurs tels que Payne, Connor et Colletti (1987) ou encore Edwards et Spence (1987) ont rapporté des échecs partiels de réplication. Dans plusieurs réplications systématiques, le regroupement sémantique fondé sur le genre lors du rappel de listes de mots ne s’est pas avéré significativement plus élevé chez les sujets classés comme sexuellement typés sur le BSRI en comparaison des sujets androgynes. Ces discordances empiriques ont suggéré que l’activation du schéma de genre n’est pas une disposition chronique uniformément mobilisée en toute circonstance, mais dépend lourdement de la saillance contextuelle et de la nature précise des tâches cognitives administrées, remettant en cause le caractère automatique et inconditionnel du modèle initial.

10.3 La validité transculturelle et l’érosion temporelle des items

Une autre ligne de critique majeure concerne la sensibilité temporelle et la dépendance culturelle des items constituant le BSRI. Élaboré au tout début des années 1970 à partir d’échantillons composés exclusivement d’étudiants blancs de premier cycle universitaire en Californie (principalement à l’Université Stanford), l’inventaire a rapidement souffert de biais de représentativité évidents.

Au fil des décennies, l’évolution profonde des rôles sociaux des femmes et des idéaux masculins a modifié la désirabilité perçue de ces traits. Des recherches menées dans les années 1990 et 2000 aux États-Unis et à l’international ont révélé que plusieurs attributs initialement assignés à l’échelle de féminité (comme « timide », « naïf » ou « influençable ») ne sont plus perçus comme culturellement désirables pour les femmes contemporaines. De nombreuses validations transculturelles — en Europe, en Asie, en Amérique latine et en Afrique subsaharienne — ont montré que la structure factorielle du BSRI peine à se maintenir sans modifications substantielles, contraignant les chercheurs modernes à concevoir des versions courtes ou adaptées pour préserver une validité écologique minimale.

11. Applications contemporaines et pertinence en psychologie sociale moderne

11.1 Mesures implicites et approches neurocognitives du traitement de genre

Si la méthodologie expérimentale de Bem reposait sur des tâches explicites de rappel libre et des questionnaires d’auto-évaluation, la psychologie cognitive contemporaine a largement confirmé ses intuitions fondamentales grâce à l’émergence des paradigmes de mesure implicite et des neurosciences cognitives. L’apparition du test d’association implicite (IAT), conceptualisé par Greenwald, McGhee et Schwartz en 1998, a permis d’explorer la force des associations automatiques de genre logées dans la mémoire implicite, hors de tout contrôle conscient.

Parallèlement, l’utilisation de l’électroencéphalographie à haute densité et l’analyse des potentiels évoqués cognitifs (ERP) ont permis d’objectiver l’impact cérébral des schémas de genre. Des études analysant la composante N400 — onde cérébrale négative culminant à 400 millisecondes après la présentation d’un stimulus et signalant une rupture d’incongruence sémantique — ont démontré que la présentation d’une phrase associant une profession prototypiquement masculine à un pronom féminin (par exemple, « Le chirurgien a accouché de son bébé » ou « Le mécanicien s’est maquillé ») suscite une onde N400 instantanée chez les individus fortement schématisés. Ces données confirment sur le plan neurofonctionnel la prédiction princeps de Sandra Bem : le genre fonctionne au niveau cérébral le plus précoce comme une attente de cohérence sémantique.

11.2 Identités non-binaires et fluidité de genre au prisme de la schématisation

Le paysage sociologique et identitaire du début du XXIe siècle, marqué par la visibilité accrue des personnes transgenres, non-binaires, genderfluid ou agenres, offre un terrain de relecture particulièrement stimulant pour la théorie des schémas de genre. Loin d’être invalidée par l’émergence de ces nouvelles identités, la pensée de Sandra Bem se révèle rétrospectivement d’une stupéfiante prescience.

Dans ses derniers écrits, Bem suggérait que l’idéal ultime de la libération humaine n’était pas nécessairement l’androgynie psychologique — qui conserve en creux les étiquettes de masculin et de féminin pour mieux les marier —, mais bien l’aschématisme complet (gender aschematicity). L’aschématisme désigne l’état psychologique d’un individu pour qui la catégorie de genre n’a strictement aucune pertinence cognitive lorsqu’il s’agit d’évaluer ses capacités, ses désirs, ses vêtements ou son rapport à autrui. Les revendications contemporaines de non-binarité et de transidentité peuvent être analysées sur le plan cognitif comme une tentative radicale de désactivation des schémas binaires dominants, confirmant l’appel de Bem à pulvériser le carcan bipartite de la pensée occidentale.

11.3 Interventions éducatives et déconstruction des stéréotypes

Les principes de la théorie des schémas continuent d’inspirer les programmes appliqués de psychologie de l’éducation visant à réduire les inégalités filles-garçons et à promouvoir la mixité dans les filières scientifiques et techniques (STEM : sciences, technologie, ingénierie et mathématiques). Comprenant que les stéréotypes ne s’éradiquent pas par de simples sermons moraux mais par la modification des réseaux associatifs de la mémoire, les chercheurs développent des interventions ciblant directement la plasticité des schémas.

Ces dispositifs incluent des entraînements métacognitifs réguliers :
l’exposition intensive à des contre-stéréotypes incarnés (rencontres directes avec des femmes astrophysiciennes ou des hommes puériculteurs) ;
la neutralisation lexicale et sémiotique de l’espace scolaire ;
et des exercices explicites d’inhibition des inférences stéréotypées automatiques. Des études longitudinales ont prouvé que lorsque les enseignants diminuent la saillance contextuelle du genre en classe (en évitant d’aligner les élèves garçons d’un côté et filles de l’autre, ou en bannissant les compliments différenciés), les enfants manifestent dès quelques semaines plus tard une chute spectaculaire de leur rigidité schématique et une hausse de l’ouverture aux activités non traditionnelles.

12. Héritage académique et perspectives futures de l’œuvre de Sandra Bem

12.1 L’impact durable sur les études de genre et la psychologie féministe

L’héritage intellectuel laissé par Sandra Bem dans le champ des sciences humaines et sociales est immense. En introduisant les méthodes rigoureuses de la psychologie cognitive expérimentale et de la psychométrie factorielle au cœur des débats sociopolitiques de l’émancipation des femmes, Bem a conféré aux études féministes une respectabilité académique inédite au sein d’une discipline américaine alors largement dominée par des méthodologies positivistes conservatrices.

Son œuvre a directement inspiré les théories développementales ultérieures les plus abouties, notamment la théorie socio-cognitive du genre de Bussey et Bandura (1999) ainsi que la théorie cognitive-développementale revisitée par Carol Martin et Charles Halverson (1981, 2002). En démontrant que la domination masculine et la ségrégation des rôles ne reposent pas sur une fatalité génétique mais sur un encodage cognitif entretenu par les institutions sociales, Bem a fourni à la psychologie féministe l’un de ses instruments d’émancipation les plus tranchants.

12.2 Reconfigurations contemporaines de l’évaluation psychométrique du genre

Sur le plan de l’évaluation psychométrique, l’héritage de Bem suscite une refonte profonde des instruments de mesure. Conscient des limites d’un inventaire auto-rapporté figé dans les représentations des années 1970, le champ de la psychométrie contemporaine délaisse les catalogues de traits de personnalité désuets pour s’orienter vers des modélisations plus dynamiques, multidimensionnelles et situées.

De nouvelles batteries d’évaluation intègrent aujourd’hui l’évaluation des composantes somatiques, professionnelles, relationnelles et esthétiques du genre. Les modélisations computationnelles en réseaux complexes (Network Psychometrics) permettent désormais d’analyser le genre non plus comme une variable latente statique, mais comme un système dynamique interconnecté d’attitudes, de comportements, de croyances et d’affects qui s’activent mutuellement en fonction des pressions de l’environnement social. Cette approche en réseau réalise l’ambition ultime de Sandra Bem : saisir la complexité du traitement humain de l’information sans l’enfermer dans une camisole typologique réductrice.

12.3 Synthèse épistémologique et horizons pour la recherche cognitive

Rétrospectivement, la théorie des schémas de genre apparaît comme une devancière remarquable des mouvements contemporains de la cognition incarnée (embodied cognition) et de la cognition située. Sandra Bem a démontré que l’esprit n’est jamais un miroir neutre du monde physique ; il est un appareil de sens, historiquement situé, traversé par les idéologies du pouvoir et façonné par le langage.

À l’ère contemporaine de l’intelligence artificielle, des algorithmes prédictifs et des modèles de langage massifs, les thèses de Bem acquièrent une urgence renouvelée. Nourris des données textuelles et visuelles produites par des sociétés humaines saturées de stéréotypes, les systèmes d’apprentissage automatique reproduisent et amplifient les biais de clustering et d’inférence causale que Bem documentait dans ses expériences de 1981. Le projet intellectuel et éthique de Sandra Lipsitz Bem — dévoiler l’invisibilité des lentilles normatives pour libérer l’esprit humain de ses programmations arbitraires — demeure un horizon impératif pour la psychologie du XXIe siècle.

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Looti, M. (2026, septembre 11). Les études sur la théorie des schémas de genre – Sandra Bem. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/etudes-theorie-schemas-genre-sandra-bem/
Looti, Mohammed. “Les études sur la théorie des schémas de genre – Sandra Bem.” Base de données de psychologie en français, 11 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/etudes-theorie-schemas-genre-sandra-bem/.
Looti, Mohammed. “Les études sur la théorie des schémas de genre – Sandra Bem.” Base de données de psychologie en français. septembre 11, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/etudes-theorie-schemas-genre-sandra-bem/.