L’étude de cas de l’Homme aux loups – Sigmund Freud

Analyse clinique et métapsychologique exhaustive de l’étude de cas de l’Homme aux loups (Sergueï Pankejeff) par Sigmund Freud, ses concepts et sa postérité.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 12, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 12, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’histoire de la psychanalyse s’est largement échafaudée sur des récits cliniques fondateurs dont la portée heuristique dépasse de loin le cadre strict de l’anecdote biographique. Parmi ces grandes monographies, l’analyse par Sigmund Freud de Sergueï Konstantinovitch Pankejeff, universellement passé à la postérité sous le pseudonyme clinique de « l’Homme aux loups » (der Wolfsmann), constitue sans doute le monument le plus complexe, le plus vertigineux et le plus âprement débattu de toute la littérature métapsychologique. Rédigé pour l’essentiel à la veille de la déflagration de 1914, puis publié au sortir de la Première Guerre mondiale sous le titre Aus der Geschichte einer infantilen Neurose (Extrait de l’histoire d’une névrose infantile), ce texte n’est pas seulement le compte rendu d’une cure analytique particulièrement ardue ; il représente l’espace où s’est joué le destin théorique de la psychanalyse naissante face aux dissidences internes et aux attaques épistémologiques extérieures.

Dans ce cas clinique, Freud s’affronte à un matériau psychique d’une densité exceptionnelle, où se superposent des couches symptomatiques hétérogènes : une névrose d’angoisse précoce sous la forme d’une phobie animale, une piété obsessionnelle d’une sévérité déroutante chez un très jeune enfant, des perturbations hypocondriaques et fonctionnelles centrées sur la sphère intestinale, ainsi qu’une inhibition massive de la volonté et des investissements pulsionnels chez un jeune aristocrate russe brisé par des deuils successifs et la décomposition de son univers social. Pour ressaisir l’étiologie de cette pathologie multiforme, Freud accomplit un tour de force méthodologique en forgeant le concept de « scène primitive » (Urszene) et en articulant pour la première fois avec une rigueur absolue la notion de causalité rétroactive ou « après-coup » (Nachträglichkeit).

Toutefois, la trajectoire de Sergueï Pankejeff ne s’est pas arrêtée avec la clôture de sa première cure viennoise. Devenu une figure mythique pour la communauté analytique internationale, objet de prises en charge ultérieures par Ruth Mack Brunswick, puis assisté matériellement par Muriel Gardiner, Pankejeff a traversé le XXe siècle comme le témoin incarné et paradoxal de la découverte freudienne. De la déconstruction minutieuse du rêve paradigmatique des loups juchés sur un noyer jusqu’aux théorisations contemporaines relatives au clivage du Moi (Ich-Spaltung), à la forclusion du Nom-du-Père chez Jacques Lacan, ou encore aux controverses historiographiques modernes, l’étude de l’Homme aux loups demeure la pierre de touche par excellence de la praxis et de la métapsychologie analytiques.

1. Introduction historique et épistémologique du cas de l’Homme aux loups

1.1 Le contexte de rédaction d’Extrait de l’histoire d’une névrose infantile

La gestation textuelle d’Extrait de l’histoire d’une névrose infantile s’inscrit dans un moment de crise institutionnelle et théorique aiguë pour la psychanalyse. Rédigé principalement à la fin de l’année 1914, immédiatement après l’interruption de la cure de Sergueï Pankejeff imposée par l’entrée en guerre de l’Empire austro-hongrois et de la Russie tsariste, le texte fut conservé dans les tiroirs de Freud avant d’être publié en 1918 dans les Sammlungen kleiner Schriften zur Neurosenlehre. Cette période correspond à la rupture douloureuse et définitive avec Carl Gustav Jung et Alfred Adler. La controverse ne portait pas sur des détails d’organisation institutionnelle, mais sur le cœur battant de la doctrine freudienne : l’étiologie sexuelle infantile des névroses.

Face à Jung, qui tendait à désérotiser la libido pour en faire une énergie psychique globale et qui reléguait les conflits infantiles au rang de simples symboles rétrospectifs des difficultés actuelles d’adaptation, Freud entendait administrer une preuve clinique irréfutable. Il s’agissait de démontrer que les formations inconscientes de l’adulte ne sont pas de simples métaphores produites dans l’après-coup par une régression régressive sans contenu propre, mais le résultat direct de fixations précoces et de traumatismes sexuels infantiles réels ou fantasmés. De son côté, Adler réduisait l’étiologie psychonévrotique à la protestation virile et au sentiment d’infériorité, ignorant l’organisation dynamique des pulsions partielles. Le cas de l’Homme aux loups fut donc explicitement conçu comme une machine de guerre polémique, destinée à restaurer la primauté absolue de la sexualité infantile précoce.

Ce statut confère au texte une place singulière au sein des cinq grands cas cliniques freudiens (Dora, le Petit Hans, l’Homme aux rats, le président Schreber). Contrairement au cas Schreber, analysé uniquement à partir de ses mémoires écrits, ou au Petit Hans, suivi par l’intermédiaire du père de l’enfant, l’Homme aux loups réunit dans un même mouvement l’analyse directe d’un adulte et la reconstruction minutieuse de son enfance archaïque entre un an et demi et cinq ans. Freud s’y livre à une démonstration de force épistémologique où l’interprétation ne se contente pas d’élucider des symptômes présents, mais reconstruit pièce par pièce l’édifice d’une névrose disparue depuis plus de deux décennies.

1.2 L’identité du patient : Sergueï Konstantinovitch Pankejeff

Derrière le masque théorique de l’Homme aux loups se tient Sergueï Konstantinovitch Pankejeff, né en 1886 dans une famille de la très haute aristocratie terrienne de l’Empire russe, propriétaire d’immenses domaines agricoles et de forêts aux environs d’Odessa et dans le gouvernement de Kherson. Ce milieu socio-économique opulent se caractérisait par un mode de vie quasi féodal, où le jeune Sergueï évolua entouré d’une domesticité pléthorique, de gouvernantes étrangères et de précepteurs, dans une atmosphère à la fois raffinée, étouffante et instable. L’immense fortune familiale conféra au jeune homme une totale exemption des nécessités matérielles ordinaires, tout en favorisant le repli narcissique et l’installation précoce d’une dépendance absolue envers les tiers.

Avant d’arriver à Vienne, Sergueï Pankejeff avait déjà derrière lui une longue et désespérante odyssée médicale. Entre 1905 et 1910, confronté à un effondrement psychique progressif qui le laissait incapable de subvenir au moindre geste de la vie quotidienne, il fréquenta les sanatoriums les plus réputés d’Europe centrale et orientale. Il consulta successivement des sommités internationales de l’aliénisme classique, au premier rang desquelles figurait Emil Kraepelin à Munich, maître incontesté de la psychiatrie nosologique allemande, ainsi que Theodor Ziehen à Berlin. Ces aliénistes de renom, incapables de discerner le conflit névrotique sous-jacent, oscillèrent entre le diagnostic de folie maniaco-dépressive et celui de neurasthénie dégénérative, condamnant le patient à des séjours répétés en institution fermée sans le moindre bénéfice durable.

Lorsqu’il franchit le seuil du cabinet de Freud au 19 de la Berggasse en février 1910, accompagné d’un médecin personnel et d’un valet de chambre russe qui lui administrait quotidiennement des lavements et devait l’habiller, Pankejeff est un être totalement grabataire sur le plan psychique. Âgé de vingt-trois ans, il est incapable de marcher seul dans la rue sans être assailli d’angoisses vertigineuses, paralysé par une inhibition intellectuelle sévère qui interrompt ses études de droit, et enfermé dans des obsessions somatiques centrées sur son tube digestif. Son état de déréliction et son sentiment d’incurabilité incarnaient le point d’échec le plus spectaculaire de la médecine somatique et de la psychiatrie asilaire de son temps.

1.3 Objectifs théoriques et méthodologiques de la monographie freudienne

Dans la perspective freudienne, l’accueil d’un tel tableau clinique répondait à des exigences méthodologiques de premier ordre. Le premier objectif consistait à mettre en lumière l’architecture causale unissant une névrose infantile précoce — apparemment liquidée ou transformée au cours de la latence — et la grave névrose invalidante de l’adulte. Freud refusait l’idée selon laquelle les symptômes de l’adulte surgiraient ex nihilo d’un épuisement constitutionnel ; il voulait démontrer que la névrose de l’adulte n’est que la réactivation et la surdétermination métapsychologique de points de fixation infantiles demeurés inconscients et actifs sous le vernis de la maturation physiologique.

Le second enjeu résidait dans l’articulation structurale entre deux entités nosologiques distinctes : la névrose d’angoisse sous la forme d’une phobie animale typique chez l’enfant de quatre ans, et son retournement ultérieur en névrose obsessionnelle caractérisée par des rituels religieux et des défenses caractérielles rigides vers l’âge de quatre ans et demi. Cette transformation offrait un terrain clinique unique pour observer comment le Moi infantile tente de se protéger contre les exigences intolérables de la pulsion en troquant l’angoisse brute contre des formations de compromis et des mécanismes d’isolation ou de rationalisation morale.

Enfin, sur le plan strictement technique, la cure de Pankejeff constituait l’expérimentation audacieuse de la méthode de reconstruction (Konstruktion). Contrairement à l’analyse de Dora, où l’on pouvait s’appuyer sur des souvenirs d’adolescence récents, Freud s’attelait ici à ramener à la conscience des traces mnésiques datant de la période pré-verbale, enfouies sous le double voile de l’amnésie infantile et du refoulement. Il s’agissait de tester jusqu’où la parole analytique, le décryptage du transfert et l’analyse onirique pouvaient remonter le cours du temps psychologique pour réparer les brisures de la mémoire et vaincre des résistances que la psychiatrie officielle considérait comme l’expression fatale d’une tare constitutionnelle incurable.

2. La biographie psychopathologique de Sergueï Pankejeff avant la cure

2.1 La constellation familiale et les traumatismes primaires

L’anamnèse de Sergueï Pankejeff révèle un tableau familial profondément dysfonctionnel, marqué par une imprégnation psychopathologique massive et des violences invisibles. Son père, Konstantin Pankejeff, était une personnalité écrasante, un riche propriétaire terrien libéral, brillant mais sujet à de graves épisodes maniaco-dépressifs qui nécessitaient des hospitalisations régulières. Ce père distant, adoré puis craint, exerçait une fascination érotique et narcissique démesurée sur son fils, tout en projetant l’ombre d’une autorité imprévisible, capable de passer de l’effusion tendre à des colères froides ou à des périodes d’apathie mélancolique absolue.

À l’opposé, la mère de Sergueï incarnait une hypocondrie plaintive et chronique. Perpétuellement alitée, souffrant de troubles abdominaux indéterminés, de métrorragies et de douleurs pelviennes, elle entretenait avec son corps et avec la maladie un rapport morbide qui fascinait et terrifiait le jeune garçon. L’enfant grandit ainsi dans la proximité sensorielle des remèdes, des bassins de lit et des discours médicaux continus, tandis que l’autorité domestique directe était déléguée à une gouvernante anglaise autoritaire, « Miss Nanya », puis à une domesticité russe superstitieuse et permissive. Cette atmosphère prédisposait l’enfant à surinvestir les fonctions somatiques et à faire du corps le réceptacle privilégié des angoisses de séparation et de mort.

Le destin des enfants Pankejeff fut scellé par une série de drames tragiques. Sa sœur aînée Anna, de deux ans sa cadette intellectuelle mais infiniment plus précoce, vive et douée pour les arts et les lettres, occupa très tôt une place de rivale et d’initiatrice érotique. En 1906, alors qu’elle visitait le Caucase sur les traces du poète Lermontov qu’elle vénérait, Anna mit fin à ses jours en ingérant du cyanure de potassium. Ce suicide brutal anéantit le fragile équilibre de la famille Pankejeff. Sergueï réagit à cette disparition par une indifférence affective apparente qui masquait un sentiment de culpabilité d’une violence inouïe. Moins d’un an plus tard, en 1907, le père de Sergueï succomba à son tour à une surdose de véronal, suicide probable qui vint redoubler la dette symbolique et la culpabilité œdipienne du patient, le laissant seul face à une mère invalide et au fantôme de sa sœur idéalisée.

2.2 L’émergence des premiers troubles dans l’enfance

Selon les données reconstituées par Freud, les trois premières années de l’existence de Sergueï s’écoulèrent sous le signe d’une grande douceur de caractère. Il était décrit comme un garçon sage, affectueux et remarquablement obéissant. Or, à la fin de sa troisième année, un basculement comportemental radical et soudain se produisit, sans raison apparente pour son entourage. L’enfant docile se transforma brusquement en un tyran domestique, sujet à des crises de rage destructrices, maltraitant les animaux, brisant les jouets, et s’opposant violemment à l’autorité des nourrices et des gouvernantes. Freud interprétera ce virement comme la première manifestation d’un remaniement pulsionnel lié à une séduction précoce.

Très rapidement, cette phase de méchanceté sadique fit place, au moment du quatrième anniversaire, à une symptomatologie d’angoisse aiguë. L’enfant développa une terreur nocturne panique, suivie de l’apparition de phobies animales intenses et ciblées. La vue d’images de loups dans des livres d’histoires déclenchait des crises de terreur incoercibles ; cette peur s’étendit bientôt à d’autres animaux, notamment les papillons à gros corps et les scarabées, ainsi qu’à des chevaux maltraités dans la rue. L’espace extérieur devenait pour le jeune Pankejeff un lieu de périls imaginaires insoutenables, contraignant la maisonnée à adapter son quotidien à ses inhibitions phobiques.

Vers l’âge de quatre ans et demi, le tableau clinique subit une nouvelle métamorphose en glissant de la phobie vers une névrose obsessionnelle caractérisée par des scrupules moraux et une dévotion religieuse compulsive. L’enfant était assailli par l’obligation de réciter d’interminables séries de prières avant de pouvoir s’endormir, de se signer de façon répétitive, et d’embrasser toutes les icônes de sa chambre dans un ordre rigide. Ces rituels s’accompagnaient d’une détresse somatique grandissante : des troubles digestifs opiniâtres, marqués par une constipation alternant avec des coliques d’angoisse, commençaient à s’installer, scellant l’intrication définitive entre souffrance psychique et dysfonctionnement cloacal.

2.3 L’échec des approches nosographiques et thérapeutiques aliénistes

Lorsque le jeune adulte entreprit sa trajectoire à travers les sanatoriums d’Europe, la médecine psychiatrique de l’époque se montra totalement impuissante à appréhender la complexité de son affection. À la clinique psychiatrique de Munich, Emil Kraepelin, fidèle à sa méthode classificatoire axée sur le pronostic et la détérioration terminale, posa le diagnostic de démence précoce ou de folie maniaco-dépressive. Cette étiquette nosographique condamnait Pankejeff à être perçu comme le porteur passif d’une dégénérescence biologique cérébrale, justifiant des interventions purement palliatives et hygiéniques.

Les traitements dispensés dans les institutions de grand luxe où séjourna le patient reflétaient l’arsenal classique de l’aliénisme de la Belle Époque :

  • Cures de repos prolongé au lit sous surveillance infirmière continue ;
  • Hydrothérapie intensive sous forme de douches froides, de bains prolongés et d’enveloppements humides ;
  • Isolement sensoriel rigoureux destiné à « calmer le système nerveux » ;
  • Traitements diététiques variés visant à corriger son atonie digestive chronique par des régimes drastiques ou l’administration massive de laxatifs.

Loin de soulager Pankejeff, ces techniques invasives et infantilisantes ne firent que renforcer son repli narcissique et sa conviction inébranlable d’être atteint d’un mal organique incurable. Elles offraient un terrain idéal à la chronicisation de son hypocondrie, en fixant son attention de façon obsédante sur le fonctionnement de ses viscères. En l’absence de toute écoute de la parole du patient et du sens inconscient de ses tourments, la médecine aliéniste entretenait une fixation transférentielle massive et négative envers la caste médicale, préparant le terrain pour la rencontre décisive avec l’invention freudienne.

3. Le cadre psychanalytique et le déroulement du traitement initial (1910-1914)

3.1 L’établissement du dispositif et l’alliance de travail initiale

En février 1910, Freud installe Sergueï Pankejeff dans le dispositif classique de la cure type. Le cadre est rigoureux : six séances hebdomadaires d’une cinquantaine de minutes, le patient étant allongé sur le célèbre divan de la Berggasse tandis que l’analyste se tient assis derrière lui, hors de sa vue. Dès les premières semaines, un contraste saisissant apparaît entre l’attitude extérieure du jeune aristocrate et sa disponibilité interne au travail inconscient. Pankejeff se montre courtois, ponctuel, plein d’égards pour le professeur viennois, adoptant une attitude d’élève respectueux et docile. Pourtant, cette docilité superficielle dissimulait un hermétisme affectif absolu et un désinvestissement pulsionnel profond.

L’introduction de la règle fondamentale de l’association libre se heurta immédiatement à un mur de ruminations circulaires. Le patient revenait inlassablement sur la description de ses malaises intestinaux, sur l’incapacité où il se trouvait de vivre de manière autonome et sur la nostalgie stérile de son passé russe. Les premiers mois furent consacrés à desserrer l’étau de cette cuirasse hypocondriaque. Freud s’employa méthodiquement à interpréter les plaintes somatiques non comme des données brutes de la biologie, mais comme des signifiants chiffrés réclamant d’être traduits dans le registre de l’histoire affective et relationnelle du sujet.

Peu à peu, l’alliance de travail parvint à s’établir sur un terrain plus fécond. La levée progressive des défenses les plus massives permit de faire émerger des pans entiers de souvenirs oubliés concernant l’enfance au manoir familial. Cependant, cette ouverture restait sous le contrôle d’une résistance passive extrêmement robuste : Pankejeff acceptait volontiers les constructions de Freud, admirait la perspicacité de l’analyste, mais demeurait intimement retranché dans sa position de malade assisté, refusant de franchir le pas qui l’aurait conduit à une véritable responsabilisation subjective vis-à-vis de son désir et de sa guérison.

3.2 L’impasse transférentielle et le maniement technique du temps

Au bout de trois années d’un travail quotidien patient mais menacé d’enlisement, la cure atteignit une zone de stagnation périlleuse. Pankejeff s’était installé avec délices dans ce que Freud a théorisé sous le concept de « bénéfice secondaire de la maladie ». Disposant de revenus financiers confortables versés par sa famille, logé dans les beaux quartiers de Vienne, le jeune homme avait trouvé dans le traitement analytique un mode d’existence substitutif idéal : il payait un maître illustre pour s’occuper de son âme tous les matins, ce qui le dispensait d’affronter les exigences de la réalité professionnelle, sociale et amoureuse.

Sur le plan métapsychologique, le transfert s’était fixé sur une modalité passive-homosexuelle hautement régressive. Freud incarnait le père tout-puissant, protecteur et bienveillant, dont Pankejeff attendait une guérison miraculeuse sans avoir à payer le prix de la castration symbolique, c’est-à-dire sans devoir renoncer à sa position de jouissance passive d’enfant gâté. L’analyse risquait de se perpétuer indéfiniment sans modifier la structure des défenses névrotiques, reproduisant dans le cabinet de consultation la dépendance grabataire que le patient manifestait jadis dans les sanatoriums allemands.

C’est alors que Freud prit une décision technique hétérodoxe et risquée, qu’il théorisera plus tard dans ses écrits de technique psychanalytique. Au début de l’année 1914, constatant l’épuisement de la dynamique analytique, Freud annonça unilatéralement à Pankejeff que l’analyse prendrait fin de manière irrévocable au milieu de l’année en cours, précisément à la fin du mois de juin, quelle que soit l’étape où ils se trouveraient. Cet ultimatum temporel produisit un effet de déflagration psychique. Placé devant la certitude absolue de la perte de son objet transférentiel et sommé de renoncer à sa position de passivité confortable, le patient capitula dans ses résistances. La production onirique et mémorielle s’accéléra de manière spectaculaire au cours des cinq derniers mois, permettant l’élucidation fulgurante des couches les plus archaïques de sa névrose infantile.

3.3 La stratification des symptômes psychopathologiques explorés

Le matériel psychique libéré par cette accélération temporelle permit à Freud de cartographier la névrose de son patient comme un ensemble géologique sédimenté, où chaque strate symptomatique répondait à un stade précis de l’évolution psychosexuelle. Au sommet de l’édifice apparaissaient les scrupules moraux et la piété compulsive de l’enfant de quatre ans et demi. L’analyse démontra que cette religiosité exaltée constituait une formation réactionnelle destinée à endiguer des motions sadiques-anales d’une extrême violence dirigées contre les figures parentales et contre Dieu lui-même.

En descendant plus profondément dans l’anamnèse, Freud mit au jour les connexions intimes entre l’érotisme anal et les crises d’angoisse somatique du patient. Les défécations n’étaient pas vécues comme de simples fonctions d’excrétion biologique, mais comme des actes érotisés complexes, assimilés au don, au paiement de la dette paternelle ou à la menace d’une éviscération corporelle. Pankejeff décrivit également des états de dépersonnalisation et d’inhibition motrice caractérisés par la sensation d’un « voile » (Schleier) flottant entre lui et le monde extérieur, voile qui ne se déchirait qu’à la suite d’une évacuation intestinale réussie, restituant fugacement le contact avec la réalité.

Enfin, le soubassement le plus conflictuel de cette organisation résidait dans l’exploration des fantasmes incestueux précoces liant Sergueï à sa sœur Anna. Dès l’âge de trois ans et trois mois, des séductions mutuelles avaient eu lieu dans l’intimité de la chambre d’enfants, inversant les rôles d’âge et de genre, et précipitant le jeune garçon dans une culpabilité écrasante. C’est à la croisée de cette culpabilité fraternelle et de l’angoisse ressentie devant la toute-puissance paternelle que s’enracinait le noyau de la névrose, dont le rêve des loups allait fournir la clef sémiotique universelle.

4. Le rêve paradigmatique des loups : Sémiotique et analyse onirique

4.1 Le récit clinique du rêve de la veille du quatrième anniversaire

Au centre névralgique de la cure et du texte freudien trône le souvenir d’un rêve survenu la veille du quatrième anniversaire de Sergueï Pankejeff, aux environs de Noël. Dans la mémoire du patient, ce songe se détachait avec une netteté hallucinatoire et une angoisse inoubliable. L’adulte en conserva un souvenir inaltéré, le décrivant comme le moment de rupture fondateur à partir duquel sa vie psychique avait basculé de la turbulence caractérielle vers la terreur phobique permanente. Le patient en fit même un dessin d’une précision graphique saisissante pour Freud, illustrant le dispositif spatial de la scène onirique.

Le récit du rêve, tel que consigné par Freud, s’énonce ainsi :

« J’ai rêvé qu’il fait nuit et que je suis couché dans mon lit (mon lit avait le pied tourné vers la fenêtre ; devant la fenêtre, il y avait une rangée de vieux noyers. Je sais que c’était l’hiver quand j’ai rêvé et que c’était la nuit). Soudain, la fenêtre s’ouvre d’elle-même, et je vois avec une terreur indicible que sur le grand noyer, devant la fenêtre, il y a plusieurs loups blancs assis. Il y en avait six ou sept. Les loups étaient tout à fait blancs et ressemblaient plutôt à des renards ou à des chiens de berger, car ils avaient de grandes queues comme des renards et leurs oreilles étaient dressées comme chez les chiens quand ils font attention. Dans une angoisse extrême, évidemment d’être dévoré par les loups, je me suis mis à crier et je me suis réveillé. Ma nourrice a accouru vers mon lit pour voir ce qui m’était arrivé. Il a fallu beaucoup de temps avant que je sois convaincu que ce n’était qu’un rêve, tant j’avais l’impression visuelle nette et tenace que la fenêtre s’était ouverte et que les loups étaient assis sur l’arbre. »

4.2 L’élucidation du réseau associatif et des restes diurnes

La méthode analytique freudienne consista à décomposer chaque élément de cette scène manifeste pour en faire émerger les chaînes associatives inconscientes. Le premier réseau d’associations renvoyait directement aux contes pour enfants que la grand-mère et la nourrice avaient lus au jeune garçon peu de temps avant le rêve. Deux récits émergèrent avec force : le conte des frères Grimm, Le loup et les sept chevreaux, et le conte du Petit chaperon rouge. Dans le premier récit, le loup dévore tous les petits chevreaux sauf le plus jeune, qui se cache dans la boîte de l’horloge murale — symbole transparent de l’angoisse d’anéantissement au sein du temps maternel.

Un autre reste diurne capital fut mis au jour : une histoire racontée par le grand-père de Pankejeff au sujet d’un berger attaqué par un loup féroce. Dans cette anecdote, le berger parvenait à saisir la queue du prédateur et à la lui arracher d’un coup sec. Le souvenir de cette queue coupée (abgeschnittener Schwanz) fonctionnait dans la psyché de l’enfant comme l’équivalent symbolique direct de la castration génitale. Par ailleurs, Freud s’attacha à analyser le blanc étincelant de la fourrure des loups. Cette blancheur immaculée, anormale pour des loups des forêts russes, renvoyait aux draps blancs du lit des parents, aux chemises de nuit et au linge de lit que le jeune Sergueï avait sous les yeux au moment des scènes intimes observées dans la chambre parentale.

L’interprétation psychanalytique réalisa également un décryptage magistral du mécanisme onirique de renversement en son contraire. Alors que dans le rêve manifeste, l’action est frappée d’une immobilité de statue — les loups ne bougent pas, leurs oreilles sont dressées, ils fixent l’enfant en silence sans esquisser le moindre geste —, Freud démontra que cette immobilité glacée constituait le masque défensif d’une agitation motrice d’une violence extrême. Le silence absolu et le regard fixe des loups renversaient le spectacle d’un mouvement rythmique et frénétique perçu jadis par l’enfant éveillé.

4.3 La signification métapsychologique du symbole lupin

Sur le plan de l’économie libidinale, le loup du rêve cesse d’être un simple animal des contes de fées pour devenir l’objet d’un intense investissement métapsychologique. Il incarne d’abord et avant tout le substitut totémique de la figure paternelle. Le père bien-aimé et redouté, dont l’autorité et la puissance physique fascinent le jeune Sergueï, se trouve déplacé sur l’image menaçante du carnassier. Ce déplacement permet au Moi infantile d’externaliser un conflit interne intolérable : au lieu d’affronter l’ambivalence affective déchirante qui l’unit à son géniteur — faite d’un amour homosexuel passionné et d’une haine destructrice —, l’enfant projette l’angoisse au-dehors, transformant l’angoisse pulsionnelle en une phobie d’un animal extérieur évitable.

L’angoisse d’être dévoré par le loup traduit sur le mode de la régression orale archaïque le désir inconscient d’être pénétré et fécondé par le père. À ce stade du développement où la génitalité n’est pas encore fermement assise sur le primat du phallus, l’incorporation orale sert de métaphore somatique au rapport sexuel passif. L’enfant désire ardemment être aimé par le père comme la mère l’est, mais ce vœu d’amour passif se heurte à la prise de conscience que la passivité implique la mutilation corporelle. Être aimé du père exige le sacrifice du pénis ; dès lors, le désir homosexuel passif se convertit immédiatement en angoisse de castration, matérialisée par les crocs dévorateurs du loup.

Le rêve des loups fonctionne ainsi comme un dispositif de signal d’angoisse (Angstsignal). L’ouverture soudaine de la fenêtre figure la percée soudaine du refoulé dans le champ de la conscience endormie : le rideau de l’amnésie infantile s’ouvre brusquement, exposant le Moi de l’enfant à la réactivation terrifiante d’une scène d’une intensité traumatique intolérable, forçant le réveil précipité comme ultime barrière défensive contre l’accomplissement du désir inconscient.

5. La scène primitive (Urszene) : Déconstruction, réalité et fantasme

5.1 La reconstruction analytique du coït parental a tergo

C’est à partir du déchiffrement du rêve des loups que Freud accomplit le geste théorique et technique le plus audacieux de sa carrière : la reconstruction de la « scène primitive » (Urszene). En combinant les détails du rêve — l’immobilité des bêtes, l’attention visuelle extrême, la fenêtre ouverte, la blancheur du linge — avec les symptômes intestinaux de Pankejeff et son attirance compulsive pour les femmes penchées au sol dans des postures domestiques (comme les servantes frottant les parquets), Freud postule un événement historique précis.

Selon cette construction, l’enfant, âgé d’environ un an et demi, dormait dans un petit berceau situé dans la chambre à coucher de ses parents pendant un après-midi d’été étouffant. Réveillé par la chaleur ou par des bruits inhabituels, le nourrisson aurait assisté, médusé, à un accouplement complet entre ses parents. Freud va jusqu’à préciser la mécanique posturale de l’acte : il s’agissait d’un coït accompli a tergo, « à la manière des bêtes » (more ferarum), la mère étant agenouillée ou courbée en avant et le père la pénétrant par l’arrière. Cette disposition géométrique particulière offrait au regard de l’enfant une vue directe et sans obstacle sur les organes génitaux de ses deux géniteurs.

La scène se serait conclue par un incident physiologique décisif : l’enfant, excité sexuellement par ce spectacle dont il ne comprenait pas la signification, aurait déféqué dans ses langes, interrompant le coït parental par ses vagissements ou son émission fécale. Le père aurait alors manifesté son agacement d’un regard sévère. Freud étaye cette reconstruction en soulignant que cette observation fournissait à l’enfant le modèle d’une double identification contradictoire : il s’identifiait d’une part au père actif et pénétrant, et d’autre part à la mère passive et soumise, tout en découvrant avec effroi la confirmation visuelle de l’absence de pénis chez la femme, preuve tangible de la menace de castration.

5.2 Le mécanisme fondamental de l’après-coup (Nachträglichkeit)

L’apport épistémologique capital de l’Homme aux loups réside dans l’élaboration systématique de la notion de temporalité psychique non linéaire, condensée dans le concept freudien de l’après-coup (Nachträglichkeit). Freud ne conçoit pas le traumatisme comme l’impact mécanique d’un événement extérieur sur un appareil psychique passif à la manière d’une blessure balistique. La scène observée à l’âge de dix-huit mois ne fut pas traumatique au moment même de sa perception brute, car l’appareil psychique du nourrisson pré-verbal ne possédait ni la maturité anatomique, ni le vocabulaire pulsionnel, ni l’organisation conceptuelle nécessaires pour intégrer ce qu’il voyait.

L’observation est demeurée stockée dans l’inconscient sous la forme d’une trace mnésique neutre, inassimilée, analogue à une empreinte photographique non développée. Le traumatisme ne surgit que rétrospectivement, à l’âge de quatre ans, à l’occasion du rêve de la veille du quatrième anniversaire. C’est le développement pulsionnel endogène de l’enfant — l’accession à la phase phallique, l’activation des théories sexuelles infantiles consécutives à la séduction par la sœur et les récits de contes — qui confère soudainement à la trace mnésique archaïque sa signification sexuelle violente et insoutenable.

La causalité freudienne s’avère donc bidirectionnelle :

  • Le passé fournit la trace matérielle et brute de l’événement ;
  • Le présent du sujet en mutation réorganise, restructure et resignifie cette trace en lui conférant une charge traumatique nouvelle.

Le rêve des loups réveille et réécrit la scène originaire en la drapant sous les oripeaux de l’angoisse phobique. Sans l’événement précoce, le rêve n’aurait pas eu son contenu spécifique ; mais sans la réactivation pulsionnelle de l’âge de quatre ans, l’événement d’origine serait demeuré une lettre morte sans effet pathogène.

5.3 Réalité historique contre vérité matérielle et fantasme originaire

Tout au long de son texte, Freud fait preuve d’une lucidité épistémologique remarquable et d’une hésitation méthodologique féconde. Conscient de l’incrédulité que pouvait susciter l’affirmation qu’un enfant d’un an et demi puisse enregistrer avec une telle précision géométrique les détails d’un coït parental, l’analyste consacre de longues pages à peser l’alternative : la scène primitive a-t-elle eu lieu comme un fait réel de l’histoire empirique de Pankejeff, ou s’agit-il d’une construction purement fantasmatique forgée rétrospectivement par l’appareil psychique ?

Freud formule alors la notion de « fantasme originaire » (Urphantasie). Même si l’enfant n’avait jamais été témoin oculaire de l’accouplement parental, il aurait pu concevoir cette scène en combinant des perceptions fragmentaires (le coït d’animaux domestiques à la campagne, des bruits nocturnes) et en les réorganisant sous l’empire d’un schéma phylogénétique hérité. Pour la métapsychologie, la distinction entre vérité historique matérielle (ce qui s’est réellement produit dans l’espace physique) et réalité psychique (ce qui est éprouvé et produit des effets d’angoisse et de symptôme) s’efface au profit de cette dernière. L’efficacité opératoire du fantasme est absolument équivalente à celle d’un événement objectif.

Dans sa pratique clinique, Freud soutient que la reconstruction analytique n’a pas pour but de restaurer un souvenir historique certifié conforme par un témoin extérieur, mais de combler les lacunes béantes de la mémoire inconsciente par une hypothèse explicative qui redonne cohérence au fonctionnement psychique du patient. Même si Pankejeff ne put jamais se remémorer consciemment et directement l’Urszene — celle-ci demeurant à jamais inaccessible au souvenir verbalisé —, la construction proposée par Freud produisit la levée durable des résistances et la désintrication des symptômes, attestant sa validité clinique.

6. L’organisation psychosexuelle infantile de Sergueï Pankejeff

6.1 La phase sadique-anale et l’érotisme cloacal

L’exploration du cas de l’Homme aux loups permit à Freud de préciser avec une acuité inégalée l’architecture de la phase sadique-anale du développement psychosexuel. Chez Pankejeff, la zone érogène rectale ne s’était pas effacée au profit de la primauté génitale ; elle demeurait le foyer d’une excitation intense et le pivot de toutes ses transactions symboliques. Sa constipation chronique n’était pas une simple paresse péristaltique, mais l’expression somatique d’une rétention pulsionnelle délibérée, le refus inconscient de céder au monde extérieur son précieux contenu fécal.

Cette fixation anale avait été puissamment surinvestie par les pratiques médicales de son enfance. L’administration répétée de lavements par sa gouvernante anglaise (« Nanya ») constituait pour le jeune garçon une situation d’excitation sexuelle passivement subie et passionnément recherchée. La canule du lavement pénétrait son sphincter, réveillant la volupté cloacale tout en confirmant sa position de soumission érotique à la femme. Plus tard, cette pratique fut reprise par son valet de chambre, institutionnalisant à l’âge adulte la régression du sujet à un statut d’objet passif que l’on doit purger pour lui permettre de vivre.

Freud met en évidence l’équivalence symbolique inconsciente qui régit l’univers de Pankejeff : excrément = argent = cadeau = enfant. L’or et l’argent que le jeune héritier russe dépensait sans compter, ou dont il exigeait la distribution sous forme de rentes, figuraient les excréments retenus ou expulsés. L’argent représentait pour lui le substitut direct de la substance fécale offerte au père pour obtenir son amour. En refusant d’accéder à la génitalité masculine active, le sujet s’était réfugié dans une économie cloacale où l’angoisse de perdre son pénis était constamment déplacée et rejouée sur la perte ou la rétention de ses fèces.

6.2 La séduction précoce par la sœur et ses répercussions

Le second jalon de cette organisation psychosexuelle fut l’expérience précoce de la séduction incestueuse initiée par sa sœur Anna au cours de l’été précédant son quatrième anniversaire. Anna, d’un tempérament précoce et volontaire, prit l’initiative de jeux érotiques dans la chambre d’enfants, manipulant le sexe de son jeune frère et l’invitant à des caresses réciproques. Cet événement réel marqua un tournant destructeur dans la structuration narcissique du garçon.

Loin de vivre cette initiation comme une victoire phallique, Sergueï l’éprouva comme une humiliation traumatisante. Il s’était trouvé placé dans une position de passivité déroutante, incapable de répondre activement aux sollicitations de sa sœur, qui le méprisait ensuite pour sa faiblesse. Pour surmonter cette blessure narcissique intolérable, le jeune enfant opéra un renversement brutal de la passivité en agressivité : ce fut le déclencheur direct de sa période de méchanceté sadique, où il commença à tourmenter les bêtes, à insulter sa nourrice et à tyranniser sa maisonnée. Le sadisme n’était ici que la défense désespérée du Moi contre le sentiment intolérable de castration éprouvé face à la fille.

Par la suite, cette séduction fraternelle engendra une dette de culpabilité précoce et inexpugnable. L’interdiction morale de l’inceste s’abattit sur lui avec toute la rigueur des réprobations familiales. Pankejeff refusa dès lors tout rapprochement affectif avec sa sœur, développant envers elle une rivalité féroce doublée d’une identification narcissique inconsciente. Lorsqu’Anna mit fin à ses jours en 1906, cette vieille culpabilité réprimée resurgit avec une violence dévastatrice, le sujet éprouvant son propre deuil comme le châtiment mérité de ses transgressions érotiques enfantines.

6.3 Le complexe d’Œdipe inversé et l’identification passive au père

L’une des contributions métapsychologiques les plus profondes du texte freudien est la mise au jour de la forme négative ou inversée du complexe d’Œdipe. Dans le schéma œdipien classique, le petit garçon désire la mère et veut éliminer le père rival. Chez Sergueï Pankejeff, l’organisation œdipienne prit une orientation diamétralement opposée : le garçon avait pris son père comme objet d’amour direct, et désirait ardemment être possédé, pénétré et fécondé par lui, tandis que la mère devenait l’objet d’une jalousie et d’une rivalité amères.

Lors de l’observation postulée de la scène primitive, ce n’est pas la position du père viril que le petit Sergueï avait convoitée, mais celle de la mère courbée a tergo. Il voulait se substituer à la mère pour jouir des assauts paternels. Cependant, cette motion homosexuelle passive se heurtait au roc infranchissable de la castration anatomique :

  1. L’enfant découvre que pour être aimé du père à la manière d’une femme, il est impératif de posséder le sexe féminin ;
  2. Le sexe féminin est perçu par lui comme un corps mutilé, privé de pénis par un châtiment sanglant ;
  3. Le prix à payer pour l’accomplissement du vœu homosexuel incestueux n’est donc rien de moins que l’amputation de son propre organe viril.

Cette prise de conscience précipite une impasse psychique absolue. Le désir d’amour paternel exige la castration, mais le narcissisme phallique de l’enfant refuse catégoriquement cette amputation corporelle. Pris dans cette tenaille métapsychologique inextinguible, le complexe d’Œdipe ne peut connaître de liquidation harmonieuse. Il s’effondre dans une régression défensive massive : l’enfant renonce au père comme objet d’amour, mais intériorise la menace sous la forme de l’angoisse phobique du loup dévorateur, figeant son organisation libidinale dans un compromis névrotique qui hantera toute son existence adulte.

7. La menace de castration et la dynamique de la névrose obsessionnelle

7.1 La phobie animale comme formation de compromis défensive

L’éclosion de la phobie des loups à l’âge de quatre ans constitue une formation de compromis hautement sophistiquée, destinée à gérer la terreur de la castration née de l’Œdipe inversé. L’appareil psychique du jeune Pankejeff, incapable de supporter le conflit direct entre son désir de soumission homosexuelle au père et son angoisse de perdre son membre viril, recourt au mécanisme classique du déplacement phobique. Le père, source intolérable d’amour et de terreur, est évincé de la conscience vigilante ; à sa place est substitué l’animal totémique du loup.

Cette substitution déplace le danger d’un plan relationnel interne insoluble à un plan perceptif externe théoriquement contrôlable. L’angoisse de castration se transforme en une peur circonscrite : être mordu, être déchiqueté, ou être dévoré par la bête féroce. Dès lors, le garçon n’a plus à craindre l’homme qu’il aime par-dessus tout ; il lui suffit d’éviter la vue des illustrations représentant des loups, de fermer les fenêtres le soir venu et de solliciter la présence sécurisante de sa nourrice pour apaiser son tourment.

Néanmoins, la formation de compromis phobique se révèle d’une efficacité précaire. Elle exige une dépense d’énergie constante pour maintenir les contre-investissements défensifs. Très vite, la phobie animale ne parvient plus à endiguer l’afflux des motions pulsionnelles refoulées. L’objet phobique tend à proliférer : après le loup surgissent les insectes menaçants, puis les chevaux maltraités. L’angoisse finit par déborder le cadre de l’évitement spatial, forçant le Moi de l’enfant à abandonner la structure de la phobie pour se réfugier dans un système défensif bien plus contraignant et intériorisé : la névrose obsessionnelle.

7.2 L’obsession religieuse et la piété compulsive à quatre ans et demi

La transition vers la névrose obsessionnelle s’opère par le biais d’un virement spectaculaire vers la piété religieuse, alimentée par les enseignements de sa mère et de sa domesticité orthodoxe. Vers l’âge de quatre ans et demi, le jeune Sergueï développe une dévotion fanatique qui prend l’allure d’un véritable système d’astreintes rituelles. Le soir, le moment du coucher devient un calvaire protocolaire : l’enfant doit réciter des séries interminables de prières sans omettre une seule syllabe, sous peine de devoir recommencer l’intégralité du cycle, tout en se signant avec une ferveur convulsive.

Cette hyper-moralité religieuse masquait mal son envers pulsionnel sadique et blasphématoire. Plus le garçon s’épuisait en dévotions, plus des pensées sacrilèges irrépressibles faisaient irruption dans son esprit : il était assailli par l’obligation involontaire d’insulter la Trinité, de proférer des malédictions immondes contre Dieu et de traiter le Christ de porc ou d’excrément. Cette détresse sacrilège plongeait le jeune Sergueï dans des transes de culpabilité terrifiantes, qu’il tentait d’annuler magiquement en se jetant à genoux pour embrasser les icônes saintes de sa chambre avec une violence frénétique.

Freud décrypte avec une clarté souveraine cette dynamique obsessionnelle. Dieu n’est rien d’autre que le père idéalisé et tout-puissant élevé au rang céleste, tandis que le Christ incarne le fils sacrificiel châtié et offert à la castration pour racheter la faute originaire. En embrassant les icônes, Pankejeff accomplit un acte d’apaisement homosexuel passif envers le père divin, tout en expiant les désirs parricides d’une férocité inouïe qui bouillonnent dans son inconscient. La piété compulsive représentait le champ de bataille où s’affrontaient sans trêve la soumission absolue et la révolte forcenée du fils contre la loi paternelle.

7.3 La dissociation somatopsychique et les équivalents corporels

L’un des traits les plus singuliers de la psychopathologie de Pankejeff réside dans la somatisation spectaculaire de ses conflits psychiques. Le corps n’était pas seulement le lieu d’expression de symptômes conversifs hystériques classiques ; il subissait une dissociation somatopsychique profonde où les fonctions végétatives devenaient les équivalents directs des processus de pensée refoulés. Son intestin était littéralement transformé en un organe théologique et érotique.

L’occlusion intestinale psychogène fonctionnait pour le patient comme la métaphore somatique d’un accouchement anal et d’une réclusion pénitentiaire. Retenir ses excréments signifiait conserver en soi le précieux fœtus issu de l’amour homosexuel avec le père, tout en châtiant son propre corps par la douleur physique. À l’inverse, l’exonération obtenue par le lavement représentait à la fois l’accouchement miraculeux, la réconciliation avec le père et la délivrance de la faute sacrilège.

Cette somatisation s’accompagnait du phénomène perceptif hautement troublant du « voile » (Schleier). Pankejeff décrivait le monde comme étant séparé de lui par une membrane cotonneuse, un voile qui le condamnait à l’irréalité et à l’isolement affectif absolu. Freud rattacha ce voile au fantasme originaire d’être encore enfermé dans l’utérus maternel, enveloppé dans la membrane fœtale (le « coiffe » avec laquelle Sergueï était né, selon une croyance slave lui prédisant une chance extraordinaire). L’expulsion intestinale provoquée chirurgicalement déchirait périodiquement ce voile placentaire, réinsérant pour quelques heures le sujet dans la réalité du monde des vivants avant que la chape de l’inhibition narcissique ne vienne à nouveau l’envelopper.

8. Apports théoriques majeurs : Clivage du Moi, refoulement et rejet

8.1 La distinction fondamentale entre Verdrängung et Verwerfung

Sur le plan de l’histoire des concepts, le cas de l’Homme aux loups constitue le laboratoire où Freud a commencé à forger les distinctions les plus subtiles de la psychopathologie structurale. C’est dans ce texte qu’apparaît de manière décisive l’opposition entre deux destins pulsionnels radicaux : le refoulement proprement dit (Verdrängung) et le rejet ou jugement de condamnation (Verwerfung). Cette distinction textuelle a fourni quelques décennies plus tard à Jacques Lacan le socle de sa théorisation de la forclusion.

Dans le refoulement névrotique classique, la représentation inconciliable est chassée de la conscience, mais son inscription (la trace mnésique) demeure vivante dans l’inconscient, prête à faire retour sous forme de symptômes déguisés, de lapsus ou de rêves. Or, en analysant l’attitude de Sergueï Pankejeff vis-à-vis de la castration, Freud observe un phénomène d’une tout autre nature :

« Il la rejeta (er verwarf sie) et s’en tint à son jugement selon lequel il n’y avait pas de castration. […] Une réaction de ce genre, par laquelle le sujet refuse d’accueillir une perception nouvelle et se comporte comme si elle n’existait pas, est fondamentalement différente du refoulement. »

Face à la vision du corps féminin dénué de phallus, Pankejeff n’a pas simplement refoulé cette menace d’angoisse ; il a opéré un rejet radical de la perception elle-même, refusant d’admettre la réalité biologique de la différence des sexes. Cette Verwerfung primitive laisse une brèche ouverte dans le rapport du sujet au réel, expliquant pourquoi sa névrose demeurait si poreuse aux vacillements de la certitude délirante.

8.2 La genèse du concept de clivage du Moi (Ich-Spaltung)

Directement corrélé à cette analyse du rejet, le cas de l’Homme aux loups pose les premières pierres du concept de clivage du Moi (Ich-Spaltung), que Freud formalisera de manière magistrale dans ses ultimes textes métapsychologiques de 1927 (Le Fétichisme) et de 1938 (Le clivage du Moi dans le processus de défense). Pankejeff n’avait pas simplement choisi une voie défensive au détriment de l’autre ; il hébergeait en son sein deux attitudes psychiques parfaitement inconciliables sans que l’une n’annule l’autre.

D’un côté, un courant de son Moi reconnaissait parfaitement la réalité de la castration féminine, en éprouvait une terreur indicible et érigeait contre elle des digues obsessionnelles et phobiques massives. Mais simultanément, un autre courant du même Moi refusait obstinément d’enregistrer ce fait, maintenait la croyance inébranlable que la femme possède un pénis et agissait dans le fantasme comme si la castration n’existait pas. Ce qui frappe Freud, c’est l’absence totale de conflit dialectique entre ces deux positions : elles coexistaient côte à côte au sein de la même personnalité, séparées par une faille structurelle du Moi.

Ce clivage n’est pas l’équivalent du refoulement, où le Moi lutte contre le Ça. C’est le Moi lui-même qui se déchire en deux fragments distincts pour complaire à la fois à l’exigence pulsionnelle et à la contrainte de la réalité extérieure. Cette découverte révolutionnaire montrait que le Moi n’est pas une entité unifiée, indivisible et souveraine, mais une construction fragile, traversée de lignes de fracture irréparables qui annonçaient les décompensations psychotiques ultérieures du patient.

8.3 La temporalité psychique et la causalité non-linéaire

L’analyse métapsychologique déployée dans la monographie liquide définitivement toute conception naïve d’un déterminisme psychologique mécanique ou linéaire. Freud démontre que le fonctionnement psychique procède par polyphonie causale et causalité récursive. Il récuse l’illusion selon laquelle il existerait un traumatisme unique, ponctuel et auto-suffisant qui produirait mécaniquement la maladie à la manière d’une cause physique engendrant un effet.

À travers le concept de « séries complémentaires » (Ergänzungsreihen), Freud articule la rencontre contingente et dynamique entre trois ordres de facteurs :

  • Les dispositions constitutionnelles innées (l’intensité biologique de la libido, la force des pulsions partielles, l’inertie psychique) ;
  • Les expériences précoces accidentelles subies dans la prime enfance (l’observation réelle ou fantasmée du coït parental, les séductions fraternelles, les lavements médicaux) ;
  • Le conflit psychique actuel de l’adulte confronté à une tâche adaptative ou à un deuil insurmontable réactivant les fixations régressives.

Dans ce modèle, aucun facteur n’est déterminant à lui seul. C’est l’agencement structural de ces différentes séries qui crée la pathologie. La mémoire freudienne est un système perpétuellement remanié à rebours : les traces du passé sont réécrites, réencodées et reconfigurées au gré des tensions et des remaniements du présent. Le temps de l’Homme aux loups n’est pas le temps chronologique uniforme de l’horloge, mais la temporalité spiralée de l’inconscient, où l’origine se reconstruit indéfiniment à partir de ses effets terminaux.

9. La relation transférentielle et le dénouement de la cure avec Freud

9.1 Le maniement du contre-transfert freudien

La prise en charge de Sergueï Pankejeff fut le théâtre d’un engagement personnel et d’un investissement affectif tout à fait exceptionnels de la part de Sigmund Freud. Loin de s’en tenir à l’idéal de neutralité bienveillante et d’abstinence froide qu’il recommandait par ailleurs dans ses écrits de technique analytique, le père de la psychanalyse noua avec son jeune patient aristocrate une relation complexe, empreinte d’une grande admiration intellectuelle et d’une sollicitude quasi paternelle.

Freud était fasciné par l’intelligence aiguë de Pankejeff, par sa sensibilité d’artiste et par son statut de grand seigneur issu d’un Empire russe en pleine ébullition. Cette séduction mutuelle n’alla pas sans risques pour la direction de la cure. Face à un patient qui réclamait avec passion une figure paternelle idéale pour remplacer son père biologique suicidé, Freud accepta d’occuper cette place protectrice, ce qui compliqua singulièrement le travail de désidéalisation et la liquidation du transfert passif-homosexuel.

Les frontières du cadre analytique volèrent en éclats lorsque survint la tourmente historique. Ruiné par la Première Guerre mondiale et la Révolution bolchevique de 1917, qui entraînèrent la confiscation intégrale de ses immenses domaines terriens en Russie, Pankejeff revint à Vienne en 1919 dans un dénuement matériel complet. Ému par la détresse de son ancien patient, Freud fit preuve d’une générosité sans précédent : il non seulement le traita gratuitement lors d’une brève tranche de reprise, mais il organisa au sein de la communauté psychanalytique internationale des collectes de fonds régulières pour assurer sa subsistance financière, l’analyste payant lui-même une pension mensuelle au patient. Si cette charité sauva matériellement Pankejeff, elle scella à jamais une dette narcissique symbolique insurmontable, rivant le patient à une dépendance viagère envers l’institution analytique.

9.2 La levée des symptômes et la fin officielle du traitement en 1914

À la fin du mois de juin 1914, à la date butoir fixée unilatéralement par Freud, le bilan de la cure paraissait indiscutablement triomphal. L’ultimatum avait porté ses fruits : la formidable résistance passive du jeune homme avait cédé, libérant les souvenirs capitaux et permettant l’interprétation exhaustive de la scène primitive et du rêve des loups. Freud déclara son patient « guéri » avec une fierté légitime, considérant qu’il venait d’arracher à l’aliénation psychiatrique l’un des cas les plus désespérés de son époque.

Les résultats cliniques étaient indéniables. Les grandes inhibitions motrices qui rendaient Pankejeff grabataire avaient complètement disparu. Il pouvait marcher seul, voyager sans être paralysé par l’angoisse, et ses obsessions religieuses et morales avaient été totalement dissoutes. Sur le plan affectif et pulsionnel, le jeune homme avait retrouvé une capacité d’investissement remarquable : il s’était épris passionnément d’une jeune femme, Thérèse Keller, qu’il avait rencontrée dans un sanatorium et qu’il allait épouser, bravant l’opposition de sa propre mère et prouvant ainsi son émancipation partielle de la tutelle familiale.

Toutefois, ce dénouement spectaculaire fut brutalement interrompu par le cataclysme géopolitique de l’été 1914. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo précipita l’Europe dans la guerre, obligeant Sergueï Pankejeff à regagner précipitamment la Russie tsariste avant la fermeture des frontières. Cette coupure extérieure brutale empêcha l’élaboration terminale des affects de séparation et la consolidation du détachement transférentiel, laissant des reliquats inconscients non liquidés qui ne tarderaient pas à se réactiver sous l’impact de nouveaux traumatismes.

9.3 La brève reprise de cure en 1919 et le deuil narcissique

Lorsque Pankejeff réapparaît chez Freud en 1919, l’homme a subi un déclassement social et un traumatisme historique vertigineux. D’aristocrate immensément riche régnant sur des milliers d’hectares, il est devenu un réfugié politique apatride, contraint de fuir la guerre civile russe avec sa femme pour trouver asile dans une Vienne appauvrie et vaincue. Il est sans ressources, sans statut social et incapable d’exercer un métier régulier adapté à son nouveau statut prolétarisé.

Freud le prend à nouveau sur son divan pour une brève cure d’appoint d’environ quatre mois, de novembre 1919 à février 1920. L’objectif de cette seconde tranche est strictement ciblé : il s’agit de liquider un reliquat de transfert paternel négatif resté enkysté depuis 1914 et d’analyser les mécanismes de résistance résiduelle qui s’étaient réveillés à l’occasion de sa ruine matérielle. Le patient manifestait un ressentiment latent envers Freud, lui reprochant inconsciemment de l’avoir guéri et rendu à la vie ordinaire précisément au moment où son monde social aristocratique s’effondrait.

Cette brève intervention permit de restaurer un équilibre psychologique suffisant pour que Pankejeff puisse occuper un emploi subalterne d’employé d’assurances dans une compagnie viennoise. Mais cette guérison de surface masquait un deuil narcissique impossible à faire : la perte irréversible de sa grandeur d’antan, couplée à la disparition de sa sœur et de son père, continuait de ronger souterrainement l’économie pulsionnelle du sujet, préparant la voie à un glissement psychopathologique d’une tout autre gravité nosologique.

10. Les suites psychiatriques et l’analyse par Ruth Mack Brunswick

10.1 L’épisode délirant de 1926 et l’hypocondrie du nez

En 1926, douze ans après la fin triomphale de la première analyse et sept ans après la brève reprise de 1919, l’édifice névrotique de Sergueï Pankejeff s’effondre dans une décompensation psychotique spectaculaire. Cet épisode clinique, resté célèbre dans les annales sous le nom du délire du nez, témoigne de la résurgence d’un matériel pulsionnel archaïque non métaphorisé par le refoulement.

Tout partit d’un incident somatique banal : Pankejeff consulta un dermatologue viennois de renom, le docteur Leopold Arzt, pour une affection cutanée mineure située sur l’aile de son nez. Le praticien appliqua un traitement local à base de neige carbonique ou de rayons X. Très rapidement, le patient développa une fixation hypocondriaque d’une intensité délirante absolue : il acquit la certitude inébranlable que le dermatologue avait détruit les tissus de son visage, creusant un trou béant, purulent et irrémédiable au milieu de son nez. Pankejeff s’affirmait monstrueusement défiguré, incapable de croiser le regard de quiconque dans la rue ou au bureau.

Le comportement du patient prit une allure stéréotypée et aliénée :

  • Il portait continuellement sur lui un miroir de poche qu’il sortait toutes les quelques minutes pour scruter la prétendue plaie avec une loupe ;
  • Il passait des heures entières devant les glaces de son domicile à tenter d’arranger la peau ou à appliquer de la poudre blanche pour masquer la perforation imaginaire ;
  • Il développa une persécution délirante envers le docteur Arzt, menaçant de le tuer pour venger la mutilation de sa virilité ;
  • Il s’enferma dans une claustration totale, sombrant dans une prostration qui rappelait ses états de grabatisation d’avant 1910.

10.2 La prise en charge par Ruth Mack Brunswick (1926-1927)

Face à cette flambée paranoïaque avérée, Freud, vieillissant et déjà affligé par son cancer de la mâchoire, comprit qu’il ne pouvait pas reprendre le patient en cure sans risquer d’alimenter directement la paranoïa transférentielle. Il orienta donc Pankejeff vers son élève et protégée américaine, Ruth Mack Brunswick, psychanalyste d’une grande rigueur clinique, installée à Vienne. Cette analyse se déroula d’octobre 1926 à février 1927 et fit l’objet d’une monographie clinique remarquable publiée en 1928 dans l’Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse sous le titre Un supplément à « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile » de Freud.

Ruth Mack Brunswick accomplit un travail d’interprétation analytique vertigineux. Elle décrypta le délire du nez comme une hallucination de la castration corporelle directe, projetée sur un organe saillant du visage fonctionnant comme équivalent phallique évident. Mais surtout, Brunswick mit au jour le transfert négatif féroce et la jalousie homosexuelle refoulée que Pankejeff vouait à Sigmund Freud. L’Homme aux loups n’avait jamais pardonné à Freud d’avoir abandonné son cas, d’avoir pris d’autres patients en analyse et de s’être enrichi intellectuellement en publiant son histoire à travers le monde entier.

L’analyse démontra que le dermatologue Arzt n’était qu’un double substitutif de Freud : le patient accusait Arzt d’avoir détruit son nez comme il accusait inconsciemment Freud de l’avoir châtré et abandonné dans la misère après avoir fait de lui sa gloire théorique. Par un maniement technique remarquable du transfert pré-œdipien maternel, Ruth Mack Brunswick parvint à désamorcer l’angoisse paranoïaque, à obtenir la résolution complète du délire de persécution et à permettre au patient de ranger son miroir de poche, théorisant à cette occasion le concept fondamental de « psychose transférentielle ».

10.3 L’évolution de Sergueï Pankejeff sur le long terme

La survie psychologique de Sergueï Pankejeff après 1927 fut marquée par une dépendance chronique, institutionnalisée et viagère envers le mouvement psychanalytique international. Devenu le monument historique vivant le plus illustre de la discipline, il bénéficia jusqu’à la fin de ses jours d’un réseau de protection discret et indéfectible. Pendant les années 1930, puis après la Seconde Guerre mondiale, c’est l’analyste américaine Muriel Gardiner qui prit le relais de son soutien matériel, lui versant des rentes régulières issues de collectes organisées auprès de riches analystes new-yorkais pour qui subvenir aux besoins de l’Homme aux loups était un devoir de piété filial envers Freud.

La tragédie personnelle continua néanmoins de frapper le patient. En mars 1938, au moment même de l’Anschluss nazi et de l’invasion de l’Autriche par les troupes hitlériennes, son épouse tant aimée Thérèse mit fin à ses jours par asphyxie au gaz domestique. Pankejeff survécut à cette troisième catastrophe narcissique — après les suicides de sa sœur et de son père — en se repliant dans une routine mécanique d’employé de bureau, vivant seul dans un petit appartement viennois encombré de souvenirs de la Russie impériale.

Jusqu’à sa mort survenue à Vienne en 1979 à l’âge très avancé de quatre-vingt-douze ans, Sergueï Pankejeff vécut dans l’ombre envahissante de son double théorique. Il accorda de nombreux entretiens à des psychiatres, des historiens et des journalistes, jouant avec une ironie douce-amère son rôle de « patient modèle » de la psychanalyse. Sa longévité exceptionnelle permit aux générations successives d’analystes d’observer l’évolution d’une organisation psychique limite qui, bien que constamment au bord du gouffre, trouva dans son statut même d’Homme aux loups la prothèse identitaire qui lui évita l’effondrement définitif dans la démence asilaire.

11. Controverses épistémologiques, critiques et réévaluations

11.1 Les réévaluations critiques issues des Mémoires de Pankejeff

La publication en 1971 des souvenirs de Sergueï Pankejeff sous le titre The Wolf-Man by the Wolf-Man, sous la direction de Muriel Gardiner, ainsi que les entretiens accordés à la journaliste autrichienne Karin Obholzer à la fin des années 1970, ont jeté une lumière crue et profondément troublante sur la réalité vécue de la cure freudienne. Pour la première fois dans l’histoire des grands cas, le patient prenait la parole pour livrer sa propre version des faits, révélant le décalage abyssal existant entre la construction théorique publiée par Freud et son expérience subjective intime.

Pankejeff y exprime des doutes radicaux quant à la réalité matérielle de la scène primitive qui avait fait la célébrité de son cas. Il confie à Karin Obholzer :

« Tout cela est extrêmement invraisemblable. Comment un enfant d’un an et demi pourrait-il voir et comprendre une telle chose ? C’est Freud qui a tout construit. Il a pris deux ou trois détails insignifiants et en a fait une immense théorie pour réfuter Jung et Adler. Sur le divan, j’ai fini par répéter ce qu’il attendait de moi parce que c’était le seul moyen de lui faire plaisir et d’avancer. »

Le témoignage de Pankejeff est poignant de lucidité amère. Il se décrit lui-même comme une création de Freud, un cobaye métapsychologique enfermé vivant dans une armure conceptuelle d’où il ne put jamais s’évader. Il dénonce le sentiment d’avoir été manipulé pour fournir des preuves cliniques ad hoc à une théorie en guerre contre ses dissidents, tout en confessant avec mélancolie qu’en dépit de ces réserves intellectuelles, Sigmund Freud était resté le seul homme à lui avoir accordé une attention d’une profondeur absolue, lui sauvant indiscutablement la vie à un moment où la médecine officielle l’avait abandonné.

11.2 Les contestations méthodologiques et historiennes modernes

À partir des années 1980, le courant de l’historiographie critique et révisionniste de la psychanalyse, représenté notamment par des chercheurs comme Frank Sulloway, Peter Swales et Mikkel Borch-Jacobsen, s’est emparé du cas de l’Homme aux loups pour mener un réquisitoire méthodique contre la scientificité de la méthode freudienne. Le cas Pankejeff est devenu l’exemple paradigmatique de ce que ces historiens qualifient d’« illusion suggestive » et de manipulation des données cliniques.

Les critiques adressées à Freud portent sur plusieurs aspects méthodologiques majeurs :

  • L’usage d’une pression suggestive écrasante sur le patient, attestée par l’imposition de l’ultimatum temporel de 1914, contraignant Pankejeff à valider les constructions de l’analyste sous la menace d’un abandon thérapeutique immédiat ;
  • La circularité herméneutique consistant à poser la théorie comme prémisse pour interpréter les associations du patient, puis à utiliser ces mêmes associations comme confirmation empirique de la théorie initiale ;
  • La dissimulation délibérée par Freud, dans la publication de 1918, de la persistance de symptômes invalidants chez Pankejeff, l’analyste affirmant la « guérison complète et durable » de la névrose infantile alors même que le patient demeurait dans un état de vulnérabilité extrême ;
  • L’influence sous-terraine persistante des théories de Wilhelm Fliess relatives à la périodicité biologique nasale et à la bisexualité constitutionnelle, qui auraient surdéterminé le regard de Freud sur les symptômes intestinaux et nasaux de son patient.

Ces contestations historiques ont mis en lumière le statut hybride des écrits cliniques de Freud, qui relèvent tout autant de la construction romanesque et de l’apologétique doctrinale que du compte rendu d’observation médicale au sens positiviste du terme.

11.3 Le diagnostic différentiel rétrospectif : Névrose ou état limite ?

La trajectoire psychopathologique globale de Sergueï Pankejeff, caractérisée par une décompensation délirante paranoïaque en 1926 et une dépendance narcissique viagère, a conduit la nosologie psychiatrique contemporaine et la psychanalyse moderne à réévaluer de fond en comble le diagnostic posé par Freud. La catégorisation freudienne stricte en termes de « névrose d’angoisse » puis de « névrose obsessionnelle » apparaît aujourd’hui notoirement insuffisante pour rendre compte de la structure psychique profonde du sujet.

La relecture clinique contemporaine, éclairée par les travaux d’Otto Kernberg sur les organisations de la personnalité limite (borderline) et par la théorie des relations d’objet de Melanie Klein, classe indiscutablement le cas Pankejeff parmi les états limites sévères à versant narcissique et persécutif. Cette structure se caractérise par :

  1. La prédominance d’angoisses primitives d’anéantissement, de dévoration orale et de morcellement corporel, antérieures aux angoisses œdipiennes de castration proprement dites ;
  2. Le recours systématique à des mécanismes de défense archaïques non névrotiques : clivage du Moi, déni de la réalité (Verleugnung), identification projective massive et rejet (Verwerfung) ;
  3. Une identité de diffusion chronique, marquée par l’impossibilité de maintenir un sentiment continu d’estime de soi en l’absence d’un étayage objectal extérieur permanent ;
  4. Une sensibilité extrême à la décompensation psychotique transitoire lors des ruptures de cadre ou des deuils d’objets idéalisés.

Cette requalification rétrospective n’invalide pas l’analyse freudienne ; au contraire, elle en rehausse la valeur clinique en montrant comment Freud, avec les concepts encore limités dont il disposait en 1914, est parvenu à décrire avec une fidélité phénoménologique absolue les manifestations d’une pathologie limite que la psychiatrie n’allait théoriser que cinquante ans plus tard.

12. Postérité et résonances du cas dans la psychanalyse contemporaine

12.1 La relecture lacanienne : Du signifiant du loup à la forclusion

Pour Jacques Lacan, l’étude du cas de l’Homme aux loups a constitué une étape fondamentale dans la refondation linguistique et structurale de la psychanalyse. Dès son Séminaire I : Les écrits techniques de Freud (1953-1954) et tout au long de ses Écrits, Lacan revient inlassablement sur la monographie freudienne pour arracher la scène primitive à son statut d’événement empirique brut et la réinscrire dans l’ordre de la structure symbolique.

Pour Lacan, peu importe que Sergueï ait réellement vu ou non ses parents copuler dans la chambre à coucher ; ce qui opère dans l’Urszene, c’est l’introduction brutale du sujet dans la structure du langage et la confrontation avec l’énigme du désir de l’Autre. La scène primitive est un fait de structure signifiante. Les six ou sept loups juchés immobiles sur les branches du noyer ne sont pas des représentations imaginaires d’animaux réels, mais des signifiants purs : le chiffre six ou sept renvoie au chiffre romain du cadran de l’horloge et aux heures du coït parental, les oreilles dressées incarnent l’attention scopique de l’enfant, et le silence des bêtes figure le signifiant de la mort.

C’est également à partir de la lecture freudienne de la Verwerfung chez Pankejeff que Lacan forge son concept canonique de la forclusion du Nom-du-Père. Lacan montre que dans la mesure où Pankejeff a rejeté le signifiant de la castration hors de son univers symbolique, ce signifiant non intégré fait retour dans le Réel sous forme d’hallucinations somatiques — la mutilation délirante du nez en 1926. Enfin, Lacan isole dans le regard terrifiant et fixe des loups l’une des incarnations cliniques les plus pures de l’objet petit a sous sa modalité scopique : le sujet est fasciné par ce regard parce que c’est son propre être de déchet qu’il contemple dans les yeux des prédateurs qui le fixent depuis l’Autre rive.

12.2 L’Homme aux loups dans la pensée de Gilles Deleuze et Félix Guattari

Dans un tout autre registre épistémologique, le cas de l’Homme aux loups a été la cible d’une charge polémique dévastatrice portée par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur ouvrage majeur Mille Plateaux (1980), précisément dans le plateau intitulé « Un seul ou plusieurs loups ? ». Cette critique constitue l’un des assauts les plus célèbres jamais lancés contre le réductionnisme familialiste de la psychanalyse classique.

Deleuze et Guattari reprochent violemment à Freud d’avoir opéré une réduction mutilante de la meute de loups au singulier écrasant de la figure paternelle :

« Qu’est-ce qu’un loup ? C’est une meute, une multiplicité, une intensité machinique, un devenir. Et que fait Freud ? Il prend six ou sept loups assis sur un arbre, et par un tour de passe-passe honteux, il dit : « Mais non, c’est le père ! » Freud ne veut voir partout que le papa-maman triangulaire, l’Œdipe étouffant, la castration individuelle. Il transforme une multiplicité moléculaire fascinante en une identité molaire névrotique. »

Pour le schizo-analyse deleuzienne, le rêve de l’enfant n’était pas l’expression d’un désir homosexuel pour le père, mais l’expérimentation d’un « devenir-loup », une tentative de brancher son corps sur des flux de vitalité animale non domestiqués par la bourgeoisie tsariste. En ramenant de force cette meute sauvage dans le lit conjugal parental, Freud aurait, selon eux, étouffé le potentiel révolutionnaire du désir au profit de l’assignation coupable du sujet à l’ordre symbolique patriarcal.

12.3 L’actualité clinique de la névrose infantile et de la construction

En dépit des contestations historiennes et des déconstructions philosophiques, l’étude de l’Homme aux loups demeure pour la psychanalyse contemporaine une matrice inépuisable de réflexion sur la méthode et la clinique contemporaine. Elle conserve une actualité brûlante dans la théorisation de la névrose infantile, non pas comprise comme une maladie réelle de l’enfance que l’on pourrait prévenir ou observer directement, mais comme une fiction théorique organisatrice indispensable à la direction de la cure chez l’adulte.

Sur le plan de la technique psychanalytique, le texte freudien de 1918 a inauguré la réflexion contemporaine sur les limites de l’interprétation et le statut de l’acte de construction. Face à des patients dits « non névrotiques », présentant des traumatismes précoces, des carences symboliques ou des fonctionnements limites, l’analyste ne peut se contenter d’attendre l’association libre et la levée spontanée du refoulement. Il est contraint, à l’instar de Freud avec Pankejeff, de proposer des constructions actives du passé pré-verbal, d’étayer le narcissisme défaillant du sujet et d’assumer une fonction de pare-excitation que le milieu originaire n’a pas su assurer.

Enfin, le cas de l’Homme aux loups alerte la pratique analytique sur le maniement périlleux des impasses transférentielles, sur le piège des cures interminables et sur la nécessité d’une gestion éthique rigoureuse du cadre face à des demandes de dépendance narcissique totale. Plus d’un siècle après sa publication, la monographie de Sergueï Pankejeff continue d’interroger la frontière mouvante entre le normal et le pathologique, la mémoire et le fantasme, faisant de ce patient d’exception le voyageur le plus fascinant qui ait jamais arpenté les territoires sauvages et nocturnes de l’inconscient freudien.

Références

  • Brunswick, R. M. (1928). A supplement to Freud’s « History of an infantile neurosis ». International Journal of Psycho-Analysis, 9, 439-476.
  • Deleuze, G., & Guattari, F. (1980). Mille Plateaux : Capitalisme et schizophrénie 2. Éditions de Minuit.
  • Freud, S. (1918). Aus der Geschichte einer infantilen Neurose. Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre, 4, 578-717. (Traduction française : Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, in Cinq psychanalyses, PUF, 1954).
  • Freud, S. (1927). Fetischismus. Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, 13(4), 373-378.
  • Freud, S. (1938). Die Ichspaltung im Abwehrvorgang. Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, 24(1-2), 91-94.
  • Gardiner, M. (Éd.). (1971). The Wolf-Man by the Wolf-Man. Basic Books. (Traduction française : L’Homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même, Gallimard, 1981).
  • Kernberg, O. F. (1975). Borderline Conditions and Pathological Narcissism. Jason Aronson.
  • Lacan, J. (1966). Écrits. Éditions du Seuil.
  • Lacan, J. (1975). Le Séminaire, Livre I : Les écrits techniques de Freud (1953-1954). Éditions du Seuil.
  • Obholzer, K. (1980). Gespräche mit dem Wolfsmann: Eine Psychoanalyse und die Folgen. Rowohlt. (Traduction française : Entretiens avec l’Homme aux loups, Gallimard, 1981).
  • Sulloway, F. J. (1979). Freud, Biologist of the Mind: Beyond the Psychoanalytic Legend. Basic Books.
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Looti, M. (2026, septembre 12). L’étude de cas de l’Homme aux loups – Sigmund Freud. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/etude-de-cas-homme-aux-loups-sigmund-freud/
Looti, Mohammed. “L’étude de cas de l’Homme aux loups – Sigmund Freud.” Base de données de psychologie en français, 12 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/etude-de-cas-homme-aux-loups-sigmund-freud/.
Looti, Mohammed. “L’étude de cas de l’Homme aux loups – Sigmund Freud.” Base de données de psychologie en français. septembre 12, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/etude-de-cas-homme-aux-loups-sigmund-freud/.