L’analyse des comportements distributifs et de la prise de décision en interaction stratégique constitue l’un des tournants épistémologiques les plus stimulants des sciences sociales contemporaines. Pendant plus d’un demi-siècle, la microéconomie néoclassique a postulé l’hégémonie de l’Homo œconomicus, une entité théorique caractérisée par une rationalité instrumentale sans faille, une indépendance stricte de ses choix vis-à-vis des rétributions d’autrui et une volonté inébranlable de maximiser exclusivement son utilité matérielle propre. Cette vision atomiste a toutefois été battue en brèche par l’essor de l’économie comportementale et expérimentale, qui a dévoilé empiriquement l’omniprésence de comportements d’entraide, de sacrifices financiers consentis pour punir des comportements jugés antisociaux, ainsi qu’une quête universelle d’équité distributive au sein des sociétés humaines.
Dans ce paysage intellectuel en pleine mutation, deux contributions théoriques majeures ont profondément refondé notre compréhension de la prosocialité. D’une part, les économistes Ernst Fehr et Klaus Schmidt (1999) ont formalisé un modèle mathématique canonique d’aversion à l’iniquité, traduisant sous la forme d’une fonction d’utilité interdépendante le coût psychologique éprouvé par un individu confronté à des disparités de gains monétaires, qu’elles soient à son désavantage ou à son avantage. D’autre part, le psychologue social Paul A. M. Van Lange (1997) a développé, dans le prolongement direct de la théorie de l’interdépendance, le paradigme de l’Orientation des Valeurs Sociales (Social Value Orientation ou SVO), démontrant que les êtres humains possèdent des dispositions stables de la personnalité dictant la manière dont ils transforment psychologiquement une matrice de gains interpersonnels, différenciant nettement les individus prosociaux, individualistes et compétiteurs.
Loin d’évoluer en silos étanches, ces approches issues de l’économie expérimentale et de la psychologie sociale se répondent avec une précision remarquable. La confrontation entre le modèle paramétrique de Fehr et Schmidt et les instruments psychométriques d’orientation des valeurs sociales forgés par Van Lange permet d’éclairer la tension permanente qui habite l’être humain : arbitrer entre le confort de ses propres intérêts matériels, la recherche d’une stricte égalité distributive et l’aspiration à l’efficacité collective. Cette étude approfondie se propose d’explorer les fondements épistémologiques, les déclinaisons formelles, les dynamiques comportementales et les soubassements neurobiologiques de cette dialectique, tout en mettant en exergue la fécondité de ce dialogue interdisciplinaire pour penser les organisations humaines, la gouvernance des biens communs et l’architecture des institutions publiques.
1. 1. Introduction épistémologique : Des préférences sociales aux fondements comportementaux
1.1 1.1 La rupture avec l’Homo œconomicus traditionnel
L’édifice conceptuel de l’économie classique s’est longuement structuré autour de l’axiome de l’intérêt purement personnel, postulant que chaque agent économique opère ses choix dans l’unique but de maximiser son bien-être matériel individuel. Ce modèle de l’Homo œconomicus, s’il a permis d’élégantes formalisations déductives au sein de l’équilibre général de Léon Walras et de ses continuateurs, a progressivement révélé ses limites empiriques criantes dès lors que les chercheurs ont confronté la théorie aux comportements humains réels observés en laboratoire. L’hypothèse fondamentale selon laquelle les fonctions d’utilité individuelles seraient strictement séparables et indépendantes des dotations monétaires attribuées à d’autres membres du groupe social ne résistait pas aux tests expérimentaux systématiques.
L’essor de l’économie comportementale, impulsé par les travaux pionniers de Daniel Kahneman et Amos Tversky sur les biais cognitifs et l’aversion à la perte, a fourni le terreau nécessaire pour repenser la notion même de rationalité. Les sciences économiques ont alors commencé à intégrer des observations issues de la psychologie, reconnaissant que les motivations humaines sont fondamentalement complexes, plurielles et enchevêtrées. L’altruisme pur, la recherche d’équité distributive, l’aversion pour le statut inférieur et la réciprocité conditionnelle ont cessé d’être qualifiés d’« anomalies » résiduelles ou de simples bruits statistiques pour devenir des objets d’analyse structurants.
C’est précisément à cette charnière historique, à la fin du XXe siècle, que se positionnent les travaux d’Ernst Fehr, de Klaus Schmidt et de Paul Van Lange. Alors que les premiers ont formalisé comment l’aversion pour l’inégalité peut s’intégrer directement dans les outils traditionnels de la microéconomie sans sacrifier la rigueur mathématique, le second a forgé des instruments d’investigation psychométrique permettant d’identifier la structure dispositionnelle des préférences d’allocation. Ensemble, ils ont scellé le déclin de l’égoïsme méthodologique au profit d’une anthropologie économique réaliste où l’interdépendance des individus constitue le cœur du système décisionnel.
1.2 1.2 Complémentarité entre psychologie sociale et économie expérimentale
L’exploration des préférences sociales s’est longtemps heurtée à une divergence marquée de postulats méthodologiques entre la psychologie sociale et l’économie théorique. Les psychologues sociaux, fidèles à une tradition centrée sur les processus intra-individuels et relationnels, privilégiaient l’analyse des motivations, des attitudes morales et des dispositions stables de la personnalité au moyen de questionnaires et de scénarios hypothétiques. À l’inverse, les économistes expérimentateurs récusaient toute validité aux données déclaratives non soumises à des incitations monétaires réelles, postulant que seul le choix engageant un coût matériel tangible permet de révéler la structure des préférences profondes d’un agent.
Cette fracture méthodologique s’est progressivement résorbée pour laisser place à une convergence interdisciplinaire féconde. D’un côté, l’économie a reconnu que les incitations financières ne modifient pas nécessairement la nature intrinsèque des motivations, mais qu’elles interagissent de manière subtile avec les dispositions psychologiques préexistantes des participants. De l’autre côté, la psychologie sociale s’est approprié les protocoles de la théorie des jeux pour formaliser les structures d’interdépendance dans lesquelles les décisions individuelles ont des conséquences concrètes, mesurables et interdépendantes sur autrui.
L’articulation des approches de Paul Van Lange d’une part, et d’Ernst Fehr et Klaus Schmidt d’autre part, illustre magistralement cette fertilisation croisée. Le concept d’orientation des valeurs sociales développé par Van Lange offre un cadre taxinomique permettant d’ancrer les différences interindividuelles dans la personnalité, tandis que le formalisme mathématique de Fehr et Schmidt modélise la façon dont ces hétérogénéités individuelles s’agrègent pour engendrer des équilibres macro-comportementaux complexes. Cette synergie conceptuelle fournit ainsi une grammaire commune permettant de décrypter l’architecture des arbitrages distributifs entre le soi et le collectif.
2. 2. Le modèle d’aversion à l’iniquité de Fehr et Schmidt (1999)
2.1 2.1 Formalisation mathématique et composantes utilitaristes
Dans leur article séminal publié en 1999 au sein du Quarterly Journal of Economics, Ernst Fehr et Klaus Schmidt ont entrepris de modéliser les préférences sociales d’une manière analytique élégante, directement assimilable par les équations de l’analyse économique standard. Leur postulat repose sur l’idée que les individus ne tirent pas seulement leur utilité de leur dotation matérielle absolue, mais subissent une désutilité psychologique lorsque la distribution globale des gains viole un principe perçu d’égalité. Pour un groupe composé de $n$ joueurs, où le vecteur des gains monétaires est représenté par $x = (x_1, dots, x_n)$, la fonction d’utilité du joueur $i$ est formalisée comme suit :
$$U_i(x) = x_i – \frac{\alpha_i}{n-1} \sum_{j \neq i} \max(x_j – x_i, 0) – \frac{\beta_i}{n-1} \sum_{j \neq i} \max(x_i – x_j, 0)$$
Cette équation sépare la souffrance liée à la comparaison sociale en deux composantes fondamentales. Le deuxième terme de l’expression mathématique formalise la sensibilité à l’iniquité défavorable, pondérée par le paramètre $\alpha_i$. Il quantifie la perte de bien-être ressentie par le joueur $i$ lorsque d’autres membres du groupe reçoivent un gain supérieur au sien ($x_j > x_i$), un mécanisme psychologique fréquemment associé à l’envie sociale, au ressentiment ou à l’indignation morale. Le troisième terme, quant à lui, formalise la sensibilité à l’iniquité avantageuse, capturée par le coefficient $\beta_i$. Ce paramètre mesure la désutilité qu’éprouve un individu lorsqu’il perçoit un gain strictement supérieur à celui de ses pairs ($x_i > x_j$), traduisant une culpabilité morale ou une répugnance éthique à bénéficier d’un privilège matériel asymétrique.
Fehr et Schmidt imposent deux restrictions paramétriques cruciales pour assurer la validité psychologique de leur modèle. Tout d’abord, ils posent que $\alpha_i ge \beta_i$, formalisant l’asymétrie fondamentale selon laquelle un individu souffre généralement bien plus d’être désavantagé par rapport à autrui que de bénéficier d’une position privilégiée. Ensuite, ils établissent la condition $0 le beta_i < 1$. Cette borne supérieure sur$beta_i$ interdit tout comportement d’hyper-altruisme destructeur : elle garantit qu’un joueur n’est pas prêt à détruire purement et simplement une unité de sa propre richesse dans le seul but de combler l’écart qui le sépare d’un pair moins doté, préservant ainsi une rationalité matérielle de base.
2.2 2.2 Hétérogénéité populationnelle et équilibres de marché
L’une des innovations conceptuelles les plus puissantes du modèle de Fehr et Schmidt réside dans le refus d’un postulat d’homogénéité comportementale au sein de la population. Les auteurs ne prétendent aucunement que tous les êtres humains sont animés par un idéalisme égalitaire ; au contraire, ils modélisent explicitement la coexistence, au sein du tissu social, d’acteurs purement égoïstes caractérisés par des paramètres $\alpha_i = \beta_i = 0$, et d’acteurs dits « équitables » présentant des valeurs substantielles de $\alpha_i$ et $\beta_i$. La puissance prédictive du modèle dépend alors de la distribution relative de ces différents types dans l’environnement stratégique considéré.
Le modèle met en lumière des résultats théoriques surprenants : selon la structure institutionnelle du jeu, une minorité d’individus équitables peut contraindre une majorité d’acteurs égoïstes à adopter des comportements coopératifs, ou, inversement, une minorité d’acteurs opportunistes peut détruire totalement la coopération d’une majorité équitable. Dans les contextes où les agents équitables disposent d’un mécanisme crédible de sanction – même si cette punition implique un coût monétaire direct pour eux-mêmes –, la menace de représailles déclenchée par leur aversion à l’iniquité défavorable ($\alpha_i$) aligne mécaniquement le comportement des joueurs rationnels égoïstes sur la norme de coopération maximale.
À l’inverse, dans les structures d’enchères ou de marchés concurrentiels sans possibilité de punition décentralisée, le modèle résout avec éclat les paradoxes soulevés par les économistes néoclassiques. Fehr et Schmidt démontrent mathématiquement que, dans une situation de concurrence bilatérale de marché, même une vaste majorité d’individus profondément dégoûtés par l’inégalité adoptera un comportement d’offre parfaitement compétitif indiscernable de celui d’un Homo œconomicus pur. Ce résultat écarte le faux procès fait aux sciences du comportement : la prévalence d’équilibres concurrentiels impitoyables sur les marchés réels ne démontre pas l’absence d’aversion morale à l’iniquité, mais découle de l’incapacité institutionnelle d’un acteur isolé à infléchir le niveau global des disparités sans se suicider économiquement.
2.3 2.3 Succès empirique et portée prédictive du modèle
Le modèle d’aversion à l’iniquité a conquis une place prépondérante dans la littérature grâce à sa remarquable capacité à prédire avec un jeu d’équations unique les régularités comportementales d’une variété de jeux expérimentaux jusqu’alors perçus comme contradictoires. Dans le cadre du célèbre jeu de l’ultimatum, la théorie néoclassique prévoyait que le répondant accepterait toute offre monétaire strictement positive et que le proposant n’offrirait par conséquent que la plus petite fraction indivisible de la dotation. Or, les données expérimentales universelles indiquent que les offres inférieures à 20 % ou 30 % du total sont systématiquement rejetées.
Le modèle de Fehr et Schmidt explique ce rejet sans invoquer l’irrationalité : pour un joueur doté d’un coefficient $\alpha_i$ suffisamment élevé, l’utilité associée au fait de recevoir une obole misérable est strictement négative en raison du gouffre d’inégalité défavorable qu’elle consacre ; rejeter l’offre en infligeant un gain nul aux deux parties constitue alors le choix maximisateur d’utilité. De surcroît, le modèle éclaire le comportement du proposant, qui, même s’il est dénué d’empathie ($\beta = 0$), anticipe rationnellement ce risque de rejet et formule des propositions proches de l’égalitarisme (entre 40 % et 50 % de la mise) pour préserver son propre gain monétaire espéré.
Dans le jeu du dictateur, où toute menace de sanction stratégique est éliminée, le modèle prédit avec précision que les transferts positifs volontaires découlent exclusivement de la valeur du paramètre $\beta_i$. Si $\beta_i > 0,5$, le dictateur maximise son utilité en cédant exactement la moitié de sa richesse pour éviter la douleur morale de l’iniquité avantageuse. Cette robustesse analytique a permis au modèle de Fehr et Schmidt de surpasser d’autres formulations concurrentes, telles que le modèle ERC (Equity, Reciprocity, Competition) de Bolton et Ockenfels (2000), en offrant une décomposition plus fine de la dynamique interpersonnelle et une plus grande souplesse dans l’interprétation des asymétries entre compensation collective et vengeance individuelle.
3. L’Orientation des Valeurs Sociales (SVO) selon Paul Van Lange
3.1 3.1 Genèse théorique et ancrage dans la théorie de l’interdépendance
Parallèlement aux théorisations axiomatiques des économistes, la psychologie sociale a abordé la question des choix distributifs sous l’angle des déterminants dispositionnels stables. L’architecture conceptuelle de l’Orientation des Valeurs Sociales (Social Value Orientation) forgée par Paul Van Lange s’enracine profondément dans la théorie de l’interdépendance développée initialement par Harold Kelley et John Thibaut (1978). Cette approche postule que lorsqu’un individu est confronté à une matrice de gains objectifs régissant les conséquences de ses actions et de celles d’autrui, il ne réagit pas de manière réflexe aux chiffres bruts présentés dans la « structure donnée » (given matrix).
Au lieu de cela, l’acteur social opère un processus cognitif et motivationnel complexe désigné sous le terme de « transformation de matrice » : il reformule intérieurement les valeurs de la matrice originelle pour aboutir à une « structure vécue » ou effective (effective matrix). Cette transformation psychologique reflète l’intégration d’objectifs relationnels, de normes d’équité et de valeurs morales subjectives. L’Orientation des Valeurs Sociales se définit ainsi comme une variable de personnalité stable qui traduit le poids relatif qu’un individu attribue spontanément à ses propres rétributions en comparaison avec celles d’un ou de plusieurs partenaires sociaux lors d’une prise de décision conjointe.
Pour Van Lange, la SVO ne constitue pas un simple état transitoire dicté par les caprices d’une situation ponctuelle, mais un trait dispositionnel profondément ancré dans l’ontogenèse de la personnalité sociale. Façonnée au confluent des expériences précoces d’attachement, du nombre de frères et sœurs au sein de la fratrie et des processus de socialisation culturelle, l’orientation des valeurs sociales filtre continuellement la perception des enjeux d’interdépendance, orientant de façon prévisible les comportements de coopération ou de prédation à travers une multitude de domaines existentiels.
3.2 3.2 Typologie fondamentale des orientations individuelles
La taxinomie standard développée par Van Lange et ses collaborateurs s’articule autour de trois orientations comportementales dominantes, qui concentrent la quasi-totalité des profils répertoriés dans les populations adultes :
- Le profil prosocial : Les individus prosociaux sont animés par une double motivation intégrative. Ils cherchent simultanément à maximiser les gains conjoints cumulés de l’ensemble des parties prenantes (souci d’efficacité collective) tout en veillant méticuleusement à minimiser les disparités relatives entre leur propre gain et celui d’autrui (souci d’égalité stricte). Face à un dilemme d’allocation, un prosocial privilégiera systématiquement l’harmonie distributive et le surplus global, quitte à sacrifier une part de son avantage individuel immédiat.
- Le profil individualiste : Les sujets individualistes incarnent la concrétisation psychologique de l’Homo œconomicus textuel. Leur fonction décisionnelle ne poursuit qu’un unique critère : la maximisation unilatérale de leurs gains monétaires personnels, sans manifester la moindre considération intrinsèque, positive ou négative, pour les gains accumulés par les tiers. Ils ne cherchent ni à avantager autrui, ni à lui nuire de manière sadique ; le bien-être du partenaire est tout simplement traité comme une externalité non pertinente, sauf dans la mesure où il peut servir d’instrument stratégique pour accroître le profit individuel.
- Le profil compétiteur : Les personnalités compétitives poursuivent un objectif résolument comparatif et positionnel. Leur impératif décisionnel consiste à maximiser la différence positive entre leur propre résultat et celui de l’autre ($x_{soi} – x_{autre}$). Un compétiteur préférera sans hésiter une issue lui procurant un gain absolu médiocre mais garantissant qu’autrui obtienne un gain encore plus misérable, plutôt qu’une issue générant des gains élevés et équitables pour tous. Pour ce profil, le statut relatif surpasse systématiquement l’abondance absolue.
Dans la littérature psychologique, les profils individualistes et compétiteurs sont fréquemment regroupés sous la méta-catégorie des orientations « pro-soi » (pro-self), par opposition aux orientations « prosociales ». Néanmoins, Van Lange insiste vigoureusement sur la nécessité de préserver la distinction conceptuelle entre individualisme et compétition : alors que l’individualiste accepte volontiers l’enrichissement d’autrui tant qu’il ne grève pas son propre pécule, le compétiteur vit l’accroissement des gains d’autrui comme une défaite psychologique insupportable.
3.3 3.3 Modèle intégratif de Van Lange : L’hypothèse de la double motivation prosociale
L’apport le plus novateur de Van Lange à la théorie des valeurs sociales réside sans doute dans son hypothèse de la double motivation inhérente au profil prosocial. Historiquement, une querelle opposait les chercheurs concevant la prosocialité comme une quête de maximisation du bien-être global d’inspiration utilitariste benthamienne (maximiser $x_{soi} + x_{autre}$), et ceux l’analysant comme un égalitarisme rawlsien strict dédié à la réduction des écarts absolus (minimiser $|x_{soi} – x_{autre}|$).
Dans son modèle intégratif publié en 1999, Van Lange démontre que le fonctionnement cognitif des individus prosociaux ne relève pas d’un choix exclusif entre ces deux principes, mais d’une articulation hiérarchisée et conjointe de ces deux moteurs moraux. L’individu prosocial aspire prioritairement à l’égalisation des résultats ; toutefois, dès lors qu’un certain seuil d’équité distributive est atteint ou préservé, il s’efforce d’accroître l’efficacité collective globale. Cette dualité permet de distinguer conceptuellement la prosocialité de l’altruisme sacrificiel aveugle : le prosocial ne cherche pas l’abnégation masochiste de soi au bénéfice exclusif d’autrui, mais aspire à une prospérité équitablement partagée.
Cette distinction s’avère particulièrement éclairante lorsqu’on analyse la perception morale réciproque des partenaires. Des travaux expérimentaux menés par Van Lange ont révélé que les prosociaux tendent spontanément à interpréter les interactions sociales à travers le prisme de la moralité et de la justice (considérant la coopération comme un impératif éthique), tandis que les individualistes et compétiteurs décodent le même environnement à travers le prisme de la puissance et de la compétence (interprétant la coopération comme un aveu de faiblesse ou d’ingénuité). La SVO colore ainsi non seulement le choix effectif, mais également l’ensemble du processus de décodage sociocognitif des intentions prêtées à autrui.
4. Le jeu d’orientation des valeurs sociales : Protocoles et instruments de mesure
4.1 4.1 Le Decomposed Game Measure et la tâche à triple dominance
Pour mesurer empiriquement l’Orientation des Valeurs Sociales sans contaminer les données par des considérations de stratégie d’influence ou de réputation, les psychologues sociaux ont développé une méthodologie rigoureuse fondée sur les « jeux décomposés » (decomposed games). Parmi ces outils, la mesure standardisée par excellence est la tâche à triple dominance conçue par Paul Van Lange (1997). Ce paradigme expérimental soumet le participant à une série de neuf choix forcés non itérés, impliquant l’allocation de ressources imaginaires ou de points convertibles en argent réel entre lui-même et un pair anonyme avec lequel aucune interaction future n’est envisageable.
Chaque item présente une configuration rigoureusement calibrée offrant trois alternatives mutuellement exclusives, incarnant chacune de manière univoque l’une des trois orientations fondamentales :
- Option A (Prosociale) : 480 points pour soi et 480 points pour autrui (somme conjointe = 960 ; écart = 0).
- Option B (Individualiste) : 540 points pour soi et 280 points pour autrui (gain personnel maximal = 540 ; somme = 820 ; écart = 260).
- Option C (Compétitive) : 480 points pour soi et 80 points pour autrui (gain personnel = 480 ; somme = 560 ; écart maximal en faveur de soi = 400).
La puissance méthodologique de ce protocole repose sur l’absence totale de réciprocité stratégique directe : le participant ignore les décisions de l’autre joueur et sait pertinemment que ses allocations n’auront aucun impact en retour sur les choix de ce dernier. Pour être valablement catégorisé selon l’algorithme psychométrique de Van Lange, un répondant doit opérer des choix parfaitement cohérents avec un même profil sur au moins six des neuf items présentés. La grande majorité des études empiriques montre qu’environ 85 % à 90 % des sujets satisfont à ce critère de consistance interne, attestant de la solidité psychométrique, de la fiabilité test-retest et de la robustesse transculturelle de l’instrument.
4.2 4.2 Le Ring Measure of Social Values de Liebrand
Bien que la tâche à triple dominance excelle par sa simplicité de passation et sa clarté catégorielle, elle cantonne l’analyse à une variable discrète, incapable de capturer les nuances fines d’intensité motivationnelle. Pour pallier cette restriction, Wim Liebrand (1984) a développé une alternative géométrique d’une remarquable sophistication mathématique : la mesure circulaire des valeurs sociales (Ring Measure of Social Values).
Ce protocole projette les choix distributifs au sein d’un espace bidimensionnel cartésien continu où l’axe des abscisses ($x$) représente les allocations allouées à soi-même et l’axe des ordonnées ($y$) figure les allocations attribuées à autrui. Dans cette tâche, les participants sont confrontés à 24 paires d’allocations monétaires situées à égale distance d’une origine commune, dessinant un cercle trigonométrique parfait selon l’équation fondamentale $x^2 + y^2 = R^2$, où $R$ désigne le rayon constant de la sphère de choix. Chaque choix contraint le sujet à arbitrer entre deux vecteurs de coordonnées monétaires opposées.
En sommant l’intégralité des vecteurs choisis par un individu sur l’ensemble du protocole, on obtient un vecteur résultant global dont la direction définit un angle précis d’orientation sociale ($\theta$), mesuré en degrés à partir de l’axe horizontal positif ($0^circ$). Cette méthode permet une cartographie continue du spectre de la prosocialité :
- Un angle proche de $0^circ$ identifie un profil purement individualiste.
- Un angle situé autour de $45^circ$ désigne un profil prosocial / coopératif parfait, caractérisé par une pondération rigoureusement équivalente des gains du soi et des gains d’autrui.
- Un angle atteignant $90^circ$ caractérise un vecteur d’altruisme pur, où l’individu sacrifie totalement ses gains au profit de ceux d’autrui.
- Un angle se déployant vers $-45^circ$ ou $315^circ$ délimite le vecteur d’agression compétitive, où l’acteur privilégie la destruction des avoirs d’autrui.
- Les angles négatifs verticaux (vers $-90^circ$) permettent même d’isoler des comportements pathologiques de masochisme ou de martyre social.
4.3 4.3 Le Social Value Orientation Slider Measure de Murphy, Ackermann et Handgraaf
En dépit de sa rigueur analytique, le Ring Measure de Liebrand souffrait d’une lourdeur d’administration incompatible avec les standards contemporains de l’économie comportementale de laboratoire, qui requièrent des passations rapides, standardisées et intuitives. Pour combler ce vide méthodologique, Ryan Murphy, Kurt Ackermann et Michel Handgraaf (2011) ont mis au point le Social Value Orientation Slider Measure, devenu aujourd’hui le mètre-étalon de la littérature internationale.
Le Slider Measure se compose d’un ensemble compact de six items d’allocation primaire présentés sous forme de curseurs continus. Sur chaque échelle, le sujet peut sélectionner l’une des neuf configurations distributives reliant de manière linéaire les gains pour soi et les gains pour un récepteur anonyme. À l’issue des six choix fondamentaux, un algorithme déduit les montants moyens alloués à soi ($\bar{A}_{soi}$) et à autrui ($\bar{A}_{autre}$), puis calcule l’angle d’orientation sociale par une fonction trigonométrique simple :
$$\theta = \arctan \left( \frac{\bar{A}_{autre} – 50}{\bar{A}_{soi} – 50} \right)$$
L’angle $\theta$ ainsi obtenu fournit une échelle continue de cardinalité sociale permettant des modélisations économétriques directes : un angle inférieur à $-12,04^circ$ identifie les compétiteurs ; entre $-12,04^circ$ et $22,45^circ$, les individualistes ; entre $22,45^circ$ et $57,15^circ$, les prosociaux ; et au-delà de $57,15^circ$, les altruistes purs.
L’avantage décisif du Slider Measure réside dans l’intégration optionnelle d’items secondaires spécialement paramétrés pour départager, au sein de la famille des prosociaux, la part respective accordée à l’égalitarisme pur (minimisation des écarts) et à la maximisation du bien-être conjoint (efficacité globale). Cette innovation a permis d’aligner définitivement la mesure psychologique de la SVO avec les fonctions d’utilité sophistiquées manipulées par les théoriciens de l’économie expérimentale.
5. Intersection théorique : Modèle Fehr-Schmidt versus Cadre SVO de Van Lange
5.1 5.1 Correspondance paramétrique entre alpha, bêta et les orientations SVO
La confrontation théorique entre le formalisme économique de Fehr et Schmidt et la conceptualisation psychologique de Van Lange fait émerger des correspondances structurales d’une fascinante clarté. L’Orientation des Valeurs Sociales peut en effet être interprétée comme la manifestation phénoménologique directe des paramètres $\alpha$ et $\beta$ régissant la sensibilité différentielle aux iniquités.
Le profil individualiste de Van Lange correspond rigoureusement au cas limite du modèle de Fehr-Schmidt dans lequel l’individu n’accorde aucun coût moral à l’iniquité : ses paramètres sont strictement nuls ($\alpha_i = 0$ et $\beta_i = 0$). Sa fonction d’utilité se réduit alors à $U_i(x) = x_i$, traduisant une insensibilité complète aux disparités créées. En revanche, le sujet catégorisé comme prosocial chez Van Lange se caractérise dans l’architecture de Fehr-Schmidt par une valeur élevée et substantielle du paramètre $\beta_i$, généralement supérieure à 0,5. Pour un tel agent, l’existence d’une inégalité avantageuse engendre un tel fardeau psychologique de culpabilité qu’il est activement incité à redistribuer ses excédents pour égaliser les dotations.
Le profil compétiteur de Van Lange trouve quant à lui une formalisation particulièrement stimulante lorsqu’on repousse les limites originelles posées par Fehr et Schmidt. Si ces derniers ont postulé que $\beta_i ge 0$, l’incorporation de la compétition psychologique requiert d’autoriser un coefficient $\beta_i$ strictement négatif ($beta_i < 0$). Dans cette configuration, le fait de disposer d’un reve\nu supérieur à celui d’autrui ne génère plus une désutilité morale, mais une jouissance utilitariste directe : l’inégalité avantageuse est positivement valorisée pour son rendement statutaire. Quant au paramètre$alpha_i$ mesurant l’aversion à l’iniquité défavorable, il apparaît comme un mécanisme de défense psychologique transversal et universel, mobilisé aussi bien par les prosociaux que par les compétiteurs pour préserver l’intégrité de leur position relative face à la prédation d’autrui.
5.2 5.2 Trait de personnalité dispositionnel versus paramètres d’utilité situationnels
Derrière cette harmonie paramétrique formelle se dissimule une divergence épistémologique profonde quant au statut ontologique des préférences sociales. Dans la tradition de la psychologie de la personnalité représentée par Van Lange, la SVO est traitée comme une disposition psychologique durable, quasi structurelle, stabilisée au terme du développement socio-émotionnel de l’enfance et présentant une invariance remarquable face aux variations mineures des contextes expérimentaux.
Pour les économistes expérimentateurs tels que Fehr et Schmidt, les paramètres $\alpha$ et $\beta$, bien que renvoyant à des préférences intrinsèques stables dans des cadres de référence institutionnels donnés, possèdent une plasticité contextuelle beaucoup plus marquée. Ces coefficients capturent non seulement des propensions intérieures, mais également l’influence des normes sociales perçues, de la légitimité reconnue aux dotations initiales (droits acquis ou gains dus au hasard) et de la perception des intentions morales du co-échangiste. L’économiste s’intéresse avant tout à la façon dont les variations structurelles des incitations modifient l’expression effective de cette aversion à l’inégalité.
Une synthèse théorique contemporaine consiste à concevoir l’Orientation des Valeurs Sociales comme le soubassement dispositionnel déterminant la distribution a priori des paramètres $\alpha$ et $\beta$ d’un agent. Les individus prosociaux entrent dans l’interaction avec un capital dispositionnel les prédisposant à des valeurs de culpabilité distributive ($\beta$) élevées, tandis que la structure institutionnelle, le degré de réciprocité observable et les signaux environnementaux agissent comme des modificateurs situationnels resserrant ou dilatant ces paramètres à l’instant du choix effectif.
5.3 5.3 Traitement de la maximisation conjointe face à l’égalisation stricte
L’un des points de friction les plus critiques entre les deux paradigmes concerne l’arbitrage entre la recherche du bien-être collectif total (l’efficacité au sens de Pareto) et le maintien obstiné d’une égalité arithmétique rigide. Le modèle originel de Fehr-Schmidt présente un angle mort théorique bien documenté : il traite l’aversion à l’iniquité exclusivement comme une pénalisation des différences relatives ($|x_i – x_j|$). Par conséquent, ce modèle prédit qu’un agent peut refuser une augmentation substantielle du gain d’autrui, même si cette augmentation s’effectue sans aucune détérioration de son propre gain, au seul motif qu’elle élargit l’écart asymétrique défavorable.
Or, le modèle intégratif de Van Lange, validé expérimentalement par le Slider Measure, démontre sans ambiguïté qu’une grande part des individus prosociaux manifeste un goût prononcé pour l’accroissement du surplus agrégé du groupe, acceptant occasionnellement de légères asymétries distributives si celles-ci permettent une démultiplication exponentielle de l’abondance partagée. Dans le cadre de Fehr-Schmidt, une telle quête d’efficacité globale demeure inintelligible sans altérer la formulation mathématique de base.
Cette insuffisance du modèle de 1999 a conduit ultérieurement des économistes tels que Gary Charness et Matthew Rabin (2002) à formuler des extensions intégrant explicitement un goût social pour l’efficacité agrégée et une bienveillance ciblée vers les individus les plus défavorisés (préférences rawlsiennes), réconciliant ainsi l’axiomatique économique avec la complexité empirique documentée depuis des décennies par les protocoles de Van Lange.
6. Dynamiques expérimentales dans les jeux stratégiques canoniques
6.1 6.1 Le jeu de l’ultimatum : Rejets punitifs et motivations distributives
Le jeu de l’ultimatum constitue le laboratoire expérimental par excellence où se matérialisent avec une acuité dramatique les arbitrages entre cupidité matérielle et passions morales. Dans ce protocole, un proposant se voit allouer une somme monétaire et doit proposer une division de celle-ci à un répondant ; si ce dernier accepte, le partage a lieu, mais s’il refuse, les deux participants repartent les mains vides. Les prédictions croisées issues de la SVO et du modèle de Fehr-Schmidt y trouvent un terrain de validation magistral.
L’observation des taux de rejet massifs des offres inéquitables (offres inférieures à 30 %) s’interprète directement comme l’incarnation comportementale de la « punition altruiste » alimentée par une violente aversion à l’iniquité défavorable ($\alpha$). En position de répondant, l’individu prosocial de Van Lange – dont la valeur de $\alpha$ est structurellement élevée – refuse de se soumettre à un diktat prédateur : la désutilité psychologique éprouvée à subir une spoliation outrageuse dépasse très largement l’utilité marginale procurée par quelques pièces de monnaie. Il préfère anéantir la rente du proposant, subissant un coût direct pour restaurer symboliquement une égalité absolue à gain nul ($0 = 0$).
À l’inverse, l’individu individualiste pur ($\alpha = 0$) accepte n’importe quelle miette financière, considérant tout centime perçu comme strictement préférable au néant. L’introduction d’asymétries d’information vient enrichir cette mécanique : lorsque le répondant ignore le montant total alloué au proposant, l’aversion à l’iniquité de ce dernier se déforme stratégiquement. Les proposants individualistes miment alors les comportements équitables uniquement dans la mesure nécessaire pour éviter le seuil présumé de représailles du répondant, confirmant que leur altruisme de façade n’est qu’un arbitrage prudentiel dictated par la peur d’autrui.
6.2 6.2 Le jeu du dictateur : Altruisme pur versus conformité normative
En éliminant radicalement tout pouvoir de veto ou de représailles de la part du récepteur, le jeu du dictateur isole chimiquement les motivations distributives intrinsèques de toute contamination stratégique. L’observateur assiste ici à la mise à nu de l’âme économique des sujets. Dans ce protocole, la théorie économique standard prédit sans ambiguïté un transfert nul de la part du décideur.
La littérature expérimentale démontre pourtant de manière récurrente qu’une part significative des participants cède spontanément entre 20 % et 30 % de la dotation globale. Dans le modèle de Fehr et Schmidt, ce phénomène est entièrement piloté par la valeur cardinale du paramètre de culpabilité $\beta$. Un dictateur doté d’un $beta < 0,5$ conserve l'intégralité de la ressource, car la perte d'utilité liée à la cession d'une unité monétaire personnelle (coût marginal = 1) surpasse le soulagement moral tiré de la réduction de l'inégalité avantageuse ($\beta$). Dès lors que $\beta > 0,5$, l’équation bascule, rendant le don d’égalisation (50-50) mathématiquement optimal.
Le score SVO obtenu au moyen du Slider Measure de Van Lange et Murphy s’impose ici comme le prédicteur empirique le plus robuste du volume des allocations volontaires. Les sujets classés comme prosociaux transfèrent des montants statistiquement très supérieurs à ceux des individualistes et des compétiteurs. Néanmoins, des expérimentations raffinées manipulant l’opacité informationnelle (permettant au dictateur de dissimuler le lien de causalité entre son choix et la perte subie par le récepteur, ce que l’on nomme l’« échappatoire morale » ou moral wiggle room) ont révélé que de nombreux participants n’agissent pas par pur amour de l’équité, mais pour satisfaire à une exigence de conformité normative superficielle, exploitant la moindre ambiguïté contextuelle pour rapatrier les ressources à leur profit exclusif.
6.3 6.3 Le dilemme des biens publics et la coopération conditionnelle
Le dilemme du bien public modélise la tragédie universelle de l’action collective : chaque membre d’un groupe peut investir une part de ses avoirs dans un fonds commun, dont les dividendes sont ensuite multipliés et redistribués équitablement à tous, qu’ils aient contribué ou non. La tentation du passager clandestin (free rider) y constitue le piège canonique mis en exergue par Mancur Olson.
L’application conjointe des cadres de Fehr-Schmidt et de Van Lange a permis de résoudre l’énigme de la dynamique temporelle de la coopération. Les travaux expérimentaux d’Urs Fischbacher, Simon Gächter et Ernst Fehr (2001) ont démontré qu’une majorité d’individus (environ 50 % des populations étudiées) sont des « coopérateurs conditionnels » : ils acceptent d’investir massivement dans le bien public à condition qu’ils observent ou anticipent une contribution équivalente de leurs pairs. Cette disposition psychologique correspond précisément au profil prosocial identifié par Van Lange.
Toutefois, la présence d’une minorité d’individus individualistes ou compétiteurs suffit à enclencher une spirale destructrice. Constatant l’enrichissement parasitique de ces passagers clandestins, les coopérateurs conditionnels subissent une blessure psychologique insoutenable liée à l’iniquité défavorable ($\alpha$). Pour stopper l’hémorragie de leur statut relatif et cesser d’être les dupes de l’interaction, ils réduisent drastiquement leurs propres contributions au cours des rounds successifs, précipitant l’effondrement collectif de l’institution. L’unique parade identifiée par Fehr et Gächter consiste à instaurer un mécanisme de punition décentralisée par les pairs : armés de la possibilité de pénaliser financièrement les passagers clandestins, les coopérateurs prosociaux mobilisent leur agressivité morale pour éradiquer l’opportunisme, restaurant durablement une coopération optimale au sein du groupe.
7. Soubassements neurobiologiques et psychologiques des décisions sociales
7.1 7.1 Corrélats neuronaux de l’aversion à l’iniquité et de la récompense sociale
L’émergence de la neuroéconomie au cours des deux dernières décennies a permis d’explorer la matérialité cérébrale des mécanismes décrits de manière purement formelle par Fehr, Schmidt et Van Lange. L’utilisation conjointe de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et des paradigmes de la théorie des jeux a dévoilé que les choix distributifs s’appuient sur un réseau neuronal hautement interconnecté où s’affrontent des systèmes computationnels de valence opposée.
Les partages égalitaires et la maximisation du bien-être conjoint (propres aux profils prosociaux) provoquent une décharge neurochimique mesurable dans les structures cérébrales sous-corticales associées au circuit de la récompense, notamment le striatum ventral et le cortex préfrontal ventromédian (vmPFC). Ce signal d’utilité neurologique confirme empiriquement que l’harmonie distributive active les mêmes voies de renforcement hédonique que la réception directe de nourriture ou d’argent, apportant une validation biologique à l’idée d’une utilité intrinsèque conférée par l’équité.
À l’inverse, l’exposition à une offre inéquitable lors d’un jeu de l’ultimatum déclenche une activation explosive de l’insula antérieure bilatérale, une région primitive phylogénétiquement dévolue au traitement du dégoût viscéral, de la douleur physique et de la détresse somatosensorielle. Des travaux séminaux menés par Alan Sanfey et ses collègues (2003) ont démontré que l’amplitude de l’activation de l’insula antérieure prédit avec une précision mathématique le rejet effectif de l’offre par le participant : plus l’indignation neurale est intense, plus le rejet de l’iniquité défavorable ($\alpha$) s’impose comme un impératif biologique irrépressible.
Parallèlement, le cortex préfrontal dorsolatéral (dlPFC) orchestre l’arbitrage cognitif supérieur. Cette zone est intensément mobilisée lorsqu’un sujet doit inhiber la pulsion primaire de cupidité financière pour faire prévaloir une norme d’équité, ou lorsqu’il doit surmonter son dégoût viscéral pour accepter rationnellement un gain asymétrique mineur. Les individus prosociaux au sens de Van Lange présentent une connectivité fonctionnelle renforcée entre le dlPFC et le vmPFC, leur permettant de réguler avec une efficacité accrue les impulsions égocentrées.
7.2 7.2 Systèmes neuroendocriniens : Ocytocine et testostérone
Au-delà de la topographie cérébrale, les arbitrages sociaux sont puissamment modulés par des messagers biochimiques circulants. Parmi eux, l’ocytocine, un neuropeptide synthétisé par l’hypothalamus et stocké dans l’hypophyse postérieure, a fait l’objet d’un engouement expérimental sans précédent sous l’impulsion originelle de Michael Kosfeld, Ernst Fehr et leurs collaborateurs (2005).
L’administration intranasale d’ocytocine exogène augmente de manière spectaculaire les transferts financiers dans le jeu de la confiance, non pas en réduisant aveuglément l’aversion au risque matériel, mais en neutralisant la peur de la trahison sociale et en stimulant l’altruisme pro-endogroupe. Ce système module directement l’expression du paramètre $\beta$, en adoucissant le sentiment de menace et en élargissant la disposition spontanée à partager la valeur avec les tiers perçus comme des partenaires de coopération fiables.
À l’opposé du spectre neuroendocrinien, la testostérone – hormone stéroïdienne associée à la régulation du statut social et de la dominance intra-espèce – influe lourdement sur la réactivité à l’iniquité défavorable ($\alpha$). Des niveaux élevés de testostérone libre, qu’ils soient basaux ou induits expérimentalement, amplifient la propension des répondants à punir impitoyablement les offres jugées dégradantes dans les jeux de négociation bilatérale. L’élévation de la testostérone ne conduit pas à un comportement égoïste standard, mais magnifie la sensibilité à l’affront relationnel : le sujet sacrifie sa propre dotation pour châtier celui qui conteste sa position statutaire, agissant en compétiteur intransigeant.
Il convient néanmoins de souligner les controverses méthodologiques aiguës qui traversent actuellement ce champ. La crise de réplicabilité qui a frappé la psychologie sociale a souligné les limites statistiques de nombreuses études initiales sur l’administration intranasale d’ocytocine, incitant les chercheurs modernes à abandonner les visions déterministes simplistes au profit d’une écologie hormonale fine, où les molécules interagissent de manière dynamique avec les traits SVO de base et le climat institutionnel de l’interaction.
7.3 7.3 Processus socio-cognitifs et théorie de l’esprit
La capacité d’un être humain à ressentir l’aversion à l’iniquité de Fehr-Schmidt ou à manifester une orientation prosociale selon Van Lange présuppose une machinerie cognitive hautement spécialisée : la théorie de l’esprit (Theory of Mind). Pour évaluer avec justesse l’équité d’un partage monétaire, l’esprit humain ne peut se borner à contempler passivement la feuille de gains brute ; il doit se représenter mentalement les états épistémiques, les désirs, les contraintes contextuelles et les attentes d’autrui.
L’empathie, décomposée traditionnellement en une facette affective (résonance émotionnelle avec la souffrance d’autrui) et une facette cognitive (compréhension intellectuelle du point de vue d’autrui), constitue le médiateur psychologique essentiel du paramètre $\beta$. Un individu chez qui l’empathie cognitive est déficitaire éprouvera d’immenses difficultés à conceptualiser la culpabilité morale inhérente à l’inégalité avantageuse, glissant mécaniquement vers un profil individualiste par cécité sociale plutôt que par méchanceté délibérée.
Cette dynamique a été réexaminée au prisme de la psychologie cognitive moderne à travers le modèle du double processus popularisé par Daniel Kahneman. Une question théorique majeure a longtemps divisé la communauté : la coopération constitue-t-elle une impulsion intuitive primaire (Système 1) ultérieurement corrompue par le calcul rationnel égoïste, ou représente-t-elle un effort délibératif supérieur (Système 2) nécessaire pour juguler des pulsions égoïstes ataviques ?
Les travaux empiriques conduits notamment par David Rand suggèrent que, sous contrainte temporelle sévère (forçant l’activation du Système 1 heuristique), les individus tendent spontanément à coopérer davantage et à faire preuve d’une prosocialité accrue. À l’inverse, l’octroi d’un temps de réflexion prolongé ou la réduction de la charge cognitive (favorisant le déploiement du Système 2 analytique) érode progressivement la contribution coopérative chez les individus prédisposés à l’individualisme. Toutefois, cette règle est tempérée par l’Orientation des Valeurs Sociales intrinsèque : pour un compétiteur endurci, la délibération analytique ne fait que perfectionner la stratégie de spoliation d’autrui, démontrant que les architectures cognitives s’articulent toujours intimement avec les matrices de personnalité sous-jacentes.
8. Facteurs contextuels, réciprocité et contingences situationnelles
8.1 8.1 L’effet de cadrage (framing) et la dépendance au contexte
Les préférences sociales ne flottent pas dans un éther conceptuel aseptisé ; elles sont tributaires des représentations sémantiques et des cadres cognitifs au sein desquels s’inscrit la décision économique. L’effet de cadrage (framing), théorisé par la Prospect Theory, modifie en profondeur la dynamique de l’aversion à l’iniquité formalisée par Fehr et Schmidt.
Lorsque la répartition des gains est formulée dans le domaine des gains (arbitrer entre percevoir 10 € ou 20 €), la sensibilité morale s’exprime dans des registres apaisés. En revanche, lorsque le même problème distributif est formulé dans le domaine des pertes (décider qui doit supporter une coupe budgétaire de 10 € ou de 20 €), le paramètre $\alpha$ s’enflamme de manière disproportionnée. En vertu de l’aversion pour la perte matérielle, être contraint de subir une amputation patrimoniale supérieure à celle d’un pair est vécu comme une agression insoutenable, décuplant l’intensité des réactions de rejet et des litiges judiciaires ou sociaux.
De surcroît, la simple substitution d’étiquettes lexicales suffit à métamorphoser le profil apparent d’un participant mesuré selon la méthode de Van Lange. Présenter une matrice de jeu sous l’appellation d’« Échange de Marché » ou de « Bourse de Commerce » active instantanément des scripts mentaux individualistes et compétitifs, refoulant l’expression de l’égalitarisme. À l’opposé, rebaptiser exactement la même structure formelle de gains sous le label de « Dilemme Communautaire » ou de « Jeu d’Entraide Locale » catalyse l’émergence des motivations prosociales, soulignant que la saillance contextuelle des normes sociales sert de commutateur d’activation pour les fonctions d’utilité morales.
8.2 8.2 Intentions versus résultats : La réciprocité intentionnelle
Le modèle canonique de Fehr et Schmidt (1999) est une théorie dite conséquentialiste : l’utilité du décideur dépend rigoureusement de la distribution finale observable des gains monétaires, sans accorder de poids causal aux intentions bienveillantes ou malveillantes ayant présidé à l’émergence de ce partage. Cette caractéristique a suscité d’importants débats théoriques, illustrés par les modèles concurrents de réciprocité intentionnelle développés par Armin Falk et Urs Fischbacher (2006), ainsi que par Martin Dufwenberg et Georg Kirchsteiger (2004).
Ces économistes ont démontré empiriquement que la réaction morale d’un individu face à une issue inéquitable est radicalement modulée par la marge de liberté dont jouissait l’émetteur de l’offre. Considérons un répondant au jeu de l’ultimatum qui se voit proposer une offre injuste de 20 % pour lui et 80 % pour le proposant. Si le protocole expérimental informe le répondant que le proposant n’avait absolument pas le choix (les règles du jeu contraignant l’émetteur à choisir entre cette offre (20/80) et une offre encore pire (10/90)), le taux de rejet s’effondre spectaculairement.
Le répondant tolère une inégalité matérielle défavorable criante dès lors qu’il sait qu’elle procède d’une absence d’alternative ou d’une intention protectrice de son coéquipier. En revanche, si le proposant a délibérément écarté une alternative équitable disponible (50/50) pour imposer l’option (20/80), le rejet punitif devient presque unanime. Ce constat expérimental démontre que le ressentiment capté par $\alpha$ n’est pas uniquement une fonction mécanique de l’écart arithmétique de richesse, mais une réprobation morale du mépris intentionnel d’autrui. La SVO de Van Lange s’articule directement à ce constat : les prosociaux accordent une valeur cardinale à la bienveillance intentionnelle perçue, tandis que les compétiteurs demeurent impavides face aux excuses morales, sanctionnant systématiquement l’asymétrie objective des gains.
8.3 8.3 Distance sociale, anonymat et appartenance au groupe (In-group/Out-group)
L’universalité présumée de l’aversion à l’iniquité se heurte à une frontière anthropologique décisive : la géométrie variable de la distance sociale et la catégorisation groupale. Dans les protocoles standardisés en laboratoire d’économie expérimentale, les sujets interagissent généralement dans un anonymat bilatéral absolu (double-blind), une condition méthodologique délibérément mise en place pour purger l’expérience des effets de réputation et d’approbation sociale.
Toutefois, dès lors que cette distance sociale est réduite par la levée partielle de l’anonymat (visualisation du visage, échange préalable de banalités, identification patronymique), le paramètre de culpabilité $\beta$ augmente de manière abrupte, provoquant une envolée des dons et des comportements coopératifs. La visibilité du regard d’autrui réactive l’angoisse archaïque de la désapprobation collective et active le désir de préserver son capital de réputation.
Plus fondamentalement encore, les préférences sociales sont sujettes à un biais systématique d’endogroupe (in-group bias) lié à ce que les anthropologues évolutionnistes nomment l’altruisme paroissial (parochial altruism). Un individu catégorisé comme profondément prosocial et doté d’une aversion extrême à l’iniquité défavorable et avantageuse lorsque son partenaire appartient à sa communauté de référence (même nationalité, même université, même confession religieuse) peut commuter instantanément vers un profil férocement individualiste, voire impitoyablement compétitif, dès lors qu’il interagit avec un membre d’un hors-groupe (out-group) perçu comme un adversaire ou une menace symbolique. L’équation de Fehr-Schmidt ne possède donc pas de validité transcendantale universelle indépendante de la topologie de l’appartenance sociale : les coefficients $\alpha$ et $\beta$ se contractent et se dilatent en fonction de l’épaisseur de la frontière morale traçant la frontière entre le « nous » et le « eux ».
9. Évaluation critique et controverses scientifiques
9.1 9.1 Limites mathématiques et empiriques du modèle de Fehr-Schmidt
Malgré sa fortune scientifique considérable et ses milliers de citations académiques, le modèle d’aversion à l’iniquité d’Ernst Fehr et Klaus Schmidt a fait l’objet de salves critiques acérées, tant sur le plan de sa consistance mathématique intrinsèque que sur celui de sa validité d’identification économétrique.
La première objection théorique majeure concerne la confusion potentielle entre l’aversion à l’iniquité et l’aversion au risque. Dans une série de jeux expérimentaux stratégiques où des incertitudes planent sur les réactions des partenaires, il est extrêmement complexe de dissocier mathématiquement si l’offre généreuse formulée par un joueur procède d’une authentique souffrance morale face à l’inégalité avantageuse ($\beta > 0$) ou d’une prudente aversion au risque d’échec financier qui le pousse à acheter la paix sociale en évitant un rejet destructeur. Les tentatives d’estimation conjointe des paramètres $\alpha$ et $\beta$ souffrent d’une forte instabilité statistique, les valeurs estimées fluctuant de manière inquiétante dès lors que l’on modifie à la marge les règles d’attribution des rôles expérimentaux.
Sur le plan philosophique et évolutif, des théoriciens éminents des jeux tels que Ken Binmore (2005) ont formulé un réquisitoire dévastateur contre le modèle de Fehr-Schmidt. Binmore reproche aux auteurs d’avoir conçu une fonction d’utilité ad hoc, bricolée a posteriori pour s’ajuster mécaniquement aux résultats empiriques embarrassants pour la microéconomie néoclassique, sans jamais asseoir cette construction sur des fondements évolutifs solides. Pour Binmore, intégrer arbitrairement des « pénalités d’iniquité » directement dans la fonction d’utilité fondamentale d’un agent économique revient à masquer notre incompréhension des processus dynamiques de négociation, des pressions de sélection naturelle et de l’intériorisation culturelle des normes comportementales, au profit d’un utilitarisme élastique capable de tout justifier après coup sans rien prédire ex ante dans des contextes institutionnels vierges.
9.2 9.2 Critiques psychométriques de la mesure de l’orientation des valeurs sociales
Le cadre conceptuel de l’Orientation des Valeurs Sociales et ses instruments de mesure associés (qu’il s’agisse de la tâche à triple dominance de Van Lange ou des variantes géométriques) n’ont pas échappé non plus au tamis de la critique méthodologique. La vulnérabilité la plus saillante des jeux décomposés réside dans la menace permanente du biais de désirabilité sociale. Lorsqu’un participant est invité, au sein d’un laboratoire universitaire ou sur une plateforme en ligne, à distribuer des points abstraits entre lui-même et autrui, la conformité psychologique aux attentes présumées du chercheur et l’adhésion mimétique à l’image valorisante d’un « bon citoyen moral » peuvent artificiellement gonfler la proportion apparente d’individus prosociaux.
Par ailleurs, la stabilité temporelle longitudinale (test-retest) de la mesure SVO, bien que documentée comme acceptable sur des horizons temporels courts de quelques semaines ou mois, montre des dégradations substantielles lorsqu’on suit des cohortes d’individus à travers les différentes transitions critiques du cycle de vie. Les événements biographiques majeurs – tels que l’entrée sur un marché du travail hautement concurrentiel, l’accès à la parentalité ou l’exposition brutale à la précarité financière – altèrent la pondération accordée aux gains d’autrui, remettant en cause l’idée que la SVO constituerait un trait de personnalité gravé dans le marbre biologique au même titre que les dimensions du modèle des Big Five ou de l’hexagone HEXACO.
Enfin, la méthode de classification discrète originelle de Van Lange entraîne une perte statistique dommageable : les sujets adoptant des stratégies de choix légèrement non conformes ou erratiques sont unilatéralement rejetés de l’échantillon analytique (phénomène de non-catégorisation frappant 10 % à 15 % des répondants). Bien que le Slider Measure de Murphy ait corrigé ce défaut en fournissant une variable angulaire continue pour 100 % des participants, la corrélation empirique entre le score angulaire obtenu et les comportements d’altruisme réels observés dans le monde sauvage demeure parfois modeste, questionnant la validité de critère de l’instrument.
9.3 9.3 Le débat sur les incitations monétaires et la validité écologique
Une fracture historique persistante entre économistes et psychologues porte sur la nature des paiements et le réalisme des enjeux. Longtemps, les psychologues utilisant les protocoles de Van Lange se sont satisfaits d’allocations de gains hypothétiques (« Imaginez que vous recevez 500 points… »), postulant que la structure de transformation de la matrice opère de manière invariante face aux symboles mentaux. Les économistes de l’école de Fehr ont vigoureusement contesté ce postulat, démontrant à travers de multiples méta-analyses que l’introduction d’incitations monétaires réelles et substantielles tend à réorienter significativement les choix vers une recherche accrue de l’intérêt personnel, réduisant la voilure des déclarations idéalistes.
Cette controverse s’est prolongée par le débat crucial sur « l’effet d’échelle » (stakes effect). Certains détracteurs des préférences sociales ont argué que l’aversion à l’iniquité ne constituerait qu’un luxe bourgeois de laboratoire, déployé complaisamment par des étudiants universitaires occidentaux prêts à abandonner quelques euros pour préserver leur image morale. Que se passe-t-il lorsque les montants monétaires mis en jeu cessent d’être anecdotiques pour égaler plusieurs mois de salaire réel des participants ?
Pour répondre à cette objection existentielle, Ernst Fehr et d’autres chercheurs ont conduit des expérimentations héroïques dans des pays en développement (notamment en Indonésie ou en Inde), exposant des paysans démunis à des jeux de l’ultimatum dotés d’enjeux financiers phénoménaux équivalant à un, deux ou trois mois de rémunération locale complète. Les résultats ont sidéré le camp néoclassique traditionnel : même lorsque le rejet d’une offre inéquitable signifiait la destruction pure et simple de l’équivalent de plusieurs semaines d’alimentation familiale, une proportion considérable de répondants a maintenu son refus indigné des propositions asymétriques outrageantes. L’aversion à l’iniquité défavorable ($\alpha$) s’est ainsi avérée d’une résilience spectaculaire face aux montants colossaux, bien que les proposants aient légèrement affiné leurs offres pour se prémunir d’une sanction financière cataclysmique.
Enfin, la validité écologique générale de l’ensemble de ces travaux demeure sous le feu de la critique sociologique en raison du biais de sélection massif des populations étudiées : la très vaste majorité des corpus empiriques de base a été collectée auprès d’échantillons WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic). Des travaux anthropologiques comparatifs menés par Joseph Henrich et al. (2001) au sein de quinze sociétés traditionnelles à petite échelle ont révélé que la propension à l’égalitarisme et la punition de l’iniquité oscillent d’une manière vertigineuse selon le mode de production économique (chasseurs-cueilleurs nomades, éleveurs sédentaires ou agriculteurs communautaires) et le degré d’intégration au marché moderne, démontrant que les fonctions d’utilité sociales ne sont pas des constantes biologiques universelles, mais des artefacts socio-écologiques vivants.
10. 10. Applications empiriques : Organisations, économie publique et gouvernance
10.1 10.1 Incitations salariales, dispersion des rémunérations et performance au travail
La transplantation des modèles comportementaux de Fehr-Schmidt et de l’orientation des valeurs sociales dans l’analyse du monde du travail et de la théorie des organisations a révolutionné notre compréhension du management des ressources humaines et des contrats d’incitation. La microéconomie orthodoxe professait traditionnellement la supériorité absolue des modèles de tournois salariaux à la Lazear et Rosen : pour stimuler l’effort productif maximal des employés, il conviendrait de créer d’immenses écarts de rémunération entre les différents échelons hiérarchiques, l’opulence du salaire du dirigeant agissant comme un appât motivationnel puissant pour les subordonnés.
L’introduction du paramètre d’aversion à l’iniquité défavorable ($\alpha$) a dévoilé les coûts cachés dévastateurs de telles architectures de rémunération. Dès lors que les salariés manifestent une sensibilité naturelle aux disparités de dotations, une dispersion salariale excessive au sein d’une même équipe productive génère une désutilité psychologique aiguë qui sape le sentiment d’appartenance et de justice organisationnelle. Les travailleurs s’estimant injustement sous-rémunérés compensent leur blessure statutaire en réduisant volontairement leur effort productif non observable, en multipliant les comportements d’absentéisme moral, voire en sabotant les initiatives de leurs pairs les mieux pourvus.
De plus, l’éclairage apporté par la typologie SVO de Van Lange démontre que dans les contextes contemporains où la création de valeur repose sur le travail d’équipe hautement coopératif, le partage d’information et la fertilisation croisée des compétences, la prédominance de profils individualistes ou compétiteurs est contre-productive. Les organisations performantes conçoivent désormais des systèmes d’évaluation fondés sur des récompenses collectives et une compression maîtrisée de l’éventail salarial : en bridant l’expression de la compétition délétère et en sécurisant l’exigence d’équité distributive des employés prosociaux, elles garantissent une coopération durable et préviennent l’effet pervers d’éviction (crowding-out effect) des motivations intrinsèques par les incitations financières directes.
10.2 10.2 Gestion des ressources communes et politiques environnementales
La gouvernance des ressources naturelles partagées – pêcheries côtières, nappes phréatiques, forêts communautaires ou climat planétaire – constitue l’application la plus vitale des théories de l’interdépendance humaine. La vision conventionnelle de Garrett Hardin prédisait l’inévitable « tragédie des biens communs », postulait l’incapacité consubstantielle des usagers locaux à surmonter leurs instincts prédateurs égoïstes et réclamait en conséquence soit une privatisation intégrale des ressources, soit un contrôle étatique autoritaire draconien.
Les travaux empiriques fondamentaux de la lauréate du prix Nobel Elinor Ostrom (1990), enrichis et théoriquement consolidés par les formalismes de Fehr, Schmidt et Van Lange, ont balayé ce fatalisme. Ostrom a démontré que d’innombrables communautés humaines parviennent depuis des siècles à gérer leurs biens communs de façon écologiquement soutenable et pérenne grâce à la mise en place d’institutions décentralisées auto-organisées. La viabilité de ces systèmes ancestraux repose précisément sur la présence massive de coopérateurs prosociaux au sein des communautés d’usagers, capables d’instituer des mécanismes graduels de surveillance mutuelle et d’infliger des sanctions monétaires ou réputationnelles ciblées aux transgresseurs.
À l’échelle des politiques publiques environnementales modernes, l’adhésion citoyenne aux instruments de transition écologique – tels que la taxe carbone ou les péages urbains – dépend presque exclusivement de leur perception au prisme de l’aversion à l’iniquité. Une taxe environnementale perçue comme structurellement régressive (frappant proportionnellement plus lourdement les ménages modestes ruraux dépourvus de transports en commun alternatifs que les classes aisées urbaines) déclenche une fureur civique irrépressible alimentée par l’iniquité défavorable ($\alpha$), conduisant au rejet électoral violent ou à des insurrections populaires de type « Gilets jaunes ». En revanche, l’adossement à la fiscalité carbone d’un mécanisme de redistribution intégrale et transparente des revenus sous forme de dividendes citoyens égaux (carbon fee and dividend) désamorce le ressentiment en activant le puissant levier de la préférence pour l’égalitarisme distributif documenté par Van Lange.
10.3 10.3 Négociation collective et résolution des conflits sociaux
Le déroulement et l’issue des négociations de travail bilatérales, des arbitrages diplomatiques et des conflits géopolitiques s’éclairent d’un jour nouveau lorsqu’on les soumet à la grille de lecture conjointe de Fehr-Schmidt et de l’Orientation des Valeurs Sociales. La théorie classique de la négociation négocie rationnellement l’espace délimité par la Zone d’Accord Possible (ZAP) déterminée par les valeurs de réserve respectives des belligérants. Pourtant, les praticiens de la médiation sociale constatent quotidiennement l’apparition d’impasses brutales et d’échecs incompréhensibles où les acteurs refusent des compromis qui amélioreraient pourtant objectivement la situation de chacun des partis.
L’origine de ces blocages réside dans l’asymétrie cognitive des points de référence et l’activation des paramètres d’aversion à l’iniquité. Si une partie perçoit les profits passés de son vis-à-vis comme le produit d’une rente d’exploitation illégitime, son aversion à l’iniquité défavorable s’en trouve exacerbée : elle préférera s’engager dans une grève générale destructrice de valeur ou dans une guerre commerciale dévastatrice plutôt que de ratifier un contrat scellant un partage qu’elle juge insultant. L’entêtement conflictuel n’est pas le fruit d’un calcul économique erroné, mais l’expression délibérée de la punition altruiste théorisée par Fehr et Gächter.
L’intervention de tiers médiateurs indépendants vise précisément à remodeler ces architectures psychologiques déformées. Le rôle du médiateur consiste à décentrer les protagonistes de leurs matrices vécues égocentrées pour aligner les points d’ancrage moraux, expliciter les contraintes invisibles subies par chaque camp et transformer une dynamique relationnelle hautement compétitive (orientée vers la maximisation destructrice des écarts relatifs) en un processus prosocial de création de valeur conjointe et d’égalisation symbolique des respects statutaires.
11. 11. Développements méthodologiques contemporains et raffinements récents
11.1 11.1 Modélisation bayésienne et estimation structurelle des paramètres individuels
L’économie comportementale du XXIe siècle a franchi un cap quantitatif décisif en abandonnant progressivement les approches statistiques traditionnelles par moindres carrés ou simples régressions logistiques au profit de l’inférence bayésienne computationnelle et de l’estimation structurelle avancée des paramètres d’utilité individuelle. Les méthodologies contemporaines s’appuient sur des algorithmes d’échantillonnage de Monte-Carlo par chaînes de Markov (MCMC) pour cartographier les distributions conjointes et non plus agrégées des coefficients $\alpha_i$ et $\beta_i$ de Fehr et Schmidt au sein de vastes populations.
Ces modélisations hiérarchiques bayésiennes permettent d’isoler avec une précision inédite le bruit expérimental pur et l’erreur stochastique de décision (le paramètre d’acuité ou de « tremblement de la main » du joueur modélisé sous la forme d’un modèle logit multinomial de type Quantal Response Equilibrium) de la véritable hétérogénéité structurelle des préférences morales. Il devient ainsi possible d’assigner à chaque citoyen ou participant expérimental une distribution de probabilité multidimensionnelle reflétant sa sensibilité singulière à l’injustice.
Cette sophistication économétrique s’est déployée de concert avec l’affinage des mesures SVO. En renonçant aux typologies catégorielles étanches qui forçaient des individus complexes dans des tiroirs arbitraires, les scientifiques des données conçoivent désormais des continuums probabilistes de valeurs sociales. L’intégration de ces techniques d’estimation structurelle a confirmé un résultat capital longtemps contesté : l’aversion pour l’inégalité avantageuse ($\beta$) et l’aversion pour l’inégalité défavorable ($\alpha$) ne sont pas distribuées selon des lois gaussiennes normales, mais selon des distributions bimodales ou fortement asymétriques, reflétant une césure socioculturelle majeure entre sous-populations imperméables à l’empathie d’une part, et sous-populations intensément normatives d’autre part.
11.2 11.2 Intégration de l’intelligence artificielle et des données massives
La révolution numérique, l’ubiquité des plateformes d’intermédiation algorithmique et l’avènement des modèles de langage à grande échelle (LLMs) ont ouvert des horizons méthodologiques spectaculaires pour la recherche sur les préférences sociales. L’entraînement d’algorithmes d’apprentissage automatique supervisé sur des banques de données colossales issues du Social Value Orientation Slider Measure permet aujourd’hui de prédire l’émergence ou l’effondrement de la coopération dans des réseaux sociaux virtuels complexes et sur les plateformes de pair-à-pair avec un pouvoir discriminatoire sans précédent.
Parallèlement, la simulation multi-agents alimentée par l’intelligence artificielle générative transforme l’expérimentation économique. Des chercheurs conçoivent désormais des écosystèmes artificiels denses où des millions d’agents autonomes dotés de fonctions d’utilité configurées selon les règles de Fehr-Schmidt négocient, échangent des biens, accumulent du capital et conçoivent des institutions judiciaires virtuelles. Ces macro-simulations computationnelles permettent de tester in silico la résilience de politiques fiscales ou de réformes de sécurité sociale face à des populations synthétiques affichant des compositions hétérogènes de profils SVO, bien avant leur déploiement potentiel dans le tissu sociétal réel.
Un champ d’investigation émergent d’une portée éthique majeure concerne la calibration morale des systèmes conversationnels et des agents intelligents autonomes (véhicules sans conducteur, robots de tri médical, algorithmes de justice prédictive). Des informaticiens collaborent étroitement avec des économistes comportementaux pour injecter explicitement des paramètres d’aversion à l’iniquité au sein des fonctions d’optimisation mathématique des intelligences artificielles. Programmer un robot pour qu’il possède un « $\beta$ d’aversion à l’exploitation d’autrui » constitue peut-être le garde-fou computationnel le plus prometteur pour garantir un alignement éthique authentique de l’IA sur le bien-être et la dignité de la communauté humaine.
11.3 11.3 Perspectives transculturelles et sociodémographiques actuelles
L’universalité présumée des modèles comportementaux a été profondément réévaluée au cours de la dernière décennie grâce à une vaste offensive d’enquêtes transculturelles mondiales. Les travaux d’envergure menés notamment par Armin Falk, Thomas Dohmen et leurs collaborateurs (2018) à travers le Global Preference Survey – sondant plus de 80 000 individus au sein de 76 pays représentant l’immense diversité socioculturelle de la planète – ont jeté une lumière crue sur les variations géographiques des préférences sociales.
Cette cartographie planétaire démontre une corrélation empirique positive robuste entre le niveau de développement économique d’un pays, l’efficacité démocratique de ses institutions publiques et la prévalence mesurée de l’altruisme, de l’aversion à l’iniquité et des profils SVO prosociaux. Dans les sociétés où les institutions régaliennes sont corrompues, arbitraires et dysfonctionnelles, la coopération généralisée s’atrophie : les citoyens se replient sur des solidarités claniques fermées marquées par une aversion féroce à l’iniquité défavorable intra-groupe conjuguée à un opportunisme prédateur décomplexé envers le reste du corps social.
Sur le versant sociodémographique, l’exploration des trajectoires de vie a mis en évidence une progression linéaire remarquable de l’Orientation des Valeurs Sociales à travers les âges. L’adolescence et la première jeunesse adulte représentent le point culminant statistique de l’individualisme et de la compétition statutaire. À mesure que l’individu avance en âge, intègre des responsabilités familiales et professionnelles pérennes et traverse les crises de la maturité, le paramètre d’égalitarisme et de bien-être collectif s’accroît de façon continue, faisant des tranches d’âge supérieures de la population les dépositaires les plus fiables des normes prosociales de partage et de transmission intergénérationnelle.
12. 12. Synthèse intégrative et agenda pour les recherches futures
12.1 12.1 Vers un paradigme unifié du comportement social interdépendent
La trajectoire scientifique conjointe des recherches impulsées par Ernst Fehr, Klaus Schmidt et Paul Van Lange illustre de façon magistrale le triomphe de la transdisciplinarité en sciences sociales. En brisant la clôture dogmatique qui isolait traditionnellement la microéconomie formelle des raffinements cliniques de la psychologie sociale, ces pionniers ont jeté les fondations d’un paradigme décisionnel unifié où la rationalité ne se réduit plus à l’égoïsme aveugle, mais embrasse la formidable complexité de l’interdépendance humaine.
L’équité, loin d’apparaître comme une luxueuse aberration ou une scorie de l’histoire économique, s’est imposée comme un impératif évolutionniste vital. C’est l’aversion à l’iniquité défavorable – formalisée par le paramètre $\alpha$ – qui a conféré à notre espèce la force morale de punir les tyrans et les accapareurs de ressources tout au long de notre préhistoire pléistocène, rendant possible l’émergence de sociétés humaines à grande échelle caractérisées par un égalitarisme farouche. Et c’est la pulsion de culpabilité morale face au privilège indécent – mesurée par le paramètre $\beta$ et le vecteur prosocial de Van Lange – qui a rendu possibles la philanthropie, les mécanismes de redistribution assurantielle et l’institutionnalisation progressive de l’État de droit social.
Ce socle conceptuel commun offre aujourd’hui aux décideurs publics, aux concepteurs d’architectures institutionnelles et aux théoriciens du droit une grammaire analytique opérationnelle. La reconnaissance de la coexistence inaltérable au sein de la population d’individus coopérateurs conditionnels, de passagers clandestins opportunistes et de compétiteurs prédateurs impose de renoncer définitivement tant aux utopies naïves postulant une bonté humaine universelle spontanée qu’aux cynismes technocratiques réduisant l’action publique à de simples incitations financières punitives.
12.2 12.2 Questions ouvertes et nouvelles frontières empiriques
En dépit de ces conquêtes scientifiques majeures, le programme de recherche sur les préférences sociales se trouve confronté à des défis existentiels urgents imposés par les métamorphoses du XXIe siècle. La première frontière critique concerne la réponse de nos architectures psychologiques face aux risques existentiels et catastrophiques globaux (effondrement climatique irréversible, pandémies globales hautement létales, prolifération nucléaire). Nos fonctions d’utilité sociales, façonnées par des centaines de millénaires de vie en petites tribus locales, peinent viscéralement à éprouver de la compassion ou de la culpabilité face à des entités statistiques abstraites délocalisées dans l’espace ou différées dans le temps long des générations futures.
La seconde frontière empirique réside dans la déstabilisation profonde causée par la prolifération de l’interaction homme-machine et des présences artificielles autonomes. Les mécanismes neuronaux de l’empathie et les calculs d’aversion à l’iniquité opèrent-ils de manière identique lorsqu’un travailleur se fait licencier par un tableau de bord algorithmique impersonnel plutôt que par un supérieur hiérarchique en chair et en os ? Un citoyen éprouve-t-il la même culpabilité ($\beta$) à escroquer un système automatisé de répartition des aides publiques qu’à abuser de la confiance d’un travailleur social dévoué ? La réponse à ces questions dictera la pérennité de notre contrat social à l’ère de la dématérialisation cognitive.
Enfin, le creusement spectaculaire des inégalités économiques au sein des nations démocratiques développées – marqué par une sécession matérielle des ultra-riches et un appauvrissement anxiogène des classes moyennes et populaires – soumet la cohésion sociale à une tension inédite. Lorsque l’écart de gains cesse d’être une simple asymétrie de laboratoire pour devenir un fossé existentiel infranchissable, l’aversion à l’iniquité cesse d’être une force de régulation pacifique pour se muer en un combustible inflammable de polarisation toxique et de nihilisme politique. Décrypter avec une rigueur inébranlable les ressorts de ces passions humaines constitue plus que jamais la tâche impérieuse assignée aux explorateurs de la science du comportement.
Références
- Binmore, K. (2005). Natural justice. Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/0195178114.001.0001
- Bolton, G. E., & Ockenfels, A. (2000). ERC: A theory of equity, reciprocity, and competition. American Economic Review, 90(1), 166–193. https://doi.org/10.1257/aer.90.1.166
- Charness, G., & Rabin, M. (2002). Understanding social preferences with simple tests. The Quarterly Journal of Economics, 117(3), 817–869. https://doi.org/10.1162/003355302760193904
- Dufwenberg, M., & Kirchsteiger, G. (2004). A theory of sequential reciprocity. Games and Economic Behavior, 47(2), 268–298. https://doi.org/10.1016/j.geb.2003.06.003
- Falk, A., Dohmen, T., Enke, B., Huffman, D., & Sunde, U. (2018). Global evidence on economic preferences. The Quarterly Journal of Economics, 133(4), 1645–1692. https://doi.org/10.1093/qje/qjy013
- Falk, A., & Fischbacher, U. (2006). A theory of reciprocity. Games and Economic Behavior, 54(2), 293–315. https://doi.org/10.1016/j.geb.2005.03.001
- Fehr, E., & Gächter, S. (2000). Cooperation and punishment in public goods experiments. American Economic Review, 90(4), 980–994. https://doi.org/10.1257/aer.90.4.980
- Fehr, E., & Schmidt, K. M. (1999). A theory of fairness, competition, and cooperation. The Quarterly Journal of Economics, 114(3), 817–868. https://doi.org/10.1162/003355399556151
- Fischbacher, U., Gächter, S., & Fehr, E. (2001). Are people conditionally cooperative? Evidence from a public goods experiment. Economics Letters, 71(3), 397–404. https://doi.org/10.1016/S0165-1765(01)00394-9
- Forsythe, R., Horowitz, J. L., Savin, N. E., & Sefton, M. (1994). Replicability, fairness and pay in experiments. Games and Economic Behavior, 6(3), 347–369. https://doi.org/10.1006/game.1994.1021
- Henrich, J., Boyd, R., Bowles, S., Camerer, C., Fehr, E., Gintis, H., & McElreath, R. (2001). In search of Homo economicus: Behavioral experiments in 15 small-scale societies. American Economic Review, 91(2), 73–78. https://doi.org/10.1257/aer.91.2.73
- Kahneman, D., & Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. Econometrica, 47(2), 263–291. https://doi.org/10.2307/1914185
- Kelley, H. H., & Thibaut, J. W. (1978). Interpersonal relations: A theory of interdependence. John Wiley & Sons.
- Kosfeld, M., Heinrichs, M., Zak, P. J., Fischbacher, U., & Fehr, E. (2005). Oxytocin increases trust in humans. Nature, 435(7042), 673–676. https://doi.org/10.1038/nature03701
- Liebrand, W. B. (1984). The effect of social motives, communication and group size on behaviour in an n-person multi-stage mixed-motive game. European Journal of Social Psychology, 14(3), 239–264. https://doi.org/10.1002/ejsp.2420140302
- Murphy, R. O., Ackermann, K. A., & Handgraaf, M. (2011). Measuring social value orientation. Judgment and Decision Making, 6(8), 771–781. https://doi.org/10.1017/S1930297500004204
- Ostrom, E. (1990). Governing the commons: The evolution of institutions for collective action. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511807763
- Sanfey, A. G., Rilling, J. K., Aronson, J. A., Nystrom, L. E., & Cohen, J. D. (2003). The neural basis of economic decision-making in the Ultimatum Game. Science, 300(5626), 1755–1758. https://doi.org/10.1126/science.1082976
- Van Lange, P. A. M. (1997). The pursuit of joint outcomes and equality in outcomes: An integrative model of social value orientation. Journal of Personality and Social Psychology, 77(2), 337–349. https://doi.org/10.1037/0022-3514.77.2.337
- Van Lange, P. A. M., De Bruin, E. M., Otten, W., & Joireman, J. A. (1997). Development of prosocial, individualistic, and competitive orientations: Theory and preliminary evidence. Journal of Personality and Social Psychology, 73(4), 733–746. https://doi.org/10.1037/0022-3514.73.4.733