Les Entretiens sur l’Orientation du Care contre l’Orientation de la Justice – Carol Gilligan

Analyse académique approfondie des entretiens de Carol Gilligan opposant l’orientation morale du care à celle de la justice dans le développement psychologique.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 11, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 11, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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L’histoire de la psychologie morale au cours du XXe siècle a longtemps été dominée par une conception rationaliste, déontologique et formaliste du développement humain. Inspirée par la philosophie des Lumières, et plus particulièrement par l’impératif catégorique d’Emmanuel Kant, cette tradition concevait la maturité éthique comme l’accession progressive à des principes universels, désincarnés et impartiaux d’équité et de droits individuels. Porté à son apogée par les travaux de Jean Piaget puis par le modèle structuraliste et hiérarchique de Lawrence Kohlberg, ce paradigme mesurait le discernement moral à l’aune de la capacité d’un individu à résoudre des dilemmes abstraits par l’application de règles transcendantales. Dans cette architecture conceptuelle hautement intellectualisée, toute référence à la sensibilité affective, à l’interdépendance relationnelle ou au souci particulier d’autrui était reléguée au rang de scorie pré-rationnelle, indice d’un jugement encore captif des contingences interpersonnelles et incapable d’une véritable autonomie souveraine.

C’est précisément au cœur de cette citadelle académique, au sein du département de psychologie du développement de l’Université Harvard, que s’est opérée l’une des ruptures épistémologiques les plus profondes des sciences humaines contemporaines. En publiant en 1982 son ouvrage fondamental, In a Different Voice: Psychological Theory and Women’s Development, Carol Gilligan a jeté un pavé dans la mare des certitudes théoriques de l’époque. S’appuyant sur des séries d’entretiens qualitatifs approfondis menés auprès de populations traditionnellement marginalisées ou mal interprétées par les protocoles psychométriques standardisés — notamment des femmes confrontées à des choix critiques d’avortement et des étudiants universitaires aux prises avec les contradictions de l’âge adulte —, Gilligan a révélé l’existence d’une tout autre grammaire morale. Loin d’attester d’un prétendu déficit logique ou d’une immaturité cognitive, ces voix narratives articulaient une cohérence axiologique alternative : celle de l’« orientation du care » (ou éthique de la sollicitude), diamétralement distincte, mais non inférieure, de l’« orientation de la justice ».

Cet article propose une exploration intégrale et exhaustive de l’armature théorique, clinique et méthodologique qui sous-tend les célèbres entretiens d’orientation morale conduits par Carol Gilligan et son équipe de recherche. De la critique immanente des protocoles kohlbergiens jusqu’à l’élaboration hautement sophistiquée de la méthode du « Listening Guide », nous analyserons la manière dont l’écoute attentive des récits existentiels a permis de déconstruire le postulat de l’agent moral désincarné. En parcourant les étapes successives du modèle transitionnel du care, les tensions linguistiques au sein des discours réels, les critiques virulentes essuyées par ces travaux et leurs prolongements contemporains au sein de la bioéthique et des théories de la démocratie, nous mettrons en lumière la portée révolutionnaire d’une méthodologie narrative qui a replacé la vulnérabilité humaine et l’irréductibilité du lien social au fondement même de la réflexion éthique.

1. Contexte épistémologique et genèse des entretiens de Carol Gilligan

1.1 La rupture avec le paradigme kohlbergien du développement moral

Pour appréhender la genèse des travaux de Carol Gilligan, il est indispensable de revenir à l’hégémonie théorique exercée par Lawrence Kohlberg à la fin des années 1960 et durant toute la décennie 1970. Développant un modèle en six stades structurés en trois niveaux (préconventionnel, conventionnel et postconventionnel), Kohlberg postulait que le sommet de la maturité morale (le Stade 6) s’incarnait dans la formulation rationnelle et universelle de principes de justice procédurale, où l’équité s’apparente à une équation mathématique garantissant des droits inaliénables. Or, ce modèle présentait une faille méthodologique et épistémologique majeure que Gilligan, alors jeune assistante de recherche et collaboratrice de Kohlberg, ne tarda pas à identifier : l’échantillon initial à partir duquel toute cette trajectoire universelle avait été théorisée et étalonnée reposait exclusivement sur une cohorte de 84 jeunes garçons de la région de Chicago, suivis longitudinalement.

L’extrapolation de ces résultats masculins à l’ensemble de l’humanité a conduit à un biais structurel systémique. Lorsque les grilles de cotation standardisées de Kohlberg étaient appliquées à des sujets féminins, ces derniers se trouvaient massivement et artificiellement plafonnés au Stade 3 (« orientation vers les relations interpersonnelles » ou stade du « bon garçon / de la gentille fille »). Dans le système kohlbergien, ce stade est jugé conventionnel, subordonné et inférieur au Stade 4 (axé sur la loi et l’ordre institutionnel) et aux Stades 5 et 6 (droits fondamentaux et principes universels). Gilligan a dénoncé l’aveuglement consistant à ériger une forme spécifique de socialisation et de rationalisation masculine en norme universelle du développement humain, qualifiant de « déficit » ce qui relevait en réalité d’une conception différente de l’espace moral. L’impartialité prônée par Kohlberg apparaissait ainsi comme un dispositif théorique invisibilisant la texture relationnelle de la vie humaine.

Cette contestation ne se réduisait pas à une simple querelle d’échantillonnage psychométrique. Elle touchait aux fondements ontologiques de la discipline. En interrogeant la primauté accordée aux concepts de contrat, d’arbitrage logique et de droits subjectifs abstraits, Gilligan postulait que le paradigme dominant excluait de son champ d’observation la moitié de l’expérience humaine. La justice kohlbergienne postulait un individu souverain, autosuffisant et séparé d’autrui, entrant ponctuellement en relation par le biais d’obligations négatives (ne pas nuire, respecter la propriété). L’émergence de l’hypothèse gilliganienne naît précisément de cette intuition : si l’on prête l’oreille à la voix des femmes sans filtrer a priori leur discours par les catégories déontologiques traditionnelles, ce n’est pas une pensée confuse ou lacunaire qui émerge, mais une ontologie relationnelle alternative d’une profonde cohérence intellectuelle.

1.2 L’émergence du concept d’éthique du care

L’acte de naissance conceptuel de l’éthique de la sollicitude, communément désignée sous l’appellation anglophone d’« éthique du care », procède d’un basculement métaphysique majeur : le passage d’une morale de la justice formelle à une morale de la responsabilité située. Alors que la philosophie morale héritière de Kant et de John Rawls conçoit le problème éthique comme une rivalité entre des libertés concurrentes devant être départagées par une règle neutre, l’éthique du care le redéfinit comme la réponse à une situation de détresse, de dépendance ou de rupture potentielle du tissu humain. Dans cette perspective, la valeur suprême n’est plus l’équité impersonnelle, mais le maintien du lien, la prévention de l’abandon et la préservation active des connexions interpersonnelles.

Ce déplacement conceptuel modifie radicalement la compréhension du soi moral. À l’individu atomisé de la tradition libérale, Gilligan oppose un soi fondamentalement relationnel et interdépendant. L’être humain ne naît pas autonome pour décider ensuite d’établir des contrats sociaux ; il naît dans un état d’extrême précarité et d’asymétrie biologique et psychique, inséré dès son premier souffle dans des chaînes de sollicitude sans lesquelles sa survie physique et affective serait impossible. Par conséquent, l’autonomie absolue n’est pas l’apogée du développement psychique, mais une illusion défensive masquant les attaches fondamentales qui nous constituent. La responsabilité morale cesse d’être une contrainte contractuelle librement consentie pour devenir une réactivité (responsiveness) incarnée et sensible aux besoins spécifiques de l’autre concret.

L’impact de la parution de l’ouvrage In a Different Voice en 1982 a été tellurique, bien au-delà des cercles restreints de la psychologie clinique de Harvard. En introduisant la notion d’une « voix différente », Gilligan n’offrait pas seulement une réhabilitation des dispositions traditionnellement associées aux femmes (telles que l’empathie, la compassion et le dévouement) ; elle ouvrait un champ philosophique nouveau où le soin, l’attention au particulier et la sollicitude matérielle devenaient des catégories d’analyse morale et politique de premier ordre. Cette reformulation a profondément déstabilisé les présupposés de l’éthique normative, en contraignant les théoriciens de la justice à s’interroger sur l’angle mort de leurs propres constructions : la dépendance humaine et le travail invisibilisé nécessaire à la préservation quotidienne du monde partagé.

1.3 Les prémisses méthodologiques de la recherche qualitative chez Gilligan

Pour mettre en lumière cette voix étouffée par les instruments quantitatifs dominants, Carol Gilligan a dû opérer une révolution méthodologique salutaire. La psychologie morale expérimentale de l’époque privilégiait outrageusement les questionnaires standardisés, les échelles de Likert et les dilemmes à choix contraints calibrés pour vérifier des hypothèses logico-déductives préalables. Face à ces dispositifs de laboratoire froids et décontextualisés, Gilligan a réhabilité la méthode clinique et qualitative, postulant que seule la narration libre et l’écoute en profondeur des récits autobiographiques permettent de faire affleurer la structure de sens que les sujets attribuent à leurs propres tourments éthiques.

Cette approche qualitative s’est nourrie de deux filiations intellectuelles distinctes mais convergentes. D’une part, l’écoute clinique d’inspiration psychanalytique, issue de Sigmund Freud, qui accorde une importance capitale aux silences, aux lapsus, aux répétitions inconscientes et aux métaphores utilisées par les analysants pour dire leur souffrance intérieure. D’autre part, la méthode clinique critique de Jean Piaget, consistant à dialoguer librement avec l’enfant autour d’un phénomène pour observer le mouvement vivant de sa pensée plutôt que le simple résultat de sa performance. En articulant ces influences, Gilligan a conçu ses entretiens non pas comme des tests d’aptitude normative, mais comme des espaces intersubjectifs d’investigation phénoménologique, au sein desquels la parole du participant est reçue dans toute son épaisseur existentielle.

La démarche de Gilligan est donc résolument inductive. Au lieu de mesurer la conformité des réponses à une grille de stades prédéfinie, la chercheuse s’immerge dans le corpus narratif pour en dégager les thèmes récurrents, les résonances sémantiques et les tensions non résolues. Cette posture implique d’accorder une primauté méthodologique absolue au contexte des décisions vécues. Pour Gilligan, un dilemme moral ne se résout pas dans l’éther des abstractions philosophiques, mais dans l’entrelacs des biographies singulières, au cœur des pressions sociales réelles, de la peur de la perte et de l’espoir du maintien des relations signifiantes.

2. Le cadre méthodologique des entretiens d’orientation morale

2.1 Architecture et déroulement des guides d’entretien qualitatif

Les protocoles d’entretien élaborés par Carol Gilligan et ses collaborateurs au sein du « Harvard Project on Women’s Psychology and Girls’ Development » se distinguaient radicalement des interrogatoires psychométriques classiques. Conçus sous la forme de guides d’entretien semi-directifs, ces dispositifs avaient pour objectif d’engager le participant dans une conversation réflexive dense, articulée autour de la remémoration et de la dissection d’un conflit moral personnellement éprouvé. Le chercheur n’adoptait pas une posture d’observateur neutre et distant, mais celle d’un témoin engagé et bienveillant, favorisant l’exploration intime sans jamais précipiter de jugement évaluatif.

Le protocole débutait invariablement par une interrogation ouverte visant à déstabiliser les définitions toutes faites : « Qu’est-ce que cela signifie pour vous d’être confronté(e) à un problème moral ? Pouvez-vous me décrire une situation de votre vie où vous avez dû faire un choix difficile et où vous ne saviez pas quelle était la bonne chose à faire ? ». À partir de cette entrée en matière narrative, le guide prévoyait des techniques de relance sophistiquées, destinées à sonder les strates profondes du raisonnement : « Quel était le conflit au cœur de cette situation ? », « Quelles étaient les différentes options envisagées et qu’est-ce qui pesait dans la balance ? », « De quoi vous sentiez-vous responsable ? », et enfin « Comment avez-vous tranché, et pensez-vous aujourd’hui avoir pris la bonne décision ? ».

Ces relances permettaient d’évaluer non seulement l’argumentation rationnelle mobilisée, mais aussi la charge émotionnelle, les sentiments de culpabilité, d’anxiété ou de soulagement traversés par l’agent. La posture réflexive du chercheur constituait un pivot indispensable du dispositif : l’enquêteur devait continuellement analyser ses propres réactions d’écoute, s’abstenir d’orienter le discours vers des formulations convenues et consigner scrupuleusement les hésitations, les inflexions de ton et les paradoxes énoncés. L’entretien devenait ainsi un révélateur des mécanismes psychologiques par lesquels un individu confère du sens et de la légitimité à ses actes.

2.2 Dilemmes réels versus dilemmes hypothétiques dans le recueil des données

L’une des innovations épistémologiques les plus décisives de Carol Gilligan réside dans sa critique de l’usage quasi-exclusif des dilemmes moraux hypothétiques dans l’école kohlbergienne. Le plus emblématique d’entre eux, le célèbre « dilemme de Heinz », met en scène un homme dont l’épouse est mourante et qui doit décider s’il doit ou non s’introduire par effraction chez un pharmacien rapace pour voler un médicament excessivement coûteux. Pour Kohlberg, l’intérêt de ce scénario réside dans sa pureté formelle : il oppose le droit fondamental à la vie au droit institutionnel de propriété, permettant ainsi d’évaluer la hiérarchisation déontologique opérée par le sujet.

Or, Gilligan a démontré que ces dilemmes de laboratoire souffrent d’une déficience psychologique rédhibitoire : ils sont artificiels, clos et dénués de toute conséquence pragmatique pour le sujet qui y répond. L’interrogé n’a aucune responsabilité réelle envers Heinz, son épouse ou le pharmacien. Il peut jongler en toute impunité avec des principes désincarnés, sans ressentir le poids de la souffrance humaine ni l’irréversibilité des actes posés. Face à cette abstraction, Gilligan a fait le choix audacieux d’orienter ses recherches vers le recueil de « dilemmes réels » — des situations vécues, chaotiques et déchirantes, où l’agent est engagé corps et âme, et où ses décisions entraînent des répercussions tangibles, souvent indélébiles, sur son existence et sur celle de ses proches.

Cette confrontation directe avec l’expérience vécue confère aux données de Gilligan une validité écologique incomparablement supérieure à celle des tests psychométriques traditionnels. En observant comment des individus délibèrent au cœur de la tourmente — lorsqu’ils doivent décider d’une rupture amoureuse dévastatrice, d’une interruption volontaire de grossesse, d’un choix de carrière engageant l’équilibre d’une famille ou de la dénonciation d’un collègue —, Gilligan ne saisit pas une morale de façade ou une rhétorique scolaire, mais la réalité viscérale de l’agentivité humaine. Elle documente la souffrance, l’angoisse de l’isolement et la vulnérabilité intrinsèque qui accompagnent l’obligation de choisir.

2.3 Critères de distinction initiaux entre les deux orientations

À mesure que les transcriptions intégrales des entretiens s’accumulaient sur les tables d’analyse du laboratoire de Harvard, une bipolarisation frappante a émergé des récits. Gilligan et son équipe ont progressivement forgé une matrice herméneutique rigoureuse permettant de discriminer de manière opératoire deux modes fondamentaux de structuration du champ éthique : l’orientation de la justice et l’orientation du care. Cette distinction s’opérait initialement à travers le repérage minutieux d’indices linguistiques et de champs lexicaux distincts.

L’orientation de la justice se signalait par l’emploi récurrent d’un vocabulaire articulé autour des notions de droits individuels, d’équité, de devoirs formels, de lois et de règles procédurales universelles. Le problème moral y était spontanément conceptualisé sous la forme d’un litige judiciaire : un conflit entre deux revendications légitimes qu’il convenait de trancher par l’application impartiale d’un principe hiérarchiquement supérieur. L’injustice, dans cette perspective, s’identifiait immédiatement à l’arbitraire, au favoritisme, à l’infraction à une règle établie ou à la violation de l’autonomie d’un tiers.

À l’inverse, l’orientation du care s’exprimait à travers un lexique radicalement différent, centré sur les idées de lien, d’attention, de responsabilité, de compassion et de prévention de la souffrance. Le problème moral n’était pas visualisé comme une équation de droits en concurrence, mais comme un risque de déchirure du tissu relationnel, une menace d’abandon ou une insensibilité à la détresse d’autrui. La faute morale par excellence n’était plus l’infraction à un décret abstrait, mais la rupture de la connexion humaine, la froideur affective ou l’indifférence face à la vulnérabilité. Cette dichotomie linguistique révélait deux manières irréductibles de se représenter l’être humain au monde : comme une monade autonome régie par des contrats, ou comme un être de relation enraciné dans un réseau d’attachements vitaux.

3. L’orientation de la justice : fondements et structure discursive

3.1 Les concepts clés : droits, réciprocité et équité abstraite

L’orientation de la justice s’enracine dans la grande tradition de l’individualisme philosophique occidental, de John Locke à John Rawls en passant par Thomas Hobbes et Kant. Dans ce cadre paradigmatique, l’agent moral est théorisé comme une entité fondamentale souveraine, rationnelle, délimitée et ontologiquement première par rapport aux liens sociaux qu’il choisit ultérieurement de contracter. La liberté et l’autonomie constituent les biens cardinaux que la morale a pour mission de protéger contre les empiétements d’autrui ou l’arbitraire du pouvoir politique.

Au cœur de cette orientation se trouve l’idéal de l’impartialité absolue. L’agent éthique mature est celui qui s’efforce de faire abstraction de ses émotions particulières, de ses attaches familiales, de ses intérêts corporatistes et des caractéristiques singulières des personnes impliquées, pour considérer la situation sous le regard d’un « observateur idéal » ou depuis ce que Rawls nomme le « voile d’ignorance ». L’équité est alors définie de manière strictement formelle : elle exige de traiter les cas similaires de manière identique, selon des critères de justice distributive et corrective universellement applicables. La réciprocité est comprise sur le modèle de l’équilibre contractuel : mes droits s’arrêtent là où commencent ceux des autres, et le respect mutuel consiste en une distance salutaire garantissant la non-ingérence dans la sphère privée de chacun.

Cette approche conçoit le dilemme moral comme une antinomie juridique. L’intelligence éthique consiste à identifier les principes en compétition, à évaluer leur universalisabilité selon le canon kantien et à déduire logiquement la solution normative qui s’impose à tout être doué de raison. La justice est donc fondamentalement aveugle — comme l’illustre la statuaire classique représentant Thémis les yeux bandés et tenant une balance —, une cécité volontaire censée immuniser la décision contre les corruptions de la pitié, du préjugé ou de la proximité affective.

3.2 Manifestations discursives et rhétoriques dans les transcriptions

Dans les transcriptions d’entretiens analysées par Gilligan, les participants ancrés dans l’orientation de la justice déploient une rhétorique argumentative hautement codifiée, caractérisée par une forte distanciation affective et une prédilection pour la logique hypothético-déductive. Le discours est saturé d’opérateurs déontiques de nécessité et de contrainte normative : les verbes « devoir », « être obligé de », « avoir le droit de », ou des expressions telles que « par principe », « en toute logique » et « selon la règle » reviennent de manière obsessionnelle pour étayer les jugements prononcés.

Ces locuteurs recourent spontanément à des métaphores issues du droit, de la jurisprudence ou des transactions économiques. Pour justifier une action douloureuse, ils n’hésitent pas à convoquer des analogies impersonnelles : « Si tout le monde agissait ainsi, la société s’effondrerait », ou « C’est une question de principe : on ne peut pas faire d’exception, car admettre une exception détruirait l’intégrité de la règle pour tous les autres ». Face à la complexité d’une situation humaine concrète, leur stratégie discursive consiste à épurer le récit de ses éléments biographiques surabondants afin d’isoler le squelette logique du problème, transformant une tragédie intime en un théorème d’arbitrage de droits.

Un exemple frappant de cette rhétorique est incarné par le personnage emblématique de « Jake », un garçon de onze ans interrogé par Gilligan sur le dilemme de Heinz. Interrogé pour savoir si Heinz doit voler le médicament, Jake répond sans l’ombre d’une hésitation par l’affirmative, en s’appuyant sur une déduction géométrique : le droit à la vie étant objectivement supérieur au droit de propriété dans la hiérarchie des lois humaines, le vol devient logiquement licite et obligatoire. Jake perçoit la morale comme un problème de mathématiques appliquées : il y a des variables, des constantes et une équation à résoudre. L’émotion est délibérément mise à l’écart, perçue comme un facteur de confusion risquant de vicier la pureté de la démonstration.

3.3 Forces et apories de l’orientation de la justice selon les données empiriques

L’orientation de la justice possède d’incontestables vertus émancipatrices que Gilligan n’a jamais cherché à disqualifier. Elle constitue un rempart indispensable contre l’arbitraire despotique, le tribalisme, le népotisme et les dérives subjectivistes où la décision éthique ne reposerait que sur le bon vouloir affectif des plus forts. En posant l’égale dignité de chaque individu par-delà les frontières d’appartenance communautaire, l’idéal de justice universelle garantit des droits inaliénables sans lesquels la tyrannie du groupe sur l’individu trouverait un terreau fertile. C’est le langage des chartes constitutionnelles, de l’abolitionnisme et des droits de l’homme.

Toutefois, confrontée aux réalités concrètes documentées dans les entretiens narratifs, l’orientation de la justice dévoile d’écrasantes apories psychologiques et sociales. Sa première impasse réside dans son incapacité structurelle à penser la vulnérabilité asymétrique. Fondée sur la fiction d’acteurs moraux indépendants, égaux en force et capables de négocier des contrats réciproques, la justice formelle se trouve totalement démunie face aux situations où l’un des agents est radicalement dépendant, incapable de revendiquer ses droits ou dépourvu de tout pouvoir de négociation (le nouveau-né, la personne âgée dépendante, l’individu en détresse psychiatrique majeure).

De plus, l’impératif d’impartialité absolue court en permanence le risque de basculer dans l’insensibilité morale la plus glaciale. En refusant de prendre en compte la singularité biographique des individus au nom de la stricte égalité procédurale, la justice abstraite peut prescrire des solutions qui, tout en étant irréprochables sur le plan logique, s’avèrent humainement catastrophiques et destructrices de liens vitaux. L’atomisation de la société en une constellation de monades souveraines repliées sur leurs droits subjectifs engendre une déliaison généralisée, où le respect scrupuleux de la non-agression masque une profonde indifférence à l’égard de la souffrance silencieuse qui ne fait l’objet d’aucune infraction pénale.

4. L’orientation du care : principes relationnels et voix narrative

4.1 L’interdépendance, l’attention et le maintien du lien

À l’opposé de l’abstraction formaliste de la justice, l’orientation du care prend pour point de départ anthropologique la corporéité, la finitude et l’incomplétude constitutive de l’être humain. Comme l’a théorisé plus tard la philosophe Nel Noddings, le care n’est pas un système de règles déductives, mais une pratique et une posture affective qui reposent sur ce qu’elle nomme une « attention réceptive » (engrossment) et un « décentrement » (motivational displacement). L’agent moral ne se demande pas : « Quelle est la règle universelle applicable ici ? », mais plutôt : « Quels sont les besoins concrets de cette personne dans cette situation précise, et comment puis-je répondre de manière à maintenir la relation et à soulager sa souffrance ? ».

L’impératif moral fondamental qui traverse l’ensemble des discours relevant du care est formulé de manière négative mais puissante : il s’agit avant tout de ne pas causer de tort (do no harm) et de ne pas rompre la connexion. L’éthique devient ici un travail méticuleux de raccommodage, de réparation et de tissage. Là où la justice tranche et sépare par le glaive de la loi, le care tente de préserver, d’envelopper et de concilier. Cette posture exige une réceptivité extrêmement fine aux indices non-verbaux, aux non-dits contextuels et aux asymétries de vulnérabilité. Elle reconnaît que les relations humaines ne sont presque jamais des associations symétriques entre égaux contractants, mais des équilibres fragiles traversés par la maladie, la dépendance économique ou la fragilité émotionnelle.

Dans ce paradigme, la responsabilité morale n’est pas une limite négative imposée du dehors à la liberté individuelle, mais le fruit spontané de la sollicitude. L’individu ne se sent pas responsable parce qu’il a signé un engagement explicite, mais parce que la détresse de l’autre lui a été adressée et l’a touché dans sa propre chair relationnelle. La proximité, le contact sensible et la connaissance intime de l’autre ne sont plus considérés comme des biais cognitifs venant troubler la pureté du jugement, mais au contraire comme les conditions épistémologiques indispensables à un discernement éthique juste et ajusté.

4.2 Marqueurs linguistiques et thématiques de la sollicitude dans les entretiens

Sur le plan de l’expression discursive, les entretiens relevant de l’orientation du care présentent une facture narrative immédiatement identifiable par sa tonalité affective, sa contextualisation foisonnante et ses hésitations méthodiques. Le vocabulaire employé mobilise abondamment le registre du sentiment, de l’attention sensible et du réseau d’attachement : « faire attention », « être présente pour elle », « écouter la détresse », « ressentir le choc », « peur d’isoler », « réparer la relation ».

Contrairement aux démonstrations rectilignes des partisans de la justice, les récits du care se caractérisent par une syntaxe sinueuse, riche en pauses, en rétractations et en interrogations rhétoriques (« Est-ce que je ne risque pas de la blesser si je dis cela ? », « Comment puis-je l’aider sans pour autant m’effacer totalement ? »). Loin de traduire une faiblesse de la pensée logique, cette fluidité discursive reflète la complexité vertigineuse du monde interpersonnel, où chaque action entraîne une cascade de répercussions émotionnelles impossibles à quantifier par un simple calcul d’utilité. Les participantes s’attachent à décrire l’histoire singulière de la relation, le passé des protagonistes et leurs traumatismes antérieurs, estimant qu’aucun jugement moral ne peut être valablement porté sans la prise en compte intégrale de cette historicité narrative.

La figure d’« Amy », la jeune fille de onze ans interrogée en miroir de Jake sur le dilemme de Heinz, illustre parfaitement cette posture discursive. Lorsqu’on lui demande si Heinz doit voler le remède, Amy refuse catégoriquement l’alternative binaire (voler ou laisser mourir) dans laquelle Kohlberg enferme le sujet. Elle s’inquiète des conséquences relationnelles futures : « Si Heinz vole le médicament, il ira en prison, et sa femme se retrouvera de nouveau seule et malade, sans personne pour s’occuper d’elle. Il doit plutôt aller parler au pharmacien, lui expliquer la situation, demander de l’aide à son entourage ou faire un prêt ». Pour Amy, le dilemme ne se résout pas par une infraction technique à la propriété, mais par la relance de la communication humaine là où le dialogue a échoué. Elle perçoit le conflit non pas comme une opposition de droits abstraits, mais comme un nœud relationnel qui s’est rompu et qu’il faut détisser patiemment.

4.3 Défis psychologiques inhérents à l’orientation du care

Si l’orientation du care ouvre une perspective humaine d’une infinie richesse, elle comporte également des risques psychologiques et existentiels considérables, abondamment documentés par Gilligan tout au long de ses investigations cliniques. Le premier et le plus pernicieux d’entre eux est le piège de l’abnégation et du sacrifice de soi. Dans les contextes patriarcaux où la socialisation féminine a historiquement fusionné la bonté morale avec l’effacement total des besoins propres, le care peut dégénérer en une servitude volontaire délétère. La femme socialisée dans cette disposition risque d’intérioriser l’idée que s’affirmer elle-même comme un être doté de désirs et de droits légitimes constitue un acte impardonnable d’égoïsme.

Ce dévouement unilatéral engendre ce que la psychologie clinique contemporaine qualifie de surmenage empathique, d’usure de compassion ou de burn-out relationnel. À force de se vivre comme le réceptacle absolu de la vulnérabilité d’autrui, le sujet moral s’épuise, se vide de sa propre substance psychique et sombre dans un ressentiment destructeur. Les entretiens révèlent fréquemment des situations d’enfermement dramatique où des femmes se trouvent paralysées par des demandes relationnelles contradictoires émanant de leurs enfants, de leur conjoint ou de leurs parents âgés, sans disposer d’aucun critère objectif d’arbitrage pour refuser leur concours sans s’effondrer sous le poids d’une culpabilité dévorante.

Enfin, sur le plan philosophique et normatif, l’orientation du care se heurte à la menace permanente du favoritisme, du népotisme et de l’enfermement communautaire. En privilégiant la proximité affective et la visibilité concrète des détresses sur l’impartialité formelle, le care risque de concentrer l’ensemble des ressources de sollicitude sur les proches, les familiers et les semblables, abandonnant à leur sort les anonymes, les étrangers et les exclus du réseau relationnel immédiat. Sans l’armature universaliste de la justice pour corriger ses penchants émotionnels, le care peut ainsi involontairement reproduire des dynamiques d’iniquité et d’exclusion territoriale intolérables.

5. L’étude sur la décision d’avortement : le laboratoire empirique central

5.1 Dispositif d’investigation et caractéristiques des participantes

L’étude la plus célèbre et la plus décisive menée par Carol Gilligan, au cœur de laquelle le modèle théorique du care a trouvé sa consécration clinique, porte sur le processus décisionnel entourant l’avortement (« The Abortion Decision Study »). Menée au milieu des années 1970, peu après la légalisation historique de l’avortement par l’arrêt Roe v. Wade de la Cour suprême des États-Unis en 1973, cette recherche a réuni un échantillon diversifié de 29 femmes âgées de 15 à 33 ans, issues de milieux sociaux, ethniques et éducatifs variés. Ces participantes étaient recrutées auprès d’agences d’orientation en matière de grossesse et de cliniques de planification familiale de la région de Boston au moment même où elles se trouvaient confrontées à une grossesse imprévue et devaient décider de la poursuivre ou de l’interrompre.

Ce dispositif d’investigation se distinguait par une intensité existentielle sans commune mesure avec les tests universitaires ordinaires. Les entretiens qualitatifs initiaux étaient menés au cours du premier trimestre décisionnel, dans cet interstice temporel angoissant où le choix n’est pas encore consommé mais où l’horloge biologique impose une échéance inéluctable. Les participantes se trouvaient dans un état de vulnérabilité psychologique et morale absolue, sommées de trancher un dilemme où la vie, la mort, l’avenir personnel, les loyautés amoureuses et les responsabilités parentales entraient dans une collision tragique. Gilligan a conduit un suivi longitudinal minutieux, réinterviewant une grande partie de ces femmes un an après la décision afin d’évaluer la trajectoire morale post-décisionnelle et la restructuration durable du sens de soi.

En choisissant l’avortement comme laboratoire empirique, Gilligan ne s’intéressait pas au débat juridique ou théologique partisan. Elle voyait dans cette épreuve un révélateur anthropologique pur : pour une femme, la décision d’avorter ou de mener une grossesse à terme condense de manière paroxystique l’intersection entre le devoir envers soi-même et la responsabilité envers autrui. Le corps devenant le lieu même de l’interdépendance relationnelle, aucune rhétorique abstraite ne pouvait masquer la réalité concrète du choix à opérer.

5.2 Les trois niveaux de développement moral du care identifiés

L’analyse qualitative transversale des 29 entretiens a permis à Gilligan d’identifier une séquence développementale hautement structurée, articulée en trois niveaux majeurs séparés par deux phases critiques de transition herméneutique :

  • Niveau 1 : L’orientation vers la survie individuelle (Survie égoïste). À ce stade initial, la moralité est perçue à travers le prisme de la préservation de soi. L’agent, souvent marqué par un sentiment profond d’isolement, de précarité ou d’impuissance sociale, concentre l’ensemble de ses délibérations sur ce qui est nécessaire pour sa propre survie physique, économique ou psychologique. Le « bien » se confond purement et simplement avec la satisfaction des besoins élémentaires du moi. Si l’avortement est envisagé ou refusé, c’est uniquement sous l’angle du bénéfice ou de la menace directe pour l’existence individuelle de la femme, autrui n’apparaissant que comme une contrainte extérieure ou un danger potentiel.
  • Transition 1 : Du pragmatisme égoïste à la responsabilité. Le passage au niveau supérieur s’amorce lorsque le sujet commence à ressentir le caractère insatisfaisant et aliénant d’un fonctionnement centré sur le seul intérêt personnel. Une critique interne du soi émerge, catalysée par la prise de conscience des conséquences des actes individuels sur autrui. Le concept d’« attachement » commence à fissurer la carapace narcissique : la participante fait l’expérience d’un sentiment diffus de culpabilité et commence à requalifier son égocentrisme antérieur de « coupable » ou d’« immature », ouvrant la porte à l’exigence morale de prendre soin d’autrui.
  • Niveau 2 : La bonté comme abnégation (La dévotion conventionnelle). Dans ce deuxième stade, le jugement moral s’aligne entièrement sur les stéréotypes socioculturels traditionnels de la féminité vertueuse. La « bonté » est désormais identifiée à l’altruisme sacrificiel, à l’abnégation absolue et au dévouement sans faille aux désirs d’autrui (le fœtus, le partenaire, les parents). L’approbation sociale devient la boussole exclusive de l’action. Dans ce cadre conventionnel, la prise en compte des propres besoins de la femme est systématiquement stigmatisée comme un acte immoral d’égoïsme. La femme se sent moralement obligée de s’immoler psychiquement pour préserver le bien-être des autres, s’enfermant dans une logique de martyre affectif où la décision d’avorter devient le théâtre d’une autodépréciation radicale.
  • Transition 2 : De la conformité sacrificielle à la vérité intérieure. Cette seconde transition constitue le basculement psychologique le plus douloureux et le plus libérateur du parcours. La femme commence à percevoir l’hypocrisie et la violence intrinsèques du sacrifice de soi unilatéral. Elle découvre que nier ses propres besoins fondamentaux engendre non pas l’harmonie, mais l’amertume, la rancœur et, paradoxalement, un préjudice grave infligé à son entourage relationnel. Le dilemme entre « être bonne » (s’effacer pour les autres) et « être égoïste » (penser à soi) est remis en cause dans ses prémisses mêmes : le sujet réalise que l’honnêteté et la vérité exigent de s’inclure soi-même dans l’équation morale.
  • Niveau 3 : La moralité de la non-violence et l’intégration inclusive. Le stade ultime de maturité du care transcende la fausse dichotomie entre l’égoïsme et le sacrifice. L’agent moral comprend désormais que le soi et l’autre sont intrinsèquement et indissolublement liés dans un même réseau d’interdépendance. Le principe éthique directeur devient celui de la non-violence universelle : faire preuve de sollicitude envers autrui sans jamais s’exclure soi-même de ce cercle de compassion. L’avortement ou la maternité n’est plus envisagé sous le mode de la victimisation ou de l’arbitraire, mais comme l’assomption lucide d’un choix complexe, douloureux mais responsable, où la femme revendique la légitimité de sa propre vie tout en honorant la vérité de ses liens affectifs.

5.3 Enseignements majeurs tirés des transcriptions cliniques

Les enseignements tirés de ces transcriptions cliniques ont pulvérisé plusieurs décennies de préjugés psychanalytiques et comportementalistes relatifs à la prétendue passivité morale des femmes. Loin de révéler des sujets infantiles, soumis aux caprices de leurs pulsions ou incapables de rationalité éthique, les enregistrements de Gilligan témoignent d’une délibération intérieure d’une densité intellectuelle et émotionnelle extraordinaire. Les femmes interrogées se débattent avec une acuité remarquable contre les assignations culturelles étouffantes qui les somment de choisir entre la sainteté sacrificielle et la condamnation pour cruauté égoïste.

Le matériel clinique met en lumière de manière éclatante la dialectique fondamentale qui tiraille la conscience humaine : la tension irréductible entre le devoir envers soi-même et la responsabilité envers le réseau du vivant. L’un des apports majeurs de l’étude est d’avoir démontré empiriquement que la maturité ne s’exprime pas par l’escalade vers des règles juridiques toujours plus désincarnées, mais par la conquête difficile de la capacité à articuler la vérité de sa propre parole au sein de la relation. L’accès au Niveau 3 ne relève pas d’une compétence logique supérieure, mais d’une transformation psychodynamique profonde où la femme cesse de se penser comme un objet dépendant du jugement d’autrui pour se vivre enfin comme un sujet moral à part entière, auteur responsable de sa destinée.

De plus, cette recherche a prouvé que la complexité éthique réelle ne peut jamais être adéquatement capturée par les catégories simplistes du débat politique traditionnel opposant le « droit de choisir » (pro-choice) au « droit à la vie » (pro-life). Les participantes à l’étude ne raisonnaient presque jamais en termes de droits individuels exclusifs ou de propriétés juridiques du fœtus. Elles appréhendaient l’interruption de grossesse comme un deuil relationnel tragique au cœur d’une écologie humaine blessée, exigeant une réévaluation globale de leurs liens avec leurs partenaires, leurs familles et la société tout entière.

6. L’étude sur les étudiants de premier cycle : droits et responsabilités

6.1 Protocole longitudinal auprès des étudiants de Harvard

Parallèlement à l’étude clinique sur l’avortement, Carol Gilligan a mené une vaste enquête longitudinale auprès d’une cohorte mixte d’étudiants de premier cycle (undergraduates) inscrits à l’Université Harvard. Ce projet de recherche s’intéressait à la période charnière de l’entrée dans la vie adulte, moment où les individus sont confrontés pour la première fois à une autonomisation radicale vis-à-vis du cadre familial, tout en devant s’adapter aux exigences académiques, sociales et professionnelles d’une institution d’élite hautement compétitive.

Le protocole d’investigation comportait une dimension comparative sophistiquée. Les étudiants étaient soumis à la fois aux dilemmes hypothétiques standardisés de la batterie de Kohlberg (permettant d’établir leur score de développement formel selon l’échelle classique de la justice) et à des entretiens semi-directifs approfondis portant sur des conflits éthiques réels issus de leur vie quotidienne universitaire et amoureuse. Les participants étaient réinterrogés au fil de leur scolarité, puis à l’orée de leur entrée sur le marché du travail ou dans les écoles doctorales. Cette méthodologie en double miroir visait à observer si la pensée morale des sujets évoluait selon une trajectoire homogène ou si des distorsions systématiques apparaissaient selon que le dilemme était fictif ou autobiographique.

Ce protocole a permis de saisir sur le vif les processus d’émancipation psychique, la redéfinition des idéaux moraux et la manière dont les jeunes hommes et les jeunes femmes négocient les conflits entre ambition personnelle et attachements relationnels. Il constituait un terrain d’observation privilégié pour analyser l’impact différentiel des modèles de réussite institutionnelle sur la conscience morale masculine et féminine.

6.2 Différenciation de la maturité morale selon l’axe justice/care

Les résultats de cette enquête universitaire ont mis en évidence une divergence frappante dans les trajectoires de maturité morale empruntées par les étudiants selon leur genre socialisé. Les parcours des jeunes hommes s’alignaient avec une facilité remarquable sur l’orientation de la justice procédurale. Évoluant au sein d’un univers compétitif axé sur la performance individuelle, ces derniers conceptualisaient spontanément l’autonomie comme une capacité de séparation victorieuse, de maîtrise rationnelle et d’affirmation souveraine de soi face à des rivaux légitimes. Pour eux, l’entrée dans l’âge adulte impliquait de se dégager des dépendances affectives infantiles pour embrasser une morale de la règle claire, du contrat équitable et de la délimitation stricte des compétences.

En revanche, les trajectoires morales des étudiantes étaient massivement structurées autour de l’axe de la responsabilité relationnelle et de la gestion délicate des réseaux d’attachement. Loin de considérer l’autonomie comme une rupture des liens, elles cherchaient désespérément à concilier leur trajectoire intellectuelle et professionnelle avec la préservation continue de leurs amitiés, de leurs couples et de leurs solidarités familiales. Cette quête d’interdépendance harmonieuse les plaçait fréquemment dans des situations de vulnérabilité institutionnelle aiguë. Formées à une éthique de l’attention et de la réceptivité, elles ressentaient l’individualisme forcené du milieu académique de Harvard comme une violence froide et déshumanisante.

L’étude a ainsi mis au jour un phénomène psychologique récurrent : le sentiment d’imposture et les profondes crises de légitimité vécues par les jeunes femmes qui tentaient de se conformer aux standards masculins de la réussite universitaire. Lorsqu’elles adoptaient la rhétorique impersonnelle de la justice abstraite pour briller dans les séminaires, elles éprouvaient une sensation de dissociation intérieure, comme si elles devaient taire leur voix authentique pour parler un idiome étranger. Cependant, à mesure qu’ils progressaient vers la fin de leur cycle d’études, les profils les plus matures des deux sexes commençaient à présenter des formes de convergence fascinantes, amorçant une intégration complexe des deux registres.

6.3 Résultats comparatifs et théorisation de la divergence de genre

La mise en regard systématique des réponses aux dilemmes hypothétiques et aux dilemmes vécus a permis à Gilligan d’aboutir à une conclusion théorique fondamentale, qui allait définitivement fissurer l’édifice structuraliste kohlbergien. Il est apparu avec une clarté aveuglante que la prédominance de l’orientation de la justice dans les tests classiques n’était qu’un artefact méthodologique créé par la nature même des instruments de mesure. Lorsque les étudiantes étaient interrogées sur des abstractions désincarnées (Heinz), elles utilisaient souvent le registre de la conciliation relationnelle, ce qui conduisait les cotateurs kohlbergiens à les classer invariablement au médiocre Stade 3. Mais dès lors que ces mêmes étudiantes étaient interrogées sur leurs propres dilemmes existentiels, leur discours révélait une complexité réflexive, une finesse contextuelle et une lucidité psychologique d’un niveau d’élaboration éthique équivalent, sinon supérieur, aux élaborations des Stades 5 ou 6 de la justice.

Cette démonstration a porté un coup fatal au préjugé hiérarchique : l’orientation du care ne constitue nullement un stade préparatoire ou inférieur à la justice formelle, mais bien une voix morale parallèle, autonome et dotée de sa propre trajectoire d’excellence épistémique. Gilligan réhabilitait ainsi la relation, l’attachement et la sensibilité interpersonnelle non pas comme des faiblesses affectives résiduelles, mais comme les composantes les plus nobles d’une forme sophistiquée d’intelligence morale pratique.

Enfin, Carol Gilligan a profité de ces résultats pour dissiper tout malentendu biologisant ou essentialiste. Si la voix du care était préférentiellement énoncée par les femmes au sein de son échantillon, cela ne résultait pas d’une essence féminine innée, mais des processus de socialisation différentielle et de la division genrée du travail affectif au sein de la société patriarcale. La voix différente découverte à Harvard était une voix humaine fondamentale, que la culture masculine hégémonique avait appris à réprimer chez les garçons dès le plus jeune âge, tout en l’assignant impérativement aux jeunes filles sous peine de disqualification sociale.

7. La méthode d’écoute des voix : ‘The Listening Guide’

7.1 Les quatre lectures séquentielles du protocole d’analyse narrative

Pour conférer à sa découverte une armature scientifique irréprochable et dépasser le stade de l’intuition phénoménologique, Carol Gilligan, en collaboration avec Lyn Mikel Brown, Mark Tappan et d’autres membres de son équipe, a formalisé un protocole d’analyse textuelle rigoureux : le Listening Guide (ou Guide d’écoute des voix). Cette méthode d’analyse qualitative narrative repose sur le postulat que la parole humaine est polyphonique, traversée par des harmoniques multiples, des contrepoints et des tensions inconscientes qui ne peuvent être captés par une lecture linéaire ou par un simple codage thématique par mots-clés. Le protocole impose à l’analyste de réaliser quatre écoutes (ou lectures séquentielles) complètes de chaque transcription intégrale d’entretien, chacune adoptant une focale herméneutique spécifique.

La première lecture est dédiée à la saisie de l’intrigue globale (the plot) et à l’exploration des résonances affectives du chercheur. Il s’agit de reconstituer le paysage narratif : quels sont les événements racontés, les acteurs en présence, les ruptures temporelles, les métaphores dominantes ? Simultanément, le chercheur consigne de manière hautement réflexive ses propres émotions à l’écoute du texte : ses mouvements d’adhésion, d’irritation, d’angoisse ou de projection, neutralisant ainsi les biais projectifs inconscients qui pourraient gauchir l’interprétation ultérieure.

La deuxième lecture est consacrée au traçage de la voix du soi (the voice of the « I »). L’analyste se concentre exclusivement sur la manière dont le sujet parlant se met en scène à la première personne du singulier. Comment le locuteur formule-t-il ses désirs, ses hésitations, ses certitudes et ses doutes ? C’est au cours de cette phase que s’opère la confection du puissant outil clinique nommé le « Poème du Je ».

La troisième et la quatrième lectures traquent respectivement les voix relationnelles et normatives en conflit au sein du texte. La troisième écoute recherche les traces de la voix de la justice : l’expression des règles institutionnelles, des jugements abstraits, des devoirs impersonnels et des pressions exercées par les normes culturelles dominantes du milieu social. Enfin, la quatrième lecture s’accorde aux fréquences de la voix du care : elle repère la préoccupation pour le maintien du lien, l’écoute des besoins silencieux, la douleur éprouvée face à la détresse d’autrui, mais aussi les résistances souterraines de l’agent face à l’injonction au renoncement de soi. En superposant ces quatre strates de lecture, le chercheur accède à la symphonie psychique intérieure du participant.

7.2 Le ‘Poème du Je’ (I-Poem) comme instrument psychologique

Parmi les innovations techniques les plus remarquables du Listening Guide, le « Poème du Je » (I-Poem) occupe une place méthodologique centrale. Conçu pour faire affleurer la vérité psychologique enfouie sous les rationalisations du discours social conventionnel, cet outil repose sur un protocole d’extraction littérale d’une précision chirurgicale. L’analyste parcourt un passage significatif de la transcription et extrait, dans leur ordre chronologique exact d’apparition, chaque pronom « Je » (ou « Moi ») associé immédiatement à son verbe d’action ou d’état, ainsi qu’aux compléments directs indispensables, en évacuant tout le reste du tissu narratif.

Les segments ainsi isolés sont ensuite disposés verticalement sous forme strophique, à la manière d’un poème en vers libres. Le résultat obtenu est saisissant de puissance clinique. En court-circuitant la trame narrative des faits anecdotiques, le Poème du Je met à nu le mouvement psychodynamique souterrain de l’agent moral, révélant ses oscillations intimes, ses mécanismes d’affirmation et ses stratégies défensives d’auto-invisibilisation.

Considérons, à titre d’illustration, la métamorphose stylistique révélée par un Poème du Je extrait de l’entretien d’une femme déchirée par un dilemme conjugal :

Je pense
Je devrais me taire
Je ne sais pas
Je ressens pourtant la déchirure
Je veux partir
J’ai peur de briser la famille
Je disparais

Une telle strophe condense en sept vers la tragédie du Niveau 2 du care : l’émergence d’une pulsion d’affirmation immédiatement réprimée par la terreur de la séparation et par l’injonction à l’effacement de soi. L’outil du Poème du Je permet de désamorcer les interprétations projectives hâtives du chercheur en le contraignant à se confronter à la matérialité brute de l’auto-représentation du sujet.

7.3 Rigueur herméneutique et validité dans l’analyse qualitative

Face aux attaques récurrentes d’une partie de la communauté psychologique quantitative accusant la démarche qualitative de verser dans l’impressionnisme subjectiviste, l’école de Gilligan a développé des protocoles de standardisation et de fidélité interprétative d’une rare exigence épistémologique. La fiabilité du Listening Guide n’est pas abandonnée à l’intuition solitaire d’un chercheur isolé, mais garantie par un processus de codage croisé en équipes de recherche interdisciplinaires.

Dans ces séminaires de lecture clinique, plusieurs analystes décortiquent indépendamment la même transcription intégrale selon les quatre étapes de l’écoute. Les Poèmes du Je et les cartographies des voix de justice et de care sont ensuite confrontés, ligne par ligne. Tout désaccord herméneutique fait l’objet d’une argumentation textuelle minutieuse, où chaque interprétation doit impérativement s’adosser à des indices linguistiques explicites dans le corpus (présence de pauses, marqueurs déontiques, ruptures sémantiques). Ce travail collectif de triangulation interprétative permet d’atteindre un haut degré de reproductibilité et de consensus scientifique.

De surcroît, la méthode impose une explicitation intégrale de la positionnalité de l’enquêteur. Le chercheur doit documenter comment sa propre identité sociale, son genre, son statut institutionnel et son histoire affective entrent en résonance avec le récit analysé. Loin de fragiliser la scientificité de la démarche, cette lucidité réflexive constitue le garant méthodologique le plus robuste contre les aveuglements de la fausse neutralité positiviste, ancrant l’analyse dans les exigences contemporaines de la rigueur qualitative en sciences humaines.

8. Analyse comparative des récits : Justice contre Care face aux dilemmes réels

8.1 Conflit d’obligations : Les cas de rupture relationnelle

L’observation des transcriptions de récits confrontant des individus à l’épreuve d’une rupture relationnelle majeure — qu’il s’agisse d’un divorce conflictuel ou de l’expulsion d’un ami engagé dans une spirale destructrice — offre un éclairage clinique exceptionnel sur l’incompatibilité apparente des deux grilles de lecture morale lorsque celles-ci sont mobilisées à l’état pur.

Sous l’angle de l’orientation de la justice, le récit du participant se focalise immédiatement sur la détermination des droits contractuels bafoués, la qualification des torts réciproques et l’établissement d’une sentence équitable. Le conflit est appréhendé comme une balance dont les plateaux doivent être rééquilibrés. Le locuteur justifie la rupture en invoquant la violation des clauses tacites de l’association : « J’ai fait ma part, l’autre a manqué à ses engagements formels ; dès lors, le contrat est nul et non avenu ». L’objectif éthique consiste à clore le litige, à délimiter les préjudices matériels et symboliques et à sortir de l’interaction avec le sentiment d’avoir agi dans les bornes irréprochables de son bon droit, quitte à laisser l’autre effondré sur le plan existentiel.

Sous l’angle de l’orientation du care, la même scène de séparation est racontée dans un tout autre univers de sens. Le problème ne réside nullement dans la clôture procédurale d’un litige contractuel, mais dans la gestion déchirante de la souffrance induite par la fin d’un lien. Le sujet passe de longues heures à évaluer l’impact émotionnel dévastateur que la décision produira sur la psyché de l’autre, s’interrogeant sur la façon d’amortir la chute, de préserver les canaux minimaux de l’empathie et d’éviter que la rupture ne prenne la forme cruelle d’un abandon pur et simple. Là où l’homme de la justice cherche la justification du droit, l’agent du care cherche désespérément à maintenir la dignité relationnelle par-delà la fin de la vie commune.

8.2 La gestion de la loyauté et du secret professionnel

Un autre cas paradigmatique hautement discriminant au sein des entretiens concerne les conflits éthiques vécus par des professionnels (médecins, travailleurs sociaux, enseignants, avocats) pris en tenaille entre le respect scrupuleux d’un secret institutionnel ou d’une règle déontologique stricte, et la compassion urgente commandée par la détresse d’une personne singulière.

Dans la perspective de la justice, la réponse au conflit est dictée par la primauté absolue de l’impératif statutaire et de la légalité républicaine. Le professionnel raisonne en termes de rôle institutionnel : en tant qu’agent dépositaire d’un mandat public, son devoir transcende les états d’âme particuliers. Transgresser la règle au nom d’un élan de compassion envers un patient ou un usager spécifique reviendrait à introduire l’arbitraire au sein de l’institution, à briser l’égalité de traitement entre tous les administrés et à risquer une sanction légitime. L’équité exige ici le sacrifice stoïque de l’empathie sur l’autel de la cohérence institutionnelle universelle.

Pour le praticien guidé par l’éthique du care, cette application aveugle de la règle est vécue comme une trahison intolérable de la mission humaine originelle du soin. La détresse d’un tiers désigné et vulnérable, là, sous ses yeux, interpelle directement sa responsabilité morale d’être humain avant son allégeance bureaucratique à une administration abstraite. Les transcriptions recueillent alors les récits de désobéissances éthiques silencieuses : des infirmières qui contournent un protocole rigide pour permettre à un proche de veiller un mourant en dehors des heures réglementaires, des travailleurs sociaux qui omettent de consigner un manquement technique pour éviter qu’une mère précaire ne perde la garde de ses enfants. Le care affirme ici la supériorité de la sollicitude vivante sur le rigorisme du code pénal ou réglementaire.

8.3 Perception de la faute et de la culpabilité

La nature même de l’affect de culpabilité et les modalités de son soulagement diffèrent fondamentalement selon l’orientation morale qui structure la conscience du sujet. Cette divergence éclate au grand jour dans la manière dont les individus interviewés se remémorent leurs manquements passés.

Dans le paradigme de la justice, la culpabilité est ontologiquement liée à la transgression d’un principe, de la loi ou du contrat d’autonomie. L’agent se sent coupable parce qu’il a franchi une ligne interdite, parce qu’il a pris plus que sa part, ou parce qu’il s’est octroyé un privilège indu que la raison lui interdisait de généraliser. La réparation morale exigée par ce schéma est de nature rétributive ou procédurale : elle réclame le châtiment, la compensation financière proportionnée, l’amende honorable publique ou la soumission volontaire à la sanction prévue par le système normatif pour purger la faute et restaurer l’ordre du droit.

Dans le paradigme du care, la culpabilité ne naît pas de l’infraction à un décret abstrait, mais du constat accablant d’avoir été aveugle, sourd ou insensible à l’appel de détresse d’un être vulnérable. C’est la culpabilité d’avoir abandonné l’autre à son désarroi, d’avoir privilégié son propre confort narcissique au détriment du soutien attendu, d’avoir laissé le fil du lien se briser par négligence ou couardise. Par conséquent, aucune compensation légale ou châtiment formel ne peut apaiser cette morsure éthique. La seule voie de guérison réside dans la restauration active de la relation : le pardon mutuel, la reconnaissance explicite de la douleur causée, l’engagement renouvelé dans la présence et le travail humble et patient de raccommodage de la confiance blessée.

9. Genre, socialisation et dualité morale dans les entretiens

9.1 L’hypothèse non-essentialiste de Gilligan sur la voix de genre

L’un des malentendus les plus persistants qui a entouré la réception critique de l’œuvre de Carol Gilligan consiste à la réduire à un différentialisme de genre essentialiste ou biologique, selon lequel les femmes posséderaient naturellement l’apanage de la sollicitude et de l’empathie, tandis que les hommes seraient génétiquement ou physiologiquement voués à l’abstraction logique et à la compétition juridique. Gilligan a inlassablement combattu cette caricature dans ses écrits théoriques ultérieurs, précisant avec fermeté que sa thèse portait sur une distinction entre « thèmes moraux » et non sur une séparation étanche entre les sexes biologiques.

L’orientation du care est une voix humaine universelle, une potentialité fondamentale d’intelligibilité éthique accessible et nécessaire à tout être humain, indépendamment de son identité de genre anatomique. Si cette voix est historiquement apparue comme étant la « voix des femmes », cela s’explique par la division sociale, économique et culturelle du travail dans les sociétés patriarcales. Depuis des millénaires, la sphère publique — régie par le droit, la rivalité politique, le commerce et la guerre — a été réservée aux hommes, qui y ont développé et valorisé le langage de la justice abstraite. Simultanément, la sphère reproductive et domestique — axée sur la petite enfance, les soins aux aînés, la tenue du foyer et le réconfort affectif — a été assignée de force aux femmes, les contraignant à cultiver prioritairement les compétences du care sous peine d’exclusion existentielle.

Pour illustrer cette coexistence possible des deux registres chez un même individu, Gilligan recourt fréquemment à la métaphore du contrepoint musical. Tout comme une fugue baroque articule plusieurs lignes mélodiques indépendantes qui se répondent, se croisent, entrent en dissonance puis en harmonie, la conscience morale humaine dispose idéalement de deux voix fondamentales : la voix de la justice, qui veille à ce que personne ne soit opprimé ou lésé dans ses droits, et la voix du care, qui veille à ce que personne ne soit abandonné dans sa détresse ou oublié dans son isolement.

9.2 L’influence de la théorie des relations d’objet de Nancy Chodorow

Pour étayer psychodynamiquement cette différentiation de genre observée dans les transcriptions narratives sans recourir à un essentialisme biologique douteux, Carol Gilligan a puisé une armature conceptuelle décisive dans les travaux pionniers de la sociologue et psychanalyste féministe Nancy Chodorow, et en particulier dans son ouvrage majeur paru en 1978 : The Reproduction of Mothering.

Chodorow revisite la théorie psychanalytique des relations d’objet pour expliquer comment l’organisation sociale de la maternité façonne de manière asymétrique l’inconscient et les structures de l’ego des petits garçons et des petites filles. Dans la mesure où les soins primaires prodigués aux nourrissons sont quasi-exclusivement assurés par des femmes (les mères), l’expérience originaire de l’attachement, de la fusion et de la dépendance est identifiée à la figure féminine maternelle pour les deux sexes. Dès lors, le processus de constitution de l’identité de genre va obéir à des mécanismes opposés au moment de la phase d’individuation-séparation :

  • Pour le jeune garçon, l’accession à son identité masculine exige une rupture radicale, douloureuse et défensive avec la mère première. Pour devenir un « homme », il doit rejeter tout ce qui évoque le maternel : réprimer son identification affective, dresser des frontières rigides autour de son ego et conceptualiser la masculinité sous le mode de la séparation, de l’autonomie souveraine et de la méfiance vis-à-vis de l’intimité relationnelle, vécue inconsciemment comme une menace de régression ou d’engloutissement.
  • Pour la jeune fille, en revanche, l’affirmation de l’identité féminine s’opère dans la continuité identificatoire avec la mère. Elle n’a pas besoin de renier son attachement premier pour savoir qui elle est ; son identité se forge dans la connivence relationnelle, la porosité des frontières du soi et le prolongement des capacités d’empathie. L’intimité n’est pas vécue comme une menace d’engloutissement, mais comme le lieu même du déploiement de son être.

Ces destins psychodynamiques infantiles précoces éclairent magistralement la genèse des deux orientations morales documentées à l’âge adulte : l’homme tendra spontanément à craindre la proximité affective (qu’il assimile à une perte d’autonomie) et à valoriser la sécurité des règles formelles d’équité impartiale, tandis que la femme craindra viscéralement l’isolement (qu’elle assimile à la mort relationnelle) et s’investira prioritairement dans l’entretien continu des canaux de la sollicitude.

9.3 La répression de la voix relationnelle au cours du développement

Prolongeant ses investigations cliniques au cours des années 1990 au sein de l’école privée pour jeunes filles Emma Willard dans l’État de New York, Gilligan a mis au jour le drame psychologique obscur qui accompagne le passage critique de l’adolescence. Dans Making Connections: The Relational Worlds of Adolescent Girls at Emma Willard School, elle documente un phénomène tragique de rupture vocale et d’auto-censure chez les jeunes filles âgées de 11 à 15 ans.

À l’âge de neuf ou dix ans, les petites filles interrogées font preuve d’une vitalité psychologique éclatante, d’une franchise déconcertante et d’une lucidité relationnelle acérée : elles savent ce qu’elles ressentent, nomment sans fard les injustices familiales et n’hésitent pas à affronter le conflit pour préserver l’authenticité d’un lien. Mais au moment de l’entrée dans la puberté et de la confrontation brutale avec les impératifs de la culture patriarcale, ces mêmes adolescentes subissent une formidable injonction à la conformité esthétique et comportementale. Pour devenir des « femmes désirables et bien élevées », elles intériorisent la consigne de se taire, de masquer leur colère et de feindre une docilité souriante.

Les transcriptions d’entretiens enregistrent avec une cruauté saisissante l’apparition massive d’une formule symptomatique qui envahit littéralement le discours des adolescentes : « Je ne sais pas » (I don’t know). Cette phrase, répétée en boucle comme un bouclier d’évitement, ne traduit pas une ignorance réelle, mais une stratégie de survie psychique : il devient trop dangereux de savoir et d’énoncer la vérité de ce que l’on observe, car cette vérité menace de faire éclater les relations familiales et sociales dont la jeune fille dépend entièrement. L’entretien qualitatif devient alors, dans la pratique de Gilligan, un espace thérapeutique et subversif de résistance éthique, offrant à l’adolescente la possibilité de renouer le contact avec cette voix intime étouffée sous le vernis des convenances patriarcales.

10. Critiques méthodologiques, réplications et débats académiques

10.1 Les controverses psychométriques soulevées par Lawrence Walker

La publication de In a Different Voice et le triomphe de la notion d’orientation morale ont déclenché une réplique académique d’une grande vigueur au sein de la psychologie différentielle et quantitative nord-américaine. Le critique le plus méthodique et le plus influent de Gilligan fut sans conteste le psychologue canadien Lawrence Walker, de l’Université de Colombie-Britannique.

Dans une série de méta-analyses publiées au milieu des années 1980 dans des revues de référence telles que Child Development, Walker a passé au crible des dizaines d’études empiriques utilisant les grilles standardisées de Kohlberg. Ses conclusions contredisaient frontalement les affirmations de Gilligan : selon lui, la grande majorité des recherches empiriques bien contrôlées ne démontrait aucune différence de genre statistiquement significative dans les scores de développement moral formel. Hommes et femmes franchissaient les mêmes stades aux mêmes âges, avec des moyennes comparables. Walker soutenait que les rares cas où les femmes obtenaient des scores inférieurs au Stade 3 étaient le résultat de variables confondantes négligées par Gilligan, en particulier le niveau d’instruction académique et le statut socio-économique : dès lors que l’on comparait des hommes et des femmes dotés du même niveau d’études universitaires et occupant des fonctions professionnelles équivalentes, le prétendu décrochage féminin s’évanouissait totalement.

Walker et d’autres chercheurs de tradition psychométrique mettaient en doute la standardisation, la fiabilité inter-juges et la reproductibilité des entretiens hautement subjectifs de Gilligan. Ils accusaient la chercheuse de Harvard de sélectionner arbitrairement des citations narratives frappantes mais non représentatives pour soutenir une théorie militante préconçue, en contournant les exigences minimales du contrôle expérimental et de l’échantillonnage aléatoire.

10.2 Les critiques philosophiques et féministes : Catherine MacKinnon et Seyla Benhabib

Si la méthode de Gilligan a été la cible du positivisme psychométrique, sa conceptualisation philosophique a suscité des réserves d’une tout autre nature au sein même du mouvement féministe radical et de la théorie critique. La juriste féministe américaine Catharine MacKinnon a adressé à Gilligan l’une des critiques les plus acerbes lors d’un colloque célèbre à Buffalo en 1984. Pour MacKinnon, théoriser le care comme une « voix différente » à valoriser et à célébrer relève d’une profonde naïveté politique, voire d’une régression complaisante.

MacKinnon soutenait avec férocité que la sollicitude, l’écoute docile, la réceptivité empathique et l’abnégation ne sont en aucun cas des attributs culturels autonomes dont les femmes devraient s’enorgueillir, mais la marque indélébile de leur asservissement séculaire. C’est l’éthique forgée par les opprimées pour survivre sous le joug de la domination masculine : on apprend à anticiper les besoins du maître pour éviter les coups. En romantiser les traits sous le vocable noble d’éthique du care revient, selon elle, à décorer les barreaux de la cage patriarcale et à fournir une justification théorique à la poursuite de l’exploitation économique et affective des femmes au sein du foyer conjugal.

Dans un registre philosophique plus conciliateur mais tout aussi rigoureux, la philosophe et politologue Seyla Benhabib, héritière de l’École de Francfort et de la théorie de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas, a proposé une reformulation épistémologique magistrale du débat dans son essai de 1987, The Generalized and the Concrete Other. Benhabib démontre que l’opposition entre justice et care renvoie à deux conceptions fondamentales de l’altérité :

  • Le point de vue de « l’autrui généralisé » : Il appréhende chaque individu comme un sujet moral rationnel doté des mêmes droits universels que nous-mêmes. Ce point de vue exige l’abstraction totale des différences concrètes, de l’histoire et des affects au profit d’une stricte réciprocité procédurale (le domaine propre de la justice).
  • Le point de vue de « l’autrui concret » : Il appréhende chaque individu comme un être unique, singulier, incarné, inséré dans une trajectoire affective et biographique irremplaçable. Ce point de vue valorise la différence, la sollicitude située et la responsabilité envers les besoins matériels spécifiques (le domaine propre du care).

Pour Benhabib, l’enjeu philosophique de l’avenir ne consiste pas à jeter par-dessus bord l’idéal universaliste des droits au nom d’un néo-particularisme communautaire, mais à intégrer l’autrui concret au sein même de la sphère publique délibérative, dépassant ainsi l’amputation universaliste dénoncée par Gilligan sans capituler sur les acquis démocratiques de la justice fondamentale.

10.3 Les réponses épistémologiques de l’école de Gilligan

Face à ce feu croisé de critiques méthodologiques et théoriques, Carol Gilligan et ses collaboratrices ont élaboré des réponses d’une grande consistance intellectuelle, refusant de battre en retraite vers le formalisme traditionnel. Concernant les accusations psychométriques de Walker, elles ont réaffirmé avec force la spécificité irréductible de l’épistémologie qualitative. Vouloir évaluer la profondeur d’une voix narrative à l’aide d’instruments statistiques quantitatifs conçus précisément pour étouffer le contexte subjectif relève d’une absurdité méthodologique majeure : la standardisation aveugle ne mesure que ce qu’elle a préalablement formaté.

De plus, Gilligan a précisé que les données issues de l’application rigoureuse du Listening Guide sur des cohortes élargies démontraient un fait d’une portée capitale : la quasi-totalité des individus interrogés — hommes ou femmes — s’avère capable de comprendre et d’articuler les deux voix lorsqu’ils sont confrontés à des dilemmes existentiels profonds. Ce qui varie n’est pas une compétence cognitive innée, mais une orientation préférentielle et une saillance contextuelle. L’orientation éthique n’est pas un trait de personnalité fixe imprimé dans le cerveau, mais un mode d’interprétation dynamique activé par la nature du problème rencontré : un conflit institutionnel sollicite la justice, une crise intime d’attachement appelle le care.

Enfin, en réplique aux critiques féministes radicales de MacKinnon, Gilligan a rejeté toute collusion avec l’idéologie de la victimisation consentante. L’éthique du care, dans sa version pleinement mature (le Niveau 3 de son modèle), ne prône aucunement l’abnégation docile ; elle exige précisément la rupture avec le rôle traditionnel de la martyre conventionnelle pour faire entendre la voix insurrectionnelle de sa propre vérité morale. Loin d’être une célébration nostalgique de l’oppression patriarcale, l’éthique du care déploie une critique radicale des structures de domination froides qui régissent le capitalisme patriarcal, affirmant que sans une réévaluation collective du travail du soin et de la solidarité sensible, toute démocratie n’est qu’un simulacre procédural.

11. Vers l’intégration morale : Au-delà de la dichotomie exclusive

11.1 La métaphore de la perception visuelle : Le renversement gestaltiste

Pour faire comprendre l’articulation dynamique entre l’orientation de la justice et l’orientation du care, Carol Gilligan a souvent emprunté à la psychologie de la perception et à l’épistémologie de Ludwig Wittgenstein une métaphore visuelle célèbre : celle de la figure bistable de la Gestalt, connue sous le nom de l’illusion du « canard-lapin » ou du « vase de Rubin ».

Lorsqu’un observateur contemple ce célèbre dessin d’illusion d’optique, il perçoit soit la tête d’un lapin avec ses deux oreilles allongées vers l’arrière, soit le profil d’un canard avec son bec tendu vers l’avant. Il est visuellement et neurophysiologiquement impossible de superposer les deux interprétations dans un même instant conscient : notre regard est contraint d’adopter soit l’une, soit l’autre des deux configurations perceptives. Pourtant, le dessin physique sur le papier ne change pas d’un iota. La bascule entre le canard et le lapin ne résulte pas d’une information matérielle nouvelle, mais d’une réorganisation globale de notre schéma perceptif.

Cette métaphore s’applique avec une pertinence saisissante à la délibération morale. Devant un même dilemme existentiel complexe, un individu peut porter le regard de la justice et apercevoir immédiatement une scène de litige régie par l’équité, les droits contractuels et la hiérarchie des devoirs abstraits. Mais s’il opère un basculement gestaltiste de son attention, la même scène se métamorphose sous ses yeux pour révéler un réseau fragile d’interdépendances, où ce sont la souffrance, les risques d’isolement et les besoins de réconciliation qui s’imposent à sa conscience. La maturité morale suprême ne consiste pas à choisir un camp contre l’autre, mais à développer cette flexibilité herméneutique virtuose qui permet à l’agent de naviguer consciemment entre ces deux angles de vue irréductibles, en sachant que chaque orientation prise isolément demeure radicalement incomplète et borgne.

11.2 La dialectique du care et de la justice dans la prise de décision complexe

La théorisation contemporaine du développement moral a largement dépassé la guerre stérile de clochers opposant justice et sollicitude pour s’orienter vers une modélisation dialectique et intégrative. Il apparaît aujourd’hui avec évidence que ces deux orientations constituent les deux garde-fous indispensables de l’intelligence éthique, se corrigeant et s’enrichissant mutuellement pour éviter leurs dérives symétriques respectives.

D’un côté, l’armature universelle de la justice fonctionne comme le rempart indispensable évitant au care de sombrer dans les abîmes de la partialité coupable, du tribalisme complaisant ou du sacrifice masochiste. Sans le rappel implacable de l’égalité des droits et de la non-ingérence, la sollicitude peut dégénérer en un paternalisme étouffant, où l’on prétend imposer son soin à autrui contre sa volonté au nom de son prétendu bien, ou s’épuiser dans une loyauté aveugle envers un tyran domestique. La justice rappelle à l’aidant qu’il est lui-même une fin en soi et possède le droit sacré d’opposer des limites infranchissables au dévouement.

De l’autre côté, la pulsation vivante du care constitue le contrepoison indispensable évitant à la justice formelle de se muer en une cruauté bureaucratique désincarnée et aveugle. Sans la prise en compte sensible de la vulnérabilité contextuelle, le respect aveugle de la règle universelle peut aboutir à des aberrations éthiques terrifiantes, comme en témoignent ces jugements judiciaires qui appliquent mécaniquement la lettre d’une loi sans se soucier de l’anéantissement psychologique effectif des personnes impliquées. L’analyse des transcriptions des sujets parvenus au plus haut degré de maturité révèle précisément cette co-articulation fluide : des personnes capables d’invoquer la justice pour protéger l’intégrité de chacun, tout en utilisant la boussole du care pour administrer la solution avec l’infinie douceur requise par la fragilité du tissu humain.

11.3 Révisions théoriques contemporaines du développement moral tout au long de la vie

L’héritage intellectuel des entretiens de Gilligan a profondément transformé la psychologie du développement tout au long de la vie (life-span psychology). Le dogme piagétien et kohlbergien selon lequel le développement moral se clôturait définitivement à la fin de l’adolescence avec l’acquisition des opérations formelles a été balayé par les données cliniques longitudinales. L’évolution éthique d’un individu se poursuit et s’approfondit au gré des épreuves relationnelles réelles traversées à l’âge adulte : l’expérience de la parentalité, la confrontation à la maladie chronique d’un proche, les ruptures affectives douloureuses, le vieillissement et l’accompagnement du deuil.

Ces carrefours existentiels obligent les individus les plus rigoristes à réévaluer leurs certitudes déontologiques juvéniles. Confrontés à l’opacité du monde et à la souffrance brute, nombre d’adultes ayant fonctionné toute leur jeunesse selon les certitudes géométriques de la justice découvrent tardivement la souveraineté du care, apprenant à lâcher prise sur l’illusion de la maîtrise rationnelle pour accueillir l’interdépendance. Les modèles hiérarchiques verticaux en escalier ont ainsi cédé la place à des modèles dynamiques en réseau, où le développement moral est conçu comme un processus continu d’intégration polyphonique.

Cette révolution psychologique trouve aujourd’hui des échos remarquables au sein des neurosciences cognitives et sociales. Les recherches contemporaines sur les bases cérébrales du jugement moral confirment l’existence de réseaux neuronaux distincts mais intriqués : le réseau du raisonnement logique et du contrôle cognitif (cortex préfrontal dorsolatéral) souvent activé lors des calculs d’équité formelle, et le réseau de l’empathie, de la théorie de l’esprit et de la cognition affective (cortex préfrontal ventromédian, insula, carrefour temporo-pariétal) massivement mobilisé dans les délibérations relevant de la sollicitude. Loin de s’exclure, ces deux circuits neuronaux concourent ensemble à forger la plénitude de l’humanisme éthique.

12. Postérité et résonances contemporaines des entretiens de Gilligan

12.1 Applications en psychologie clinique et psychothérapie relationnelle

L’impact méthodologique des entretiens de Carol Gilligan a transcendé les frontières de la recherche fondamentale pour irriguer en profondeur la pratique psychothérapeutique contemporaine. Le Listening Guide est devenu un outil d’investigation clinique de premier ordre, particulièrement utilisé pour le traitement des traumatismes psychiques complexes, des états dissociatifs et des séquelles de violences relationnelles.

En clinique des troubles de l’attachement, l’écoute polyphonique permet au thérapeute d’aider le patient à déconstruire les injonctions mortifères à l’abnégation et à la codépendance. Les personnes souffrant de dépression ou d’épuisement affectif découvrent, à travers l’analyse de leur propre discours et la confection de Poèmes du Je, comment elles ont été conditionnées à sacrifier systématiquement leur voix propre pour maintenir à tout prix des liens familiaux toxiques. L’espace thérapeutique devient un lieu d’expérimentation sécurisant au sein duquel le patient est encouragé à reconnecter avec ses désirs authentiques sans s’effondrer sous l’angoisse de détruire la relation thérapeutique.

De même, dans le champ des thérapies conjugales et familiales narratives, la distinction entre orientation de la justice et orientation du care offre une grille herméneutique d’une rare fécondité pour dénouer les impasses de communication au sein des couples. Fréquemment, les partenaires s’enferment dans des dialogues de sourds tragiques où l’un formule sa détresse dans la grammaire du care (reprochant à l’autre son indisponibilité affective, sa froideur et le manque d’attention) tandis que l’autre réplique dans la grammaire de la justice (alignant scrupuleusement la liste des tâches ménagères exécutées, des factures payées et des contrats respectés). En révélant que ces récriminations renvoient à deux voix morales parlées sur des fréquences différentes, le thérapeute ouvre la voie à une réconciliation authentique fondée sur la traduction mutuelle de ces deux aspirations humaines.

12.2 Impact sur l’éthique médicale, le travail social et le droit contemporain

Dans le domaine de la bioéthique et des pratiques de santé, l’éthique du care a impulsé une refondation conceptuelle radicale. Depuis les travaux de Tom Beauchamp et James Childress à la fin des années 1970, la bioéthique occidentale était dominée par le « principisme » — l’application déductive de quatre principes cardinaux universels : l’autonomie du patient, la bienfaisance, la non-malfaisance et la justice. Or, sous l’influence directe des critiques de Gilligan, ce modèle a été jugé insuffisant pour rendre compte de la texture réelle de la pratique clinique.

L’éthique clinique contemporaine a réhabilité l’attention à la vulnérabilité singulière, le respect du savoir expérientiel des malades et la valorisation du travail invisible dispensé par les soignants au chevet des patients. Ce déplacement a conduit à une remise en question salutaire de la bureaucratisation managériale des hôpitaux, régie par une logique néolibérale de rentabilité mathématique et de protocoles standardisés déshumanisants, en rappelant que le soin médical est avant tout une rencontre intersubjective incarnée et asymétrique irréductible à une prestation marchande.

Parallèlement, dans la sphère du travail social et du droit contemporain, l’écho des travaux de Gilligan se fait ressentir à travers l’essor planétaire de la justice restaurative (ou justice réparatrice). Rompant avec la pure logique rétributive et punitive de la justice étatique abstraite, les dispositifs restauratifs — tels que les cercles de conciliation ou les conférences familiales — réunissent auteurs d’infractions, victimes et membres de la communauté locale pour dialoguer librement. L’objectif n’est plus simplement d’appliquer une peine légale pour satisfaire un décret violé, mais de panser les plaies émotionnelles provoquées par l’acte criminel, de responsabiliser l’auteur envers les conséquences humaines réelles de sa transgression et de restaurer le lien civique blessé, matérialisant ainsi l’idéal de réconciliation propre à la voix du care.

12.3 Pertinence politique et écologique face aux crises globales du XXIe siècle

Enfin, la trajectoire inaugurée par les modestes entretiens qualitatifs de Harvard a pris, à l’aube du XXIe siècle, une dimension politique et civilisationnelle incontournable. Des théoriciennes politiques majeures telles que Joan Tronto (dans son ouvrage fondateur Moral Boundaries: A Political Argument for an Ethic of Care) ont su élargir la réflexion de Gilligan pour forger une critique impitoyable de l’idéologie néolibérale contemporaine.

Tronto démontre que la société hypermoderne est malade de sa fascination pour l’« homo œconomicus » — cette figure mythique de l’individu indépendant, autonome, auto-créateur de sa fortune et contractant d’égal à égal sur des marchés financiers dérégulés. Ce mythe repose sur une cécité morale scandaleuse : il occulte complètement le fait que cet individu autonome ne peut exister que parce que, dans les coulisses du système marchand, des millions d’aidants naturels, d’infirmières, d’éboueurs, d’assistantes maternelles et de travailleurs domestiques précaires (souvent des femmes et des personnes issues de minorités racisées) s’échinent quotidiennement à réparer, nourrir et soigner les corps vulnérables de la cité. L’éthique du care devient ainsi le cœur d’un projet politique démocratique subversif : placer la vulnérabilité, l’interdépendance et la dignité des activités de subsistance au centre même des arbitrages budgétaires et des institutions républicaines.

Cette perspective s’est récemment étendue au champ de l’écologie politique et de l’écoféminisme pour affronter la crise climatique globale. Face à l’effondrement de la biodiversité et au réchauffement de l’atmosphère planétaire, l’éthique de la justice abstraite montre ses limites : la planète, les forêts, les fleuves et les générations futures ne sont pas des partenaires contractuels capables d’exiger juridiquement leurs droits à la tribune des Nations Unies. C’est l’éthique du care — comprise comme une responsabilité situated, une sollicitude humble pour la fragilité des écosystèmes et une attention méticuleuse à la trame vivante dont nous sommes tributaires — qui offre le paradigme philosophique indispensable pour réinventer notre manière d’habiter la Terre. Quarante ans après leur formulation originelle, les entretiens de Carol Gilligan continuent de murmurer à la conscience de l’humanité que ce ne sont pas les abstractions froides de la puissance qui nous sauveront du naufrage, mais l’infinie et patiente attention que nous saurons porter les uns aux autres.

Références

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Looti, M. (2026, septembre 11). Les Entretiens sur l’Orientation du Care contre l’Orientation de la Justice – Carol Gilligan. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/entretiens-orientation-care-justice-carol-gilligan/
Looti, Mohammed. “Les Entretiens sur l’Orientation du Care contre l’Orientation de la Justice – Carol Gilligan.” Base de données de psychologie en français, 11 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/entretiens-orientation-care-justice-carol-gilligan/.
Looti, Mohammed. “Les Entretiens sur l’Orientation du Care contre l’Orientation de la Justice – Carol Gilligan.” Base de données de psychologie en français. septembre 11, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/entretiens-orientation-care-justice-carol-gilligan/.