La découverte du potentiel de préparation – Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke

Étude historique et neurophysiologique approfondie de la découverte du Bereitschaftspotential par Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke en 1964.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 11, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 11, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’exploration des soubassements neurophysiologiques de la volonté humaine a longtemps constitué un horizon infranchissable pour les sciences expérimentales. Durant des siècles, la question de l’initiation de l’action motrice spontanée est demeurée l’apanage quasi exclusif de la métaphysique et de la philosophie de l’esprit. De René Descartes théorisant le rôle d’aiguillage de la glande pinéale aux postulats d’Emmanuel Kant sur l’autonomie transcendantale du vouloir, la genèse de l’acte volontaire semblait échapper par nature aux instruments de mesure du monde physique. Même après la naissance de la physiologie moderne au XIXe siècle, sous l’impulsion de pionniers comme Hermann von Helmholtz ou Charles Sherrington, le système nerveux central continuait d’être appréhendé principalement sous l’angle du réflexe ou de la réponse conditionnée : une mécanique sophistiquée réagissant à des sollicitations environnementales préalables.

Ce paradigme réactif a été profondément bouleversé au milieu des années 1960 au sein du département de neurophysiologie clinique de l’Université de Fribourg-en-Brisgau. Deux chercheurs allemands, le neurologue Hans Helmut Kornhuber et son jeune doctorant Lüder Deecke, entreprirent l’audacieux projet de traquer l’empreinte électrophysiologique précédant l’action motrice pleinement auto-initiée. En développant une méthodologie technique inédite pour contourner l’absence de repère temporel externe — le rétro-moyennage sur bande magnétique —, ils mirent en évidence une onde électrique cérébrale lente, d’une amplitude de quelques microvolts seulement, qui émerge sur le scalp plus d’une seconde avant l’activation musculaire mécanique. Ils baptisèrent cette onde le Bereitschaftspotential, universellement traduit en français par « potentiel de préparation » et en anglais par « readiness potential ».

La découverte du potentiel de préparation ne s’est pas contentée d’enrichir le corpus de l’électroencéphalographie clinique : elle a instauré une rupture épistémologique majeure. En apportant la preuve matérielle que le cerveau humain élabore, planifie et orchestre silencieusement l’action bien avant que le premier motoneurone spinal ne décharge, Kornhuber et Deecke ont ouvert un champ d’investigation colossal. Des célèbres et controversées expériences de Benjamin Libet sur la conscience de la décision motrice jusqu’aux modèles contemporains de l’accumulation stochastique du signal neuronal et aux interfaces cerveau-machine les plus sophistiquées, le Bereitschaftspotential demeure un concept fondamental pour quiconque cherche à comprendre comment la matière cérébrale engendre l’action intentionnelle.

1. Contexte historique et paradigmes neurophysiologiques des années 1960

1.1 L’état de l’électroencéphalographie avant la découverte

Au début des années 1960, l’électroencéphalographie (EEG), découverte quatre décennies plus tôt par Hans Berger, est devenue un outil diagnostique incontournable en neurologie clinique, notamment pour le diagnostic des épilepsies, des encéphalopathies et des lésions structurales focales. Sur le plan de la recherche fondamentale, la neurophysiologie humaine est alors dominée par l’étude des potentiels évoqués sensoriels. Les chercheurs s’intéressent prioritairement aux réponses électriques du cortex visuel, auditif ou somesthésique à la suite d’une stimulation physique extérieure brève, standardisée et parfaitement synchronisée dans le temps, comme un flash lumineux ou un clic auditif. Grâce aux premiers dispositifs de sommation moyenne introduits par George Dawson à la fin des années 1940, il est en effet aisé de synchroniser l’enregistrement EEG sur un marqueur temporel précis (le stimulus) afin de moyenner le signal et d’extraire des ondes de faible amplitude du bruit de fond cérébral.

Cette dépendance envers un déclencheur externe reflète les contraintes techniques sévères liées au rapport signal sur bruit en électrophysiologie de surface. L’activité spontanée de l’EEG, oscillant constamment entre les bandes delta, thêta, alpha et bêta, présente une amplitude de plusieurs dizaines de microvolts, masquant impitoyablement les micro-variations de potentiel liées aux processus cognitifs internes. Isoler l’activité motrice endogène semble dès lors une impasse : dans un acte purement spontané, il n’existe par définition aucun stimulus extérieur sur lequel caler le début de l’analyse computationnelle.

Cette limitation instrumentale a alimenté et renforcé une conception passive et mécaniste du fonctionnement cérébral. Héritiers du béhaviorisme et du schéma pavlovien du stimulus-réponse, de nombreux neurophysiologistes considèrent implicitement le système nerveux central comme un réseau de traitement d’informations essentiellement réactif, attendant une entrée sensorielle pour formuler une sortie motrice. Le cerveau est perçu comme une machine à transformer les signaux de l’environnement en actes moteurs adaptés, reléguant l’action volontaire et auto-initiée au rang d’illusion insaisissable pour la démarche scientifique expérimentale, faute d’outils analytiques appropriés pour explorer les processus neuronaux précédant les actes délibérés.

1.2 La quête d’une trace physiologique de la volonté motrice

Malgré l’hégémonie de ce modèle réactif, une poignée de penseurs et de physiologistes s’interrogent sur la faisabilité d’une capture physiologique de la volition motrice. Les débats philosophiques et neurophysiologiques autour de l’action spontanée connaissent un regain d’intérêt dans l’après-guerre. Des figures de la neurophysiologie computationnelle et intégrative, influencées par les travaux de John Carew Eccles et de Charles Sherrington, formulent des hypothèses sur le rôle régulateur du cortex cérébral dans la genèse intentionnelle du mouvement. On suppose que le cortex moteur primaire, ainsi que les structures frontales adjacentes, doivent nécessairement subir une réorganisation dynamique de leur excitabilité synaptique préalablement à l’envoi de la commande motrice descendante le long du faisceau pyramidal.

Toutefois, pour démontrer cette hypothèse de manière irréfutable, il est indispensable de rompre définitivement avec les paradigmes classiques de temps de réaction initiés par Hermann von Helmholtz et Franciscus Donders au XIXe siècle. Dans une tâche de temps de réaction, le sujet répond le plus vite possible à un signal donné ; le processus cérébral mesuré reste donc tributaire de la détection de ce signal et relève de l’intégration sensorimotrice réactive, non de l’action auto-générée. Explorer la motricité volontaire exige un protocole révolutionnaire où le sujet décide lui-même, en toute liberté et sans contrainte temporelle préétablie, du moment précis où il amorcera son mouvement.

Ce basculement conceptuel soulève des résistances académiques majeures. La majorité des neurophysiologistes de l’époque estiment que l’action spontanée est soit trop erratique, instable et asynchrone pour être captée sous forme d’un signal cohérent en surface, soit noyée de manière irréversible dans la désynchronisation de l’électrocorticogramme. L’entreprise d’isoler l’empreinte neuronale d’un acte de pure volonté motrice apparaît à beaucoup comme une tentative chimérique de mesurer l’immatériel.

1.3 L’environnement de recherche à l’Université de Fribourg-en-Brisgau

C’est dans l’Allemagne d’après-guerre, au sein de la Faculté de médecine de l’Université de Fribourg-en-Brisgau, que les conditions matérielles et intellectuelles permettant de relever ce défi vont converger. Fribourg possède une tradition d’excellence médicale forgée par des décennies de recherche clinique rigoureuse. La ville accueille alors l’un des centres les plus réputés d’Europe pour la neurologie et la neurophysiologie clinique, dirigé d’une main de maître par le professeur Richard Jung.

Richard Jung a instauré dans son département une méthodologie d’une exigence exceptionnelle, associant l’observation clinique minutieuse au lit du patient à une expérimentation électrophysiologique de pointe sur l’animal et l’humain. Son laboratoire est un terreau fertile où se côtoient neurologues, psychiatres, physiciens et ingénieurs. Jung encourage l’innovation technique pour résoudre les problèmes cliniques insolubles, favorisant une liberté académique totale pour ses jeunes collaborateurs tout en exigeant une rigueur absolue dans le traitement statistique et le contrôle des signaux.

Cet environnement fribourgeois se distingue par une synergie unique entre la modélisation théorique des réseaux neuronaux et l’instrumentation sur mesure. À une époque où les ordinateurs de laboratoire n’en sont qu’à leurs balbutiements et où le matériel commercial dédié à la recherche cognitive n’existe pratiquement pas, les chercheurs doivent souvent concevoir, souder et adapter eux-mêmes leurs circuits électroniques et leurs dispositifs d’enregistrement. C’est dans ce cadre hautement stimulant, alliant audace conceptuelle et maîtrise technique de l’électronique analogique, que Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke vont poser les bases de leur protocole historique.

2. Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke : Trajectoires académiques des pionniers

2.1 Hans Helmut Kornhuber : Le mentor visionnaire

Hans Helmut Kornhuber (1928-2009) s’impose comme l’un des esprits les plus brillants et originaux de la neurologie allemande de la seconde moitié du XXe siècle. Formé à la médecine et aux sciences fondamentales aux universités de Munich, Göttingen, Bâle et Fribourg, il manifeste très tôt un intérêt profond pour les bases neurobiologiques des fonctions cognitives supérieures et du comportement. Loin de limiter son champ de vision aux pathologies lésionnelles classiques, Kornhuber est animé par une ambition épistémologique : percer les mécanismes électrophysiologiques par lesquels le cerveau humain unifie la perception sensorielle, la conscience et l’action orientée vers un but.

Au sein du laboratoire de Richard Jung à Fribourg, où il travaille comme médecin-chercheur senior, Kornhuber consacre d’abord ses efforts à la physiologie du système vestibulaire et des voies oculomotrices, démontrant les connexions du cortex vestibulaire chez les primates. Cette expérience lui confère une maîtrise absolue des systèmes de rétroaction sensorimotrice et du traitement des signaux électrophysiologiques complexes. Persuadé que la neurophysiologie doit s’attaquer au problème de l’auto-détermination et de la liberté motrice, il élabore la structure conceptuelle du projet sur les mouvements volontaires.

Kornhuber se distingue par une intuition scientifique pénétrante, couplée à une intransigeance méthodologique absolue. Il est convaincu que le cerveau ne peut pas commencer son activité motrice au moment même où le muscle commence à se contracter : il doit exister une phase préalable, subconsciente ou consciente, de préparation corticale que la science moderne a le devoir de matérialiser. En endossant le rôle de mentor et de directeur de recherche, il insuffle au projet son armature intellectuelle et guide les choix stratégiques de l’expérimentation.

2.2 Lüder Deecke : L’expérimentateur et doctorant innovant

À cette vision s’associe l’énergie, l’ingéniosité pratique et la ténacité d’un jeune étudiant en médecine : Lüder Deecke, né en 1938. À la recherche d’un sujet pour sa thèse de doctorat, Deecke rejoint le département de Richard Jung en 1964. Séduit par l’audace des hypothèses de Kornhuber, le jeune doctorant accepte de se lancer dans une entreprise que la majorité des seniors de l’institut considèrent alors comme un risque inconsidéré pour une thèse médicale : enregistrer une activité cérébrale hypothétique sans stimulus de référence.

Deecke apporte au projet une compétence technique exceptionnelle, une patience méticuleuse et une volonté d’expérimentation inépuisable. C’est lui qui conçoit et calibre au quotidien les dispositifs d’enregistrement, qui place minutieusement les dizaines d’électrodes de scalp sur les sujets d’expérience — servant souvent lui-même de sujet de contrôle lors de séances d’enregistrement interminables — et qui assure la maintenance des systèmes d’amplification et d’enregistrement magnétique. Il fait preuve d’une capacité remarquable à identifier les moindres artéfacts physiologiques et techniques pour les éliminer de l’analyse finale.

Ce travail de doctorat sera l’acte fondateur d’une carrière internationale prestigieuse. Plus tard, Lüder Deecke deviendra professeur et directeur de la clinique universitaire de neurologie à l’Université de Vienne, s’imposant pendant plusieurs décennies comme l’une des sommités mondiales de la physiologie du cortex moteur, de la neurogériatrie et de l’étude des mouvements anormaux, tout en poursuivant sans relâche l’exploration des différentes facettes du potentiel qu’il avait co-découvert à Fribourg.

2.3 Une collaboration symbiotique féconde

L’association entre Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke représente l’archétype d’une collaboration scientifique symbiotique réussie. La maturité clinique, l’envergure conceptuelle et la perspective holistique de Kornhuber ont trouvé dans la rigueur expérimentale, la curiosité et l’ingéniosité technique de Deecke leur exact pendant opératoire. Ensemble, bravant les critiques initiales au sein même de l’université de Fribourg, où certains de leurs collègues raillaient leur recherche d’un « fantôme dans la machine », le tandem s’enferme des mois durant dans la chambre blindée de l’institut.

Leur persévérance porte ses fruits au printemps 1964, lorsque les premiers tracés stables et reproductibles d’une onde lente négative précédant le mouvement commencent à émerger de manière éclatante des séries d’enregistrements. Dès lors, le binôme affine les protocoles de validation, multiplie les conditions expérimentales de contrôle et écarte systématiquement toutes les sources potentielles de biais, qu’il s’agisse des artéfacts électro-oculaires, des micro-mouvements faciaux ou des fluctuations de conductance cutanée.

Leur complicité intellectuelle donnera lieu à une série d’articles historiques, dont la publication séminale de 1965 dans laquelle ils forgent le vocable allemand de Bereitschaftspotential. Même lorsque leurs chemins professionnels se séparent géographiquement dans les années 1970 — Kornhuber prenant la direction du département de neurologie de la toute nouvelle Université d’Ulm et Deecke poursuivant sa trajectoire à Fribourg, à Vancouver puis à Vienne —, les deux hommes conserveront une profonde estime réciproque et signeront ultérieurement ensemble un traité de référence récapitulant leur combat pour l’intégration neurophysiologique de la volonté humaine.

3. L’innovation méthodologique : Le principe du rétro-moyennage (reverse averaging)

3.1 Le défi technique de l’enregistrement de l’action spontanée

Pour mesurer les modifications de l’activité cérébrale liées à l’action volontaire spontanée, Kornhuber et Deecke se heurtent d’emblée à un paradoxe méthodologique a priori insurmontable. Pour moyenner un signal EEG afin d’isoler une onde de faible voltage du bruit synaptique continu (conformément au principe d’extraction du signal théorisé par la théorie de l’information), l’analyseur doit impérativement connaître l’instant exact où l’événement d’intérêt se produit pour superposer les époques temporelles identiques. Or, dans les paradigmes de potentiels évoqués sensoriels, c’est l’ordinateur qui génère le stimulus déclencheur (un signal sonore ou lumineux) et qui enclenche simultanément le balayage de la mémoire temporelle d’enregistrement.

Dans le cas d’un mouvement purement volontaire et spontané, il est proscrit d’utiliser un signal externe d’incitation : si l’expérimentateur donnait l’ordre « appuyez maintenant », le mouvement redeviendrait une réponse réactive à une consigne, altérant son caractère intrinsèque d’acte auto-initié. D’autre part, si l’on attend que le doigt appuie sur un bouton-poussoir pour déclencher l’enregistrement, l’acte moteur est déjà en train de s’achever, les motoneurones spinaux ont déjà déchargé, le muscle agoniste s’est déjà contracté, et le cortex a déjà reçu les premières rétroactions proprioceptives périphériques. L’expérimentateur arrive trop tard : la phase critique de préparation mentale et d’orchestration pré-motrice, qui se situe entièrement dans les centaines de millisecondes précédant le geste, est irrémédiablement perdue.

L’obstacle est aggravé par l’amplitude infime des variations de potentiel électrique attendues. Les signaux corticaux lents de préparation sont supposés mesurer entre 5 et 15 microvolts (µV), alors que l’amplitude crête-à-crête de l’EEG spontané d’un sujet au repos atteint facilement 50 à 100 µV dans la bande de fréquence alpha (8-12 Hz), sans compter les artéfacts musculaires et oculaires qui dépassent souvent plusieurs centaines de microvolts. Le défi consiste donc à inventer une technique capable d’enregistrer l’inconnu avant qu’il ne se produise, en calant rétroactivement l’analyse temporelle sur le début mécanique de l’action.

3.2 L’invention du rétro-moyennage sur bande magnétique

Pour résoudre cette quadrature du cercle électrophysiologique, Kornhuber et Deecke conçoivent une approche d’une prodigieuse ingéniosité : le principe du rétro-moyennage (souvent désigné dans la littérature internationale par l’expression anglaise reverse averaging ou backward averaging). Ne disposant pas à cette époque de mémoires numériques à accès direct ni de mémoires tampons informatiques circulaires (telles qu’utilisées dans les systèmes informatiques modernes pour enregistrer en continu), ils exploitent les propriétés mécaniques de l’enregistrement analogique sur bande magnétique instrumentale à plusieurs pistes.

Leur méthode se déroule en plusieurs étapes séquentielles :

  • Dans un premier temps, l’ensemble des signaux électroencéphalographiques (provenant de multiples dérivations sur le scalp) et les signaux électromyographiques (EMG) captant l’activité des muscles agonistes de la main sont enregistrés de manière ininterrompue sur une bande magnétique tournant à vitesse constante pendant plusieurs dizaines de minutes, durant lesquelles le sujet exécute des dizaines de mouvements volontaires.
  • Une fois la session terminée, la bande magnétique est retirée de la bobine réceptrice, retournée, et replacée sur l’enregistreur pour être lue à l’envers (ou en défilement rétrograde).
  • Lors de cette lecture inversée, le signal EMG correspondant au déclenchement de la contraction musculaire se présente à l’électronique de détection avant l’activité cérébrale qui l’avait précédée dans le temps réel. Le pic EMG inversé sert alors d’impulsion de déclenchement (trigger) pour un ordinateur dédié au calcul de moyennes, le Computer of Average Transients (CAT-400), un appareil pionnier conçu par Mnemotron Corporation.

L’ordinateur CAT-400, synchronisé avec précision sur le déclenchement de ce front montant EMG, accumule et somme numériquement les segments de signal EEG situés chronologiquement en amont du mouvement musculaire. En répétant ce moyennage sur plusieurs centaines de mouvements (généralement entre 100 et 500 essais par condition expérimentale), le bruit de fond électroencéphalographique stochastique, dont la phase est aléatoire par rapport au mouvement, s’annule progressivement selon la loi des grands nombres (la réduction du bruit étant proportionnelle à la racine carrée du nombre d’essais). Parallèlement, toute onde électrique présentant une relation temporelle et de phase constante avec le début de l’action musculaire émerge nettement du tracé. Kornhuber et Deecke venaient de doter la neurophysiologie d’une machine à remonter le temps électrophysiologique.

3.3 Le protocole de déclenchement par électromyographie

La précision du rétro-moyennage reposait impérativement sur la définition d’un temps zéro ($T_0$) irréprochable. Kornhuber et Deecke comprirent immédiatement que l’utilisation d’un contacteur mécanique ou d’une touche de micro-rupteur pour marquer le début du mouvement introduirait une variabilité inacceptable de plusieurs dizaines de millisecondes, correspondant au temps d’inertie mécanique du doigt et à la déformation élastique de la peau avant l’enfoncement physique du bouton.

Pour contourner ce problème, ils choisirent d’établir le repère temporel absolu directement au niveau du muscle par électromyographie de surface. Des paires d’électrodes bipolaires en chlorure d’argent étaient collées avec une extrême précision sur la peau surplombant le muscle agoniste effectuant l’action (en l’occurrence, le muscle fléchisseur commun des doigts ou le premier interosseux dorsal lors des flexions de l’index). Le signal EMG était amplifié, filtré à travers un passe-bande adapté, puis redressé et dirigé vers un circuit électronique de détection de seuil (un trigger de Schmitt ajustable).

Dès que les premiers potentiels d’action musculaires franchissaient ce seuil ultra-précis — marquant l’arrivée de la première volée descendante d’influx nerveux à la jonction neuromusculaire, soit 20 à 40 millisecondes avant tout déplacement cinématique mesurable du doigt —, une impulsion logique électrique calibrée était inscrite sur une piste dédiée de la bande magnétique. Cette synchronisation myographique présentait l’immense avantage d’éliminer toute latence électromécanique périphérique. Les chercheurs instaurèrent parallèlement des contrôles stricts pour rejeter automatiquement les essais pollués par des clignements de paupières (via un enregistrement électro-oculographique continu, EOG), des contractions involontaires des muscles de la mâchoire ou des artéfacts respiratoires, garantissant que les données moyennées reflétaient exclusivement la commande cérébrale centrale pure.

4. L’expérience séminale de 1964-1965 : Déroulement et première mise en évidence

4.1 Le protocole expérimental standard

L’installation expérimentale mise au point par Kornhuber et Deecke dans les sous-sols de l’hôpital de Fribourg exigeait des conditions environnementales d’une rigueur absolue. Pour éviter toute induction électromagnétique parasite issue du réseau électrique à 50 Hz, le sujet était installé à l’intérieur d’une chambre blindée électriquement (cage de Faraday) et isolée acoustiquement. Le sujet était confortablement assis dans un fauteuil médical inclinable, doté d’accoudoirs spécialement rembourrés pour soutenir l’avant-bras et le poignet, de manière à minimiser la fatigue posturale et à prévenir toute contraction musculaire tonique résiduelle dans les membres supérieurs et le cou.

La consigne donnée aux volontaires sains (qui étaient des étudiants en médecine, des collègues de laboratoire ou les expérimentateurs eux-mêmes) était formulée de manière très stricte et formalisée : les sujets devaient exécuter des flexions rapides et nettes de l’index droit (ou gauche dans certaines séries) à des intervalles auto-déterminés et irréguliers. Pour préserver l’authenticité de l’auto-initiation, il était explicitement interdit aux participants d’adopter un rythme interne métronomique, de compter mentalement les secondes ou d’aligner leurs mouvements sur leur respiration. Les mouvements devaient être espacés d’au moins huit à douze secondes afin de laisser à l’activité cérébrale le temps de revenir à sa ligne de base.

Les séances d’enregistrement duraient de longues heures. Pour obtenir une clarté statistique satisfaisante, chaque sujet devait répéter le geste entre 200 et plus de 1000 fois au cours de sessions successives. Deecke veillait à interrompre l’expérience dès que le sujet manifestait des signes de somnolence ou de baisse d’attention, car le niveau de vigilance et d’engagement intentionnel constituait, comme ils le découvrirent rapidement, un déterminant direct de la netteté du signal cérébral sous-jacent.

4.2 L’émergence visuelle de l’onde lente préparatoire

L’instant où la première onde préparatoire apparut sur l’écran de l’oscilloscope et sur les tables traçantes du laboratoire marqua une date historique dans les neurosciences. Au fur et à mesure que le CAT-400 intégrait les segments temporels inversés, une déflexion lente, fluide et indéniablement négative commença à se dessiner, partant de la ligne de base pour s’élever progressivement en direction du point de déclenchement du mouvement.

Cette onde négative présentait des caractéristiques fascinantes :

  • Elle débutait très précocement, environ 1000 à 1500 millisecondes avant la première décharge du muscle agoniste à l’EMG.
  • Elle affichait une pente ascendante d’une régularité remarquable, croissant continuellement jusqu’à atteindre un pic de négativité quelques dizaines de millisecondes avant le déclenchement de l’action.
  • Cette négativité ne ressemblait à aucun potentiel évoqué sensoriel connu : elle était lente, continue, asymétrique dans sa dynamique temporelle, et dépourvue des oscillations polyphasiques rapides typiques des réponses aux stimuli externes.

Pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un artéfact instrumentale généré par la machine ou d’un phénomène de polarisation des électrodes, Kornhuber et Deecke multiplièrent les contrôles cruciaux. Ils enregistrèrent notamment des sessions durant lesquelles l’index du sujet était mobilisé mécaniquement par un expérimentateur de manière passive, à intervalles aléatoires. Dans cette condition passive, le tracé pré-mouvement demeurait rigoureusement plat : aucune trace de l’onde lente négative n’apparaissait sur le scalp, laissant place uniquement aux réponses somatosensorielles consécutives à la stimulation mécanique articulaire. Le signal observé n’était donc pas lié au déplacement du doigt, mais bien au processus nerveux précédant l’acte autonome.

4.3 La publication historique de 1965 dans Pflügers Archiv

Forts de données irréfutables et vérifiées sur plusieurs cohortes, Kornhuber et Deecke rédigent leur mémoire séminal à la fin de l’année 1964. Intitulé sobrement Hirnpotentialänderungen bei Willkürbewegungen und passiven Bewegungen des Menschen: Bereitschaftspotential und rückmeldende Potentiale (« Modifications des potentiels cérébraux lors de mouvements volontaires et de mouvements passifs chez l’homme : potentiel de préparation et potentiels de rétroaction »), le manuscrit est soumis à la prestigieuse revue allemande de physiologie Pflügers Archiv für die gesamte Physiologie des Menschen und der Tiere, où il est publié au début de l’année 1965.

Dans ce texte fondateur de plus de trente pages, les auteurs introduisent pour la première fois le terme de Bereitschaftspotential dans le lexique biomédical. Ils y décrivent avec une précision chirurgicale la morphologie de l’onde, ses amplitudes, sa chronométrie, sa topographie sur le scalp et ses modifications selon que le geste est exécuté par la main droite ou la main gauche. L’article détaille également les potentiels qui succèdent immédiatement au mouvement, posant les bases d’une classification intégrale de l’électrophysiologie motrice.

L’accueil initial de la communauté scientifique internationale fut teinté d’admiration mais aussi d’un profond scepticisme. Des laboratoires aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France tentèrent dans un premier temps de reproduire le montage, doutant qu’un tel signal préparatoire ait pu échapper aux investigations antérieures pendant des décennies. Cependant, en l’espace de quelques années, les équipes majeures d’électroencéphalographie humaine (notamment les groupes de Grey Walter au Burden Neurological Institute à Bristol, et de Herbert Vaughan à New York) confirmèrent point par point l’exactitude des observations de Kornhuber et Deecke. Le terme de Bereitschaftspotential devint un standard international, conservé tel quel dans la langue de Goethe par les neurophysiologistes du monde entier, au même titre que le concept de Gestalt en psychologie.

5. Caractérisation électrophysiologique du Bereitschaftspotential (BP)

5.1 Morphologie temporelle et amplitude de l’onde

Le Bereitschaftspotential (BP) se caractérise d’un point de vue morphologique comme une onde lente continue à polarité négative. Son profil temporel se déploie typiquement sur une durée considérable au regard des échelles habituelles de la neurophysiologie : il s’amorce le plus souvent entre 1000 et 1500 millisecondes avant le premier signal myographique décelable ($T_0$), bien que dans des tâches impliquant une forte délibération, un effort intense ou une posture complexe, son émergence puisse être décelée jusqu’à près de deux secondes avant l’acte.

L’amplitude globale du potentiel de préparation est remarquablement modeste, oscillant généralement dans une fourchette comprise entre 5 et 15 microvolts ($\mu\text{V}$) à son point culminant. Cette amplitude est nettement inférieure à celle des potentiels évoqués visuels ou auditifs majeurs, ce qui justifie la nécessité d’un nombre élevé d’essais cumulés pour obtenir une stabilisation satisfaisante de la ligne de base. L’évolution de l’onde suit une cinétique non linéaire : elle débute par une rampe ascendante très progressive, presque imperceptible, avant de voir sa pente s’infléchir vers le haut de façon plus abrupte dans les derniers centaines de millisecondes précédant immédiatement l’explosion de l’activité EMG.

Le point de négativité maximale est atteint soit quelques fractions de seconde avant l’activation musculaire, soit précisément au moment où les unités motrices périphériques entrent en jeu, formant une crête avant de basculer brutalement vers une polarité positive une fois le geste enclenché. Cette bascule reflète la fin de la phase de préparation pure et la transition vers l’exécution et l’intégration des signaux proprioceptifs afférents.

5.2 La polarité négative et sa signification neurobiologique

En électrophysiologie corticale, la polarité d’une onde enregistrée sur le cuir chevelu fournit des indications cruciales sur les mécanismes synaptiques élémentaires à l’échelle cellulaire. Conformément aux principes de la théorie des dipôles et de la conduction volumique modélisés par la biophysique moderne, une négativité de surface enregistrée sur le scalp correspond de manière préférentielle à une dépolarisation synaptique active survenant au niveau des dendrites apicales des grandes cellules pyramidales des couches corticales superficielles (couches I, II et III).

Cette dépolarisation dendritique induit l’entrée massive d’ions positifs (courant sodique ou calcique entrant) dans le compartiment extracellulaire superficiel, créant un « puits » de courant (current sink) qui se traduit, pour une électrode d’enregistrement posée sur le scalp au-dessus de ce secteur, par une déflection de potentiel négative. D’un point de vue neurofonctionnel, cette négativité corticale de surface traduit un état d’excitabilité cellulaire accrue des réseaux neuronaux sous-jacents. Les neurones pyramidaux sont amenés plus près de leur seuil de décharge sodique unitaire : le cortex se place en situation de pré-activation synaptique, facilitant le passage futur des influx efférents.

À l’inverse, les ondes de surface à polarité positive sont couramment associées soit à une inhibition active (par hyperpolarisation des dendrites sous l’action d’interneurones GABAergiques générant des sources de courant extracellulaire), soit à des puits de courant situés plus profondément dans les couches corticales V et VI. Le fait que le Bereitschaftspotential soit sans ambiguïté une onde négative atteste sans conteste de sa fonction physiologique : il ne s’agit pas d’un processus d’attente passive ou de mise au repos, mais d’une dynamique d’amorçage facilitateur, un échafaudage d’excitabilité sous-corticale et corticale orchestré en vue de libérer l’action motrice finale.

5.3 Facteurs modulant l’amplitude et la durée du BP

Loin d’être un signal rigide et stéréotypé, le potentiel de préparation fait preuve d’une plasticité modulable sous l’action d’un large faisceau de variables biomécaniques, cognitives et motivationnelles. Les travaux ultérieurs de Kornhuber, Deecke et de multiples équipes internationales ont permis de cartographier ces influences paramétriques :

  • L’effort physique et la force musculaire requise : Lorsque le sujet doit surmonter une résistance mécanique élevée ou fournir une contraction isométrique maximale plutôt qu’une simple flexion de doigt sans charge, l’amplitude globale du BP croît de manière significative. Le système nerveux recrute une masse neuronale proportionnelle à l’intensité de la force qu’il anticipe devoir déployer.
  • La précision spatiale et la complexité motrice : Un mouvement demandant une coordination motrice fine — par exemple, atteindre une cible millimétrique ou exécuter une séquence motrice complexe de plusieurs doigts consécutifs — induit un BP d’une durée plus étendue et d’une pente plus prononcée qu’un mouvement balistique grossier.
  • Le degré de motivation, d’attention et de volition : Si l’on associe l’expérience à un enjeu motivationnel (par exemple via des renforcements monétaires ou une tâche d’attention soutenue), la négativité préparatoire gagne en amplitude. De même, un acte hautement spontané, où le sujet prête une attention délibérée à son intention intérieure, génère un signal pré-moteur plus ample qu’un geste accompli de façon routinière ou semi-automatisée.

6. Les deux phases distinctes : Bereitschaftspotential précoce et tardif

6.1 Le BP précoce (BP1) : La phase d’organisation globale

L’analyse fine de la dynamique spatio-temporelle du Bereitschaftspotential a conduit Lüder Deecke et ses collaborateurs, dans des travaux approfondis publiés au cours des années 1970, à formaliser la subdivision du signal en deux composantes physiologiques distinctes et complémentaires : le BP précoce (ou BP1) et le BP tardif (ou BP2).

Le BP précoce (BP1) correspond au premier segment de l’onde. Il s’étend chronologiquement de son apparition initiale — généralement entre -1500 ms et -1200 ms — jusqu’à approximativement 500 millisecondes avant l’activation myographique ($T_0$). Ce BP1 se caractérise par une pente de négativité très douce et modérée, mais surtout par une distribution topographique remarquablement large, symétrique et bilatérale sur le scalp. L’amplitude maximale du BP1 n’est pas observée au-dessus des zones motrices primaires spécifiques du membre mobilisé, mais précisément sur la ligne médiane du crâne, au niveau du vertex (dérivation $C_z$ selon le système international 10-20).

D’un point de vue fonctionnel, le BP1 est interprété comme le reflet de la planification motrice globale, non encore latéralisée. C’est durant cette phase que le système nerveux central traite les dimensions non spécifiques de l’acte : l’évaluation globale de la posture, la coordination inter-hémisphérique, l’ajustement du tonus musculaire de soutien et la préparation cognitive générale de l’intention motrice. Les deux hémisphères cérébraux travaillent alors de concert pour créer un climat d’excitabilité favorable au projet moteur.

6.2 Le BP tardif (BP2) ou potentiel de prémouvement : La latéralisation de l’action

Vers -500 millisecondes avant le déclenchement EMG, la dynamique électrophysiologique se modifie radicalement. C’est l’avènement du BP tardif (BP2), souvent désigné dans la littérature sous le terme de « potentiel de prémouvement » (pre-motion positivity/negativity shift ou late BP). Le BP2 se distingue immédiatement par une accélération marquée de sa pente : la négativité s’accentue brusquement pour foncer vers son zénith terminal.

Parallèlement à cette rupture de pente, la topographie spatiale du signal subit une réorganisation majeure :

  • La symétrie bilatérale qui caractérisait le BP1 disparaît au profit d’une focalisation somatotopique et hémisphérique prononcée.
  • L’onde se latéralise nettement au-dessus de l’hémisphère cérébral controlatéral au membre qui s’apprête à bouger. Ainsi, lors d’un mouvement de l’index droit, le BP2 devient prédominant sur les électrodes centrales gauches ($C_3$), tandis qu’il reste d’amplitude moindre ou stationnaire sur les régions ipsilatérales droites ($C_4$).
  • La cartographie électrique se concentre précisément au niveau des représentations somatotopiques du cortex moteur primaire correspondant au segment corporel ciblé.

Le BP2 traduit ainsi l’étape de spécification fine et exécutive de la commande motrice. Le plan abstrait élaboré lors du BP1 est ici converti en un programme moteur concret : sélection des groupes musculaires précis, calage des paramètres de cinématique angulaire, régulation des antagonistes et transmission de la consigne aux circuits neuronaux qui vont piloter l’étage spinal.

6.3 Le potentiel moteur (Motor Potential) et les composantes post-mouvement

À mesure que l’intervalle temporel se resserre entre -100 et 0 millisecondes, le BP tardif culmine et s’articule avec un ensemble de déflections rapides formant ce que Kornhuber et Deecke ont identifié sous le terme de potentiel moteur (Motor Potential ou MP). Ce potentiel moteur se compose d’une onde négative abrupte, très brève, centrée exclusivement au-dessus de la circonvolution précentrale controlatérale. Il marque l’instant physiologique critique où les neurones pyramidaux géants de Betz (couche V de l’aire 4 de Brodmann) déchargent massivement de manière synchrone, envoyant la salve d’influx moteurs descendants à travers le tractus cortico-spinal vers les motoneurones alpha de la corne antérieure de la moelle épinière.

Dès que le seuil myographique ($T_0$) est franchi et que la contraction mécanique débute, le paysage électrique subit une inversion complète :

  1. L’onde plonge brutalement vers des valeurs positives : c’est le début des potentiels post-mouvement.
  2. La première onde majeure post-action est le potentiel de réafférence (reafferent potential).
  3. Cette positivité est alimentée par le retour d’information sensorielle proprioceptive et tactile (fuseaux neuromusculaires, organes tendineux de Golgi, mécanorécepteurs cutanés) projeté vers le cortex somatosensorielles primaire (S1, aires 3, 1 et 2 de Brodmann).

Kornhuber et Deecke ont apporté un soin méthodologique scrupuleux à distinguer ces composantes post-motrices rétroactives des composantes pré-motrices en amont. En démontrant que le Bereitschaftspotential s’éteint au moment exact où les afférences périphériques atteignent le cortex, ils ont prouvé que le BP était un processus cérébral d’anticipation pure (feedforward), totalement affranchi des rétroactions sensorielles générées par l’exécution physique de l’acte.

7. Topographie corticale et générateurs neuronaux du potentiel de préparation

7.1 L’aire motrice supplémentaire (AMS) et l’aire motrice pré-supplémentaire

L’identification des structures cérébrales responsables de la genèse du Bereitschaftspotential a constitué l’un des volets les plus féconds de la recherche électrophysiologique moderne. Très tôt, la distribution médiane et maximale au vertex du BP précoce (BP1) a orienté les soupçons vers une structure nichée sur la face interne des hémisphères cérébraux : l’aire motrice supplémentaire (AMS, correspondant à la portion médiane de l’aire 6 de Brodmann) ainsi que sa composante plus rostrale, l’aire motrice pré-supplémentaire (pré-AMS).

L’AMS et la pré-AMS jouent un rôle de premier plan dans l’initiation endogène des mouvements. Contrairement aux zones motrices latérales qui réagissent vigoureusement aux repères sensoriels extérieurs, l’AMS présente une connectivité privilégiée avec le cortex préfrontal dorsolatéral, le système limbique et les ganglions de la base. Elle est le creuset neuronal où s’élabore la décision interne d’agir. Les études de dipôles intracérébraux ont révélé que les dendrites des neurones de l’AMS génèrent un dipôle électrique radial orienté vers le haut, dont la projection géométrique sur le scalp émerge précisément au niveau du vertex ($C_z$).

Les enregistrements chez l’humain ont confirmé que la pré-AMS s’active de façon prédominante lors des phases très précoces d’élaboration intentionnelle (associée aux aspects de choix de l’action et de timing), tandis que l’AMS proprement dite prend le relais pour organiser la séquence motrice et synchroniser les voies d’exécution bilatérales. L’intrication anatomique de l’AMS avec les deux hémisphères cérébraux explique la nature bilatérale et symétrique caractéristique du BP1.

7.2 Le cortex moteur primaire (M1) et le cortex pré-moteur

Tandis que l’AMS orchestre les prémices du BP, la bascule vers le BP tardif (BP2) et le potentiel moteur mobilise au premier chef le cortex moteur primaire (M1, aire 4 de Brodmann) ainsi que le cortex pré-moteur latéral (aire 6 ventrale et dorsale). Situé le long de la berge antérieure du sillon central, le cortex moteur primaire constitue la voie finale commune pour l’exécution motrice volontaire cortico-spinale.

Durant les 500 dernières millisecondes précédant le geste, l’activité neuronale au sein de M1 s’intensifie de manière spectaculaire dans l’hémisphère opposé au côté de l’action. Les neurones pré-moteurs latéraux contribuent à moduler les patterns moteurs selon la posture corporelle et l’espace environnant. Les générateurs neuronaux de M1 sont caractérisés par de gigantesques cellules pyramidales dont les troncs dendritiques s’alignent parallèlement, créant une configuration dipolaire géante idéale pour une conduction de volume jusqu’aux électrodes de surface positionnées au-dessus des aires de la main ($C_3$ ou $C_4$).

Cette transition fonctionnelle entre l’AMS (chef d’orchestre de la décision et du BP1) et M1 (exécutant latéralisé du BP2) matérialise le passage d’une volition motrice globale et conceptuelle vers la machinerie physiologique finale de transmission de la commande neuromusculaire.

7.3 Les boucles cortico-sous-corticales : Ganglions de la base et cervelet

L’émergence harmonieuse du Bereitschaftspotential ne saurait être réduite au seul jeu du néocortex ; elle découle de boucles de rétroaction complexes unissant le cortex cérébral aux structures sous-corticales profondes, au premier rang desquelles figurent les ganglions de la base et le cervelet.

Le circuit cortico-striato-pallido-thalamo-cortical exerce une action régulatrice déterminante sur l’initiation motrice :

  • Le striatum reçoit des projections massives en provenance du cortex préfrontal et de l’AMS.
  • Par le jeu complexe des voies directe (désinhibitrice) et indirecte, les ganglions de la base agissent comme un système de filtrage et de sélection de l’action. Ils lèvent l’inhibition tonique exercée par le globus pallidus interne sur le thalamus moteur, autorisant ainsi l’émergence de la commande motrice.
  • L’importance capitale de cette boucle est démontrée cliniquement par l’altération majeure du Bereitschaftspotential chez les patients atteints de la maladie de Parkinson. Privés de modulation dopaminergique substantielle, ces patients présentent un retard considérable d’apparition et une réduction spectaculaire de l’amplitude du BP précoce (BP1), ce qui traduit sur le plan électrophysiologique l’akinésie et l’extrême difficulté qu’ils éprouvent à auto-initier leurs mouvements spontanés.

Parallèlement, la boucle cortico-ponto-cérébello-thalamo-cortical intervient dans l’ajustement temporel précis de l’action. Si les lésions cérébelleuses n’éteignent pas le BP, elles en désorganisent profondément la régularité chronométrique et en modifient la morphologie, privant le geste de sa calibration temporelle fluide.

8. Typologie des mouvements : Différenciation entre actes volontaires, involontaires et passifs

8.1 Mouvements auto-initiés vs mouvements réflexes ou réactifs

L’un des apports majeurs de la découverte de Kornhuber et Deecke a été d’offrir une signature électrophysiologique indiscutable pour cartographier la typologie des actes moteurs humains. Avant leurs travaux, la frontière physiologique entre une réponse motrice réflexe, un mouvement réactif dicté par une contrainte externe et un mouvement purement auto-initié restait floue dans les enregistrements corticaux de surface.

Lors d’un réflexe spinal simple (tel que le réflexe rotulien ou le réflexe myotatique de flexion), aucune activité corticale ne précède l’EMG : l’arc réflexe se referme intégralement au niveau de la substance grise de la moelle épinière avant même que l’information somesthésique n’ait eu le temps de remonter au cortex cérébral. Lors de mouvements réactifs simples — par exemple, lorsque le sujet doit presser un interrupteur le plus promptement possible à la vue d’un signal lumineux dans un paradigme de temps de réaction —, le profil électroencéphalographique est radicalement différent de celui du BP :

  • On n’observe pas la longue rampe négative d’une seconde caractéristique du Bereitschaftspotential.
  • Le tracé EEG montre une suite de déflexions sensorielles transitoires (ondes $P_1$, $N_1$, $P_2$ du potentiel évoqué visuel) suivies d’une onde motrice rapide d’une latence très brève (inférieure à 150-200 millisecondes).

Le Bereitschaftspotential s’affirme donc comme le marqueur exclusif de l’endogénie motrice : il n’émerge que lorsque le mouvement est libéré de toute dictature temporelle externe, résultant d’une décision interne autonome du sujet.

8.2 Mouvements passifs imposés par l’expérimentateur

L’absence rigoureuse d’ondes lentes préparatoires lors de l’exécution de mouvements mécaniquement passifs a constitué la preuve irréfutable de la nature pré-motrice intrinsèque du BP, écartant tout doute sur d’éventuels artéfacts cinématiques ou de glissement cutané.

Dans ces expériences de contrôle réalisées par Kornhuber et Deecke, le sujet restait totalement inerte, les muscles relâchés. Un servomoteur ou l’expérimentateur lui-même venait imprimer une flexion rapide à l’index du participant, simulant avec fidélité la trajectoire angulaire, la vélocité et l’amplitude du geste actif. Dans ces conditions :

  1. L’analyse rétrospective en amont du mouvement ne montrait qu’une ligne de base parfaitement horizontale, sans la moindre inflexion négative.
  2. L’enregistrement cérébral ne s’animait qu’après l’amorce du déplacement mécanique.
  3. Les signaux enregistrés sur le scalp consistaient exclusivement en des potentiels évoqués somatosensoriels (PESS) générés par la stimulation brutale des mécanorécepteurs articulaires, des récepteurs cutanés et des terminaisons primaires (fibres Ia) des fuseaux neuromusculaires étirés.

Cette distinction nette permit de sceller définitivement la dualité fonctionnelle : le potentiel de préparation représente une commande efférente prédictive pure (feedforward), tandis que les modifications électriques induites par les mouvements passifs sont exclusivement le fruit de boucles afférentes réactives (feedback).

8.3 Mouvements involontaires et pathologies du contrôle moteur

La caractérisation du Bereitschaftspotential a fourni à la neurologie clinique un outil diagnostique inédit pour démêler la nature physiopathologique complexe de nombreux mouvements anormaux et involontaires qui jalonnent la sémiologie des troubles du mouvement.

Dans les myoclonies (secousses musculaires brèves et involontaires), la présence ou l’absence d’un potentiel précurseur permet de localiser avec précision l’origine du dysfonctionnement. Les myoclonies corticales spontanées ou d’action, issues d’une hyperexcitabilité paroxystique de M1, ne présentent aucun BP : elles sont précédées uniquement par une pointe épileptiforme brève (ondes positives-négatives de haute amplitude survenant 20 ms avant l’EMG). À l’inverse, dans les myoclonies sous-corticales ou propriospinales, le scalp demeure totalement silencieux avant la secousse.

Le cas des tics moteurs dans le syndrome de Gilles de la Tourette a suscité des études électrophysiologiques passionnantes. Bien que vécus par les patients comme des compulsions motrices irrépressibles, certains tics complexes sont précédés d’un potentiel lent ressemblant au Bereitschaftspotential, bien que sa durée soit souvent plus courte et sa distribution plus restreinte que lors d’un acte volontaire normal. Cela confirme que le tic s’appuie sur la circuiterie prémotrice physiologique, le cerveau préparant la décharge motrice pour soulager une sensation prémonitoire d’inconfort interne.

Enfin, le BP s’est imposé comme le test ultime pour le diagnostic différentiel des troubles neurologiques fonctionnels (anciennement qualifiés de troubles moteurs psychogènes ou de conversion). Lorsqu’un patient présente un tremblement ou un myoclonus d’allure psychogène, l’enregistrement par rétro-moyennage révèle l’existence d’un Bereitschaftspotential authentique précédant l’amorce du mouvement prétendument involontaire, démontrant sans équivoque que le système moteur volontaire du patient est intimement engagé dans la genèse du trouble, même si la prise de conscience subjective de cet engagement est dissociée.

9. De Kornhuber et Deecke à Benjamin Libet : Le tournant métaphysique

9.1 L’expérience de Benjamin Libet de 1983

Alors que la découverte de Kornhuber et Deecke relevait initialement de la neurophysiologie clinique et motrice pure, elle a pris un tournant philosophique mondial au début des années 1980 sous l’impulsion du neurophysiologiste américain Benjamin Libet, chercheur à l’Université de Californie à San Francisco. Libet comprit que l’existence d’un signal électrique cérébral débutant plus d’une seconde avant l’action offrait une opportunité sans précédent de mesurer expérimentalement la chronométrie de la conscience humaine.

Dans son protocole historique publié en 1983 dans la revue Brain, Libet réutilise le concept du Bereitschaftspotential de Kornhuber et Deecke mais y adjoignant un dispositif psychophysique novateur. Les sujets fixent un oscilloscope cathodique sur lequel un point lumineux tourne rapidement comme une trotteuse d’horloge (effectuant une révolution complète en 2,56 secondes). La consigne donnée aux participants est double : d’une part, exécuter une flexion spontanée du poignet au moment où ils en ressentent l’envie, et d’autre part, retenir la position exacte du point lumineux sur le cadran au moment précis où ils prennent conscience pour la toute première fois de leur décision ou de leur désir irrépressible d’agir. Cet instant de prise de conscience subjective de l’intention motrice fut baptisé le temps W (pour Will, la volonté).

Les résultats expérimentaux de Libet ont provoqué une véritable onde de choc intellectuelle :

  • Le début du Bereitschaftspotential (enregistré sur le scalp) survient en moyenne -550 à -1000 millisecondes avant l’activation myographique.
  • Le temps W, c’est-à-dire la prise de conscience explicite de la décision motrice rapportée par le sujet, se produit seulement environ -200 millisecondes avant le mouvement.
  • Il existe donc un intervalle temporel de 300 à 800 millisecondes durant lequel le cerveau a déjà enclenché les processus neurophysiologiques préparatoires de l’action, alors même que le sujet est encore dans l’ignorance consciente totale de son intention imminente.

9.2 La divergence d’interprétation entre Libet et Kornhuber-Deecke

L’interprétation de ces données a donné naissance à une controverse fondamentale qui a duré plusieurs décennies. Benjamin Libet tira de ses résultats une conclusion déstabilisante pour la notion traditionnelle de libre arbitre : selon lui, l’acte volontaire n’est pas initié par l’esprit conscient. C’est le cerveau inconscient qui prend l’initiative d’agir ; la conscience n’est informée du projet que tardivement, dans une fraction de seconde finale. Pour sauver une forme résiduelle de libre arbitre, Libet postula la théorie du « veto conscient » (souvent résumée par le calembour anglais free won’t plutôt que free will) : si la conscience ne peut pas initier l’action, elle conserve la faculté, durant la fenêtre de 200 millisecondes séparant le temps W de la contraction musculaire, d’exercer un droit de veto salvateur pour bloquer, suspendre ou annuler l’action programmée.

Cette vision fataliste et réductrice de leurs travaux fut énergiquement contestée par Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke. Les deux chercheurs allemands refusèrent catégoriquement de réduire la liberté humaine à un simple bouton de frein d’urgence ou d’admettre que le Bereitschaftspotential représentait une décision mécanique inconsciente emprisonnant l’individu. Kornhuber et Deecke reprochèrent à Libet d’avoir une conception excessivement dualiste et segmentée du fonctionnement cérébral, opposant de manière artificielle une conscience désincarnée à des processus neuronaux automatisés.

Pour Kornhuber et Deecke, la volonté humaine n’est pas un éclair ponctuel qui surgirait du néant à un instant précis : c’est un processus dynamique, étagé et hautement intégré dans le temps, qui s’appuie sur une maturation neuronale progressive. Le fait que les circuits frontaux et sous-corticaux commencent à se coordonner avant l’illumination du rapport verbal conscient ne signifie pas que l’individu est la marionnette d’un destin biologique aveugle, mais illustre le travail physiologique rigoureux que le cerveau déploie pour construire, stabiliser et rendre possible l’action raisonnée.

9.3 L’impact culturel et philosophique de la controverse

La transposition des découvertes de Fribourg et de San Francisco sur la scène médiatique et philosophique a déclenché un engouement culturel retentissant. Pour de nombreux neuro-philosophes et biologistes réductionnistes, l’expérience de Libet, adossée au Bereitschaftspotential, sonnait le glas définitif du libre arbitre métaphysique, relégué au rang d’illusion rétrospective forgée par notre cerveau pour s’attribuer la paternité causale d’actes purement déterministes.

Ce glissement a nourri des débats enflammés dans le domaine de la théorie du droit et du neurodroit. Si le cerveau prépare nos décisions à notre insu avant que nous ayons conscience de vouloir les commettre, quel statut accorder à la culpabilité pénale, à la responsabilité morale et à l’imputabilité des crimes ? Des avocats ont commencé à invoquer ces données neurophysiologiques pour soutenir que leurs clients « n’étaient pas maîtres » du déclenchement de leurs actes pulsionnels, inaugurant une judiciarisation inédite de l’électrophysiologie cérébrale.

Ce débat a mis en lumière un glissement épistémologique périlleux : celui qui consiste à extrapoler des conclusions métaphysiques ultimes sur la condition humaine à partir d’un protocole hautement stylisé, consistant en de simples flexions du doigt répétées sur une table de laboratoire. La découverte de Kornhuber et Deecke s’est trouvée au cœur d’une tempête ontologique qui a largement débordé le cadre de l’électrodiagnostic clinique initial.

10. Controverses épistémologiques et débats autour du libre arbitre

10.1 La critique de l’illusion de la volonté consciente

Dans le sillage des débats post-Libet, plusieurs théoriciens de la psychologie cognitive et des neurosciences ont exploité le Bereitschaftspotential pour promouvoir une vision éliminativiste de la volonté. L’une des figures de proue de ce courant fut le psychologue de Harvard Daniel Wegner, auteur de l’ouvrage influent The Illusion of Conscious Will (2002). Wegner soutient que le sentiment de volonté consciente n’est rien d’autre qu’une reconstruction narrative a posteriori, une inférence trompeuse fabriquée par le cerveau lorsque trois conditions sont réunies : la priorité temporelle (la pensée précède l’action), la cohérence contextuelle (la pensée correspond au geste) et l’exclusivité (aucune autre cause évidente n’est perçue).

Dans cette perspective, le Bereitschaftspotential précoce est systématiquement assimilé à la « vraie » décision matérielle, inconsciente et irrévocable, rendant le sentiment de volition consciente causalement inopérant — une sorte d’épiphénomène, comparable à la fumée s’échappant de la cheminée d’une locomotive à vapeur, sans influence sur la traction mécanique des roues. Cependant, cette argumentation repose sur une confusion conceptuelle majeure : celle de confondre une pré-activation préparatoire diffuse avec une décision motrice définitive.

Dire qu’une pente de négativité cérébrale s’accumule vers une action n’implique nullement qu’un choix absolu, inaltérable et déterminé ait été entériné dès les premières millisecondes. Une phase de préparation physiologique n’est pas un décret d’exécution. Assimiler le BP à une décision inconsciente verrouillée constitue un raccourci réducteur qui ignore la fluidité et la dynamique non-linéaire des réseaux neuronaux d’intégration préfrontale.

10.2 La perspective holistique de Kornhuber et Deecke : La liberté de la volonté

Face à l’instrumentalisation matérialiste de leur découverte, Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke ont réaffirmé avec vigueur leur propre philosophie des neurosciences motrices. En 2012, Deecke (après la disparition de Kornhuber) a supervisé la publication de leur testament scientifique commun, intitulé de façon programmatique : The Will and Its Brain: An Appraisal of Reasoned Free Will.

Dans cet ouvrage monumental, les deux pionniers fribourgeois récusent point par point la thèse selon laquelle le potentiel de préparation invaliderait le libre arbitre. Au contraire, ils théorisent que le cerveau humain est le substrat biologique qui a évolué pour rendre possible la liberté de la volonté. Pour eux, le libre arbitre n’est pas une entité magique désincarnée échappant aux lois de la physique, mais une faculté biologique supérieure, acquise par l’apprentissage, l’auto-programmation et l’anticipation stratégique à long terme.

Kornhuber et Deecke insistent sur les rôles capitaux assumés par le cortex préfrontal, l’hippocampe et les aires motrices :

  • L’être humain passe sa vie à programmer son propre cerveau en acquérant des habiletés motrices, des règles éthiques et des critères de rationalité.
  • Lorsqu’un geste est initié, le cerveau puise dans cette matrice de valeurs et d’habitudes construites pour guider l’action.
  • Le Bereitschaftspotential est la concrétisation électrophysiologique de cette machinerie mise au service de l’autonomie adaptative de l’organisme.
  • Loin de prouver l’esclavage de l’esprit, le potentiel de préparation prouve la capacité extraordinaire du cerveau à orchestrer de façon souveraine ses propres fins sans dépendre de stimulations externes immédiates.

10.3 Critiques méthodologiques de la lecture philosophique du BP

Au-delà des querelles théoriques, de nombreuses voix se sont élevées au sein de la communauté électrophysiologique pour dénoncer les failles méthodologiques inhérentes aux extrapolations philosophiques tirées du BP et du protocole de Libet.

La première critique majeure concerne l’artéfact d’alignement temporel induit par la technique de rétro-moyennage. Comme l’ont souligné divers biophysiciens, moyenner des centaines d’essais pour extraire une rampe continue produit un lissage artificiel. Si, lors de chaque essai individuel, l’activité neuronale pré-motrice fluctue de manière irrégulière ou commence à des instants très variables, la sommation mathématique rétrograde crée l’illusion rétrospective d’une onde lente continue et déterministe qui semblait inéluctablement programmée pour culminer au temps zéro. L’onde moyennée masque la variance, le désordre et l’indétermination stochastique qui caractérisent le fonctionnement cérébral essai par essai.

La seconde critique porte sur la validité écologique des paradigmes expérimentaux. Appuyer sur un bouton avec l’index ou fléchir le poignet sans aucune finalité, sans motif vital, sans hésitation éthique et sans conséquences pour l’avenir représente le degré zéro de l’action humaine : c’est un automatisme moteur trivialisé. Transposer sans précaution les conclusions tirées d’un geste aussi dénué d’enjeu aux délibérations morales, créatives ou existentielles complexes — comme choisir une carrière, écrire un livre ou signer un traité de paix, des processus qui mûrissent sur des semaines, des mois voire des années de réflexion consciente et d’interactions sociales — relève d’un contresens méthodologique flagrant.

11. Réévaluations scientifiques contemporaines et le modèle stochastique

11.1 Le modèle accumulateur stochastique d’Aaron Schurger (2012)

Le XXIe siècle a apporté une remise en question conceptuelle radicale de la signification neurobiologique du Bereitschaftspotential. En 2012, une équipe menée par le neuroscientifique américain Aaron Schurger a publié dans la prestigieuse revue PNAS une étude retentissante qui a ébranlé cinquante ans de certitudes sur le potentiel de préparation.

Schurger et ses collaborateurs ont proposé que le BP précoce n’est pas le reflet d’une commande motrice délibérée, ni d’un plan inconscient dédié spécifiquement à la préparation d’un geste. Ils ont mobilisé le modèle de l’accumulateur stochastique (ou modèle de diffusion avec dérive), couramment utilisé pour modéliser les prises de décision perceptives. Le cortex cérébral est traversé d’un bruit de fond neuronal incessant, constitué de fluctuations lentes et spontanées de l’excitabilité sous-corticale et corticale (variations spontanées de basse fréquence du potentiel de membrane). Lorsque le sujet est placé dans la consigne artificielle d’effectuer un mouvement spontané « quand il le souhaite », sans contrainte de temps, le cerveau attend passivement : le moment de l’action est déclenché précisément lorsque ces fluctuations stochastiques aléatoires franchissent de façon transitoire un seuil critique d’activation motrice.

La conséquence méthodologique de cette découverte est monumentale :

  • Si l’on utilise le rétro-moyennage en calant l’analyse sur le moment exact où le seuil a été franchi, les fluctuations aléatoires qui ont permis d’atteindre ce sommet se trouvent alignées de manière sélective.
  • Le calcul mathématique de la moyenne extrait obligatoirement une pente ascendante artificielle qui ressemble point par point au Bereitschaftspotential précoce.
  • Le BP1 précoce ne reflète pas une intention motrice dirigée vers un but, mais représente la signature statistique d’un bruit neuronal spontané sur lequel s’est greffé le franchissement fortuit d’un seuil moteur.

11.2 L’expérience du point de non-retour par Matthias Schultze-Kraft (2016)

Si le BP précoce peut être réinterprété sous un angle stochastique, qu’en est-il du contrôle conscient de l’action et de la possibilité de suspendre un geste ? Pour répondre à cette question avec une rigueur instrumentale inégalée, l’équipe berlinoise menée par Matthias Schultze-Kraft et John-Dylan Haynes a conçu en 2016 une expérience révolutionnaire exploitant une interface cerveau-machine (ICM) en temps réel.

Dans ce protocole, un ordinateur doté d’algorithmes d’apprentissage automatique surveillait l’EEG des sujets en direct et apprenait à prédire le déclenchement de leur mouvement dès les premiers frémissements du Bereitschaftspotential. Le sujet était engagé dans un duel contre la machine : il devait appuyer sur une pédale au sol pour marquer des points, mais l’ordinateur, dès qu’il détectait le BP sur le scalp du sujet, allumait inopinément un feu rouge stop sur un écran devant lui. Si le participant parvenait à inhiber son mouvement face au feu rouge, il gagnait la manche ; s’il appuyait malgré le signal d’arrêt, la machine remportait le point.

Cette expérience élégante a permis de cartographier avec une netteté sans précédent ce que les auteurs ont qualifié de point de non-retour (point of no return) :

  • Les résultats ont démontré de façon saisissante que les sujets sont parfaitement capables d’annuler ou d’avorter leur action motrice même après que le Bereitschaftspotential a commencé à s’élever, et même après l’émergence du BP tardif latéralisé.
  • La possibilité d’un veto moteur conscient subsiste jusqu’à environ -200 millisecondes avant le début de l’activation musculaire mécanique.
  • Ce n’est qu’une fois franchi ce seuil temporel ultime de -200 ms que la volée motrice descendante dans le faisceau pyramidal devient inextinguible et que le geste s’exécute fatalement.

Cette démonstration magistrale a réhabilité l’autonomie et le pouvoir de contrôle actif de l’individu sur le déclenchement final de ses actes, réfutant l’idée que le Bereitschaftspotential scellerait un destin inéluctable dès sa première seconde d’apparition.

11.3 L’apport des enregistrements intracérébraux unitaires

L’électroencéphalographie de surface présente par nature une résolution spatiale limitée, amalgamant les signaux de millions de synapses synchronisées. Pour franchir cette frontière et observer le potentiel de préparation à l’échelle de la cellule neuronale unique, il a fallu attendre les travaux pionniers menés par le neurochirurgien et chercheur Itzhak Fried et son équipe au début des années 2010.

Bénéficiant d’un accès clinique exceptionnel chez des patients atteints d’épilepsie réfractaire candidats à la chirurgie, chez qui des électrodes intracrâniennes profondes avaient été implantées à visée diagnostique, Fried a enregistré l’activité de potentiels d’action de centaines de neurones individuels isolés dans l’aire motrice supplémentaire (AMS) et le cortex cingulaire antérieur tandis que les patients réalisaient le paradigme de Libet. Les données ont apporté une confirmation éclatante des découvertes initiales de Fribourg :

  • Plus de 1500 millisecondes avant le mouvement volontaire, des neurones individuels de l’AMS modifient substantiellement leur fréquence de décharge, certains s’activant progressivement tandis que d’autres diminuent leur activité basale.
  • Cette dynamique micro-neuronale s’accélère au fil du temps, permettant à des classificateurs computationnels de prédire l’imminence de l’action motrice et même le moment de sa survenue avec une précision supérieure à 80 %, plusieurs centaines de millisecondes avant que le patient n’ait rapporté verbalement la prise de conscience de son envie d’agir.

Cette convergence saisissante entre les enregistrements unitaires intracérébraux contemporains et les ondes macroscopiques captées dès 1964 par Kornhuber et Deecke avec une technologie analogique rudimentaire illustre le génie prospectif des deux pionniers allemands.

12. Applications cliniques, interfaces cerveau-machine et postérité scientifique

12.1 Le Bereitschaftspotential dans le diagnostic neurologique

Au-delà des débats théoriques, le Bereitschaftspotential s’est enraciné durablement dans l’arsenal de l’évaluation neurologique fonctionnelle. Son utilisation clinique s’est révélée précieuse pour le diagnostic différentiel de pathologies motrices complexes :

  • Les syndromes parkinsoniens : L’altération du BP1 sert de biomarqueur fonctionnel de la dysfonction des circuits fronto-striataux. Dans la maladie de Parkinson idiopathique, le déficit préparatoire est net mais peut être partiellement restauré par l’administration de L-DOPA ou par la stimulation cérébrale profonde du noyau sous-thalamique. En revanche, dans les syndromes parkinsoniens atypiques, comme l’atrophie multisystématisée (AMS) ou la paralysie supranucléaire progressive (PSP), la dégradation du BP est plus globale, précoce et réfractaire aux agents dopaminergiques, guidant le clinicien dans son pronostic.
  • Les troubles moteurs fonctionnels : Comme évoqué précédemment, la recherche systématique du BP par électromyographie et EEG couplés permet de trancher les cas litigieux de mouvements anormaux d’allure psychogène, apportant une preuve objective d’auto-initiation sans reposer sur la seule subjectivité de l’examen clinique.
  • La rééducation post-AVC : L’analyse de la restitution topographique du BP chez les patients victimes d’un accident vasculaire cérébral ayant touché les aires motrices fournit un indicateur objectif de la neuroplasticité cérébrale. La réapparition d’un BP2 latéralisé au-dessus de l’hémisphère lésé constitue un marqueur d’une reconnexion pyramidale fonctionnelle prometteuse au fil des protocoles de rééducation intensive.

12.2 Interfaces cerveau-machine (ICM) et neuroprothèses motrices

L’une des descendances les plus spectaculaires de la découverte du Bereitschaftspotential s’incarne aujourd’hui dans le champ en plein essor des interfaces cerveau-machine (ICM ou Brain-Computer Interfaces) et de la neurorobotique d’assistance. Les ingénieurs biomédicaux et les neuroscientifiques exploitent les propriétés prédictives du BP pour développer des systèmes de commande motrice en temps réel capables d’anticiper le geste de l’utilisateur.

Dans le contrôle d’exosquelettes pour patients paraplégiques ou de neuroprothèses myoélectriques pour personnes amputées, la latence de transmission constitue un enjeu critique : si le moteur de la prothèse s’active avec quelques dizaines de millisecondes de retard par rapport à l’intention motrice naturelle du sujet, le mouvement apparaît saccadé, peu intuitif et lourd à manœuvrer. En configurant des algorithmes de décodage par apprentissage profond capables de détecter sur le scalp l’élévation précoce du Bereitschaftspotential, l’interface peut pré-activer les actionneurs de la prothèse avant même que le membre résiduel n’ait commencé à bouger, éliminant ainsi toute sensation de latence et rétablissant une fluidité de mouvement quasi physiologique.

De surcroît, le potentiel de préparation est activement utilisé dans les protocoles de neuroréhabilitation assistée par neurofeedback : des patients hémiplégiques apprennent, en visualisant en direct l’amplitude de leur BP sur un moniteur, à stimuler volontairement l’excitabilité de leurs aires motrices préservées pour commander des robots de rééducation qui mobilisent leurs membres paralysés, stimulant ainsi les voies de remodelage synaptique cortico-spinales.

12.3 L’héritage durable de Kornhuber et Deecke dans les neurosciences modernes

L’héritage légué par Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke dépasse largement le cadre strict d’un signal électrique tracé sur du papier millimétré. Leur découverte a provoqué un basculement de paradigme historique, arrachant la neurophysiologie humaine au modèle exclusif du système réflexe passif pour ouvrir l’ère de l’exploration des fonctions cognitives proactives, de l’anticipation et de l’auto-détermination motrice.

Leur méthodologie de rétro-moyennage a servi de matrice à l’exploration d’une constellation d’autres composantes cognitives lentes associées à la préparation de l’action et à l’attention, telles que la variation contingente négative (VCN ou Contingent Negative Variation découverte par Grey Walter) et la négativité de mismatch (MMN). Ils ont démontré que les outils de l’électrophysiologie pouvaient pénétrer les mécanismes les plus intimes de la pensée en action, jetant des ponts indispensables entre la médecine somatique, la physique des signaux et la philosophie de l’esprit.

Aujourd’hui, alors que les neurosciences cognitives traquent les signatures neurales de l’intentionnalité à l’aide de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), de la magnétoencéphalographie (MEG) et de l’optogénétique, le Bereitschaftspotential demeure la référence séminale indétrônable. En dévoilant pour la première fois que le cerveau humain commence à préparer silencieusement ses mouvements bien avant que le corps n’agisse, Kornhuber et Deecke ont offert à la science moderne l’un de ses plus puissants instruments pour sonder le mystère de l’action délibérée.

Références

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Looti, M. (2026, septembre 11). La découverte du potentiel de préparation – Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/decouverte-potentiel-de-preparation-kornhuber-deecke/
Looti, Mohammed. “La découverte du potentiel de préparation – Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke.” Base de données de psychologie en français, 11 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/decouverte-potentiel-de-preparation-kornhuber-deecke/.
Looti, Mohammed. “La découverte du potentiel de préparation – Hans Helmut Kornhuber et Lüder Deecke.” Base de données de psychologie en français. septembre 11, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/decouverte-potentiel-de-preparation-kornhuber-deecke/.