Le concept de la mort dans les études de l’enfant – Maria Nagy

Analyse académique approfondie des recherches fondatrices de Maria Nagy (1948) sur le développement de la représentation de la mort chez l’enfant.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · septembre 11, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : septembre 11, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’appréhension de la finitude biologique constitue l’un des jalons les plus énigmatiques du développement ontogénétique de la pensée humaine. Longtemps reléguée aux marges de la spéculation philosophique ou étouffée par les impératifs moralisateurs de la pédagogie traditionnelle, l’étude de la façon dont l’enfant conceptualise la mort a connu une mutation paradigmatique décisive au milieu du XXe siècle. C’est dans les décombres encore fumants de Budapest, au lendemain immédiat de la Seconde Guerre mondiale, que la psychologue hongroise Maria Nagy a conduit des investigations empiriques fondatrices dont la rigueur clinique et la profondeur herméneutique continuent d’irriguer la thanatologie contemporaine. Son article séminal publié en 1948 dans le Journal of Genetic Psychology sous le titre « The Child’s Theories Concerning Death » ne s’est pas contenté de combler un vide théorique béant ; il a opéré une véritable rupture épistémologique en accordant au jeune enfant le statut de sujet épistémique capable d’élaborer des théories explicatives autonomes face au néant.

Avant les travaux pionniers de Nagy, le sens commun et une grande partie de la corporation psychiatrique postulaient soit une ignorance bienheureuse de l’enfance à l’égard de la disparition physique, soit une simple reproduction mécanique des dogmes religieux et des mises en garde parentales. En mobilisant une méthodologie mixte articulant l’expression graphique, la composition littéraire et l’entretien clinique semi-structuré d’inspiration piagétienne, Nagy a mis en évidence une trajectoire développementale séquentielle et hautement ordonnée. Elle a révélé que l’enfant ne se borne pas à assimiler passivement le concept adulte de mortalité ; il traverse des paliers qualitatifs successifs où la mort est d’abord comprise comme une absence temporaire et réversible, puis métamorphosée en une entité anthropomorphe extérieure et prédatrice, avant d’être finalement intégrée comme une loi biologique universelle, interne et inéluctable.

Cet article propose une exploration monographique exhaustive de l’œuvre monumentale de Maria Nagy. En replaçant ses découvertes au carrefour du constructivisme génétique naissant, de la psychanalyse d’Europe centrale et des traumatismes historiques collectifs, nous analyserons la texture conceptuelle de sa tripartition stadiale, la sémiologie de ses protocoles méthodologiques, ainsi que les prolongements cliniques majeurs qui en découlent pour la psychopathologie pédiatrique, les soins palliatifs et l’accompagnement du deuil infantile contemporain.

1. Introduction historique et épistémologique aux travaux de Maria Nagy sur la thanatologie infantile

1.1 Le contexte d’émergence des recherches de Maria Nagy à Budapest

L’élaboration de la recherche de Maria Nagy prend racine dans un contexte socio-historique singulier, marqué par l’effondrement matériel et moral de la Hongrie au sortir du second conflit mondial. Budapest, assiégée durant de longs mois entre la fin de 1944 et le début de 1945, offrait le spectacle d’une cité dévastée où les cadavres abandonnés dans les décombres, les destructions massives et la faim faisaient partie intégrante du paysage sensoriel quotidien des enfants. Loin des laboratoires aseptisés d’Europe occidentale ou des campus américains, les sujets examinés par Nagy ont été confrontés de manière brutale et précoce à la matérialité du trépas. Cet ancrage dans le réel d’une société traumatisée confère à ses observations une gravité et une acuité phénoménologique incomparables, tout en posant la question de l’impact des violences collectives sur l’accélération des processus de maturation conceptuelle.

Parallèlement, les travaux de Nagy s’inscrivent en rupture frontale avec la chape de plomb héritée de l’ère victorienne, laquelle frappait la mort d’un tabou encore plus rigide que celui pesant sur la sexualité. Alors que la société bourgeoise s’ingéniait à écarter les mineurs des rituels d’agonie et des chambres mortuaires sous prétexte de préserver leur innocence psychologique, la chercheuse hongroise a choisi de faire de la parole enfantine le foyer exclusif de sa démarche heuristique. Cette démarche d’écoute frontale et méthodique du discours enfantin brisait un interdit culturel séculaire et ouvrait la voie à une désacralisation scientifique de la finitude.

Enfin, l’entreprise de Nagy correspond à l’essor flamboyant de la psychologie génétique portée par les courants modernistes d’Europe centrale. Alors que Budapest avait constitué l’un des terreaux les plus fertiles pour la psychanalyse sous l’impulsion de Sándor Ferenczi et de l’École de Budapest, l’intérêt pour l’évolution des structures de l’intelligence chez l’enfant commençait à s’émanciper des seuls paradigmes pulsionnels. Nagy a ainsi su capter cet esprit du temps, conjuguant une attention clinique aiguë aux mouvements affectifs souterrains et une volonté taxinomique rigoureuse visant à cartographier le développement cognitif de l’enfant dans toute sa spécificité génétique.

1.2 Les postulats théoriques fondamentaux de l’étude de 1948

Au cœur de l’édifice conceptuel érigé par Maria Nagy en 1948 réside un postulat révolutionnaire pour l’époque : la conceptualisation de la mort n’est pas un phénomène inné, ni une illumination soudaine, mais une véritable construction cognitive progressive. Pour Nagy, l’idée de la mort requiert un outillage intellectuel complexe qui se forge au fur et à mesure que l’enfant structure sa vision du temps, de l’espace, de la causalité physique et de la permanence de l’objet. Ce n’est point parce qu’un nourrisson pleure l’absence de sa mère qu’il conçoit le néant ; la notion de finitude exige une maturation synchrone de l’abstraction logique et du détachement perceptif.

Ce postulat induit une corrélation directe et structurelle entre le niveau de développement intellectuel général de l’enfant et sa capacité à décoder le mystère thanatique. En réfutant l’idée que les manifestations d’angoisse ou les croyances magiques des enfants résultent d’un pur arbitraire émotionnel, Nagy affirme que chaque étape de la compréhension thanatique reflète fidèlement les capacités opératoires du sujet. La manière dont un enfant de quatre ans envisage l’immobilité cadavérique n’est pas une simple erreur de jugement, mais la traduction logique et cohérente de son équipement cognitif du moment, caractérisé par l’incapacité de conceptualiser des processus physiologiques irréversibles.

Dès lors, Nagy s’oppose avec véhémence à la tendance tenace à l’adultocentrisme, qui consistait à appréhender la pensée de l’enfant comme une version déficitaire, incomplète ou abâtardie de la rationalité adulte. En adoptant une perspective structuraliste précoce, elle démontre que les théories enfantines possèdent leur propre cohérence interne, leurs axiomes rigoureux et leurs mécanismes régulateurs. L’enfant élabore de véritables systèmes cosmologiques et biologiques pour donner sens à l’interruption de la vie, systèmes dont la richesse poétique et conceptuelle doit être analysée dans sa positivité ontologique et non à travers le prisme dépréciatif du manque.

1.3 L’influence des premiers courants psychanalytiques et constructivistes

L’architecture théorique de Maria Nagy se situe au carrefour fécond et conflictuel de la métapsychologie freudienne et du constructivisme naissant. D’un côté, son texte dialogue de manière souterraine mais constante avec les intuitions formulées par Sigmund Freud, notamment dans ses essais consacrés à la guerre et à la mort de 1915, où le père de la psychanalyse postulait que l’inconscient humain ne croit pas à sa propre mortalité et se comporte comme s’il était immortel. Nagy retrouve chez les jeunes enfants cette impossibilité fondamentale d’inscrire le néant propre au sein du moi, tout en documentant la façon dont les angoisses d’anéantissement et la culpabilité inconsciente viennent surdéterminer les théories biologiques spontanées.

De l’autre côté, l’empreinte méthodologique et conceptuelle de Jean Piaget est omniprésente dans le dispositif d’investigation de Nagy. La chercheuse hongroise emprunte directement au maître genevois ses catégories opératoires fondamentales : l’égocentrisme cognitif, le réalisme intellectuel, l’animisme spontané et l’artificialisme enfantin. Tout comme Piaget avait mis en lumière les étapes de la représentation du monde chez l’enfant en observant comment celui-ci attribue de la vie au soleil ou au vent, Nagy applique cette grille d’analyse à l’extinction du vivant, traquant la persistance de l’animisme jusque dans la tombe et documentant la décentration progressive indispensable à la saisie de l’universalité biologique.

Cette hybridation épistémologique positionne l’œuvre de Nagy dans un espace singulier, échappant à la fois au réductionnisme purement affectif de certaines approches psychanalytiques orthodoxes et au formalisme parfois désincarné du cognitivisme strict. En tenant fermement ensemble l’émotion brute suscitée par la séparation et les schèmes logiques nécessaires à la déduction causale, Nagy inaugure une psychologie clinique et cognitive intégrative, où le dessin, la narration et le concept s’éclairent mutuellement pour rendre compte de l’odyssée psychique de l’enfant confronté au non-être.

2. Le protocole méthodologique pionnier de l’étude de Budapest

2.1 La composition et les spécificités de l’échantillon d’étude

La puissance heuristique des conclusions de Maria Nagy repose en grande partie sur l’envergure quantitative et la composition minutieuse de sa cohorte expérimentale. Entre 1946 et 1947, Nagy a examiné un total de 378 enfants hongrois, âgés précisément de 3 à 10 ans. Cette cohorte présente une distribution rigoureuse par strates d’âge, ce qui a permis à la chercheuse d’établir des comparaisons synchroniques et diachroniques solides entre les différentes phases du développement intellectuel. Les sujets étaient issus d’écoles primaires, de jardins d’enfants et d’institutions publiques de Budapest, offrant une diversification socioculturelle appréciable en dépit des bouleversements socio-économiques majeurs de la période.

La répartition stratifiée de l’échantillon s’établissait selon une pyramide démographique précise : les enfants les plus jeunes (3 à 5 ans) faisaient l’objet d’approches individualisées au sein d’environnements préscolaires familiers, tandis que les tranches d’âge intermédiaires (6 à 7 ans) et supérieures (8 à 10 ans) étaient investiguées dans le cadre de leurs classes respectives. Les critères d’inclusion institutionnelle visaient à capter un spectre représentatif de la population urbaine hongroise, englobant aussi bien des enfants de milieux prolétariens durement éprouvés par l’après-guerre que des rejetons de l’ancienne bourgeoisie intellectuelle de la capitale danubienne.

Cependant, la composition de cet échantillon soulève d’inévitables questions quant aux biais contextuels inhérents à cette population spécifique. Ayant vécu la violence des bombardements aériens, le spectacle direct de dépouilles mortelles non inhumées dans les rues et la disparition brutale de figures d’attachement parentales, ces enfants présentaient une familiarité forcée avec la mort physique. Loin de disqualifier l’étude, cette spécificité historique offre un observatoire unique où les structures cognitives de l’enfance ont été soumises à un révélateur environnemental maximal, permettant de sonder les défenses intellectuelles ultimes du moi enfantin face à la réalité thanatique.

2.2 La triangulation des méthodes de recueil de données

Sur le plan méthodologique, Maria Nagy a fait preuve d’une inventivité remarquable en mettant en place un dispositif de triangulation des données qui anticipait de plusieurs décennies les standards de la recherche qualitative contemporaine. Consciente que le langage verbal ne saurait constituer l’unique vecteur d’exploration du monde interne des très jeunes enfants, Nagy a assigné une place centrale à l’expression plastique. Pour les enfants âgés de 3 à 6 ans, l’expérimentation débutait invariablement par une invitation au dessin libre ou thématique, introduite par des consignes sobres incitant à représenter ce que la mort évoquait pour eux, stimulant ainsi la projection des représentations inconscientes non encore médiatisées par la syntaxe discursive.

Pour les enfants plus âgés, scolarisés et dotés des compétences scripturales requises (la cohorte des 7 à 10 ans), le protocole intégrait le recours à des compositions écrites et des dissertations libres menées en milieu scolaire. L’intitulé de ces rédactions laissait une marge herméneutique totale aux élèves, leur demandant de consigner sur le papier leurs réflexions spontanées, leurs souvenirs personnels ou leurs conceptualisations théoriques de la mort. Ces productions textuelles fournirent à Nagy un corpus massif d’aphorismes, d’argumentations logiques, d’associations métaphoriques et de récits mythopoétiques d’une densité psychologique exceptionnelle.

Enfin, le dispositif trouvait son point d’orgue dans l’entretien clinique semi-structuré d’inspiration directement piagétienne. Chaque enfant, quel que fût son âge, était invité à expliciter ses productions graphiques ou textuelles lors d’un dialogue singulier avec la chercheuse. Nagy utilisait la technique du questionnement en miroir et de la contre-suggestion pour tester la stabilité des assertions enfantines : « Qu’est-ce qui arrive quand on meurt ? », « Est-ce que le mort entend ? », « Est-ce que la mort peut attraper tout le monde ? ». Cette dialectique verbale permettait de traquer les contradictions logiques, de dissiper les simples répétitions mimétiques de discours adultes et de faire émerger le noyau conceptuel propre à l’enfant.

2.3 Les impératifs éthiques et la posture du chercheur

L’administration d’un tel protocole au lendemain d’une guerre dévastatrice imposait une vigilance éthique et une sensibilité clinique sans faille. Maria Nagy était intensément consciente du risque de réactiver des angoisses de séparation traumatiques ou de provoquer des décompensations phobiques chez des sujets vulnérables. La posture adoptée par la chercheuse se caractérisait par une neutralité bienveillante et une permissivité totale, excluant toute trace de jugement moralisateur, de correction pédagogique ou d’empressement interprétatif. L’ambiance des passations expérimentales était conçue pour offrir un cadre d’étayage sécurisant, où la mort pouvait être discutée avec le même calme phénoménologique que le cycle des saisons ou la pousse des végétaux.

Cette éthique de la recherche reposait fondamentalement sur le primat de l’écoute non directive. Nagy évitait soigneusement de suggérer des réponses orientées ou d’introduire des vocables anxiogènes non proférés initialement par l’enfant. Lorsqu’un sujet manifestait une réticence ou une tension affective évidente, l’investigation bifurquait immédiatement vers des thématiques ludiques ou réparatrices, préservant en permanence l’intégrité psychique de l’enquêté. Cette déontologie rigoureuse a permis de recueillir un matériel authentique, dépouillé du vernis des conformismes de façade et des mécanismes d’inhibition défensive.

De surcroît, afin de garantir la rigueur scientifique du traitement herméneutique de ce matériel hétérogène (plusieurs centaines de dessins et d’écrits), Nagy a mis en œuvre des protocoles rigoureux d’analyse thématique de contenu et de validation croisée. Chaque production était soumise à une double grille de lecture, comparant les indices sémiotiques graphiques (formes, choix des couleurs, organisation spatiale) avec les énoncés verbaux correspondants. Cette catégorisation méticuleuse a servi d’assise inductive solide à la conceptualisation des trois grands stades de la thanatologie infantile qui allaient assurer la pérennité internationale de ses travaux.

3. Le Stade 1 (3 à 5 ans) : Le déni de la mort définitive et l’assimilation à l’absence

3.1 La nature provisoire, temporaire et réversible de la disparition

La première phase identifiée par Maria Nagy, s’étendant approximativement de l’âge de 3 ans jusqu’à 5 ans, se caractérise par l’incapacité radicale de l’appareil psychique à concevoir la mort comme un événement absolu et définitif. Au sein de cette strate développementale, la mort n’est pas comprise comme l’antithèse ontologique de la vie, mais comme une modalité particulière, altérée ou atténuée de l’existence vivante. Pour le jeune enfant, la disparition physique d’un individu s’apparente purement et simplement à une absence géographique temporaire, un éloignement spatial transitoire ou un sommeil singulièrement profond dont on finit inéluctablement par s’éveiller.

Les analogies spontanées mobilisées par les sujets de cet âge tournent invariablement autour des figures du départ, du grand voyage ou de l’endormissement prolongé. L’enfant emploie couramment des expressions signifiant que le mort « est parti faire une promenade », « dort pour se reposer » ou « s’est caché dans un endroit lointain ». Il postule avec une candeur désarmante la réversibilité absolue de cet état : de la même manière que le dormeur ouvre les paupières lorsque le matin se lève, le mort est censé pouvoir réintégrer à tout moment le commerce des vivants une fois sa période de repos achevée. La frontière séparant le vivant du non-vivant demeure poreuse, fluide et dépourvue de toute fixité biologique.

Cette imperméabilité à l’idée d’irréversibilité découle directement de l’immaturité des schèmes temporels de l’enfant préopératoire. Ne disposant pas encore d’une représentation du temps linéaire, continu et vectorisé vers le futur, le jeune sujet vit dans une temporalité circulaire et fluctuante. Dans cet univers cognitif, tout ce qui s’est interrompu a vocation à recommencer. La cessation définitive et sans retour des fonctions vitales constitue une abstraction logique impossible à intégrer pour une pensée encore dominée par la réversibilité imaginaire des métamorphoses féeriques et des cycles perceptifs immédiats.

3.2 L’attribution persistante de facultés vitales et sensorielles aux défunts

L’un des apports les plus saisissants de l’étude de 1948 réside dans la mise en évidence de la persistance de l’animisme somatique chez les enfants du Stade 1. L’enfant de 3 à 5 ans, lorsqu’il est interrogé sur la condition des personnes inhumées, leur attribue avec constance des besoins physiologiques, des perceptions sensorielles et des états émotionnels actifs à l’intérieur même du tombeau. Le cadavre n’est aucunement appréhendé comme une dépouille inerte et insensible, mais comme un sujet vivant emprisonné dans un espace réduit, subissant de plein fouet les contraintes matérielles de son environnement souterrain.

Les enfants interrogés par Nagy expriment une intense sollicitude à l’égard du bien-être physique du mort. Ils se demandent avec anxiété comment celui-ci parvient à respirer sous la masse compacte de terre, s’il n’a pas trop froid en hiver, ou ce qu’il trouve à manger dans l’obscurité de son cercueil. Les citations recueillies par la chercheuse hongroise fourmillent de considérations matérielles frappantes : le défunt s’ennuierait profondément sous terre, il pleurerait parce qu’il ne voit plus la lumière, ou il se sentirait étouffé par le couvercle de bois. La vie biologique continue ainsi de battre au sein du cercueil selon des modalités ralenties ou entravées par le confinement spatial.

Ce phénomène s’enracine dans ce que Piaget qualifiait de réalisme enfantin, où l’état intérieur d’une personne ne peut être dissocié de son enveloppe corporelle tangible. L’enfant transfère spontanément son propre schéma corporel et ses nécessités fonctionnelles immédiates à la figure du mort. L’animisme résiduel conduit le tout-petit à investir la dépouille mortelle des mêmes propriétés sensibles que celles d’une poupée brisée ou d’un animal domestique assoupi, la mort n’étant vécue que comme une vie recluse, silencieuse et entravée dans son expansion motrice habituelle.

3.3 La dimension affective : La mort comme équivalent de la séparation

Sous l’angle affectif, l’appréhension thanatique du premier stade est entièrement subordonnée aux vicissitudes de l’angoisse d’abandon et de la peur primitive de la séparation. Pour le psychisme de l’enfant préopératoire, la disparition d’une figure signifiante équivaut à un arrachement corporel brutal et anxiogène. La souffrance générée par la mort n’est pas la douleur métaphysique de la finitude de l’être, mais la panique affective découlant de la rupture de l’étayage maternel ou paternel, assimilable aux expériences précoces de détresse psychologique décrites par la théorie de l’attachement naissante.

À cet âge, la conceptualisation de la mort est indissociable de l’égocentrisme cognitif fondamental théorisé par la psychologie génétique. L’enfant ne mesure pas l’impact de la mort sur la personne même du défunt ; il la décrypte exclusivement à travers l’altération qu’elle inflige à son propre confort existentiel et narcissique. Si la mère meurt, le drame absolu réside dans le fait qu’elle ne sera plus là pour prodiguer les repas, consoler les chagrins ou border le lit. La personne décédée n’a pas « cessé d’exister pour elle-même », elle s’est absentée de l’orbite perceptive du sujet, ce qui déclenche des sentiments complexes mêlant tristesse désespérée et rancœur inconsciente contre l’être disparu, perçu comme un déserteur coupable d’un départ volontaire.

Cette dynamique affective est puissamment façonnée par l’empire de la pensée magique. Au Stade 1, l’enfant croit avec ferveur en l’omnipotence de ses désirs et de ses représentations psychiques. Cette foi en la puissance réparatrice de la pensée le conduit à imaginer des scénarios fantasmatiques par lesquels il suffirait d’être « très sage », de réciter des formules magiques ou d’offrir une réparation affective pour que l’être aimé brise les parois de son tombeau et revienne à la maison. La conviction que l’on peut ressusciter les défunts par l’amour ou l’obéissance constitue l’ultime rempart du jeune enfant contre l’effondrement causé par la perte définitive.

4. Le Stade 2 (5 à 9 ans) : La personnification de la mort et l’évitement conditionnel

4.1 Les figures archétypales et les avatars corporels de la mort

Entre 5 et 9 ans environ, Maria Nagy observe une profonde mutation qualitative dans l’économie psychique de l’enfant : l’émergence spectaculaire du Stade 2, caractérisé par la personnification systématique de la mort. L’enfant commence à admettre que la mort constitue un événement réel, destructeur et redoutable, mais il refuse encore d’en faire un processus biologique endogène. Pour maîtriser conceptuellement cette réalité angoissante, il la projette vers l’extérieur sous la forme d’un agent incarné, d’une entité anthropomorphe individualisée dotée d’une volonté destructrice autonome et d’une présence corporelle terrifiante.

Dans les archives empiriques de Nagy, les figures allégoriques mobilisées par les enfants révèlent une saisissante richesse plastique et mythologique. La mort apparaît fréquemment comme le traditionnel Faucheur armé de sa faux inexorable, mais elle prend tout autant les traits d’un squelette ambulant, d’un « Homme-Mort » (Death-man) vêtue de noir, d’un spectre blafard ou d’un vagabond masqué rôdant la nuit dans les ruelles désertes. Ces créations graphiques et narratives témoignent d’une matérialité concrète : la mort a des bras décharnés pour empoigner ses victimes, des jambes véloces pour poursuivre les fuyards et des yeux perçants pour repérer ceux dont l’heure est venue.

Cette iconographie macabre puise manifestement ses racines dans le creuset des contes populaires, du folklore d’Europe centrale et des représentations religieuses traditionnelles transmises par le milieu familial. Toutefois, Nagy insiste sur le fait que cette personnification dépasse la simple reproduction passive de stéréotypes culturels. L’enfant s’approprie activement ces schèmes mythiques parce qu’ils répondent à une nécessité structurale de son fonctionnement psychologique : circonscrire l’informe, donner un visage à l’ineffable et transformer l’angoisse nébuleuse du néant en une peur concrète et identifiable face à un ennemi corporel distinct de soi.

4.2 La mort comme événement extérieur et contingent

Le pivot logique du Stade 2 réside dans l’extériorité radicale de la cause de la mortalité. Contrairement à la vérité biomédicale qui situe la source du trépas à l’intérieur même du soma (par défaillance organique, infection ou sénescence cellulaire), l’enfant de 5 à 9 ans conçoit la mort comme une agression venue exclusivement de l’extérieur. La personne ne meurt jamais d’elle-même ; elle est tuée, agressée ou enlevée par la Mort-personne. Il s’établit ainsi une scission conceptuelle rigide entre l’état cadavérique du sujet décédé et l’agent prédateur qui a perpétré l’assaut fatal.

Cette perspective a une conséquence théorique majeure : elle exclut formellement le caractère universel et nécessaire de la mortalité. Puisque la mort est une entité qui patrouille pour capturer des proies, elle demeure fondamentalement contingente. Ne meurent que ceux qui ont le malheur de croiser sa route, de se faire repérer par son regard maléfique ou d’être surpris dans leur sommeil. La mort n’est pas perçue comme une destinée partagée par l’ensemble du règne vivant, mais comme un risque accidentel ou une loterie funeste dont on peut théoriquement s’exonérer si l’on parvient à se maintenir hors de portée de l’agresseur.

Dès lors, l’enfant de cette tranche d’âge refuse obstinément d’appliquer la mortalité à sa propre personne de manière inéluctable. La mort frappe les imprudents, les vieillards distraits ou ceux qui se sont aventurés dehors après la tombée de la nuit, mais elle n’a aucune emprise obligatoire sur l’enfant vigilant. Cette scission permet au psychisme de reconnaître la violence tragique de la mort tout en préservant une illusion salvatrice d’invulnérabilité personnelle : la mort existe bel et bien, elle sévit avec cruauté, mais elle ne concerne en droit que les autres, ceux qui ont échoué à lui échapper.

4.3 Les stratégies d’esquive, de confrontation et de protection magique

L’assimilation de la mort à une entité concrète engendre corollairement chez l’enfant du Stade 2 tout un répertoire de stratégies comportementales et de constructions fantasmatiques fondées sur l’évitement et la ruse. Si la mort est un être pourvu d’attributs physiques, elle partage nécessairement les limitations inhérentes à la corporéité. Elle peut être vue, entendue, trompée, distancée ou même repoussée. L’enfant élabore ainsi une véritable praxéologie de la survie, reposant sur l’illusion cognitive que la vitesse de la course, la discrétion du camouflage ou le verrouillage hermétique des habitations permettent d’échapper définitivement au trépas.

Les protocoles verbaux recueillis par Nagy documentent ces scénarios défensifs avec une précision saisissante. Les enfants expliquent doctement que si l’on court plus vite que l’Homme-Mort, celui-ci s’essouffle et renonce à sa poursuite. D’autres suggèrent qu’en s’enfermant à double tour dans la maison, en éteignant les bougies et en retenant son souffle sous les couvertures, la mort passera son chemin sans deviner leur présence. Ces tactiques relèvent d’un mécanisme de défense actif : l’anxiété thanatique est convertie en un jeu d’esquive où l’intelligence stratégique du sujet lui permet de préserver son intégrité et celle de ses proches adorés.

Parallèlement à ces ruses motrices se déploie une panoplie de rituels conjuratoires et de négociations magiques. L’enfant croit pouvoir conclure des pactes avec la Mort-personne, marchander son sursis par des prières répétitives, des offrandes propitiatoires ou la promesse solennelle d’une moralité exemplaire. Ces formations réactionnelles témoignent d’un niveau intermédiaire de maturation : le sujet a définitivement renoncé au déni candide de la réversibilité du Stade 1, mais son appareil psychique, confronté à l’insupportable évidence de la destruction corporelle, érige les remparts de la projection anthropomorphique et de la négociation omnipotente pour retarder l’angoisse insoutenable de la finitude.

5. Le Stade 3 (9 à 10 ans et au-delà) : La cessation biologique et l’universalité irréversible

5.1 L’accession à la cessation physiologique complète et irréversible

L’avènement du Stade 3, qui s’établit généralement aux alentours de 9 à 10 ans, marque l’entrée décisive de l’enfant dans la compréhension adulte et biomédicale de la mort. Les allégories macabres, les spectres faucheurs et les représentations de cadavres doués d’une vie souterraine s’effondrent pour céder la place à une conceptualisation objective des lois de la physiologie. L’enfant parvient désormais à définir la mort non plus comme un événement théâtral extérieur ou un simple sommeil, mais comme l’interruption irrévocable et définitive de la totalité des fonctions biologiques qui soutiennent la vie d’un organisme.

À cet âge, le discours de l’enfant se décentre de la simple phénoménologie visible pour s’orienter vers la réalité interne et invisible des organes vitaux. Interrogé sur la nature du décès, le préadolescent articule spontanément des explications fondées sur la mécanique corporelle : le cœur cesse de battre, le sang ne circule plus, les poumons ne peuvent plus capter l’air et le cerveau arrête de commander les mouvements et la pensée. Les métaphores spatiales de confinement ou de voyage sont explicitement rejetées comme des contes pour jeunes enfants ; la mort est froidement reconnue comme un état de dégradation somatique intégrale et irréversible.

Ce basculement s’accompagne de l’intégration du principe de dissolution corporelle. L’enfant admet sans détour que le corps inhumé est voué à la décomposition biologique, à la putréfaction ou à la réduction squelettique, processus qui rendent tout réveil scientifiquement impossible. La mort cesse d’être perçue comme un état modifiable par des artifices magiques ou médicaux pour s’imposer dans son austère réalité métabolique : la rupture du fil de la vie signe l’anéantissement fonctionnel irréversible de l’unité somatique de l’individu.

5.2 La pleine intégration de l’universalité et de la nécessité thanatique

Le second pilier structural du Stade 3 réside dans la conquête intellectuelle de l’universalité (tous les êtres vivants meurent sans exception) et de la nécessité interne (la mort est inscrite dans la condition biologique même et nul ne saurait y échapper indéfiniment). L’enfant abandonne l’illusion réconfortante de l’évitement conditionnel propre au Stade 2. Il conçoit avec lucidité que la mort n’est pas un accident de parcours réservé à quelques malchanceux traqués par le Faucheur, mais une loi de la nature qui s’applique inexorablement aux animaux, aux végétaux, aux figures parentales et, fait crucial, à lui-même.

Cette acceptation de l’applicabilité personnelle marque un tournant existentiel bouleversant dans la trajectoire de l’enfant. Formuler intérieurement « Moi aussi, un jour, je vais mourir » requiert un courage psychique immense et le dépassement du narcissisme primaire infantile. Dans les compositions écrites des enfants de 9 et 10 ans colligées par Maria Nagy, cette prise de conscience se traduit souvent par une gravité philosophique saisissante. Les jeunes auteurs reconnaissent que grandir et vieillir mène inévitablement à l’extinction, instaurant une temporalité existentielle linéaire où chaque seconde écoulée rapproche l’être de son terme biologique.

Cette conquête cognitive s’opère par l’insertion de l’homme dans l’ordre global de la biosphère. L’enfant comprend que le trépas participe du renouvellement générationnel des espèces et que l’immortalité corporelle relève de l’absurdité logique. La mort devient une vérité abstraite, universelle, impersonnelle et d’une rigueur absolue. Elle ne répond plus à la colère d’un esprit ni à l’arbitraire d’un agresseur, mais s’inscrit au cœur même de la finitude de toute matière organique vivante.

5.3 L’émergence des questionnements existentiels et métaphysiques

L’intégration de la cessation physiologique et de l’universalité n’éteint nullement l’activité fantasmatique de l’enfant ; elle la déplace vers le champ de la spéculation métaphysique et de l’angoisse existentielle pure. Libéré des représentations concrètes de l’Homme-Mort, le préadolescent de 10 ans se trouve confronté au vertige de l’inconnaissable et à la problématique philosophique du néant. C’est à ce stade précis qu’apparaît une distinction conceptuelle sophistiquée entre la dissolution du corps matériel et la question de la survie de la conscience ou de l’âme spirituelle.

Chez de nombreux sujets examinés par Nagy, l’accès à la rationalité biologique s’articule dialectiquement avec une curiosité accrue pour les doctrines religieuses, les cosmologies ésotériques ou les théories philosophiques de l’après-vie. L’enfant se demande : « Qu’advient-il de ce que je pense lorsque mon cerveau ne fonctionne plus ? », « Où va la mémoire ? », « Qu’y avait-il avant ma naissance, et serai-je dans le même état après ma mort ? ». La rationalité opératoire permet désormais d’ordonner le clivage entre le destin du cadavre anatomique (voué à la terre) et le statut de la subjectivité désincarnée, ouvrant la porte à des méditations existentielles d’une remarquable maturité.

Simultanément, cette période voit éclore un intérêt quasi scientifique pour l’étiologie médicale de la mortalité. L’enfant interroge avec précision la pathogenèse des maladies dégénératives, la mécanique des tumeurs malignes, les processus de sénescence vasculaire ou l’impact des traumatismes physiques majeurs. Cette soif de causalité biomédicale participe d’un mécanisme de sublimation intellectuelle : en disséquant rationnellement les mécanismes internes de la destruction somatique, l’enfant tente de dompter l’effroi provoqué par l’accès récent à la conscience de sa propre mortalité inéluctable.

6. L’articulation théorique entre le modèle de Maria Nagy et la pensée piagétienne

6.1 Correspondances entre stades cognitifs et appréhension de la mort

La valeur épistémologique du triptyque de Maria Nagy se révèle avec un éclat particulier lorsqu’on le confronte à la théorie du développement opératoire de Jean Piaget. Loin d’évoluer en vase clos, la thanatologie infantile épouse avec une symétrie rigoureuse les grands paliers de la genèse de l’intelligence. Le Stade 1 de Nagy (3-5 ans) trouve son substrat direct dans la pensée préopératoire piagétienne, dominée par la centration perceptive, la prédominance de l’immédiateté et l’absence totale de conservation. De même que le jeune enfant ne conserve pas les volumes ou les quantités de matière sous prétexte que leur forme s’est modifiée, il est structurellement incapable de conserver « l’état de mort », celui-ci étant perpétuellement réversible en fonction des métamorphoses visibles du contexte.

Le Stade 2 de Nagy (5-9 ans) s’enracine quant à lui dans la phase de transition vers les opérations concrètes. C’est le triomphe de la pensée intuitive articulée, où l’enfant est capable d’organiser des classes d’objets et de pressentir des régularités causales, mais demeure tributaire de supports concrets et figuratifs pour soutenir son raisonnement. Ne pouvant encore manier la mort comme un concept biologique abstrait, il doit obligatoirement la matérialiser sous la forme concrète de l’Homme-Mort ou du squelette. La personnification fait ainsi office d’étai cognitif intermédiaire : elle donne une figure sensible à un principe de causalité que l’enfant ne sait pas encore loger à l’intérieur du métabolisme invisible des corps.

Enfin, le Stade 3 (9-10 ans et au-delà) coïncide rigoureusement avec la consolidation des opérations concrètes et les prémices du stade opératoire formel. L’accès à la logique combinatoire et la capacité de formuler des hypothèses déductives permettent à l’enfant de concevoir des systèmes abstraits régis par des lois nécessaires et universelles. La cessation définitive de la vie peut dès lors être déduite logiquement à partir du fonctionnement physiologique général des organismes vivants, indépendamment de toute incarnation perceptive. La conceptualisation thanatique franchit ainsi le seuil du réalisme naïf pour s’arrimer à la pensée scientifique et au déterminisme logico-biologique.

6.2 Animisme, artificialisme et finalisme dans l’explication thanatique

L’étude de Maria Nagy offre une prodigieuse illustration clinique des catégories explicatives infantiles dégagées par Piaget dans La représentation du monde chez l’enfant : l’animisme, l’artificialisme et le finalisme. Dans les Stades 1 et 2, l’animisme triomphe sans partage. Attribuer des pensées, des souffrances et des désirs au défunt couché sous la terre relève de cette tendance spontanée à considérer chaque entité du réel comme douée d’une force intentionnelle et sensible. Mais cet animisme s’inverse de façon dramatique : non seulement le cadavre reste animé, mais la Mort elle-même devient une conscience souveraine, un agent cosmique pourvu de desseins machiavéliques délibérés.

L’artificialisme, c’est-à-dire la croyance selon laquelle l’ensemble des phénomènes naturels ont été fabriqués par l’homme ou pour l’usage de l’homme, innerve profondément la vision de la mort aux premiers âges. Pour l’enfant, la mort ne peut être le fruit d’une usure organique spontanée ; elle est le résultat d’un acte fabriqué, d’une agression décidée ou d’un châtiment moral orchestré par les adultes, Dieu ou la société. Si un individu cesse de vivre, c’est que quelqu’un l’a « fait mourir » ou que la machine corporelle a été intentionnellement brisée par une entité extérieure en réponse à un manquement moral.

Ce schéma se double d’un finalisme intransigeant : rien n’arrive par hasard dans l’univers de l’enfant. La mort est sommée de posséder une raison finale. Elle n’est jamais absurde ; elle intervient pour punir une faute, pour sanctionner une désobéissance ou pour exécuter un décret moral inexorable. Il faudra toute la déconstruction progressive de ce finalisme moralisant pour que l’enfant admette que la mort biologique peut frapper aveuglément, en dehors de toute justice rétributive, par le seul jeu impersonnel des mutations pathologiques, des défaillances génétiques ou des chocs physiques aveugles.

6.3 La décentration cognitive comme moteur de la compréhension réaliste

Le moteur fondamental qui propulse l’enfant d’un stade à l’autre dans le modèle de Maria Nagy s’avère être la décentration cognitive, ce processus par lequel le sujet s’émancipe de son point de vue subjectif immédiat pour coordonner une pluralité de perspectives objectives. Au Stade 1, l’égocentrisme absolu empêche l’enfant d’envisager le monde en son absence propre ou d’imaginer que la mort d’un proche ne soit pas une modification directe de son propre environnement protecteur. La disparition de l’autre est évaluée uniquement au prisme de la privation de soins qu’elle inflige au moi enfantin.

La décentration s’amorce laborieusement au Stade 2, lorsque l’enfant reconnaît que la mort circule dans le monde extérieur et s’attaque à des tiers de façon autonome. Mais cette décentration demeure boiteuse et partielle : le sujet s’exclut activement de la classe des victimes potentielles en s’octroyant le pouvoir magique de tromper l’ennemi. Le moi s’érige encore en exception souveraine au milieu d’un univers où les autres périssent. L’illusion d’échapper à la Faucheuse témoigne de cette résistance désespérée de l’égocentrisme à capituler devant les évidences accablantes de l’altérité.

Ce n’est qu’au Stade 3 que s’accomplit la véritable décentration épistémique. L’enfant parvient enfin à adopter le point de vue d’un observateur neutre, externe et désincarné sur l’espèce humaine. Il réussit l’opération mentale consistant à subsumer sa propre singularité affective sous la catégorie générale des « êtres vivants condamnés à périr ». En acceptant de se voir comme un simple maillon d’une chaîne biologique anonyme, l’enfant liquide les ultimes bastions de son omnipotence égocentrique, accédant ainsi à la pleine maturité philosophique du concept de mort.

7. L’analyse des représentations graphiques et des productions discursives

7.1 La sémiologie des dessins d’enfants dans les archives de Nagy

L’exploration des centaines de productions graphiques colligées par Maria Nagy constitue sans doute l’un des volets les plus fascinants de sa contribution à la psychologie projective. Loin d’être de simples illustrations naïves, les dessins d’enfants fonctionnent comme un système sémiotique d’une rare éloquence, où s’encodent les théories métaphysiques et les défenses psychologiques des sujets. Chez les enfants du Stade 1, l’agencement plastique est dominé par la spatialisation rigide de la frontière entre le dessus et le dessous. La surface du sol est figurée par un trait horizontal vigoureux, séparant le monde ensoleillé de la surface et la cavité souterraine où repose le défunt, ce dernier étant invariablement dessiné les yeux grands ouverts, souriant ou entouré de victuailles et de jouets.

Au Stade 2, la sémiologie graphique s’assombrit radicalement pour mettre en scène la dialectique théâtrale de la prédation. Les dessins sont envahis par des figures archétypales démesurées : tombes scellées par des dalles massives, croix noires disproportionnées, squelettes ambulants aux mâchoires ricanantes et silhouettes spectrales drapées de haillons d’encre. Nagy souligne l’usage symbolique récurrent de pigments chromatiques sombres (noir, marron, violet profond, rouge sang) contrastant de façon saisissante avec le refus délibéré d’employer des couleurs associées à la vitalité végétale ou solaire. Le dessin devient une arène où s’affrontent la terreur du sujet et sa tentative désespérée de borner les contours physiques de la menace thanatique.

Au fur et à mesure que l’on progresse vers le Stade 3, la mise en scène fantastique s’estompe au profit d’un réalisme documentaire austère et mélancolique. Les squelettes mythiques disparaissent ; ils sont remplacés par des représentations réalistes de cérémonies funéraires ordonnées, de cimetières rectilignes baignés d’une lumière crépusculaire ou de diagrammes médicaux rudimentaires figurant des cœurs à l’arrêt et des lits d’hôpitaux aseptisés. L’angoisse ne se décharge plus dans le baroque macabre mais s’intériorise dans une retenue géométrique traduisant l’acceptation lucide de la norme biologique.

7.2 La rhétorique textuelle des rédactions et confessions enfantines

L’analyse stylistique et lexicale des dissertations rédigées par les enfants scolarisés de l’échantillon budapestois corrobore magistralement les constats issus de la sémiologie plastique. Dans les textes correspondant à la phase transitoire du Stade 2, le matériel verbal est saturé de prédicats d’action dynamique, d’impératifs véloces et de métaphores martiales. L’enfant raconte des épisodes d’affrontements physiques avec la Mort, employant des verbes d’agression (« attraper », « couper », « emporter », « transpercer ») juxtaposés à des verbes de fuite et de résistance motrice (« s’échapper », « courir très vite », « frapper avec un bâton », « se tapir dans l’ombre »). La mort y est systématiquement narrée comme un événement dramatique extérieur imposé à un sujet qui tente d’esquiver le piège.

À l’inverse, dès que l’enfant franchit le seuil du Stade 3, la syntaxe textuelle subit une profonde métamorphose structurelle. Les verbes d’action prédatrice cèdent la place à des prédicats d’état statiques, des formes passives et des tournures déclaratives impersonnelles (« cesser d’être », « ne plus fonctionner », « être dissous », « pourrir »). Le vocabulaire se rationalise et intègre des termes anatomiques précis (la lymphe, le muscle cardiaque, les viscères, la respiration). La mort n’est plus narrée sur le mode de la geste héroïque ou du conte horrifique, mais disséquée sous l’angle du rapport médico-légal et de la fatalité ontologique.

Sur le plan émotionnel, ces écrits trahissent une tension perpétuelle entre une fascination esthétique morbide, une terreur primitive incontrôlée et une curiosité technique insatiable. Les enfants posent des questions crues sur le temps exact que mettent les yeux à se liquéfier, sur le travail des vers sous la terre ou sur l’odeur des charniers, questions dont la franchise absolue a souvent dérouté les observateurs adultes formés à la pudeur hypocrite du refoulement moderne.

7.3 L’interaction projective entre l’outil graphique et le langage verbal

L’une des leçons épistémologiques les plus remarquables de l’approche de Maria Nagy réside dans la démonstration des écarts vertigineux qui peuvent exister, chez un même enfant, entre ses compétences discursives formelles et ses projections graphiques profondes. Très souvent, un sujet de 6 ans interrogé verbalement répète mécaniquement les aphorismes rationalisants appris de ses parents (« Grand-père est mort parce qu’il était très malade et son cœur a lâché »). Mais dès que ce même enfant prend les crayons de couleur pour figurer la scène, il dessine spontanément un squelette monstrueux tapi derrière les rideaux de la chambre, armé d’un gourdin ensanglanté, pulvérisant instantanément le vernis des explications biomédicales de surface.

Cette divergence met en relief la fonction libératrice et désinhibitrice du dessin en tant que médiateur thérapeutique et projectif. Face au tabou de la mort et à l’interdit pesant sur la parole directe, l’outil graphique contourne la censure intellectuelle du surmoi et permet aux angoisses primitives de se déposer sur la feuille blanche sans encourir le risque d’un désaveu verbal. Le dessin autorise l’expression directe du fantasme de dévoration ou de persécution qui hante l’inconscient de l’enfant du Stade 2, fantasme que la syntaxe codifiée de l’adulte ne saurait verbaliser sans effroi.

Pour la psychologie clinique, l’apport du dispositif de Nagy est inestimable : il démontre qu’aucune évaluation du concept de mort chez l’enfant ne peut être tenue pour valide si elle ne procède pas d’une confrontation rigoureuse entre le matériel projectif plastique et les productions sémantiques verbales. C’est précisément dans les interstices et les contradictions opposant le trait de crayon à la parole articulée que se loge la vérité du positionnement psychique du sujet face à l’énigme du trépas.

8. Réévaluations critiques et débats méthodologiques suscités par l’œuvre de Nagy

8.1 La remise en question de l’invariance stricte de la séquence stadiale

En dépit de son retentissement colossal, le modèle développemental échafaudé par Maria Nagy n’a pas tardé à susciter de vives réserves critiques, émanant principalement des tenants de la thanatologie anglo-saxonne moderne. Le reproche le plus incisif a été formulé à l’encontre de la rigidité chronologique et du caractère prétendument linéaire et invariant de sa séquence stadiale. Des chercheurs éminents comme Robert Kastenbaum ont contesté l’idée que le développement de la compréhension thanatique s’opère par paliers hermétiques et successifs s’excluant mutuellement selon des bornes d’âge arbitraires (3-5 ans, 5-9 ans, 9-10 ans).

La psychologie clinique contemporaine a amplement documenté l’existence de phénomènes de régression cognitive et de chevauchements dynamiques majeurs. Confronté à un choc affectif violent, à la perte brutale d’un parent ou à l’angoisse terrifiante d’une hospitalisation pédiatrique en urgence, un enfant de 10 ans pourtant parvenu au Stade 3 de la rationalité biomédicale peut tout à fait réactiver instantanément des mécanismes de défense propres au Stade 1 (croire magiquement au retour prochain du disparu) ou au Stade 2 (personnifier les médecins sous les traits d’agents bourreaux complices de la Mort). La conceptualisation thanatique n’est pas un bloc de granit monolithique une fois pour toutes acquis ; elle demeure un équilibre fragile constamment menacé de désintégration par l’effraction pulsionnelle du traumatisme.

De plus, de multiples travaux ultérieurs ont souligné la colossale variabilité intra-individuelle des réponses enfantines en fonction du degré de proximité affective du défunt considéré. Un même enfant de 7 ans peut fort bien élaborer une explication parfaitement biologique et scientifique au sujet de la mort d’une sauterelle ou d’un poisson rouge (Stade 3 précoce), tout en basculant dans l’animisme somatique le plus échevelé (Stade 1) ou la culpabilité persécutive (Stade 2) lorsqu’il s’agit d’affronter la disparition tragique de sa propre mère.

8.2 Les limites de représentativité de l’échantillon hongrois

L’autre écueil méthodologique fréquemment imputé à Maria Nagy réside dans le particularisme outrancier de son échantillon d’origine et la difficulté de généraliser universellement ses conclusions empiriques. La cohorte des 378 enfants de Budapest présentait une surreprésentation manifeste de sujets profondément traumatisés par les horreurs matérielles de la Seconde Guerre mondiale. Ayant essuyé le siège de Budapest, la terreur des caves sombres, la faim endémique et le spectacle récurrent de charniers urbains, ces enfants vivaient dans une promiscuité physique permanente avec le cadavre humain, situation hautement atypique par rapport aux cohortes pacifiées des décennies suivantes.

Cette exposition massive à la violence armée n’a pu manquer d’imprimer une coloration spécifique aux données recueillies. L’omniprésence obsédante des figures de squelettes décharnés, d’hommes masqués et de cadavres agressés au Stade 2 s’alimentait directement du décor urbain dévasté et du folklore traditionnel d’Europe centrale, encore vivace dans les foyers hongrois des années 1940. Dans cette région, l’imagerie médiévale des Danses macabres et les contes slaves peuplés de créatures thanatiques fournissaient un étayage culturel immédiat à la projection enfantine, étayage qui fait cruellement défaut dans d’autres aires géographiques.

De fait, les tentatives de réplication du protocole de Nagy entreprises ultérieurement aux États-Unis, au Canada ou en Grande-Bretagne (notamment les études de Sylvia Anthony ou de Gerald Koocher) ont mis en lumière une rareté surprenante de la personnification thanatique (Stade 2) chez les enfants anglo-saxons contemporains. Loin de constituer une étape ontogénétique universelle et obligatoire pour l’ensemble de l’humanité, l’Homme-Mort de Nagy s’est révélé être en partie un artefact culturel, façonné par les traumatismes de la guerre et l’iconographie funéraire propre à l’Europe danubienne.

8.3 Les biais induits par le dispositif clinique d’interrogation

Sur le versant de la méthode expérimentale, les standardistes de la psychologie contemporaine ont pointé du doigt les failles potentielles inhérentes au dispositif d’entretien clinique semi-structuré déployé par Nagy. Bien que très novateur pour l’époque, ce mode d’interrogation inspiré de Piaget s’avère particulièrement vulnérable aux effets d’induction suggestive involontaire. Les relances verbales de la chercheuse, bien qu’animées d’une volonté de neutralité, contenaient parfois des questions fermées ou des formulations orientées (« Est-ce que la Mort est venue le chercher ? », « Comment était la Mort ? ») susceptibles de précipiter artificiellement l’enfant vers des réponses personnificatrices afin de complaire aux attentes inconscientes perçues chez l’expérimentateur adulte.

Par ailleurs, l’herméneutique des dessins d’enfants adoptée par Nagy souffrait d’un déficit relatif de grilles de codage quantitatives standardisées et vérifiables par des analyses statistiques multivariées. L’assignation d’une production plastique à tel ou tel stade reposait largement sur l’intuition clinique, certes brillante mais éminemment subjective, de l’enquêtrice. En l’absence de panels d’évaluateurs indépendants travaillant en double aveugle sur des échelles psychométriques étalonnées, le risque d’un biais de confirmation théorique demeure considérable : le clinicien tend inévitablement à sélectionner les dessins et les verbatim qui s’ajustent le plus spectaculairement à ses hypothèses de départ.

La psychologie cognitive expérimentale contemporaine a dès lors exigé des dispositifs méthodologiques infiniment plus standardisés, substituant aux dissertations ouvertes et aux entretiens libres des tâches de catégorisation automatisées, des choix forcés à réponses multiples et des mesures de temps de réaction pour sonder la saisie des sous-composantes du concept de mort, dissipant ainsi une partie du flou interprétatif hérité de la tradition clinique pionnière de Nagy.

9. Le rôle déterminant des variables socioculturelles, religieuses et historiques

9.1 L’influence des traditions religieuses sur l’idée de réversibilité

L’universalité de la séquence stadiale de Nagy est profondément modulée et parfois radicalement subvertie par l’imprégnation dogmatique des systèmes religieux au sein desquels baigne l’enfant. L’une des observations les plus troublantes formulées par les thanatologues post-nagyens concerne l’interférence directe exercée par les croyances théologiques chrétiennes (particulièrement fortes dans la Hongrie catholique des années 1940) sur l’acquisition du concept d’irréversibilité du trépas. En enseignant que le Christ est ressuscité des morts, que les trépassés connaîtront la résurrection de la chair lors du Jugement dernier et que l’âme jouit d’une vie éternelle dans l’au-delà, le discours religieux vient percuter de plein fouet les déductions biomédicales de l’enfant.

Chez les très jeunes enfants, ces dogmes de transcendance sont décodés avec le réalisme naïf propre au Stade 1. L’idée de résurrection corporelle est prise au pied de la lettre : elle conforte l’enfant dans sa conviction que le mort n’est qu’endormi et qu’il réintégrera son corps physique d’un jour à l’autre. La frontière que la rationalité biologique s’efforce de tracer entre le vivant inerte et le non-vivant définitif se trouve constamment brouillée par l’affirmation théologique de miracles réanimatoires et d’immortalité eschatologique.

De surcroît, à l’orée du Stade 3, l’incorporation de l’idée d’une âme immatérielle et immortelle vient complexifier l’intégration de la cessation complète des fonctions vitales. L’enfant scolarisé, sous l’injonction des rituels liturgiques d’inhumation et de la catéchèse, développe souvent une double comptabilité conceptuelle : il concède l’anéantissement froid du substrat biologique (le corps mange par les vers), tout en maintenant avec force la survie active d’une conscience désincarnée capable de voir, d’aimer et de juger depuis les cieux. Cette tension dialectique montre que la maturité thanatique n’aboutit que très rarement à un pur matérialisme biologique, se réorganisant plutôt en un dualisme métaphysique complexe.

9.2 Les disparités transculturelles dans la personnification thanatique

L’universalité de la personnification de la mort (Stade 2 de Nagy) se heurte à des démentis spectaculaires dès lors que l’on élargit le champ d’investigation aux cultures extra-occidentales, animistes ou orientales. Les études anthropologiques et transculturelles ont démontré que l’allégorie de la Mort anthropomorphe et menaçante constitue une création culturelle singulière, lourdement tributaire de l’héritage gréco-romain (Thanatos, Chronos), des représentations chrétiennes de l’Apocalypse et de la crise iconographique de la Peste Noire au XIVe siècle en Europe.

Dans de nombreuses sociétés traditionnelles africaines, amérindiennes ou asiatiques, la mort n’est aucunement conceptualisée comme un prédateur extérieur qui agresse la communauté vivante. Elle est comprise comme une transition rituelle, une métamorphose ontologique continue par laquelle le défunt change de statut social pour intégrer l’assemblée invisible mais tutélaire des ancêtres. Dans ce contexte cosmologique, les enfants ne dessinent ni squelettes terrifiants ni monstres faucheurs ; la mort est spatialisée comme une continuité bienveillante, où le défunt continue d’interagir avec les vivants par le truchement des songes, des autels domestiques et des transes sacrificielles.

Même au sein de l’Occident contemporain sécularisé, la prolifération des médias numériques et la désuétude des grands récits folkloriques ont profondément altéré le réservoir imaginaire de l’enfance. L’Homme-Mort de Nagy a déserté l’iconographie spontanée des 5-9 ans, supplanté par des avatars issus de la culture populaire mondialisée : zombies désincarnés de l’industrie cinématographique, figures de super-vilains de bandes dessinées ou entités virtuelles issues des jeux vidéo. Cette mutation sémiotique démontre que si le besoin de personnifier l’angoisse thanatique demeure vivace, ses métaphores plastiques demeurent infiniment tributaires des artefacts culturels disponibles dans l’environnement social du sujet.

9.3 L’effet de l’exposition environnementale à la maladie et aux violences

Les postulats chronologiques de Maria Nagy ont été profondément revisités par les recherches portant sur des enfants soumis à une exposition traumatique précoce à la violence létale ou à la maladie somatique grave. Des études conduites auprès de cohortes d’enfants grandissant dans des zones de conflits armés chroniques (comme au Proche-Orient, en Afrique subsaharienne ou dans les Balkans) révèlent une accélération spectaculaire de l’acquisition des composantes adultes de la mort. Des sujets âgés d’à peine 5 ou 6 ans, confrontés au déchiquetage physique des corps par des tirs d’artillerie ou des mines antipersonnel, ont déjà totalement liquidé l’illusion de la réversibilité (Stade 1) et l’échappatoire magique de l’Homme-Mort (Stade 2) pour intégrer d’emblée la réalité crue de la non-fonctionnalité définitive et irrévocable.

Un constat absolument similaire s’impose au sein des services d’oncologie pédiatrique. Comme l’ont magistralement établi les travaux de Myra Bluebond-Langner dans son célèbre ouvrage The Private Worlds of Dying Children, les enfants atteints de leucémies ou de cancers métastatiques en phase terminale développent une précocité thanatologique stupéfiante. Ces jeunes patients, plongés au cœur d’un environnement hospitalier ultra-technologique où ils subissent des protocoles chimiothérapeutiques douloureux et assistent au décès de leurs camarades de chambrée, décodent l’universalité et l’imminence de leur propre trépas bien avant les seuils d’âge identifiés par Nagy pour la population saine.

Ce phénomène d’accélération met en lumière le paradoxe saisissant de la modernité occidentale : tandis que les enfants confrontés aux traumatismes extrêmes conquièrent une lucidité prématurée tragique, les enfants bien portants des sociétés riches et surmédicalisées subissent une occultation artificielle de la finitude. Éloignés des agonies désormais reléguées dans l’enceinte aseptisée des hôpitaux, coupés des cadavres embaumés par des pompes funèbres professionnelles, ces enfants bénéficient d’un sursis d’innocence prolongé, maintenant artificiellement des croyances propres aux Stades 1 et 2 bien au-delà des âges moyens observés par Nagy en 1948.

10. L’évolution du paradigme : De Nagy aux composantes cognitives contemporaines

10.1 La déconstruction analytique de Speece et Brent (1984, 1996)

L’héritage théorique de Maria Nagy a trouvé son aboutissement scientifique le plus rigoureux dans les travaux monumentaux de méta-analyse et de modélisation entrepris par Mark W. Speece et Sandor B. Brent au milieu des années 1980 et 1990. Constatant la dispersion méthodologique et les failles psychométriques des études post-nagyennes, Speece et Brent ont opéré une déconstruction analytique décisive de la notion monolithique de « concept de mort ». Au lieu de chercher à assigner globalement un enfant à un grand stade indistinct, ils ont segmenté le concept en cinq sous-composantes cognitives fondamentales, distinctes et mesurables empiriquement :

  • L’universalité : La compréhension que la mort est une nécessité biologique inéluctable frappant l’ensemble sans exception des créatures vivantes, incluant obligatoirement sa propre applicabilité personnelle.
  • L’irréversibilité : La certitude absolue qu’un organisme décédé ne peut redevenir vivant, la flèche du temps biologique étant strictement vectorisée et non circulaire.
  • La non-fonctionnalité (ou cessation) : La compréhension que toutes les fonctions physiologiques (respiration, pulsations cardiaques, digestion, motricité) et les processus psychiques (pensée, sensations, mémoire) s’interrompent irrémédiablement avec la mort.
  • La causalité : La capacité d’attribuer la survenue de la mort à des mécanismes étiologiques internes, objectifs, biomédicaux et réalistes (maladies, vieillissement tissulaire, défaillances systémiques), plutôt qu’à des causes magiques, morales ou des agressions externes incarnées.
  • L’applicabilité personnelle : L’acceptation intime et explicite du fait que le « moi » individuel est lui-même soumis aux lois inexorables de la destruction somatique.

À travers le dépouillement minutieux de décennies de recherches empiriques internationales, Speece et Brent (1984) ont magistralement validé l’intuition centrale de Maria Nagy : c’est très exactement entre 5 et 7 ans que s’opère l’assimilation synchronique de l’irréversibilité, de l’universalité et de la cessation chez une majorité écrasante d’enfants, l’ensemble du système conceptuel atteignant son état de stabilisation définitive et mature aux alentours de 9 à 10 ans, conformément à la chronologie inaugurale établie par l’étude de Budapest.

10.2 Les apports de Mark Green et la psychologie du développement moderne

Dans le sillage de ces décompositions structurales, la psychologie du développement cognitif moderne, enrichie par les apports des neurosciences et des sciences de l’évolution, a renouvelé en profondeur la compréhension de la biologie naïve (folk biology) chez l’enfant. Des théoriciens contemporains comme Mark Green et Paul Harris ont démontré que dès l’âge préscolaire, les enfants possèdent des intuitions remarquablement précoces sur la différence ontologique fondamentale séparant les entités inanimées des êtres vivants doués de métabolisme interne.

Contrairement au postulat classique de Piaget et de Nagy qui voyait dans l’animisme une étape incontournable et généralisée, ces recherches modernes prouvent qu’un enfant de 4 ans sait pertinemment qu’une pierre n’a pas faim et qu’un animal a besoin de se nourrir pour croître. Dès lors, l’assimilation du décès à un simple sommeil (Stade 1 de Nagy) n’est plus considérée comme une totale impuissance conceptuelle, mais plutôt comme le recours à une stratégie heuristique de substitution en l’absence d’informations précises sur le fonctionnement invisible des systèmes d’organes vitaux.

De surcroît, le modèle écologique de Green a disqualifié définitivement la croyance en une universalité de la personnification thanatique (Stade 2). Ce que Nagy prenait pour un stade cognitif généralisé n’est en réalité qu’une manifestation optionnelle, mobilisée préférentiellement par les enfants dont la structure affective est soumise à de violentes angoisses persécutives ou dont l’écosystème socioculturel valorise les métaphores magiques. Le développement moderne de l’esprit est désormais appréhendé comme une navigation buissonnante au sein de modules de connaissances interconnectés, combinant le raisonnement biologique direct, l’affectivité familiale et l’immersion dans les artefacts symboliques de la communauté.

10.3 La coexistence d’explications biologiques et métaphysiques chez l’adulte

L’une des découvertes les plus stimulantes issues des prolongements contemporains de l’œuvre de Maria Nagy réside dans l’éclatement du mythe de la rationalité terminale chez l’adulte. Alors que Nagy semblait postuler que l’accès au Stade 3 scellait l’avènement définitif et sans partage du matérialisme biologique, les théoriciens de la Terror Management Theory (TMT) initiée par Greenberg, Pyszczynski et Solomon ont révélé la persistance clandestine des structures archaïques des Stades 1 et 2 au cœur même de la psyché adulte civilisée.

Face à la terreur d’anéantissement absolue suscitée par la perspective du néant personnel, l’adulte le plus instruit déploie quotidiennement des trésors de contorsions cognitives pour maintenir, sous des atours sécularisés, la croyance en la réversibilité ou la transcendance de sa propre mort (traces évidentes du Stade 1). Qu’il s’agisse des projets de cryogénisation de corps humains, des fantasmes de téléchargement de la conscience numérique dans des matrices informatiques ou de la quête effrénée d’immortalité symbolique par la postérité artistique et dynastique, l’humanité adulte continue de refuser viscéralement la non-fonctionnalité définitive de son être psychique.

De même, la résurgence des réflexes d’attribution punitive propres au Stade 2 demeure spectaculaire dans l’imaginaire populaire contemporain : traquer des boucs émissaires lors de pandémies, culpabiliser moralement les malades du cancer ou réactiver des théories du complot machiavéliques dès qu’un décès tragique survient relèvent de la même incapacité fondamentale à tolérer l’absurdité contingente de la mort biologique. Loin d’avoir disparu avec la sortie de l’enfance, les trois stades cartographiés par Maria Nagy constituent en réalité des strates géologiques sédimentées dans l’inconscient collectif, susceptibles de réémerger dès que s’effondrent les fragiles digues de la réassurance rationnelle.

11. Applications pratiques en psychopathologie pédiatrique, deuil infantile et soins palliatifs

11.1 L’accompagnement clinique de l’enfant endeuillé selon son palier conceptuel

Les apports théoriques de Maria Nagy trouvent un champ d’application clinique fondamental dans la prise en charge thérapeutique de l’enfant confronté à la perte dévastatrice d’un parent ou d’un pair. La méconnaissance des caractéristiques cognitives propres à chaque stade de maturation thanatique expose les intervenants adultes (parents, psychologues, enseignants) à commettre des erreurs communicationnelles dévastatrices, susceptibles d’enkyster des deuils pathologiques ou de générer des névroses traumatiques invalidantes.

Face à un enfant ancré dans le Stade 1 (3 à 5 ans), la règle d’or absolue dégagée par la pédopsychiatrie moderne consiste en la proscription totale et sans compromis des euphémismes traditionnels. Des métaphores en apparence consolatrices telles que « Papa s’est endormi pour toujours », « Il est parti pour un très long voyage » ou « Le ciel l’a rappelé auprès des étoiles » s’avèrent hautement anxiogènes et iatrogènes. Décryptées avec le réalisme naïf du tout-petit, ces expressions sont prises au pied de la lettre : l’analogie avec le sommeil induit chez l’enfant une phobie terrifiante de son propre coucher (peur panique de ne plus se réveiller), tandis que la métaphore du départ engendre un sentiment destructeur d’abandon et l’attente névrotique interminable du retour du voyageur.

Pour l’enfant traversant le Stade 2 (5 à 9 ans), le dispositif clinique doit impérativement cibler la déconstruction des fantasmes de culpabilité et d’autodétermination punitive. À cet âge où la pensée magique s’articule avec l’artificialisme moral, l’enfant est intimement convaincu que la disparition de l’être aimé résulte de ses propres mauvaises pensées, d’une colère refoulée ou d’une désobéissance passée. Le thérapeute doit activement désamorcer ce mécanisme d’auto-accusation en réaffirmant le déterminisme biomédical objectif de la mort : aucun vœu hostile, aucune colère n’a le pouvoir biologique de briser les organes vitaux d’autrui.

Enfin, auprès du préadolescent du Stade 3 (9-10 ans et au-delà), l’accompagnement doit offrir un espace d’étayage solide pour accueillir l’émergence vertigineuse de l’angoisse existentielle et de la vulnérabilité ontologique. L’accès brutal à la lucidité tragique nécessite une validation empathique des affects de désespoir, de révolte et de vacuité du sens, sans chercher à étouffer le jeune sujet sous un optimisme lénifiant ou des explications condescendantes qui viendraient disqualifier sa maturité conceptuelle nouvellement conquise.

11.2 La prise en charge de l’enfant gravement malade en unité pédiatrique

L’immersion dans les travaux de Nagy s’avère tout aussi indispensable pour les équipes soignantes œuvrant au sein des services d’oncologie et de soins palliatifs pédiatriques. Trop longtemps, l’institution hospitalière s’est retranchée derrière le prétendu aveuglement de l’enfant face à la mort pour instaurer ce que les sociologues de la santé nomment le « pacte de conspiration du silence ». Médecins et parents, terrorisés à l’idée d’effrayer le jeune patient incurable, s’ingénient à lui dissimuler la gravité de son pronostic, l’enfermant dans un isolement affectif et relationnel d’une cruauté indicible.

Les postulats de Nagy, consolidés par les études thanatologiques contemporaines, démontrent avec éclat que l’enfant malade, quel que soit son âge chronologique théorique, décode avec une acuité fulgurante la détérioration irrémédiable de son corps physique et les signaux anxiogènes émis par son entourage. L’enfant sait pertinemment qu’il glisse vers la fin, même s’il ne dispose pas de la syntaxe adulte pour l’exprimer formellement. Lorsque l’adulte persiste à nier cette réalité évidente en lui promettant une guérison chimérique, l’enfant s’enferme dans le mutisme pour protéger ses parents de leur propre détresse, s’infligeant une agonie solitaire d’une infinie tristesse.

Pour briser cette chape de solitude mortifère, la clinique palliative contemporaine s’appuie directement sur les outils projectifs médiatisés mis au point par Maria Nagy : le dessin libre, la peinture thématique, le modelage de la terre glaise ou l’usage métaphorique du conte thérapeutique. En offrant à l’enfant mourant un réceptacle plastique où il peut projeter sans terreur son angoisse de la séparation (Stade 1), ses monstres persécuteurs (Stade 2) ou ses interrogations sur la dissolution de son corps souffrant (Stade 3), l’institution médicale réintroduit de la subjectivité et de la dignité humaine au cœur même de l’agonie pédiatrique.

11.3 L’éducation à la mort et la communication intrafamiliale préventive

Au-delà du cadre strict de la psychopathologie hospitalière, le modèle de Maria Nagy milite vigoureusement pour l’institution d’une véritable pédagogie préventive de la finitude au sein du milieu familial et du système éducatif ordinaire. Loin d’attendre qu’un drame familial majeur ne frappe l’enfant pour aborder la question du trépas, les éducateurs sont encouragés à utiliser les micro-événements thanatiques naturels qui ponctuent l’environnement quotidien comme des opportunités d’apprentissage cognitif inestimables.

La mort accidentelle d’un insecte dans le jardin, le flétrissement d’un bouquet de fleurs ou la disparition physiologique d’un animal domestique (poisson rouge, chat, chien) constituent autant d’exercices pratiques permettant d’étayer sereinement les piliers du concept de mort. Les parents doivent saisir ces occasions pour faire constater concrètement l’immobilité définitive, l’absence de respiration et l’impossibilité de réanimation (irréversibilité et cessation), tout en accompagnant l’émotion de l’enfant par un discours clair, exempt de mensonges poétiques trompeurs mais saturé de tendresse sécurisante.

Cette éducation préventive nécessite une formation rigoureuse des professionnels de la petite enfance et du corps enseignant aux étapes de la thanatologie génétique. Savoir décoder un dessin anxiogène, savoir accueillir avec calme la question apparemment macabre d’un élève de cours élémentaire demandant si « les yeux fondent sous la terre », et savoir aménager des espaces de parole dédramatisés sont des compétences pédagogiques cruciales pour prémunir les générations futures contre le poison du refoulement thanatique et la tyrannie des angoisses non métabolisées.

12. Bilan théorique et pertinence contemporaine des découvertes de Maria Nagy

12.1 La valeur inaugurale et historique du corpus de 1948

Avec le recul critique qu’offre plus de trois quarts de siècle d’histoire de la psychologie, la monographie de 1948 de Maria Nagy apparaît indiscutablement comme le texte fondateur et l’acte de naissance de la thanatologie pédiatrique moderne. Avant son intervention audacieuse, la parole de l’enfant confronté à la disparition physique demeurait une terre inconnue, étouffée sous les préjugés adultocentriques, les condamnations morales ou la complaisance folklorique des contes édifiants. Nagy a accompli ce geste copernicien fondamental : considérer l’enfant comme un théoricien légitime, un bâtisseur de systèmes ontologiques et un sujet épistémique engagé dans une confrontation authentique avec le tragique du réel.

Son œuvre a ouvert une brèche épistémologique irréversible par laquelle se sont engouffrées des générations entières de chercheurs : d’Anthony à Kastenbaum, de Speece et Brent à Bluebond-Langner. Tous, sans exception, ont dû situer leurs propres hypothèses par rapport au triptyque canonique énoncé par la clinicienne hongroise, qu’il s’agisse de le raffiner, d’en corriger les excès structuralistes ou d’en complexifier les ramifications transculturelles. Le corpus de Budapest demeure le socle incontournable et le point de ralliement originel de toute réflexion scientifique sur l’ontogenèse de la mort.

De surcroît, son élégance méthodologique, alliant le dessin projectif, la composition textuelle et le questionnement clinique piagétien, conserve aujourd’hui encore une valeur d’exemplarité absolue. À une époque dominée par les tentations du réductionnisme quantitativiste et des questionnaires psychométriques désincarnés, l’approche de Nagy rappelle avec force que l’accès au monde interne de l’enfant exige un artisanat de l’écoute, une patience phénoménologique et une capacité d’émerveillement intellectuel devant la fécondité métaphorique de la pensée enfantine.

12.2 Les leçons épistémologiques pour la recherche thanatologique actuelle

La pérennité de l’œuvre de Maria Nagy offre à la recherche contemporaine des leçons épistémologiques d’une saisissante modernité. La première d’entre elles réside dans l’injonction impérieuse à préserver une vision intégrative et interdisciplinaire de l’humain. Le modèle de Nagy ne peut fonctionner que parce qu’il maintient en permanence une tension féconde entre les acquis du constructivisme cognitif, les intuitions de la psychanalyse freudienne et les données de l’anthropologie culturelle. Réduire le concept de mort chez l’enfant à une simple acquisition neurologique de structures logiques ou, à l’inverse, le dissoudre dans un pur jeu de projections pulsionnelles inconscientes constitue une régression théorique que Nagy avait magistralement su éviter dès 1948.

Une autre leçon fondamentale concerne la plasticité adaptative du développement psychologique face aux mutations technologiques et anthropologiques de nos sociétés. Aujourd’hui, alors que les enfants grandissent dans un environnement ultra-connecté où la mort est omniprésente sous des formes virtuelles déréalisées (écrans de jeux vidéo où les personnages disposent de vies multiples réversibles) et simultanément invisibilisée dans la sphère matérielle quotidienne (disparition des rituels de veillée funèbre à domicile), les intuitions de Nagy sur les tensions entre le virtuel magique et le déterminisme physiologique retrouvent une brûlante pertinence critique.

Enfin, la recherche thanatologique contemporaine puise chez Nagy un antidote salvateur contre la pathologisation hâtive des questionnements enfantins. En démontrant que l’animisme somatique (Stade 1) et la personnification théâtrale de la menace (Stade 2) sont des étapes de maturation parfaitement saines, adaptatives et structurellement nécessaires à la survie psychique de l’enfant, Nagy enseigne aux cliniciens à ne jamais confondre une production défensive normale avec une décompensation psychiatrique, sanctifiant ainsi la beauté singulière des détours que prend l’intelligence humaine pour affronter l’inconcevable.

12.3 Synthèse conclusive sur la trajectoire de l’enfant face au mystère du trépas

En dernière analyse, l’odyssée intellectuelle et affective décrite par Maria Nagy retrace la trajectoire universelle par laquelle l’être humain s’arrache aux douceurs illusoires de la toute-puissance infantile pour s’élever jusqu’à la dignité mélancolique de la lucidité tragique. De la petite enfance qui refuse l’absence définitive en transformant le trépas en un doux sommeil réparateur, jusqu’au préadolescent qui assume dans sa chair l’austère sentence des lois métaboliques de la biosphère, l’enfant rejoue en miniature l’histoire philosophique de l’humanité tout entière, s’émancipant pas à pas des mythologies consolatrices pour affronter le réel sans fard.

Ce cheminement n’est pas une simple accumulation mécanique de connaissances scolaires ; il représente l’aventure constituante par excellence de l’individuation psychique. C’est précisément en intégrant la borne infranchissable de sa propre finitude corporelle que le sujet humain apprend la valeur infinie de l’instant présent, la préciosité des liens d’attachement et la nécessité impérieuse de bâtir une œuvre éthique et culturelle capable de transcender la dissolution programmée de son enveloppe charnelle.

L’héritage immortel de Maria Nagy réside en définitive dans cette bienveillance herméneutique infinie avec laquelle elle s’est penchée sur les dessins tremblants et les confessions poignantes des enfants de Budapest. Elle a su révéler que sous les gribouillages maladroits de tombes fleuries, sous les figures inquiétantes d’Hommes-Morts armés de faux et sous les méditations austères sur l’arrêt des battements du cœur, battait l’effort sublime de l’enfance pour apprivoiser l’effroi du néant et faire triompher, par la puissance du symbole et de la pensée, la souveraineté de l’esprit sur la fatalité de la poussière.

Références

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  • Bluebond-Langner, M. (1978). The Private Worlds of Dying Children. Princeton University Press. https://doi.org/10.2307/j.ctv10crg58
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  • Speece, M. W., & Brent, S. B. (1996). The development of children’s understanding of death. In C. A. Corr & D. M. Corr (Eds.), Handbook of Childhood Death and Bereavement (pp. 29–50). Springer Publishing Company.
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Looti, M. (2026, septembre 11). Le concept de la mort dans les études de l’enfant – Maria Nagy. Base de données de psychologie en français. https://fr.arabpsychology.com/experiments/concept-mort-etudes-enfant-maria-nagy/
Looti, Mohammed. “Le concept de la mort dans les études de l’enfant – Maria Nagy.” Base de données de psychologie en français, 11 septembre 2026, https://fr.arabpsychology.com/experiments/concept-mort-etudes-enfant-maria-nagy/.
Looti, Mohammed. “Le concept de la mort dans les études de l’enfant – Maria Nagy.” Base de données de psychologie en français. septembre 11, 2026. https://fr.arabpsychology.com/experiments/concept-mort-etudes-enfant-maria-nagy/.