L’exploration du système nerveux central constitue sans doute l’une des entreprises scientifiques les plus vertigineuses de l’histoire moderne. Au cœur de cette quête anatomique et fonctionnelle, l’élucidation de l’architecture cellulaire du cortex cérébral — la cytoarchitectonie — s’est imposée comme une révolution épistémologique majeure. Loin de concevoir le manteau cortical comme un syncytium homogène ou une substance amorphe indifférenciée, les pionniers de la neuroanatomie moderne ont entrepris, à l’orée du XXe siècle, de disséquer systématiquement l’intimité microscopique des circonvolutions cérébrales. Parmi eux s’élève la figure magistrale de Korbinian Brodmann, médecin et neurobiologiste allemand dont la rigueur méthodologique et la puissance de synthèse ont profondément redéfini notre compréhension de la morphologie cérébrale.
En publiant en 1909 sa monumentale monographie consacrée à la localisation comparative du cortex cérébral humain et mammalien, Brodmann n’a pas seulement rédigé un traité d’histologie descriptive ; il a forgé une nomenclature universelle, un système de coordonnées spatiales et cellulaires qui continue de gouverner la recherche neuroscientifique plus d’un siècle après sa disparition. En individualisant cinquante-deux aires corticales distinctes chez l’être humain sur la base de la stratification laminaire, de la morphologie et de la densité des corps cellulaires neuronaux, Brodmann a posé les jalons d’un pont structural entre la neuroanatomie microscopique et la physiologie des grandes fonctions cognitives, motrices et sensorielles.
Cet article propose une analyse exhaustive et critique de l’œuvre de Korbinian Brodmann, depuis ses fondements historiques, épistémologiques et techniques jusqu’à ses répercussions contemporaines à l’ère de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle et des atlas probabilistes tridimensionnels. En parcourant méthodiquement la cytoarchitecture de chaque lobe cérébral, en analysant la dynamique laminaire de l’isocortex et en examinant les controverses qui ont émaillé la réception de ces travaux, nous mettrons en lumière la pérennité conceptuelle d’une cartographie qui, tout en ayant été affinée et numérisée, demeure la pierre angulaire de la neurologie clinique et des neurosciences cognitives modernes.
1. Introduction historique à Korbinian Brodmann et à la genèse de la cartographie cérébrale
1.1 Le contexte scientifique et neurologique au tournant du XXe siècle
Le tournant du XXe siècle représente une période d’effervescence intellectuelle sans précédent pour les sciences du système nerveux. La neurologie s’efforce alors de s’émanciper définitivement des spéculations métaphysiques et des égarements méthodologiques hérités du début du XIXe siècle, au premier rang desquels figurait la phrénologie élaborée par Franz Joseph Gall et Johann Spurzheim. Bien que Gall ait eu le mérite historique d’affirmer la primauté du cortex cérébral en tant que substrat matériel des fonctions de l’esprit, son postulat selon lequel les protubérances du crâne reflétaient fidèlement le développement de prétendues « facultés » morales et intellectuelles avait discrédité l’idée même de localisation anatomique rigoureuse.
Cette vision empirique et erronée fut balayée dans la seconde moitié du XIXe siècle par l’émergence de la méthode anatomoclinique, magistralement illustrée par les découvertes de Paul Broca en 1861 et de Carl Wernicke en 1874. En corrélant la perte sélective de la parole articulée ou de la compréhension verbale à des lésions circonscrites de la troisième circonvolution frontale gauche ou de la première circonvolution temporale, Broca et Wernicke ont fourni les premières preuves tangibles d’une organisation modulaire et localisée du manteau néocortical. Dès lors, la cartographie du cortex n’était plus un exercice de spéculation craniologique, mais une nécessité impérieuse pour la médecine clinique.
Parallèlement, l’Empire allemand voyait éclore un réseau exceptionnel de laboratoires universitaires et d’instituts de recherche neurobiologique, notamment à Berlin, Munich, Wurtzbourg et Leipzig. L’école berlinoise, soutenue par une industrie optique florissante fournissant des microscopes achromatiques de haute précision et par une industrie chimique de pointe inventant de nouveaux colorants de synthèse, est devenue l’épicentre mondial de l’histologie du système nerveux. Les savants germaniques ont ainsi systématisé l’étude microscopique des organes dans le sillage de Rudolf Virchow et de sa pathologie cellulaire.
Cependant, le consensus scientifique était loin d’être unanime. Un débat épistémologique violent opposait les partisans d’un localisationnisme strict aux défenseurs d’un holisme cérébral radical. Ces derniers, représentés initialement par Jean-Pierre Flourens puis par le physiologiste allemand Friedrich Goltz, soutenaient que le cerveau fonctionnait comme un tout indissociable, doué d’une équipotentialité plastique où chaque région pouvait suppléer aux déficits d’une autre. Pour les holistes, fragmenter le manteau cérébral en entités anatomiques distinctes relevait d’une vue de l’esprit sans fondement biologique. C’est précisément au cœur de cette dialectique féroce entre partitionnisme et unitarisme que s’inscrivent les travaux de Korbinian Brodmann, déterminé à trancher la querelle par l’observation microscopique objective.
1.2 Parcours biographique et influences académiques de Brodmann
Korbinian Brodmann naît le 17 novembre 1868 à Liggersdorf, dans la province de Hohenzollern. Issu d’un milieu rural modeste, il manifeste très tôt des dispositions exceptionnelles pour les sciences naturelles et la médecine. Il entreprend sa formation médicale à travers un parcours universitaire itinérant typique du modèle académique allemand de l’époque, fréquentant successivement les universités de Munich, Wurtzbourg, Berlin et Fribourg-en-Brisgau, où il obtient son diplôme d’État en 1895. Initialement orienté vers la médecine générale, il contracte la diphtérie au cours de son exercice clinique, un événement qui infléchit durablement sa trajectoire vers la psychiatrie et la pathologie cérébrale.
Sa rencontre avec Alois Alzheimer à la clinique psychiatrique d’Alexandersbad, puis son passage à la clinique neurologique de Francfort-sur-le-Main, orientent définitivement sa curiosité vers les bases neuroanatomiques des troubles neuropsychiatriques. Mais l’étape décisive de son cheminement intellectuel se produit en 1901, lorsqu’il rejoint l’Institut neurobiologique de Berlin (*Neurobiologisches Laboratorium*), fondé et dirigé par le couple d’exception formé par Oskar et Cécile Vogt. Les Vogt, pionniers d’une approche intégrée unissant la morphologie cérébrale à l’étude des fonctions supérieures et de la génétique, offrent à Brodmann des conditions de travail idéales : un équipement technique de premier ordre, une collection considérable d’encéphales de vertébrés et une émulation intellectuelle permanente.
Sous l’égide des Vogt, Brodmann adopte une posture intellectuelle multidisciplinaire, fusionnant la précision de l’histologie germanique, la rigueur descriptive de la sémiologie psychiatrique et une vaste perspective anthropologique et évolutionniste issue du darwinisme triomphant. Brodmann ne conçoit pas la cellule isolément, mais comme l’élément constitutif d’assemblages tissulaires spécifiques, modulés par l’histoire du développement et de l’adaptation des espèces.
Le point culminant de cette collaboration berlinoise est la publication en 1909 de son œuvre maîtresse chez l’éditeur Johann Ambrosius Barth à Leipzig : Vergleichende Lokalisationslehre der Großhirnrinde in ihren Prinzipien dargestellt auf Grund des Zellenbaues (*La théorie de la localisation comparative du cortex cérébral exposée dans ses principes sur la base de la structure cellulaire*). Cette monographie, fruit de huit années de dissections ininterrompues, pose les fondements de la cytoarchitectonie moderne en décrivant avec une minutie exemplaire la disposition laminaire du manteau cortical chez l’Homme et de multiples mammifères, fournissant une carte qui allait traverser le siècle.
1.3 Définition et principes conceptuels de la cytoarchitectonie
Pour appréhender l’ampleur de la révolution opérée par Brodmann, il convient de définir rigoureusement la cytoarchitectonie au sein des disciplines neuroanatomiques. L’architecture du manteau cortical peut être interrogée selon trois dimensions histologiques complémentaires mais conceptuellement étanches : la cytoarchitectonie, la myéloarchitectonie et la chimioarchitectonie. Tandis que la myéloarchitectonie, développée avec ferveur par les époux Vogt, se focalise exclusivement sur la distribution, l’orientation et la densité des fibres nerveuses myélinisées, et que la chimioarchitectonie contemporaine révèle la répartition des neurotransmetteurs et des récepteurs membranaires, la cytoarchitectonie se consacre exclusivement à l’étude spatiale des corps cellulaires (les somas ou péricaryons neuronaux).
La démarche cytoarchitectonique repose sur l’analyse fine de trois paramètres morphologiques fondamentaux : la cytologie individuelle des neurones (forme pyramidale, étoilée, fusiforme ou granulaire du péricaryon ; volume et répartition du cytoplasme), la densité d’entassement cellulaire par unité de volume cortical, et par-dessus tout, la stratification laminaire. Le cortex n’est pas un agrégat aléatoire de cellules ; il s’organise en strates horizontales superposées, parallèles à la surface de la pie-mère, dont le nombre, l’épaisseur relative, la netteté des séparations et la composition cellulaire varient de manière spectaculaire d’une région à une autre.
Au cœur de la méthode de Brodmann réside un postulat mécaniste et déterministe fondamental : le principe de la corrélation directe entre structure histologique locale et fonction physiologique. Selon Brodmann, la différenciation anatomique d’un tissu n’est jamais un artefact stérile de la nature ; si deux zones du cortex cérébral présentent des agencements cellulaires distincts — par exemple une abondance massive de petites cellules granulaires dans une aire et une prolifération de cellules pyramidales volumineuses dans une autre —, cette hétérogénéité morphologique reflète nécessairement une spécialisation fonctionnelle divergente. La cytoarchitectonie s’érige ainsi en une anatomie fonctionnelle latente, fournissant la carte matérielle préalable sur laquelle la physiologie et la clinique pourront ensuite projeter les facultés sensorimotrices et cognitives de l’organisme.
2. Les fondements méthodologiques et techniques de la classification histologique
2.1 Le protocole de coloration au crésyl violet de Nissl
L’édification de la carte de Brodmann eût été rigoureusement impossible sans l’avènement d’une technique de coloration histologique révolutionnaire mise au point dans les années 1880 par le psychiatre et neuropathologiste allemand Franz Nissl. Le protocole de coloration au violet de crésyl, ou bleu de méthylène selon la méthode de Nissl, repose sur une affinité électrochimique hautement spécifique entre des colorants basiques d’aniline et les composants intracellulaires acides des tissus nerveux.
Les somas des neurones renferment en abondance une substance chromophile granulaire — historiquement nommée substance tigroïde ou corps de Nissl —, qui correspond biochimiquement à des amas denses de réticulum endoplasmique rugueux et de ribosomes libres chargés d’acide ribonucléique (ARN). Lorsque les coupes histologiques sont immergées dans une solution aqueuse tiède de crésyl violet puis différenciées à l’alcool, les groupements phosphate des acides nucléiques attirent énergiquement les cations basiques du colorant. Cette réaction met en évidence avec une netteté remarquable le péricaryon neuronal, le contour précis de la membrane nucléaire, la chromatine décondensée et le nucléole proéminent au centre d’un noyau clair, tout en laissant les astrocytes et les oligodendrocytes réduits à leurs seuls noyaux denses et hétérochromatiques.
Cette sélectivité confère à la méthode de Nissl un avantage décisif sur les techniques d’imprégnation métallique, au premier rang desquelles figure la célèbre méthode à l’argent de Camillo Golgi. Si le procédé au nitrate d’argent de Golgi avait permis à Santiago Ramón y Cajal d’établir magistralement la théorie neuronale en démontrant l’individualité morphologique absolue des cellules nerveuses, il présentait un inconvénient rédhibitoire pour la cytoarchitectonie globale : l’imprégnation argentique n’atteint qu’un pourcentage infime (1 à 5 %) des neurones d’un territoire donné, de manière stochastique et imprévisible. La méthode de Nissl, à l’inverse, colore systématiquement la totalité des péricaryons neuronaux présents dans la coupe. Elle offre ainsi une vision panoramique et quantitative exhaustive de la densité cellulaire et de la disposition en couches sur l’ensemble de l’épaisseur du manteau cortical.
Toutefois, ce protocole comporte une limite inhérente majeure : le crésyl violet ne pénètre pas dans les gaines de myéline et ne colore que la partie la plus proximale de l’axone et des dendrites apicales et basilaires. La méthode de Nissl laisse donc l’immense forêt des prolongements synaptiques — le neuropile — dans une transparence absolue, privant Brodmann de la possibilité de visualiser la géométrie tridimensionnelle des arborisations dendritiques complètes, ce qui l’obligea à fonder l’intégralité de sa classification sur la distribution spatiale des seuls somas.
2.2 Préparation des tissus, microtomie et artéfacts histologiques
Le traitement des cerveaux humains post-mortem exigeait une méticulosité technique exceptionnelle, sans laquelle les tissus cérébraux, particulièrement labiles et riches en lipides, se dégradent en quelques heures par autolyse enzymatique. Brodmann et ses techniciens de l’Institut neurobiologique de Berlin suivaient un protocole d’une lourdeur logistique extrême. Dès l’autopsie, prélevés dans des délais aussi courts que possible après le décès, les hémisphères cérébraux étaient immergés dans des solutions de formol tamponné à concentration progressive, permettant une polymérisation des protéines structurales et une fixation tissulaire profonde.
Après l’étape cruciale de la déshydratation par des bains successifs d’alcools titrés de façon croissante, les pièces anatomiques devaient être incluses dans un milieu solide afin de permettre leur découpe. Si la paraffine était parfois utilisée pour de petits fragments, la celloïdine — un nitrocellulose purifié dissous dans un mélange d’éther et d’alcool — s’imposa comme la matrice de choix pour les blocs massifs de cerveaux humains entiers. L’inclusion en celloïdine est un procédé lent, s’étalant sur plusieurs semaines voire plusieurs mois, mais elle préserve l’intégrité architecturale macroscopique et évite l’échauffement thermique délétère propre à la paraffine fondue.
Les blocs étaient ensuite montés sur de gigantesques microtomes de glissement de type Jung, chefs-d’œuvre de la micromécanique allemande. Brodmann réalisait des coupes sérielles ultrafines, généralement calibrées à une épaisseur comprise entre 15 et 25 micromètres, tranchant le manteau cérébral de manière continue sur des hémisphères complets. Le contrôle de la distorsion géométrique constituait une préoccupation constante : la courbure du couteau, la compression mécanique lors de la section et l’adhérence de la coupe sur la lame de verre pouvaient induire des étirements ou des plissements substantiels du tissu.
De surcroît, l’analyse microscopique devait minutieusement identifier et corriger les artéfacts de rétraction. Lors de la déshydratation et de l’inclusion, les tissus nerveux subissent une rétraction volumétrique pouvant atteindre 30 à 40 % de leur volume frais, créant des espaces périvasculaires et périneuronaux artificiels. Brodmann devait discriminer en permanence entre une raréfaction cellulaire réelle traduisant une couche granulaire interne atrophique et un artéfact de rétraction mécanique ayant écarté les cellules. Enfin, la reproductibilité interindividuelle posait un défi colossal : le degré d’invagination des sillons et des gyri variant considérablement d’un encéphale humain à un autre, il était impératif de ne pas confondre une variation individuelle de la giration avec une divergence cytoarchitectonique structurelle.
2.3 Critères d’identification des frontières cytoarchitectoniques
Comment délimiter, au sein d’un ruban cortical en apparence ininterrompu, la frontière exacte où s’arrête une région pour laisser place à la suivante ? Cette question constitue le cœur méthodologique de la cytoarchitectonie. Korbinian Brodmann a défini un ensemble de règles systématiques fondées sur la reconnaissance de ruptures structurales tangibles, visibles sous l’objectif du microscope à différents grossissements.
Le premier critère repose sur la modification brusque ou graduelle de l’épaisseur totale du cortex ou de l’épaisseur relative de ses strates individuelles. Dans certaines transitions, telles que la frontière séparant le cortex moteur primaire du cortex somatosensoriel au fond du sillon central de Rolando, le changement est saisissant : le manteau cortical s’amincit brutalement de plusieurs millimètres en passant d’une berge à l’autre, tandis que certaines couches disparaissent ou se condensent de manière spectaculaire.
Le second critère concerne les variations morphologiques intrinsèques des cellules, en particulier des cellules pyramidales qui forment l’armature majeure du cortex cérébral. Brodmann étudiait la taille absolue de leur corps cellulaire, la triangularité plus ou moins marquée du soma, l’épaisseur du tronc dendritique apical orienté vers la surface et l’orientation des péricaryons par rapport aux colonnes radiales. La présence de cellules géantes hautement différenciées — à l’instar des cellules de Betz dans l’aire 4 ou des cellules de Meynert dans l’aire 17 — servait de repère pathognomonique indiscutable pour isoler une aire donnée.
Le troisième critère fondamental est la présence, la condensation, la raréfaction ou l’absence totale de cellules granulaires (petits interneurones étoilés aux péricaryons arrondis et aux noyaux denses). L’apparition soudaine d’une couche continue de grains microscopiques au sein de la strate IV constitue l’un des marqueurs les plus fidèles pour borner les aires sensorielles primaires. Enfin, Brodmann évaluait la densité volumique globale des neurones — ce que l’école histologique désignait sous le terme d’« indice d’entassement cellulaire » — et la clarté des bandes de transition acellulaires ou paucicellulaires. Lorsque plusieurs de ces paramètres architectoniques variaient de manière concomitante le long d’une section transversale du cortex, Brodmann traçait formellement une frontière, individualisant une nouvelle « aire » cytoarchitectonique.
3. L’organisation laminaire du néocortex selon le modèle de Brodmann
3.1 Le concept de schéma fondamental à six couches (isocortex)
L’une des contributions théoriques les plus brillantes et pérennes de Korbinian Brodmann à la neurobiologie fondamentale réside dans l’universalisation du concept de schéma fondamental à six couches pour le cortex cérébral des mammifères. En s’appuyant sur des études embryologiques et fœtales minutieuses, Brodmann a forgé le concept d’« isocortex » (terme qu’il utilisait de manière interchangeable avec celui de néocortex, forgé par Ludwig Edinger) pour désigner toutes les régions corticales qui, à un stade précoce de leur ontogenèse, dérivent d’une plaque corticale embryonnaire transitoire uniformément structurée en six couches cellulaires superposées.
Ce schéma fondamental hexalaminaire se décompose de la superficie corticale (adjacente à la pie-mère) vers la profondeur (adjacente à la substance blanche) de la manière suivante :
- Couche I : la couche moléculaire (ou couche plexiforme). Cette strate la plus superficielle est remarquablement pauvre en péricaryons neuronaux. Elle contient essentiellement de rares cellules de Cajal-Retzius au cours du développement, quelques interneurones GABAergiques chez l’adulte, et consiste avant tout en un feutrage synaptique dense formé par les houppes dendritiques terminales des cellules pyramidales des couches sous-jacentes et par des axones afférents issus d’autres aires corticales ou des noyaux non spécifiques du thalamus.
- Couche II : la couche granulaire externe. Composée d’un mélange compact de petites cellules pyramidales immatures et de nombreux interneurones étoilés, cette strate intervient de façon prépondérante dans les circuits d’amplification intracorticaux locaux et dans les communications associatives horizontales à courte distance.
- Couche III : la couche pyramidale externe. Cette assise épaisse renferme des cellules pyramidales de taille petite à moyenne, dont la taille s’accroît généralement au fur et à mesure que l’on descend vers la profondeur de la couche (sous-couches IIIa, IIIb, IIIc). Les cellules de la couche III sont le support privilégié de la connectivité cortico-corticale d’association : ce sont leurs axones qui cheminent à travers la substance blanche pour projeter vers d’autres aires du même hémisphère ou, via le corps calleux, vers l’hémisphère controlatéral.
- Couche IV : la couche granulaire interne. Formée d’une myriade de cellules étoilées lisses et épineuses densément regroupées, cette couche constitue la porte d’entrée par excellence de l’information dans le néocortex. C’est ici que se terminent préférentiellement les afférences thalamo-corticales spécifiques issues des noyaux de relais sensitifs et sensoriels du diencéphale.
3.2 Les couches profondes et les projections sous-corticales
Au-delà de la couche granulaire interne s’étendent les couches infragranulaires (profondes), qui se distinguent radicalement des couches supragranulaires par leurs connexions efférentes et leur signification physiologique :
- Couche V : la couche pyramidale interne (ou couche ganglionnaire). Cette strate majeure est dominée par des cellules pyramidales de grande à très grande taille. Sur le plan fonctionnel, la couche V représente l’étage de sortie principal du manteau cortical vers les structures sous-corticales. Ses neurones géants projettent massivement leurs axones vers le striatum, le tronc cérébral, les noyaux des nerfs crâniens et, pour le cortex moteur, directement vers la corne antérieure de la moelle épinière le long du tractus cortico-spinal (faisceau pyramidal).
- Couche VI : la couche polymorphe (ou couche multiforme). Immédiatement contiguë à la substance blanche sous-corticale, cette strate présente une cytologie extrêmement hétérogène, mêlant des cellules fusiformes disposées perpendiculairement ou obliquement à la surface corticale, de petites cellules pyramidales modifiées et des interneurones dispersés. La couche VI joue un rôle central dans les boucles de rétrocontrôle cortico-thalamique : ses axones retournent directement cibler les noyaux thalamiques dont l’aire reçoit les afférences, exerçant une régulation descendante continue sur le flux d’informations sensorielles ascendantes.
Au sein de cette armature laminaire s’articule une dynamique fonctionnelle hautement sophistiquée. Le manteau cortical n’opère pas comme une série de feuillets isolés, mais s’organise en colonnes verticales de traitement de l’information — une architecture colonnaire que Brodmann pressentait déjà à travers l’agencement radiaire de ses alignements cellulaires et qui sera formellement consacrée des décennies plus tard par Vernon Mountcastle. Le flux synaptique canonique pénètre généralement par la couche IV, est distribué verticalement vers les couches supragranulaires II et III pour y être intégré et élaboré, avant d’être transmis vers les couches profondes V et VI qui commandent l’action motrice ou la modulation sous-corticale.
Brodmann a également pris soin de distinguer formellement cet isocortex à six couches de l’« allocortex » primitif. L’allocortex — englobant l’archicortex de la formation hippocampique et le paléocortex des structures olfactives — se caractérise par une lamination simplifiée qui ne passe jamais, au cours de son ontogenèse, par la phase intermédiaire hexalaminaire, se contentant de deux ou trois couches cellulaires hautement spécialisées.
3.3 Variations structurelles : cortex granulaire, agranulaire et dysgranulaire
Si le schéma hexalaminaire constitue le patron architectural originel du néocortex, le manteau adulte subit des remodelages différentiels spectaculaires en fonction de la spécialisation fonctionnelle des territoires cérébraux. Brodmann a ainsi identifié des variations phénotypiques fondamentales qui permettent de classer l’isocortex en trois grands morphotypes :
Le premier morphotype est le cortex agranulaire. Dans ces régions, la couche granulaire interne (couche IV) est totalement atrophiée ou a littéralement disparu chez l’adulte, rendant la transition entre la couche III et la couche V presque invisible sous le microscope. En contrepartie, les couches pyramidales — et tout particulièrement la couche V — connaissent une hypertrophie cellulaire et volumique monumentale. Ce cortex agranulaire constitue la signature histologique exclusive des régions motrices primaires et prémotrices du lobe frontal. L’absence de grains s’explique par la nature physiologique de ces territoires, conçus non pas pour recevoir passivement des volées d’afférences sensorielles brutes, mais pour émettre de puissants signaux d’activation vers les centres moteurs sous-jacents.
À l’extrême opposé se trouve le cortex granulaire pur, souvent qualifié de koniocortex (du grec konis, poussière). Ici, la couche IV subit une hypertrophie phénoménale, envahissant l’espace au détriment des cellules pyramidales avoisinantes et se subdivisant parfois en plusieurs sous-strates ultra-denses d’une compacité minérale. Ce tissu d’apparence poussiéreuse caractérise universellement les aires de réception sensorielle primaire : le cortex visuel primaire (aire 17), le cortex somatosensoriel primaire (aire 3b) et le cortex auditif primaire (aire 41). Cette prolifération cellulaire extrême démultiplie les surfaces de contact synaptique nécessaires à l’analyse analytique fine des signaux thalamiques afférents.
Entre ces deux configurations polaires s’insère le cortex dysgranulaire, caractérisé par une couche IV rudimentaire, morcelée ou optiquement estompée. Ce type de manteau laminaire s’observe électivement dans les zones de transition architectonique et fonctionnelle, comme les régions prémotrices caudales, l’insula intermédiaire ou certaines portions du cortex cingulaire, illustrant la plasticité morphogénétique continue du manteau néocortical.
4. L’approche comparée : phylogenèse et ontogenèse du manteau cortical
4.1 Étude systématique des mammifères non humains
L’originalité fondamentale de l’entreprise de Korbinian Brodmann, souvent occultée par la seule notoriété de sa carte humaine, réside dans son envergure comparative. Brodmann n’était pas seulement un anthropotomiste ; il était un zoologiste et un évolutionniste convaincu. Sa monographie de 1909 s’appuie sur la dissection minutieuse de cerveaux appartenant à une multitude d’ordres de la classe des mammifères : des rongeurs (lapins, cobayes, rats) aux insectivores (hérissons), des chiroptères (chauves-souris) aux carnivores (chats, chiens), des cétacés aux ongulés, jusqu’aux primates non humains les plus proches de l’Homme, tels que le ouistiti (*Cebuella*), le macaque (*Macaca*) et les grands singes anthropoïdes (*Gibbon*, *Chimpanzé*).
Cette analyse comparative exhaustive a permis à Brodmann d’établir une découverte capitale : le plan d’organisation laminaire néocortical est un trait conservé et universel à travers toute la radiation évolutive des mammifères euthériens. Quelle que soit l’espèce considérée, qu’elle possède un cerveau lisse (lissencéphale) comme le lapin ou un cerveau intensément plissé (gyrencéphale) comme le dauphin ou l’être humain, Brodmann a retrouvé les mêmes invariants structuraux, confirmant l’existence d’une souche phylogénétique commune pour le néocortex.
Cependant, l’examen comparé a révélé des disparités considérables dans l’extension surfacique relative des différentes aires. Chez les petits rongeurs et les chiroptères, le manteau cortical est écrasé par la prépondérance absolue des aires olfactives paléocorticales et par l’extension démesurée des cortex sensoriels primaires (visuel ou auditif selon les adaptations éthologiques), ne laissant qu’une portion congrue et mal individualisée pour les zones associatives. Chez les carnivores et plus encore chez les primates, Brodmann a documenté une régression relative des structures archicorticales et rhinencéphaliques au profit d’une dilatation exponentielle de l’isocortex hautement différencié.
4.2 La théorie de la néocorticalisation chez l’humain
En juxtaposant ses cartes des primates inférieurs à celle de l’encéphale humain, Brodmann a posé les bases de la théorie moderne de la néocorticalisation. Ce processus évolutif ne se résume pas à une simple inflation pondérale ou volumétrique globale du cerveau — qui passe de quelques grammes chez le ouistiti à environ 1400 grammes chez l’Homme —, mais s’incarne dans une expansion allométrique disproportionnée de régions histologiques spécifiques.
Brodmann a démontré avec éclat que ce sont les cortex d’association — singulièrement les aires préfrontales, pariétales inférieures et temporales moyennes — qui connaissent chez l’être humain une croissance surfacique titanesque, reléguant les aires sensorielles et motrices primaires à des îlots relativement confinés au fond ou le long de scissures profondes. Alors que chez les mammifères inférieurs les aires primaires occupent la quasi-totalité du néocortex, elles ne représentent plus qu’une fraction minoritaire de la surface corticale humaine.
Sur le plan microscopique, cette néocorticalisation se traduit par une maturation et un épaississement spectaculaires des couches supragranulaires (couches II et III). C’est au sein de ces strates que s’opère le traitement cognitif associatif complexe, l’intégration polysensorielle et l’abstraction symbolique. Les couches profondes (V et VI), dévolues aux commandes motrices réflexes ou directes et aux liaisons thalamiques de base, conservent une épaisseur comparativement stable, tandis que l’étage supragranulaire explose littéralement chez l’Homme, fournissant l’échafaudage synaptique indispensable aux fonctions cognitives supérieures tout en préservant le canon structural hexalaminaire ancestral.
4.3 Conséquences pour la taxonomie et la neurobiologie évolutionniste
Les retombées théoriques des recherches de Brodmann ont immédiatement bouleversé le champ de l’anthropologie biologique et de la phylogénie. En démontrant la parfaite continuité histologique entre le cortex des primates non humains et celui de l’Homme, Brodmann a porté un coup fatal aux théories anthropocentriques naïves qui persistaient au tournant du siècle, théories qui postulaient l’existence de structures cellulaires entièrement « nouvelles » ou d’organes corticaux spécifiques créés ex nihilo pour doter l’Homme de l’âme et de la pensée rationnelle.
Brodmann a substitué à cette mythologie une approche rigoureuse de l’homologie structurale. Deux aires corticales appartenant à deux espèces différentes ne peuvent être déclarées homologues sur la seule base de leur position macroscopique le long d’un sillon variable ; elles doivent partager des critères d’homologie cytoarchitectonique stricts : une séquence laminaire identique, la présence des mêmes sous-types cellulaires spécialisés et une genèse ontogénétique analogue. C’est en appliquant cette démarche qu’il a pu identifier, par exemple, l’homologue de l’aire visuelle striée (aire 17) ou de l’aire motrice gigantopyramidale (aire 4) du rongeur jusqu’à l’humain.
Cette œuvre a profondément consolidé le cadre de la neurobiologie évolutionniste. Elle a prouvé que la complexité des comportements humains ne découle pas d’une rupture architectonique radicale, mais d’une réorganisation interne quantitative, d’une parcellation plus fine des champs corticaux existants et d’une amplification exponentielle des boucles d’interconnexion synaptique permises par l’hypertrophie des aires associatives de l’isocortex.
5. Le cortex moteur et prémoteur : analyse des aires 4 et 6
5.1 L’aire 4 de Brodmann (cortex moteur primaire)
L’aire 4 de Brodmann, occupant la face latérale du gyrus précentral et s’enfonçant profondément dans la paroi antérieure du sillon central (scissure de Rolando) pour basculer sur la face médiale du lobe paracentral, est sans doute l’une des régions les plus célèbres et les plus faciles à caractériser du néocortex humain. Sur le plan cytoarchitectonique, elle constitue l’archétype universel du cortex agranulaire.
Sous l’objectif du microscope, l’aire 4 se distingue instantanément par l’effacement presque total de la couche granulaire interne (couche IV). Les petites cellules étoilées caractéristiques de cette strate y sont si rares et dispersées que la couche III semble fusionner de manière ininterrompue avec la couche V sous-jacente. Mais la caractéristique la plus frappante — véritable signature pathognomonique de cette aire — réside dans la présence, au sein de la sous-couche Vb, des cellules pyramidales géantes de Betz, décrites pour la première fois en 1874 par l’anatomiste ukrainien Vladimir Betz.
Ces neurones comptent parmi les plus volumineux de l’ensemble du système nerveux central des vertébrés : leur soma triangulaire peut atteindre un diamètre colossal de 100 à 120 micromètres. Munies d’un tronc dendritique apical puissant grimpant jusqu’à la couche I et de dendrites basilaires rayonnant largement dans le neuropile, les cellules de Betz donnent naissance à des axones myélinisés de très gros calibre (jusqu’à 20 micromètres de diamètre). Ces fibres traversent la corona radiata, le bras postérieur de la capsule interne et les pyramides bulbaires pour descendre le long du tractus cortico-spinal direct et croisé.
La correspondance fonctionnelle de l’aire 4 est éclatante : elle s’identifie au cortex moteur primaire (M1). Elle abrite la célèbre carte somatotopique motrice — l’homoncule de Penfield —, où chaque segment corporel est représenté selon une densité proportionnelle à la finesse du contrôle moteur plutôt qu’à sa taille physique réelle. Les mains, les doigts et la musculature bucco-phonatoire y bénéficient d’un territoire gigantesque garni de cellules pyramidales très concentrées, sous-tendant l’exécution précise des mouvements volontaires fractionnés.
5.2 L’aire 6 de Brodmann (cortex prémoteur et aire motrice supplémentaire)
Immédiatement rostrale à l’aire 4 s’étend une vaste bande corticale transversale désignée par Brodmann sous le nom d’aire 6. Bien que partageant avec l’aire 4 sa condition de cortex agranulaire dépourvu de couche IV visible, l’aire 6 s’en sépare de manière indiscutable par une discontinuité histologique tranchée : la disparition soudaine et absolue des cellules géantes de Betz dans la couche V.
L’aire 6 présente un manteau remarquablement épais — souvent supérieur à 4 millimètres —, caractérisé par une grande régularité architecturale. Les couches III et V sont occupées par des cellules pyramidales de taille moyenne à grande, agencées de manière homogène et en rangées radiales particulièrement nettes. La frontière cytoarchitectonique entre l’aire 4 et l’aire 6 est si nette qu’un histologiste chevronné peut la pointer au micromètre près sur une coupe histologique sérielle traversant la berge antérieure du sillon central.
Sur le versant neurobiologique, l’aire 6 est le siège de la préparation, de la planification et de la coordination temporelle des actes moteurs complexes. Elle se divise fonctionnellement en deux grands ensembles sous-jacents : sur la convexité latérale du lobe frontal, elle constitue le cortex prémoteur (PMA), intimement connecté aux aires pariétales pour assurer le guidage sensorimoteur des gestes en réponse aux stimuli environnementaux (par exemple, attraper un objet sous contrôle visuel) ; sur la face médiale de l’hémisphère, en avant de l’aire 4 paracentrale, elle correspond à l’aire motrice supplémentaire (SMA), pivot fondamental de l’initiation motrice endogène, de la programmation des séquences motrices mémorisées et de la coordination bimanuelle.
5.3 Aires oculomotrices frontales et champs associés (aire 8)
Bordant rostralement l’aire 6 sur la face latérale du gyrus frontal supérieur et moyen, l’aire 8 de Brodmann marque une transition cytoarchitectonique majeure au sein du manteau frontal : le passage irréversible du cortex agranulaire moteur vers un cortex frontal de morphotype granulaire intermédiaire (ou dysgranulaire).
À ce niveau, sous le microscope, les cellules étoilées de la couche granulaire interne réapparaissent sous la forme d’une fine couche IV discontinue mais incontestable. Les cellules pyramidales de la sous-couche IIIc restent volumineuses mais n’atteignent plus les dimensions des cellules motrices de l’aire 6, tandis que la stratification laminaire globale gagne en netteté et en clarté de démarcation.
Physiologiquement, l’aire 8 — plus précisément sa subdivision latérale — abrite le champ oculomoteur frontal (en anglais Frontal Eye Field ou FEF). Cette région est le centre névralgique du contrôle des mouvements oculaires saccadiques volontaires dirigés vers l’hémi-champ visuel controlatéral et de l’orientation de l’attention visuo-spatiale manifeste et couverte. Ses neurones envoient des projections directes hautement coordonnées vers les colliculi supérieurs dans le mésencéphale ainsi que vers les centres du regard conjugué situés dans la formation réticulée du tronc cérébral (pontine et paramédiane), scellant l’interaction intime entre perception spatiale et cinétique oculaire.
6. Le lobe pariétal somatosensoriel : décryptage des aires 3, 1, 2 et associatives
6.1 Le complexe somatosensoriel primaire (aires 3a, 3b, 1 et 2)
Sur la berge postérieure du sillon central et le long du gyrus postcentral s’étend le complexe somatosensoriel primaire. Brodmann a accompli un tour de force d’analyse histologique en individualisant au sein de cette étroite bande pariétale quatre aires longitudinales parallèles successives — les aires 3, 1 et 2 —, l’aire 3 ayant été par la suite subdivisée par les neurophysiologistes en aires 3a et 3b sur la base des descriptions microstructurales fines.
L’aire 3b, située sur la paroi postérieure profonde du sillon central, constitue l’archétype absolu du koniocortex somatique. Sa couche IV est hypertrophiée, formée d’une accumulation phénoménale de minuscules interneurones granulaires qui absorbent avidement le violet de crésyl, tandis que les cellules pyramidales des couches III et V y sont très réduites en taille et tassées. Dès que l’on progresse vers l’arrière pour gravir le sommet du gyrus postcentral vers l’aire 1, puis redescendre sa pente postérieure vers l’aire 2, on observe une gradation cytoarchitectonique continue : la couche IV s’amincit progressivement au profit d’un réépaississement de la couche III et d’une augmentation de volume de ses cellules pyramidales.
À cette métamorphose histologique correspond une stricte ségrégation modale des informations sensorielles afférentes issues des noyaux ventro-postéro-latéral (VPL) et ventro-postéro-médial (VPM) du thalamus :
l’aire 3a reçoit électivement les signaux proprioceptifs profonds en provenance des fuseaux neuromusculaires et des organes tendineux de Golgi ; l’aire 3b est le récepteur exclusif des afférences cutanées mécanoréceptrices à haute résolution (toucher léger, pression ponctuelle, vibration rapide des corpuscules de Meissner et de Pacini) ; l’aire 1 traite les informations cutanées dynamiques et la perception des textures de surface ; enfin, l’aire 2 réalise l’intégration polysensorielle complexe combinant tact épicritique et proprioception articulaire pour permettre la stéréognosie, c’est-à-dire la capacité d’identifier la forme tridimensionnelle d’un objet par la seule palpation manuelle.
6.2 Le cortex pariétal supérieur et l’intégration somatosensorielle (aires 5 et 7)
En arrière du complexe somatosensoriel primaire, le lobule pariétal supérieur regroupe les aires 5 et 7 de Brodmann. Ces territoires s’émancipent nettement du modèle koniocortical pour adopter l’architecture d’un cortex associatif d’intégration unimodale puis polymodale de haut niveau.
Histologiquement, l’aire 5 se signale par une couche IV toujours bien développée mais nettement moins dense que dans le koniocortex de l’aire 3, et surtout par une sous-couche IIIc garnie de cellules pyramidales de calibre remarquable, spécialisées dans l’envoi de projections d’association cortico-corticales vers les zones motrices frontales. L’aire 7, qui s’étend vers la face médiale du lobe pariétal (précunéus), présente une régularité laminaire accrue, avec une prépondérance des couches supragranulaires.
Ces structures constituent le creuset où s’opère la transformation des coordonnées sensorielles élémentaires (codées initialement dans un repère centré sur le récepteur cutané ou rétinien) en un référentiel spatial corporel unifié. Les aires 5 et 7 intègrent la proprioception articulaire et la kinesthésie avec les flux d’informations visuelles d’arrière-plan pour construire en permanence le schéma corporel interne et réguler la coordination visuomotrice en temps réel, notamment lors des mouvements complexes d’atteinte et de préhension d’objets dans l’espace péripersonnel.
6.3 Le lobule pariétal inférieur : aires 39 et 40
Le lobule pariétal inférieur de l’encéphale humain est constitué de deux aires majeures : l’aire 40, qui coiffe l’extrémité ascendante de la scissure latérale de Sylvius au niveau du gyrus supramarginal, et l’aire 39, située plus caudalement autour de la branche terminale du sillon temporal supérieur, correspondant au gyrus angulaire. Ces deux aires présentent un profil histologique de cortex eulaminé mature extrêmement sophistiqué, caractérisé par une épaisseur globale considérable et une délimitation très fine des six couches.
Du point de vue phylogénétique, les aires 39 et 40 représentent des acquisitions remarquablement récentes au sein de la lignée des hominidés. Alors qu’elles n’existent qu’à l’état de précurseurs rudimentaires chez les singes cercopithèques, elles connaissent une expansion surfacique prodigieuse chez l’être humain, occupant une place carrefour stratégique à l’intersection des cortex visuel, auditif et somatosensoriel.
Cette situation anatomique et architectonique exceptionnelle en fait des centres d’intégration polysensorielle et symbolique de premier ordre. L’aire 40 (gyrus supramarginal) est intimement impliquée dans l’idéation motrice, la praxie d’utilisation d’outils et le traitement phonologique du langage articulé. L’aire 39 (gyrus angulaire), pour sa part, opère la conversion transversale entre représentations visuelles, auditives et linguistiques : elle est le substrat indispensable de la lecture (conversion graphème-phonème), de l’écriture, du calcul mental arithmétique et de la manipulation conceptuelle des métaphores sémantiques. Sa lésion unilatérale gauche est classiquement à l’origine du syndrome neurologique de Gerstmann (agraphie, acalculie, agnosie des doigts et indistinction droite-gauche).
7. Le système visuel occipital : ségrégation des aires 17, 18 et 19
7.1 L’aire 17 de Brodmann (cortex visuel strié ou V1)
Sise le long des lèvres supérieure et inférieure de la scissure calcarine sur la face médiale du pôle occipital, l’aire 17 de Brodmann — identifiée fonctionnellement comme le cortex visuel primaire (V1) — est universellement reconnue comme le chef-d’œuvre de la spécialisation cytoarchitectonique du manteau cérébral humain. Elle présente une morphologie si singulière qu’elle est visible même à l’œil nu sur une coupe anatomique fraîche sans la moindre coloration, grâce à la présence d’une ligne blanchâtre intralaminaire continue découverte en 1776 par l’étudiant en médecine parmesan Francesco Gennari : la strie de Gennari.
Sous le microscope au crésyl violet, l’aire 17 affiche la densité neuronale la plus vertigineuse de l’ensemble du néocortex : on y dénombre plus de 250 000 neurones par millimètre cube de tissu, soit une densité près de trois fois supérieure à celle des aires associatives frontales. Cette compacité inouïe s’incarne dans une subdivision extrême de la couche granulaire interne IV, que Brodmann a fragmentée en trois sous-couches magistrales :
- La sous-couche IVa : une bande fine et compacte de petits grains étoilés.
- La sous-couche IVb : une zone paucicellulaire claire au sein de laquelle cheminent horizontalement d’innombrables axones myélinisés formant précisément le substrat physique de la strie de Gennari. On y observe également les corps cellulaires des cellules pyramidales géantes de Meynert.
- La sous-couche IVc : la strate la plus spectaculaire, elle-même dédoublée en IVcα et IVcβ. C’est ici que viennent s’aboucher les axones issus du corps genouillé latéral du thalamus : la sous-couche IVcα reçoit les projections de la voie magnocellulaire (sensible au mouvement, au contraste grossier et aux basses fréquences spatiales), tandis que la sous-couche IVcβ capte les projections de la voie parvocellulaire (consacrée à la couleur, aux contours fins et aux hautes fréquences spatiales).
Les couches supragranulaires II et III de l’aire 17 abritent une mosaïque modulaire d’assemblages neuronaux spécialisés — les cylindres mitochondriaux ou blobs de cytochrome oxydase — dévolus à la discrimination chromatique élémentaire, complétant le dispositif de décomposition de l’image rétinienne en champs récepteurs élémentaires sensibles à l’orientation spatiale.
7.2 L’aire 18 (cortex parastrié ou V2)
L’aire 18 de Brodmann — désignée également sous le vocable de cortex parastrié ou aire visuelle secondaire (V2) — encercle concentriquement l’aire 17 sur les faces médiale et latérale du lobe occipital. La frontière séparant l’aire 17 de l’aire 18 figure parmi les transitions histologiques les plus abruptes et les plus spectaculaires de tout le système nerveux central. En l’espace de quelques dizaines de micromètres, la strie de Gennari s’interrompt brutalement, la couche IV perd sa trilamination hyperdense pour redevenir un feuillet granulaire unique et homogène, et l’épaisseur corticale globale augmente d’environ 20 %.
L’organisation laminaire de l’aire 18 reflète une étape ultérieure de la hiérarchie perceptive visuelle. Les cellules pyramidales de la couche III y reprennent une dimension substantielle et s’agencent selon une alternance régulière de bandes fonctionnelles transversales — révélées ultérieurement par l’histochimie comme étant des bandes épaisses, des bandes fines et des bandes pâles (inter-bandes).
Sur le plan neurophysiologique, les neurones de l’aire 18 héritent des propriétés de l’aire 17 mais traitent des configurations d’ordre supérieur. Ils sont sensibles à la disparité binoculaire indispensable à la perception de la profondeur stéréoscopique, répondent à des contours illusoires (comme les figures géométriques de Kanizsa où les lignes sont induites par le contexte spatial sans gradient de luminance physique direct) et participent activement à la ségrégation figure-fond dans des scènes visuelles encombrées.
7.3 L’aire 19 (cortex péristrié ou aires visuelles d’association)
Bordant l’aire 18 vers l’extérieur et formant la jonction avec les lobes pariétal et temporal, l’aire 19 de Brodmann — ou cortex péristrié — constitue une vaste ceinture d’association visuelle d’une grande complexité. D’un point de vue cytoarchitectonique, l’aire 19 se distingue par une architecture eulaminée d’une parfaite régularité : les six couches y sont distinctement individualisées, la couche IV granulaire est bien développée sans excès et les couches pyramidales présentent des corps cellulaires de dimensions moyennes disposés en colonnes radiaires très nettes.
Cette apparente homogénéité microscopique cache en réalité une mosaïque fonctionnelle prodigieuse que la nomenclature cytoarchitectonique de Brodmann, limitée par ses critères exclusivement cellulaires, ne pouvait pas totalement subdiviser. Les recherches modernes ont révélé que l’aire 19 de Brodmann englobe en réalité plusieurs aires visuelles fonctionnelles indépendantes, au premier rang desquelles figurent V3, V4 (spécialisée dans la perception de la couleur et de la constance des couleurs) et V5/MT (localisée à la jonction temporo-occipitale, exclusivement consacrée à l’analyse de la vitesse et de la direction du mouvement visuel).
L’aire 19 représente ainsi la bifurcation majeure à partir de laquelle divergent les deux grands flux corticaux de l’analyse visuelle théorisés par Ungerleider et Mishkin : la voie dorsale pariétale (« où ? » ou « comment agir ? »), dédiée au guidage visuel des actions dans l’espace tridimensionnel, et la voie ventrale temporale (« quoi ? »), consacrée à l’identification morphologique fine et à la catégorisation sémantique des entités visuelles.
8. Le cortex temporal et les substrats auditifs et mnésiques
8.1 Le cortex auditif primaire (aire 41) et secondaire (aire 42)
Enfouies dans la profondeur de la scissure latérale de Sylvius, sur la face supérieure du gyrus temporal supérieur, reposent les circonvolutions transverses de Heschl. C’est à ce niveau que Korbinian Brodmann a localisé les aires 41 et 42, substrats morphologiques fondamentaux de la perception auditive.
L’aire 41 représente le koniocortex auditif primaire (A1). À l’instar des aires 3b et 17, elle se définit par une couche granulaire interne IV remarquablement épaissie, compacte et saturée de micro-neurones étoilés. Les couches pyramidales III et V sont comprimées, mais renferment de petites cellules pyramidales denses. L’aire 42, qui ceinture immédiatement l’aire 41 sur son versant antéro-latéral, marque un stade de transition cytoarchitectonique : la couche IV y demeure présente mais s’éclaircit sensiblement, tandis que la couche III s’étoffe de cellules pyramidales moyennes, signalant un cortex d’association auditive précoce.
Sur le plan physiologique, l’organisation cellulaire de l’aire 41 préserve avec une rigueur géométrique absolue l’organisation tonotopique établie dès la cochlée. Les afférences ascendantes issues du corps genouillé médial du thalamus s’y projettent selon un gradient spatial continu de fréquences acoustiques, des sons graves aux sons aigus. L’aire 42, quant à elle, combine ces entrées élémentaires pour analyser la structure spectro-temporelle des sons complexes, les modulations d’amplitude et les indices binauraux nécessaires à la localisation des sources sonores dans l’espace auditif.
8.2 L’aire 22 et les régions du langage péri-sylviennes
L’aire 22 de Brodmann occupe la majeure partie du gyrus temporal supérieur sur sa face latérale convexe. Sa structure histologique correspond à un isocortex associatif de type eulaminé très évolué. La couche IV granulaire y est parfaitement individualisée, délimitant nettement une couche III supragranulaire riche en volumineuses cellules pyramidales polymorphes et une couche V infragranulaire bien étagée.
Dans l’hémisphère cérébral gauche — dominant pour les fonctions linguistiques chez l’écrasante majorité des êtres humains —, la portion postérieure de l’aire 22, s’étendant vers le planum temporale, coïncide avec le substrat anatomique de l’aire de Wernicke. C’est ici que s’opère le traitement phonologique de haut niveau, le décodage acoustique des unités lexicales de la parole entendue et l’accès au lexique auditif mémorisé.
La morphologie des neurones pyramidaux de la couche III de l’aire 22 gauche présente des arbres dendritiques d’une complexité supérieure à ceux de leur homologue controlatéral, reflétant les exigences computationnelles monumentales nécessaires à la vitesse de traitement du signal de la parole continue. Par l’intermédiaire d’un puissant faisceau de fibres myélinisées sous-jacent — le faisceau arqué —, l’aire 22 projette massivement vers les aires motrices frontales du langage, assurant la boucle sensorimotrice indispensable à l’acquisition, à la répétition et à la fluidité verbale.
8.3 Les aires temporales inférieures et mésiales (aires 20, 21, 37 et 28)
La face ventrale et latérale inférieure du lobe temporal héberge une succession de champs cytoarchitectoniques dont la complexité s’accroît au fur et à mesure que l’on progresse des cortex sensoriels vers les structures limbiques profondes :
Les aires 20 (gyrus temporal inférieur) et 21 (gyrus temporal moyen) se singularisent par des couches supragranulaires d’une grande épaisseur, caractéristiques d’un cortex associatif visuel et sémantique terminal. Ces aires constituent les étages terminaux de la voie visuelle ventrale : leurs neurones possèdent des champs récepteurs gigantesques incluant la vision centrale fovéale et s’activent de manière sélective pour des représentations complexes d’objets, d’outils ou d’animaux.
L’aire 37 de Brodmann, située à la charnière temporo-occipitale sur le gyrus fusiforme, constitue un territoire d’un intérêt clinique et cognitif exceptionnel. Elle présente une lamination équilibrée, avec une couche III dense. C’est au sein de cette région, dans l’hémisphère droit, que se loge l’aire fusiforme des visages (en anglais Fusiform Face Area ou FFA), dont la lésion sélective engendre la prosopagnosie, c’est-à-dire l’incapacité absolue d’identifier les visages familiers. Dans l’hémisphère gauche, l’aire 37 abrite la zone de la forme visuelle des mots (VWFA), pivot de l’expertise orthographique chez le lecteur alphabétisé.
Enfin, sur la face médiale du lobe temporal, l’aire 28 correspond au cortex entorhinal. Ici, la cytoarchitecture change radicalement : on quitte l’isocortex pour pénétrer dans le péri-allocortex mésotélencéphalique. La couche II y forme des îlots cellulaires multipolaires spectaculaires (les « glomérules » cellulaires de l’aire entorhinale), séparés de la couche III par une zone acellulaire marquée (la lamina dissecans). L’aire 28 est la porte d’entrée et de sortie synaptique maîtresse de l’hippocampe ; elle héberge notamment les cellules de grille (*grid cells*) indispensables à la navigation spatiale et constitue le relais obligatoire pour l’encodage et la consolidation de la mémoire épisodique et déclarative — zone tristement célèbre pour être le site d’initiation précoce des lésions neurofibrillaires de la maladie d’Alzheimer.
9. Le cortex préfrontal et les réseaux cognitifs de haut niveau
9.1 Le cortex préfrontal dorsolatéral (aires 9 et 46)
Le cortex préfrontal dorsolatéral humain — traditionnellement scindé par Brodmann en aire 9 et aire 46 — représente le sommet de l’édifice des fonctions exécutives et de l’autorégulation cognitive. Sur le plan histologique, les aires 9 et 46 sont l’incarnation même du cortex granulaire associatif frontal (cortex frontal eulaminé par excellence).
L’aire 46, qui occupe la convexité du gyrus frontal moyen, se démarque par une couche IV granulaire interne d’une netteté cristalline, prenant en étau une couche IIIc aux cellules pyramidales puissantes et une couche Va très dense. L’aire 9, située plus dorsalement sur le gyrus frontal supérieur, présente une organisation laminaire légèrement plus diffuse, avec une couche IV plus étroite mais des cellules pyramidales géantes dispersées dans la sous-couche IIIc et V, sans jamais atteindre toutefois le gigantisme des cellules de Betz motrices.
Sur le plan des neurosciences cognitives, ce complexe cytoarchitectonique héberge les réseaux neuronaux sous-tendant la mémoire de travail — la capacité de maintenir et de manipuler activement des informations mentales en l’absence de stimuli sensoriels directs —, le contrôle inhibiteur des réponses impulsives, la flexibilité cognitive face aux règles changeantes de l’environnement et la planification stratégique d’actions séquentielles orientées vers un but abstrait.
9.2 Le pôle frontal et le cortex orbitofrontal (aires 10, 11 et 47)
L’extrémité la plus rostrale et la face basilaire du lobe frontal regroupent les aires 10, 11 et 47 de Brodmann, des territoires qui ont connu l’une des expansions morphologiques les plus frappantes au cours de l’anthropogenèse :
L’aire 10 de Brodmann (ou cortex frontopolaire) est, sur le plan surfacique, l’une des plus vastes régions du manteau néocortical humain. Histologiquement, elle se caractérise par une faible densité neuronale volumique, une vaste couche moléculaire I et des couches supragranulaires hautement différenciées aux arborisations dendritiques exceptionnellement ramifiées. Elle est également l’une des régions dont la myélinisation s’achève le plus tardivement au cours du neurodéveloppement, vers la fin de la troisième décennie de la vie. L’aire 10 soutient des processus méta-cognitifs d’une abstraction ultime : la coordination simultanée de tâches multiples (multitasking), le raisonnement contrefactuel (« ce qui aurait pu se passer si… ») et la prospective temporelle subjective à très long terme.
Les aires 11 et 47 (orbitofrontales) tapissent la voûte osseuse orbitaire. Leur cytoarchitecture révèle une structure hétérogène de transition entre les aires limbiques mésiales et l’isocortex dorsal, avec une couche IV souvent fluctuante. Ces régions sont indispensables au calcul de la valeur motivationnelle des stimuli, à l’apprentissage de l’inversion des récompenses (*reversal learning*) et à la régulation socio-émotionnelle des comportements instinctifs par l’intégration continue des signaux intéroceptifs autonomes.
9.3 Les aires motrices du langage : Broca (aires 44 et 45)
Au niveau de la troisième circonvolution frontale gauche (gyrus frontal inférieur) se niche le complexe anatomique de l’aire motrice de Broca, immortalisé cliniquement dès 1861. Korbinian Brodmann a apporté une contribution décisive à la compréhension de cette région en révélant qu’elle n’est pas uniforme, mais composée de deux entités cytoarchitectoniques distinctes : l’aire 44, correspondant à la *pars opercularis*, et l’aire 45, correspondant à la *pars triangularis*.
L’aire 44 est une zone typiquement dysgranulaire : sa couche IV est quasi absente ou fragmentaire, infiltrée par de volumineuses cellules pyramidales profondes issues de la sous-couche IIIc et de la couche V. Cette structure histologique intermédiaire la rapproche des cortex moteurs prémoteurs de l’aire 6. L’aire 45, à l’inverse, est franchement granulaire : elle exhibe une couche IV nette, continue et bien délimitée, et se signale dans sa couche IIIc par de remarquables cellules pyramidales volumineuses et triangulaires (les neurones magnocellulaires de l’aire 45).
Cette divergence histologique correspond à une double dissociation fonctionnelle magistrale au sein du langage articulé :
l’aire 44 dysgranulaire gère la phonologie expressive, la programmation motrice articulatoire des séquences de phonèmes et les calculs syntaxiques hiérarchiques complexes ; l’aire 45 granulaire est quant à elle impliquée dans les processus sémantiques exécutifs, la sélection lexicale stratégique et l’accès guidé aux concepts verbaux en mémoire à long terme.
De surcroît, les études post-mortem modernes ont confirmé que les aires 44 et 45 présentent une asymétrie cytoarchitectonique interhémisphérique significative : chez les individus droitiers, les volumes cellulaires et les connexions dendritiques de ces aires sont substantiellement plus développés dans l’hémisphère gauche que dans l’hémisphère droit, fournissant la preuve histologique matérielle de la dominance hémisphérique pour le langage.
10. Le système paralimbique et le lobe cingulaire
10.1 Le cortex cingulaire antérieur (aires 24, 25 et 32)
Décrivant une boucle au-dessus du genou du corps calleux sur la face médiale des hémisphères, le cortex cingulaire antérieur (CCA) regroupe les aires 24, 25 et 32 de Brodmann. Ces régions constituent un modèle remarquable de cortex paralimbique de transition (mésocortex), faisant le pont entre le néocortex d’association et les structures sous-corticales primitives de l’émotion.
L’aire 24 présente un profil architectural franchement agranulaire : la couche IV y fait totalement défaut, laissant la couche III reposer directement sur une couche V épaisse et hyperplasique. L’aire 32, qui lui fait cortège dorsalement, adopte un profil dysgranulaire. Mais la découverte histologique la plus spectaculaire réalisée dans ces régions — bien qu’étudiée de manière exhaustive ultérieurement par Constantin von Economo — réside dans la présence, au sein de la sous-couche Vb de l’aire 24, de cellules morphologiquement uniques : les neurones de von Economo (ou neurones fusiformes).
Ces neurones géants se caractérisent par un péricaryon étiré verticalement en fuseau, d’où émergent seulement deux troncs dendritiques symétriques — l’un apical pointant vers la couche I, l’autre basal plongeant vers la substance blanche —, sans les ramifications latérales denses propres aux cellules pyramidales classiques. Présents presque exclusivement chez les grands singes, les cétacés, les éléphants et surtout chez l’Homme, les neurones de von Economo sont considérés comme un substrat phylogénétique de l’évaluation intuitive ultrarapide dans des contextes sociaux et affectifs complexes.
L’aire 24 et l’aire 25 (subgénuale) sont les plaques tournantes du traitement de la douleur physique et morale, de la détection des conflits cognitifs et des erreurs d’exécution, et de la régulation autonomique viscérale de l’humeur — l’aire 25 étant le site cible privilégié de la stimulation cérébrale profonde pour les dépressions majeures réfractaires.
10.2 Le cortex cingulaire postérieur et rétrosplénial (aires 23, 29, 30 et 31)
Enroulé autour de l’isthme et du splénium du corps calleux, le cortex cingulaire postérieur englobe les aires 23 et 31, tandis que les aires 29 et 30 forment le cortex rétrosplénial proprement dit. Cette région se détache radicalement du cingulaire antérieur par une mutation cytoarchitectonique nette : la réapparition vigoureuse et incontestable d’une couche granulaire IV bien individualisée.
L’aire 23 est un cortex isocortical granulaire typique, avec une sous-couche Va condensée et une couche IV continue. Les aires 29 et 30 rétrospléniales forment une zone d’étroite transition avec le complexe hippocampique, marquées par une réduction laminaire et une forte densité cellulaire dans leurs couches superficielles.
Sur le plan fonctionnel moderne, le complexe cingulaire postérieur / rétrosplénial est identifié comme le nœud structurel central (*hub*) du célèbre réseau du mode par défaut (en anglais Default Mode Network ou DMN). Ce réseau présente une activité métabolique maximale lorsque l’individu est au repos, émancipé de toute contrainte attentionnelle externe directe, et s’adonne à la mémoire autobiographique rétrospective, à l’introspection, à la navigation spatiale mentale et à la théorie de l’esprit (capacité d’attribuer des états mentaux à autrui).
10.3 L’insula et ses transitions cytoarchitectoniques
Cachée au tréfonds de la scissure de Sylvius, enfouie sous les opercules frontal, pariétal et temporal, la formation insulaire (le lobe de l’insula de Reil) a représenté un défi cartographique redoutable pour Korbinian Brodmann, en raison de son repliement géométrique profond et de la courbure extrême de ses sillons.
L’analyse microscopique fine révèle que l’insula ne constitue pas une entité histologique unitaire, mais s’organise selon un gradient cytoarchitectonique continu — un continuum tripartite remarquable progressant de son pôle antéro-ventral vers son pôle postéro-dorsal :
- L’insula antérieure : elle affiche une cytoarchitecture agranulaire d’allure allocorticale et paralimbique, totalement dépourvue de couche IV et riche en neurones fusiformes de von Economo dans ses strates profondes.
- L’insula intermédiaire : elle présente une texture dysgranulaire, marquant l’apparition progressive d’une couche granulaire interne clairsemée.
- L’insula postérieure : elle déploie un cortex granulaire (isocortical) pleinement développé, doté d’une couche IV épaisse et de colonnes cellulaires radiaires remarquablement alignées.
Ce gradient histologique structurel sous-tend de manière directe l’intégration séquentielle de l’intéroception humaine. Si l’insula postérieure granulaire reçoit et cartographie somatotopiquement les signaux primaires de l’état physiologique du corps (température cutanée, douleur viscérale, rythme cardiaque, motilité gastro-intestinale), l’insula antérieure agranulaire intègre ces signaux bruts avec les contextes motivationnels et émotionnels pour faire émerger la conscience corporelle subjective de l’état émotionnel (*feeling*) et le sentiment d’agentivité.
11. Critiques méthodologiques, révisions anatomiques et écoles rivales
11.1 La rivalité scientifique avec l’école myéloarchitectonique des Vogt
Malgré le triomphe historique ultérieur de la carte de Brodmann, la publication de sa monographie en 1909 déclencha des controverses d’une extrême acrimonie au sein même de la communauté neuroanatomique germanique, à commencer par ses propres mentors : Oskar et Cécile Vogt.
Les Vogt défendaient avec une intransigeance absolue la supériorité de la myéloarchitectonie (la coloration des fibres nerveuses myélinisées selon la méthode de Weigert) sur la cytoarchitectonie de Nissl. Selon eux, l’agencement des fibres reflétait de manière infiniment plus subtile et résolutive les frontières fonctionnelles du cerveau. Alors que Brodmann s’en était tenu à une division parcimonieuse de cinquante-deux aires pour l’ensemble du cortex humain, l’école myéloarchitectonique des Vogt poussa la parcellation jusqu’à une hyperspécialisation vertigineuse, découpant le manteau cérébral en plus de deux cents territoires distincts (ce que certains critiques ont raillé sous le terme de « topographie topomaniaque »).
Les Vogt reprochaient violemment à Brodmann d’avoir péché par simplification excessive et, pire encore, d’avoir occulté la variabilité interindividuelle majeure existant entre les cerveaux humains. Brodmann avait en effet synthétisé l’ensemble de ses observations sous la forme d’un schéma bidimensionnel unique — sa fameuse carte cérébrale latérale et médiale —, sans fournir de quantification statistique ni de mesure de dispersion morphologique d’un individu à un autre, une faiblesse méthodologique réelle que ses détracteurs ne manquèrent pas d’exploiter.
11.2 L’atlas cytoarchitectonique de Constantin von Economo et Georg N. Koskinas
L’effort le plus monumental et le plus rigoureux pour dépasser les approximations qualitatives de Brodmann vit le jour à Vienne en 1925, avec la parution de l’atlas titanesque du baron Constantin von Economo et de son collaborateur Georg N. Koskinas : Die Cytoarchitektonik der Hirnrinde des erwachsenen Menschen.
Von Economo et Koskinas ont apporté à la cytoarchitectonie une dimension métrique, stéréologique et volumétrique qui faisait défaut à l’œuvre de Brodmann. Au lieu de descriptions subjectives, ils ont mesuré systématiquement l’épaisseur corticale absolue de chaque gyrus au micromètre près, calculé le volume du péricaryon des neurones dans chaque strate, et quantifié la densité numérique des cellules par unité cubique de tissu grâce à des quadrillages oculaires calibrés.
Ce travail titanesque a abouti à une classification structurale fondamentale en cinq classes fondamentales d’isocortex pour l’adulte :
le cortex agranulaire (classe 1, moteur) ; le cortex frontal (classe 2, granulaire à grandes cellules) ; le cortex pariétal (classe 3, granulaire à cellules moyennes) ; le cortex polaire (classe 4, aminci et richement granulaire) ; et le cortex granulaire pur ou koniocortex (classe 5, sensoriel primaire).
Bien que l’atlas d’Economo et Koskinas soit incontestablement supérieur à celui de Brodmann sur les plans de la rigueur quantitative, de la qualité micrographique des planches et de la précision stéréologique, sa nomenclature — fondée sur des combinaisons complexes de lettres grecques et latines (par exemple *FA* pour le cortex moteur ou *OC* pour le cortex visuel primaire) — s’avéra trop lourde et complexe pour la pratique clinique courante, qui continua d’adopter massivement la numérotation intuitive de 1 à 52 instaurée par Brodmann.
11.3 Les controverses du milieu du XXe siècle : Lashley et Clark
Au milieu du XXe siècle, la légitimité même de la cartographie cytoarchitectonique fut la cible d’attaques dévastatrices menées par des figures majeures de la neurophysiologie et de la psychologie expérimentale anglo-saxonne, en particulier Karl Lashley et Wilbur Clark.
En 1946, Lashley et Clark publièrent une critique virulente de l’ensemble de la littérature cytoarchitectonique dans un article retentissant consacré au cortex de l’atèle (*Ateles*). En comparant minutieusement les cartes contradictoires publiées par Brodmann, Campbell, les Vogt et von Economo, ils mirent en exergue l’absence flagrante de critères statistiques objectifs pour tracer les bordures entre les aires. Lashley affirma que nombre de ces frontières étaient de pures illusions d’optique perceptives, induites par les courbures physiques des circonvolutions — un phénomène bien connu selon lequel la lamination se comprime au fond d’un sulcus et s’étire au sommet d’un gyrus — plutôt que par de réelles mutations génétiques du phénotype cellulaire.
Fort de ses expériences de lésions corticales chez le rat — qui montraient que la perte de mémoire d’un labyrinthe dépendait de l’étendue globale du cortex détruit plutôt que de la localisation histologique précise de la lésion —, Lashley ressuscita le concept d’« action de masse » et d’« équipotentialité » corticale. Pour Lashley, le manteau cérébral était doté d’une formidable plasticité fonctionnelle, et vouloir enfermer des facultés psychologiques complexes dans les cinquante-deux compartiments rigides dessinés à la main par Brodmann constituait un anachronisme structuraliste stérile.
12. L’héritage contemporain de Brodmann en neuroimagerie et sciences cognitives
12.1 L’adoption des aires de Brodmann comme standard en neuroimagerie fonctionnelle
Malgré les critiques déconstructivistes de Lashley, l’avènement technologique de la neuroimagerie fonctionnelle dans le dernier quart du XXe siècle — d’abord avec la tomographie par émission de positons (TEP), puis avec l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) — a propulsé Korbinian Brodmann au sommet de la visibilité scientifique mondiale.
Confrontés à la nécessité d’étiqueter anatomiquement les clusters d’activation métabolique et hémodynamique (signal BOLD) observés chez des sujets vivants accomplissant des tâches cognitives, les pionniers de la neuroimagerie ont cherché un langage universel. C’est l’adoption du système de coordonnées stéréotaxiques normalisées par Jean Talairach et Pierre Tournoux en 1988 qui scella le destin moderne de l’œuvre de Brodmann. Talairach et Tournoux ont en effet projeté les contours approximatifs des cinquante-deux aires de Brodmann sur leur atlas proportionnel tridimensionnel basé sur la commissure antérieure et la commissure postérieure (repères AC-PC).
Dès lors, les algorithmes de référence planétaire de la neuroimagerie computationnelle, tels que SPM (*Statistical Parametric Mapping*), FSL ou AFNI, ont systématiquement intégré les cartes numérotées de Brodmann dans leurs modules d’étiquetage automatisé. Tout neuroscientifique visualisant un pic d’activation dans une tâche de fluence verbale le désignait immédiatement sous le code « BA45 » (*Brodmann Area 45*). Pourtant, cette transposition numérique recelait un biais méthodologique considérable : elle appliquait des transformations géométriques linéaires rigides sur des données fonctionnelles à basse résolution spatiale pour les faire correspondre à un schéma cytoarchitectonique manuel hérité de 1909 et établi sur un seul hémisphère cérébral disséqué, ignorant la plasticité et la variabilité interindividuelle monumentale de la structure cellulaire réelle.
12.2 La cytoarchitectonie probabiliste computationnelle : le projet Julich-Brain
Pour combler le fossé béant séparant la modélisation statistique de l’imagerie contemporaine et la réalité microscopique des tissus humains, une équipe de neuroanatomistes allemands d’exception — dirigée initialement par Karl Zilles puis par Katrin Amunts au sein du Centre de recherche de Jülich — a entrepris, à partir de la fin des années 1990, une refondation totale de la cytoarchitectonie : le projet Julich-Brain.
La méthodologie développée à Jülich rompt définitivement avec l’appréciation qualitative à l’œil nu. Les chercheurs ont collecté des dizaines d’encéphales post-mortem humains sains, les ont fixés, inclus et débités en coupes sérielles complètes teintes au crésyl violet. Chaque coupe a été numérisée par microscopie optique à très haute résolution, puis soumise à un traitement d’image automatisé. Des profils d’intensité en niveaux de gris (GLI pour Grey Level Index) sont tracés orthogonalement à travers l’épaisseur du manteau cortical, de la pie-mère à la substance blanche, générant des courbes biométriques précises de la densité cellulaire.
Des algorithmes statistiques d’analyse multivariée et de détection de points de rupture déterminent ensuite avec une objectivité mathématique absolue l’emplacement des frontières cytoarchitectoniques. Les cerveaux sont reconstruits informatiquement en trois dimensions, réalignés dans l’espace stéréotaxique standard du MNI (*Montreal Neurological Institute*), et superposés. Le résultat n’est plus une carte unitaire rigide, mais un atlas cytoarchitectonique probabiliste tridimensionnel. Pour chaque voxel de l’espace cérébral, le chercheur dispose désormais d’une probabilité mathématique (par exemple : « ce voxel a 85 % de chances d’appartenir à l’aire 44 et 15 % de chances d’appartenir à l’aire 45 »), intégrant pleinement la variabilité biologique entre individus.
12.3 Vers une cartographie multimodale moderne : l’intégration structure-fonction
Plus d’un siècle après sa formulation, l’ambition fondatrice de Korbinian Brodmann — lier de manière indissociable la structure architecturale intime du cerveau à la fonction vivante — a trouvé sa consécration ultime dans les grands consortiums mondiaux contemporains, à l’image du Human Connectome Project (HCP). En 2016, l’équipe de Matthew Glasser et David Van Essen a publié dans la revue Nature une parcellation semi-automatisée révolutionnaire du cortex cérébral humain en 180 aires distinctes par hémisphère.
Ce chef-d’œuvre contemporain ne repose plus sur une technique unique, mais sur une approche multimodale intégrée chez des centaines de sujets vivants à très haute résolution spatiale. Il combine simultanément des mesures d’épaisseur corticale par IRM structurale, des indices de teneur en myéline par le ratio T1/T2, des données d’activation par IRMf liée à des tâches multiples, des cartes de connectivité fonctionnelle au repos et des trajectographies de connectivité structurelle par IRM de diffusion (DTI).
Le résultat de cette cartographie multimodale moderne est saisissant : loin d’avoir anéanti l’édifice bâti par Korbinian Brodmann, les atlas computationnels contemporains en confirment la stupéfiante pertinence globale. Dans une immense majorité de cas, les frontières multimodales révélées par la connectivité fonctionnelle et la myéline coïncident de manière quasi millimétrique avec les délimitations cytoarchitectoniques que le savant allemand avait tracées à la plume, armé de son seul microscope achromatique, dans son laboratoire berlinois du début du XXe siècle. L’œuvre de Brodmann n’était donc pas une hallucination structuraliste, mais une lecture prophétique de la grammaire fondamentale du manteau cortical, dont les neurosciences du XXIe siècle continuent d’écrire les chapitres les plus fascinants.
Références
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- Amunts, K., Mohlberg, H., Bludau, S., & Zilles, K. (2020). Julich-Brain: A 3D probabilistic atlas of the human brain’s cytoarchitecture. Science, 369(6506), 988-992. https://doi.org/10.1126/science.abb4588
- Brodmann, K. (1909). Vergleichende Lokalisationslehre der Grosshirnrinde in ihren Prinzipien dargestellt auf Grund des Zellenbaues. Johann Ambrosius Barth.
- Brodmann, K. (2006). Brodmann’s Localisation in the Cerebral Cortex (L. J. Garey, Trad. & Éd.). Springer Science & Business Media. https://doi.org/10.1007/978-0-387-26919-1
- Economo, C. von, & Koskinas, G. N. (1925). Die Cytoarchitektonik der Hirnrinde des erwachsenen Menschen. Julius Springer.
- Glasser, M. F., Coalson, T. S., Robinson, E. C., Hacker, C. D., Harwell, J., Yacoub, E., Ugurbil, K., Andersson, J., Beckmann, C. F., Jenkinson, M., Smith, S. M., & Van Essen, D. C. (2016). A multi-modal parcellation of human cerebral cortex. Nature, 536(7615), 171-178. https://doi.org/10.1038/nature18933
- Lashley, K. S., & Clark, G. (1946). The cytoarchitecture of the cerebral cortex of Ateles: A critical examination of architectonic studies. Journal of Comparative Neurology, 85(2), 223-305. https://doi.org/10.1002/cne.900850207
- Nissl, F. (1894). Ueber eine neue Untersuchungsmethode des Centralorgans speciell zur Feststellung der Localisation der Nervenzellen. Centralblatt für Nervenheilkunde und Psychiatrie, 17, 337-344.
- Talairach, J., & Tournoux, P. (1988). Co-planar stereotaxic atlas of the human brain: 3-Dimensional proportional system: An approach to cerebral imaging. Georg Thieme Verlag.
- Vogt, C., & Vogt, O. (1919). Allgemeinere Ergebnisse unserer Hirnforschung. Journal für Psychologie und Neurologie, 25, 279-461.
- Zilles, K., & Amunts, K. (2010). Centenary of Brodmann’s map — conception and fate. Nature Reviews Neuroscience, 11(2), 139-145. https://doi.org/10.1038/nrn2776